Le jardin des délices. J. Bosch

dimanche 29 juin 2014

4-L'effacement du clivage droite - gauche sous le signe du drapeau bleu

Dernière mise à jour, le 13-04-2018.

Notions du programme en jeu: la politique, l'histoire, la religion, l'Etat et la société, les échanges, le droit et la justice, la culture, la morale

La fin des trois grands débats entre la droite et la gauche
La ligne d'analyse que suit Alain de Benoist (1) me semble assez bien synthétiser les raisons historiques de fond qui explique la perception très juste qu'a la population, aujourd'hui, comme toutes les enquêtes d'opinions le montrent, d'une perte de signification de ce clivage qui avait structuré la vie politique depuis la Révolution de 1789:"les trois grands débats qui, depuis deux siècles, avaient entretenu en France le clivage droite-gauche, sont aujourd'hui pour l'essentiel terminés." (de Benoist, L'effacement du clivage droite gauche, p. 3 )

jeudi 5 juin 2014

3) Bleu-Rouge vs Blanc, le grand tournant de l'affaire Dreyfus


Dernière mise à jour, le 01-04-2018

Notions du programme en jeu: l'histoire, la politique, l'Etat et la société, la liberté, la religion, le travail

La neutralité initiale des socialistes
L'affaire Dreyfus n'est, en elle-même, qu'un banal fait divers qui tiendra en haleine l'opinion publique de 1894 à son épilogue en 1906. Un officier juif de l'armée française est accusé à tort d'avoir livré des secrets militaires aux Allemands. L'importance capitale de cette affaire vient du fait qu'elle va cristalliser autour d'elle le conflit politique bleu-blanc-rouge et conduire à une reconfiguration bipolaire du paysage politique annonçant ce qu'il deviendra au XXème siècle. En ce sens,"l'affaire Dreyfus peut être comparée fort bien à une révolution politique..." (Sorel,  La décomposition du marxisme, p. 43) Au point de départ, la position des socialistes consiste à adopter très généralement une attitude de neutralité conforme à la tripolarisation du champ politique qui prévalait jusque là: cette affaire a d'abord été perçue, par eux, comme un conflit opposant deux fractions des classes dominantes de la société qu'ils renvoyaient dos-à-dos: les réactionnaires anti-dreyfusards de droite (les blancs), et les dreyfusards de la bonne bourgeoisie libérale et républicaine de gauche (les bleus) 

samedi 31 mai 2014

2) Bleu-Blanc-Rouge, la tripartition du champ politique au XIXème siècle

Dernière mise à jour, le 18-07-2019

Notions du programme en jeu: la politique, la société et l'Etat, le droit et la justice, la liberté, l'histoire, la religion, le temps, la technique, le langage

Chevauchement des couleurs politiques

La première naissance du clivage droite-gauche.
On peut donc repartir de la Révolution française de 1789  pour comprendre le sens premier du clivage droite-gauche. Fixons comme point de repère la journée du 28 août 1789. Ce jour-là, les Constituants débattent à l'Assemblée nationale autour de la question du veto royal. Faut-il accorder au roi un pouvoir de s'opposer aux lois votées par l'Assemblée? Autrement dit, faut-il conserver un régime à dominante monarchique ou en appeler à une République? Face au président de la Constituante, les partisans du veto royal, monarchistes, se rangent à droite de la chambre, les républicains, opposés au veto, se rangent à gauche. Telle est l'origine de la métaphore spatiale droite-gauche structurant depuis lors le champ politique. La symbolique politique des couleurs du drapeau national fait, à l'origine, du bleu l'emblème du parti de gauche républicain et du blanc l'emblème du parti de droite royaliste, l'origine de ce dernier remontant à Henri IV (1590: le légendaire, "Rallliez mon panache blanc!").Pendant tout le XIXème siècle, droite et gauche conserveront ce sens premier. La droite se représentera comme le parti de l'ordre qui milite pour la conservation intégrale ou partielle des structures fondamentales de l'Ancien Régime, à savoir, la monarchie, l'Eglise et la noblesse héréditaire, et la gauche comme le parti du mouvement visant à renverser l'ordre existant.

mardi 20 mai 2014

1) Bleu-Blanc-Rouge: aperçus d'une philosophie et d'une contre histoire politiques modernes, introduction

Mise à jour, le 19-06-2019

Notions du programme en jeu: la politique, l'histoire, la société et l'Etat, le droit et la justice

"Dans un monde aussi conflictuel, où victimes et bourreaux s'affrontent, il est, comme le disait Albert Camus, du devoir des intellectuels de ne pas se ranger aux côtés des bourreaux." (Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats-Unis, p. 15)

Les choses n'ont guère évolué depuis l'époque où Bertrand Russell faisait ce constat, pour son pays, l'Angleterre, dans les années 1920: "Quiconque désire éviter de devenir un criminel doit reconnaître qu'il est d'accord avec l'enseignement du Christ, mais doit éviter de dire ce qu'était cet enseignement." (Pensée libre et propagande officielle) La loi sur les blasphèmes interdisait alors de dire du mal de la religion chrétienne, mais il était, en même temps, défendu d'enseigner en quoi consiste cette religion, sans quoi il aurait été impossible de justifier quelque guerre que ce soit, non plus que l'enrichissement au détriment des autres comme motivation principale de la vie humaine au nom d'un message prêchant  la non violence et le dénuement radical. A la lumière de ce fait divers, « François Thonier , 70 ans, était jugé hier pour avoir brûlé deux drapeaux français après la cérémonie du 11-Novembre. Le débat a porté sur la notion d'outrage. »(La dépêche du Midi du 19/12/2012 ) et de l' ignorance générale qui règne touchant la signification du drapeau national français, nous pouvons nous autoriser à donner la version laïque de la schizophrénie actuelle: quiconque désire éviter de devenir un criminel doit reconnaître le caractère sacré du drapeau national mais doit éviter aussi de réfléchir à ce qu'il peut bien signifier.

dimanche 18 mai 2014

4) Toute morale est-elle contre-nature?

à 5', extinction de l'empathie avec les "progrès" de l'armement militaire dans le documentaire Chomsky et compagnie.

4) Le facteur institutionnel dans le développement des dispositions morales
a)Dispositifs qui affaiblissent l'empathie
Nous avons reconnu que l'être humain à cette faculté supérieure de pouvoir mettre en question ses propres institutions pour les transformer et faire, dans une certaine mesure, sa propre histoire. D'où la question décisive à poser: quel genre d'institutions favorise ou entrave le développement de la pulsion prosociale? Il y a ici encore des enseignements à tirer pour l'être humain de l'éthologie. Certaines expériences menées sur des singes capucins montrent par quels procédés artificiels il est possible d'affaiblir la pulsion prosociale. On peut en décrire trois dont on peut montrer leur pertinence jusque dans les sociétés humaines. Repartons des expériences faites sur les singes capucins pour tester leur niveau d'altruisme, qui consistent à leur faire choisir entre des jetons égoïstes qui leur donnent une récompense à eux seuls et des jetons prosociaux qui récompensent, en outre, leur voisin. Comme nous l'avions vu, "nos singes préféraient à une majorité écrasante l'option prosociale, prouvant ainsi leur souci d'autrui." (de Waal, L'âge de l'empathie, p. 283) Cependant, on peut définir trois variantes au protocole expérimental qui vont affaiblir le comportement altruiste:"Mais l'égoïsme rôde toujours au coin du bois. En testant  les deux options chez les capucins, nous avons découvert trois façons d'annuler leur tendance à être sociables." ( ibid., p. 284) On verra que la  même problématique se repose concernant les sociétés humaines et certains de ses mécanismes institutionnels qui désincitent et découragent les comportements prosociaux.

jeudi 15 mai 2014

3) Toute morale est-elle contre-nature?

poupée russe symbolisant l'emboîtement des trois formes d'empathie

3) La strate spécifiquement humaine de la morale
a) Les capacités méta cognitives: le dernier étage de la morale
Ce qu'il peut y avoir de spécifiquement humain dans la morale ne s'oppose pas à la nature mais fait émerger de nouvelles capacités qui s'étayent sur une strate naturelle. Ce qui est en jeu ici, ce sont certaines  capacités méta cognitives que sont  l'introspection, la maîtrise de soi et le décentrement de son existence; c'est par leur développement que l'être humain accède aux formes les plus élevées de moralité.  Si les capacités  complexes d'empathie imaginative existent déjà chez les animaux sociaux les plus évolués, comme nous l'avons constaté, l'être humain semble pouvoir leur donner de nouveaux développements qui les portent encore plus loin et qui n'impliquent pas seulement la dimension morale de son existence.

jeudi 8 mai 2014

2) Toute morale est-elle contre nature?

Consolation chez les bonobos
                                            
2 Les bases naturelles de la morale
a) Reconceptualisation de la notion de darwinisme social (voir aussi, La gestion libérale de la superfluité humaine: la fable des chèvres et des chiens)
La confusion dans laquelle  tombent ces théories de l'évolution  mettant en avant la cruauté, la compétition et l'égoïsme comme traits dominants de la nature est ce que l'éthologue Frans de Waal appelle "l'erreur de Beethoven"; on sait que celui-ci composa ses oeuvres parmi les plus remarquables dans un taudis. L'erreur serait de croire que puisqu'il vivait dans un tel environnement, il n'a pu produire que des choses affreuses. Appliquée à la biologie, "l'erreur de Beethoven consiste à croire que, puisque la sélection naturelle est un processus d'élimination cruelle et sans pitié, elle n'a pu que produire des créatures elles-mêmes cruelles et sans pitié." ( F. de Waal, Primates et philosophes, p. 89) Tomber dans cette erreur, c'est se rendre aveugle au fait que la sélection naturelle a pu favoriser, dans certains contextes, des formes d'entraide, de coopération, d'altruisme et de bienveillance mutuelle comme facteur propice à la survie des espèces.

mardi 6 mai 2014

1) Toute morale est-elle contre-nature?

 Dernière mise à jour, le 15-04-2018

Introduction
"Tu ne tueras pas", "Tu ne voleras pas", "Tu n'auras pas de rapport incestueux" etc. Les commandements moraux ne semblent trouver leur sens que parce que, spontanément, nous sommes enclins à les transgresser. Il n’y aurait guère de sens à interdire le meurtre si personne n’était tenté de le commettre. En ce sens, nous sommes conduits à penser que la morale n’existe que pour lutter contre nos penchants naturels qui nous conduiraient sinon à retourner à notre état primitif de sauvagerie. Cette approche de la question rencontre cependant vite ses limites. Elle ne laisse d’abord guère de perspective réjouissante quant à l’avenir de la civilisation. Sous une mince croûte de civilité, le magma des instincts bestiaux et sauvages serait toujours prêt à refaire surface. La civilisation ne pourrait gagner péniblement du terrain qu'au prix de la violence qu’elle devrait infliger à notre nature. La "civilisation", dans ce contexte, ne peut apparaître que comme "un gouvernement du corps indompté, un vernis de contrôle sur une sauvagerie fondamentale." (Sahlins, La découverte du vrai sauvage, p. 374) Mais, il n'est pas du tout sûr qu'une telle représentation d'une supposée "nature humaine", ainsi constituée, soit fondée. Déjà, elle s'accorde bien mal avec le concept d’évolution que les sciences naturelles de la vie sont parvenues à élaborer. Si la morale allait à l’encontre de la nature par quel miracle aurait-elle pu germer dans le crâne d’un être qui est censé être le produit de millions d’années d’évolution? Nous soutiendrons, dans un premier temps, l'hypothèse suivant laquelle la pensée occidentale s'est massivement fourvoyée en confondant la vie primitive humaine avec un stade ultérieur d'évolution, à partir duquel seulement les comportements égoïstes tendent à proliférer. L'occultation du véritable mode de vie primitif de l'humain, et sa confusion avec un stade ultérieur de développement social historique,  a conduit à faire de l'égoïsme, à tort, le trait naturel et dominant de la nature humaine. Cette conception faussée a orienté massivement la philosophie morale (mais aussi politique) de l'Occident dans les voies sans issue d'un combat sans fin de la civilisation contre les instincts supposés naturellement asociaux de l'être humain. Cette critique de la pensée occidentale nous amènera à une complète reconceptualisation  de ce que l'on entend habituellement par "darwinisme social", et à établir solidement, sur la base des acquis les plus récents de l'éthologie (étude du comportement animal) et des neuro sciences, la strate naturelle remontant aux origines mêmes de la vie, sur laquelle la morale humaine a pu s'étayer. Il s'agira de comprendre finalement ce qui, dans la morale humaine, transcende et dépasse la nature sans pour autant s'y opposer. Le dernier étage de l'édifice de la morale, spécifique à l'être humain, mettra en jeu une réflexion sur ses plus hautes capacités méta cognitives, en particulier, celle de l'autonomie dans sa dimension non seulement morale mais aussi politique. Il s'agira de l'articuler ensuite à une éthique féminine du "care" qui intègre l'importance primordiale d'une base émotionnelle à la morale, profondément ancrée dans l'évolution de la vie, bien au-delà de la seule espèce humaine. Nous pourrons alors finir de reconceptualiser la notion de nature humaine à partir de  l'importance  du facteur institutionnel qui la détermine de façon décisive. Quels types d'institutions encouragent le développement des pulsions prosociales et bienveillantes à l'égard d'autrui? Les institutions des sociétés modernes sont-elles propices à leur émergence? Sinon, pour quelles raisons?

samedi 3 mai 2014

3- Hiérarchisation des principes d'intégration socio-économique dans une société complexe suivant un socialisme de liberté

Notions du programme en jeu: la politique, la liberté, l'histoire, la société et l'Etat, les échanges

Pratique et théorie d'un socialisme de liberté
Il n'est pas d'abord une construction théorique, un programme politique qu'il s'agirait d'appliquer et d'administrer à la société. C'est pourquoi, pour en approfondir le sens, il nous semble crucial de ne pas partir  de théories élaborées par des intellectuels  mais des pratiques que les gens inventent eux-mêmes. Trop souvent, l'histoire du socialisme s'est réduite à une histoire des idées élaborées par des théoriciens en ignorant les origines toute pratique et populaire du mouvement. Comme le prétendait Castoriadis, "l'essentiel des thèmes socialement et politiquement pertinents utilisés par Marx est déjà engendré et explicitement formulé entre 1790 et 1840 par le mouvement ouvrier naissant, et tout particulièrement par le mouvement anglais." (Castoriadis, La question de l'histoire du mouvement ouvrier; voir p. 42 pour des développements)(1)

mercredi 30 avril 2014

4) Cornelius Castoriadis: la fête assiégée





4)La fête est morte, vive la fête: develop-man
a) Réinvention du Carnaval
Comme le note l'ethnographe Florence Weber, la culture ouvrière, loin du cliché qu'un sociologue comme Bourdieu a pu reproduire, n'est pas réductible à une simple culture de la nécessité et du besoin. La réinvention du Carnaval intégrée dans les manifestations politiques du premier mai dans la petite commune ouvrière de  Montbard, en Bourgogne, en est un bon exemple (sur la signification originellement politique de la fête du premier mai, inventée par le mouvement ouvrier américain, nous renvoyons à l'aperçu que nous en donnons dans la partie 2.a. du sujet La révolte peut-elle être un droit?). Un certain nombre d'éléments "montrent l'imbrication (inextricable) d'une symbolique carnavalesque et d'une tradition de lutte ouvrière." (F. Weber, Manuel de l'ethnographe, p. 203. On peut lire ici l'étude qu'elle lui a consacré)

dimanche 27 avril 2014

3) Cornelius Castoriadis, la fête assiégée

 Gil Scott-Heron, The revolution will not be televised (1970)

3) Culture festive et culture politique
a) La mort du Charivari 
Le Carnaval ne fût pas le seul cycle de fêtes à décliner. S'il en reste encore aujourd'hui quelques débris, le Charivari, lui, a complètement disparu. Il constituait  une manifestation festive qui pouvait prendre une tournure carnavalesque où s'accomplissait une forme de justice populaire immanente par laquelle une communauté s’assurait elle-même du maintien et du respect de certaines normes communes censées préserver son intégrité. Dans sa version espagnole, la karrosa, quand on apprenait " un événement portant atteinte aux bonnes moeurs, par exemple que quelqu'un a provoqué un scandale parce qu'il était en état d'ivresse, qu'un mari a battu sa femme ou, mieux encore, qu'une femme a battu son mari (sic), qu'une jeune fille a été outragée, que quelqu'un a insulté ses parents, on organise une sorte  de représentation satirique en guise de réparation." (Baroja, Le Carnaval, p. 205) L'inventivité populaire s'exprimait alors sous la forme de représentations théâtrales mettant en scène le procès de l'accusé (cf. partie 1.a.) Dans les traditions populaires du territoire français, il était de coutume de tourner en ridicule celui qui avait mal agi, comme par exemple, dans le Bourbonnais par le châtiment de la promenade en âne:"on lui barbouillait la figure de miel et de plumes, on le coiffait d'une vieille corbeille à pain...on le munissait d'une quenouille. Ainsi affublé, il était monté sur un âne, mais le visage tourné vers le derrière de l'animal." (Eugen Weber, La fin des terroirs, p. 473) Celle ou celui qui a eu quelques lectures de Lucky Luke se rappellera la version américaine du goudron et des plumes infligés à l'étranger qui contrevient aux us et coutumes de la communauté. En Ariège, le charivari portait le nom de colliouari: "Ainsi, à Daumazan (Ariège), le mariage de la servante du notaire, dont on prétendait qu'elle avait été séduite par son maître, conduisit en 1844 à un charivari dont les participants finirent au tribunal [...] en décembre 1861, le nouveau maire interdit tous les chants et toutes les manifestations satiriques après huit heures du soir susceptibles de troubler l'ordre public: chants et contre chants, se provoquant mutuellement et devenant de plus en plus insultants, débouchaient sur des désordres et des violences." ( ibid., p. 476)

jeudi 24 avril 2014

2) Cornelius Castoriadis, la fête assiégée


2) Les agents du siège
a)Les agents religieux
Le combat de Dame Quaresma (le Carême), représentée sur la partie droite du tableau, contre Don Carnal et son cortège, à gauche (le Carnaval), peint par Bruegel l'ancien (XVIème siècle), a une portée symbolique considérable touchant les premières vagues d'assaut menées contre les fêtes populaires des cultures européennes par les autorités religieuses à la sortie du Moyen Age:"Le XVème siècle est [...] considéré comme l'apogée de la vie festive médiévale [...] Au fil des siècles suivants, tout cela allait être détruit. La vie festive serait systématiquement attaquée par les réformateurs puritains en Angleterre, puis, finalement, par les réformateurs partout, catholiques ou protestants. En même temps, sa base économique dans la prospérité populaire allait se dissoudre." (Graeber, Dette 5000 ans d'histoire, p. 376) Ce que nous ne comprenons plus depuis que ne subsiste plus que la carcasse du Carnaval, c'est qu'il n'était pas une simple fête ponctuelle l'espace d'un jour, le Mardi gras, désormais réservé aux enfants, mais  qu'il constituait un cycle de fêtes correspondant à une période de l'année; dans le calendrier chrétien, "le carnaval est, donc, une époque, une période de l'année" (Baroja, Le Carnaval, p. 47) qui couvrait l'époque  hivernale de décembre à février.

mercredi 23 avril 2014

1) Cornelius Castoriadis, la fête assiégée


"La fête [...], création immémoriale de l'humanité, tend à disparaître des sociétés modernes comme phénomène social; elle n'y apparaît plus que comme spectacle, agglomération matérielle d'individus qui ne communiquent plus positivement entre eux, et ne coexistent que par leurs relations juxtaposées, anonymes et passives, à un pôle qui est seul actif et dont la fonction est de faire exister la fête pour tous les assistants. Le spectacle, performance d'un individu ou d'un groupe spécialisé devant le public impersonnel et transitoire, devient ainsi le modèle de la socialisation contemporaine, dans laquelle chacun est passif relativement à la communauté et ne perçoit plus autrui comme sujet possible d'échange, de communication et de coopération, mais comme corps inerte limitant ses propres mouvements. Et ce n'est nullement accidentel que les observateurs des grèves en Wallonie, en janvier 1961, aient été tellement frappés par l'aspect proprement de fête que présentait le pays et le comportement de gens plongés dans une lutte dure et dans le besoin: les immenses difficultés matérielles étaient dépassées par la résurrection d'une vraie société, d'une vraie communauté, par le fait que chacun existait avec et pour les autres. Ce n'est que dans les éruptions de la lutte des classes que peut désormais revivre ce qui est définitivement mort dans la société instituée: une passion commune des hommes qui devient source d'action et non de passivité, une émotion qui renvoie non à la stupeur et à l'isolement mais à une communauté qui agit pour transformer ce qui est."
Cornelius Castoriadis, Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne.

La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Introduction
"Le Carnaval est mort; il est mort, et non pas pour ressusciter comme, jadis, il ressuscitait chaque année." (Baroja, Le Carnaval p. 25) A suivre le propos du texte, ce verdict inaugurant le travail de Baroja sur l'histoire du Carnaval, peut s'entendre au sens le plus large de la fête comprise comme "création immémoriale de l'humanité".   L'apologue de la modernité ne l'entendra certainement pas de cette oreille. Notre époque n'est-elle pas celle de l'âge du fun, de la "conquest of cool", de l'industrie de l'amusement et du divertissement? Si les fêtes des anciens temps ont bel et bien disparu qu'est-ce qui empêche de penser que d'autres, comme la fête de la musique, ont pris le relais? En déplorant la disparition des fêtes, ne sommes-nous pas les agents d'un discours réactionnaire toujours prompt à déplorer ce qui disparaît en restant aveugle à ce qui le remplace? Ne voyons-nous  pas la "destruction créatrice" que Schumpeter saluait comme typique du capitalisme industriel? Le texte prévient l'objection; ce discours  confond deux choses radicalement opposées: la fête et le spectacle. Ce qui remplace les fêtes, ce ne sont pas d'autres fêtes mais des spectacles, transformation loin d'être anodine car elle fournit "le modèle de la socialisation contemporaine, dans laquelle chacun est passif relativement à la communauté et ne perçoit plus autrui comme sujet possible d'échange, de communication et de coopération, mais comme corps inerte limitant ses propres mouvements." De la fête au spectacle, nous serions entraînés dans un processus d'atomisation de la société, dans une forme de socialisation qui tourne à vide, ce  qui constituait déjà le fond de la critique anti capitaliste des socialismes depuis l'aube du XIXème siècle. La question de la fête et de son érosion,  loin d'être frivole, soulève ainsi des questions fondamentales touchant la crise anthropologique des sociétés industrielles. Elle traduit une crise de la socialisation en tant que telle. C'est en ce sens qu'il y a lieu de prendre au sérieux le verdict de la mort du Carnaval qui "avait été annoncée avant, et annoncée comme quelque chose d'une gravité exceptionnelle." (Baroja, Le Carnaval, p. 159)
Le texte s'articule en deux parties distinctes:
1- Comprendre ce que le monde moderne menace de faire disparaître ce qui demande des éclaircissements sur le concept de  fête en tant que "création immémoriale de l'humanité". Nous pourrons alors mieux saisir la signification de sa transformation en un spectacle.
2- Mais, si l'esprit de la fête hérité des origines de l'humanité continue d'exister tant bien que mal dans le monde actuel, l'auteur, partant de l'exemple des grèves de Wallonie, nous invite à en suivre la trace dans le conflit social, et, particulièrement, dans la dimension fondamentalement festive des grèves. La fin du texte sera une invitation à ne pas désespérer de la capacité de résistance des populations à leur atomisation dans le cadre social que leur imposent les agents façonnant la société du spectacle. Les concepts d'indigénisation de la modernité et de develop-man tirés de l'anthropologie de M. Sahlins nous serviront  finalement à penser comment les forces concourant à l'édification de la société du spectacle peuvent être détournées de leur orientation dominante, conformément à une ancestrale stratégie du détournement des cultures populaires, pour alimenter un développement culturel favorable à une nouvelle jeunesse des fêtes, soit, la renaissance d'une société riche en liens. Restera à déterminer dans quelle mesure ce processus de "develop man" peut être émancipateur ou non ...

dimanche 20 avril 2014

2- Socialisme ou barbarie

Dernière mise à jour, le 31-03-2018

Notions du programme en jeu: la politique, la liberté, la société et l'Etat, l'histoire, le travail, les échanges.

Cette alternative s'est reposée avec insistance depuis la fin du XIXème siècle. A ma connaissance, on en trouve la première trace chez Engels, le compagnon de route de Marx:"La société bourgeoise est placée devant un dilemme: ou bien passage au socialisme ou bien rechute dans la barbarie."  Rosa Luxemburg, une grande figure du socialisme de liberté reprendra la formule en 1915  pour appréhender le désastre que sera la Première Guerre Mondiale. Castoriadis et d'autres formèrent, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, un groupe de militants qui s'étaient donnés comme mot d'ordre "socialisme ou barbarie". C'est encore Jacques Ellul, à la fin de sa vie, qui avait averti que nous étions à ce point de croisée très court qui peut nous faire bifurquer vers une socialisme de liberté ou une cybernétisation de la société.
Pour  comprendre la signification et évaluer la pertinence de cette alternative, il faut commencer par se confronter à une objection. Une alternative posée dans les termes de "socialisme ou barbarie", sera fortement contestée par les libéraux pour qui le sacro-saint marché est la réponse à tous les maux.

mardi 15 avril 2014

1a) Qu'est-ce qu'un socialisme de liberté? Renaissance des sociétés primitives à un niveau supérieur.

Mise à jour, le 22-07-2019.
Notions du programme en jeu: la politique, la liberté, le langage, l'histoire, la morale, les échanges.

Le problème des mots.
Une remarque préliminaire nécessaire pour porter l'attention sur un malentendu inévitable tenant compte de l'évolution du sens du mot "socialisme" depuis son invention au XIXème siècle. Il fait partie de ces termes usés jusqu'à la corde qui a fini par désigner toute autre chose que ce qu'il signifiait à l'origine: on définira cela comme un usage orwellien. La confusion est ici systématique. En fait, on ose encore à peine prononcer le mot tellement il a été  l'objet d'un rejet massif dans l'opinion publique, ô paradoxe, sous la présidence d'un dirigeant du Parti Socialiste, F. Mitterrand,  qui  sera pourtant réélu en 1988! Durant la décennie 1980, parmi les termes qui perdent le plus d'appréciations positives dans l'opinion, figure celui de "socialisme". (cf. A. de Besnoit, L'effacement du clivage Droite-Gauche, p. 12) (1) C'est pourquoi, une des figures majeures de cette philosophie politique au XXème siècle, Castoriadis, suggérait, à la fin de sa vie, de le jeter à la poubelle pour inventer de nouveaux mots. C'est un problème de langage terrible qui est le même que celui qui faisait dire à Polanyi que "nous devons absolument exiger [...] de nouveaux termes, qui nous libéreraient de notre impuissance totale et funeste à décrire les événements les plus banals de notre époque sans suggérer précisément le contraire de ce que nous voulons exprimer." (Polanyi, Essais, p. 425)

samedi 12 avril 2014

5) L'utopie destructrice de la société de marché

Dernière mise à jour, le 03-01-2018.
Notions du programme en jeu: la société, le travail, la politique, l'Etat, les échanges, la vérité, autrui, la morale, le devoir, le droit, le sujet, la culture.

Polanyi n'avait pu anticiper le deuxième grand mouvement des enclosures touchant  la connaissance. Mais il avait déjà développé l'idée qu'une société de marché qui prétend transformer en simples marchandises ces constituants fondamentaux de la vie humaine que sont la terre, le travail, la monnaie (et donc aujourd'hui aussi la connaissance), constitue une impossibilité  anthropologique. Ce qui est attaqué ce sont les piliers porteurs de la vie de l'être humain: "son apport au collectif (le travail), son environnement naturel (la terre), et son unité de mesure de ce qui vaut (la monnaie)." (N. Postel et R. Sobel, Socio économie et démocratie, L’actualité de Polanyi, p. 113)

mardi 8 avril 2014

2b) Autour de l'hypothèse d'un revenu inconditionnel: tentative pour exorciser le marteau de l'économie

Notions du programme en jeu: les échanges, le travail, la société, l'histoire, la politique, le désir.

Le but du jeu ici, comme nous l'avions indiqué à la fin de la partie précédente, est de déblayer le terrain pour rendre envisageable l'institution d'un revenu inconditionnel qui mette à l'abri de leur captation marchande ces activités de mise en commun des ressources abondantes de la connaissance à l'ère de l'informatique. Il sera difficile de  sortir des impasses du capitalisme cognitif sans repenser  la façon dont doivent s'organiser les principes d'intégration économique dans ce nouveau contexte. Ce qui ressort de notre exposé jusque là, c'est que  le principe dominant de l'échange marchand devient caduque (dépassé) dans un tel contexte. Rendre concevable  une alternative suppose comme préalable de se sortir le marteau de l'économie de la tête pour repenser la question  des stimulants de l'activité humaine en dehors de l'argent.

vendredi 4 avril 2014

3) Critique du capitalisme cognitif (suite): vers un socialisme de l'immatériel

Notions du programme en jeu: la société, la politique, la liberté, la morale.

Il ne faudrait surtout pas sous estimer la résistance qu'oppose le monde  à l'extension du capitalisme cognitif. C'est la lutte qui est menée aujourd'hui contre le deuxième grand mouvement des enclosures par la communauté mondiale des informaticiens, et, plus largement encore, par la communauté mondiale des utilisateurs du réseau Internet, pour laisser ouvertes et libres de circuler les ressources abondantes de la connaissance à l'âge de l'informatique.

samedi 29 mars 2014

2) Critique du capitalisme cognitif


Dernière mise à jour, le 19-03-2018.
Notions du programme en jeu: la morale, la technique, le droit, les échanges, la culture, la raison et le réel, théorie et expérience, la démonstration, la politique, la liberté, le travail, le temps.

Cognitif: qui a trait à la connaissance.
La radicalisation de la société de marché en direction de la connaissance présente des difficultés immenses. Il est impossible de clôturer de  la connaissance comme on enclot de la terre. La raison en est que la connaissance est un type de bien présentant des caractéristiques incompatibles avec les impératifs  d'une économie de la rareté qui est celle d'une société de marché (une société à dominante capitaliste; nous prenons ici le  terme tellement controversé de"capitalisme", en ce sens précis: il définit un type de société qui est encastrée dans son économie et non plus une économie encastrée dans la société; voir a. La société moderne de marché).

Economie de la connaissance       Economie néoclassique
registre de l'immatériel                        registre du matériel
registre de l'abondance                       registre de la rareté
bien non rival                                      bien rival
bien non exclusif                                 bien exclusif
bien cumulatif                                    bien non cumulatif

dimanche 23 mars 2014

1) Introduction au problème central de l'histoire sociale des temps modernes. Son traitement par la politique libérale. La radicalisation de l'économie de marché.

Dernière mise à jour, le 14-06-2019.
Notions du programme en jeu: la politique, la société et l'Etat, les échanges, la morale, le travail, la liberté, le droit, le vivant, la technique, la culture.

-Formulation du problème
 Le problème inédit que pose le développement d'une société de marché, sur une échelle jusque là inconnue dans l'histoire humaine, est celui que nous avons à affronter aujourd'hui pour penser sa crise et la façon dont on peut espérer en voir l'issue. Nous sommes ici à la croisée des chemins. L'alternative est la suivante. Soit, radicaliser le principe de l'économie de marché; cette solution postule que toutes les difficultés que nous rencontrons aujourd'hui viendraient d'obstacles divers empêchant le marché de produire ses effets supposés vertueux; c’est la position ultra majoritaire des élites aux commandes des affaires du monde. Soit, soutenir, comme le faisait déjà Polanyi pour penser la grande crise des années 1930, qui a conduit à l'avènement du fascisme un peu partout en Europe, que le principe même d’une société organisée sur la base d’un marché auto régulateur et créateur de prix prétendant intégrer les facteurs de production nécessaires à la subsistance humaine que sont la terre, le travail, la monnaie, et, aujourd'hui, la connaissance, est une impossibilité, et pire, une "utopie destructrice".

lundi 17 mars 2014

5) Les sociétés modernes de marché et l'échange

Notions du programme en jeu: les échanges, le droit et la justice, la liberté, la morale, le devoir, la politique, l'Etat, la société, l'histoire.

Dernière mise à jour, le 20-03-2018.

Echange vs réciprocité
Le dernier principe d'intégration économique est celui de  l’échange marchand qui est, dans l'immense majorité des sociétés, qu’une annexe jouant rôle mineur. Pour commencer, il ne faut surtout pas confondre échange et réciprocité. Ils représentent deux principes diamétralement opposés d'intégration économique. L'échange relève de la logique marchande et implique un antagonisme entre les individus; la réciprocité relève d'une logique de don et implique, au contraire, la création d'un lien entre les individus. Le témoignage de l'homme du squat de Can Masdeu en Espagne  mesure bien le fossé qui sépare les deux:"On fait du pain pour les villages alentour. On l'échange ou on le donne, c'est beaucoup plus souple. Ce n'est plus si clair. -C'est complètement informel alors? Non, pas complètement, ça dépend des relations de confiance. Moins tu connais les gens, plus c'est formel. Quand les grosses structures ont disparu, les gens qui avaient formé ces relations de confiance ont eu un nouveau statut dans la société. Ce n'était pas une minorité et c'est devenu quelque chose en quoi tu peux avoir confiance. Beaucoup de gens se sont impliqués dans ces réseaux parce que c'était la meilleure façon de survivre." (voir à partir de 38'40 dans Les sentiers de l'utopie de Fremeaux et Jordan)

vendredi 14 mars 2014

4) L'administration domestique

Mise à jour, le 03-06-20.

Notions du programme en jeu: la liberté, la politique, la société et l'Etat, la justice et le droit, l'histoire, la morale, les échanges, le travail et la technique.

Prédominance de l'administration domestique: le mode de vie autarcique des maisonnées
 Le principe de l'administration domestique prévaut dans une économie de maisonnées vivant de façon plus ou moins autarciques: "Le troisième principe, qui était destiné à jouer un grand rôle dans l'histoire, et que nous appellerons principe de l'administration domestique, consiste à produire pour son propre usage." (Polanyi, La grande transformation, p. 99) Les membres de la maisonnée  produisent l'essentiel de ce dont ils ont besoin et mettent leurs ressources en commun suivant des rapports hiérarchiques, le plus souvent, avec, à son sommet, le maître de maison. La vie domestique, conformément à son étymologie, vient du latin "domus":"Selon le dictionnaire Petit Robert, domus désigne ce qui a trait à la maison en même temps que domestiquer signifie "apprivoiser" et "amener à une soumission totale, mettre dans la dépendance."" (Hillenkamp, Le principe de householding aujourd'hui dans, Socioéconomie et démocratie, l'actualité de Polanyi, p. 224) 

mercredi 12 mars 2014

3) Les sociétés archaïques et la redistribution

 Mise à jour, 26-05-2020

Notions du programme en jeu: la société et l'Etat, la liberté, l'histoire, le travail, la religion, le langage, le droit et la justice, le sujet, le vivant

Commençons par dresser un tableau comparatif qui récapitule les principaux points d'opposition entre les sociétés primitives et les sociétés archaïques. Nous en expliciterons ensuite les différents sens.


Société primitive
a)Prévalence de la réciprocité 
b)Société contre l'Etat
c) Clans, parenté   
d)Sociétés plus ou moins égalitaires
e)La chefferie en dette à l'égard de la société
f) Solidarité                                                                                                  
g)Chaîne sans fin de dons-contre dons suivant des axes de symétrie                                                                                  

Société     archaïque                                                                                                                                                       a)Prévalence de la redistribution
b)Société à Etat
c)Castes, ordres, classes sociales
d) Stratification sociale, inégalités économiques
e)La société en dette à l'égard  de la chefferie
f) Protection-fidélité
g)Structure en étoile









samedi 8 mars 2014

2) Les sociétés primitives et la réciprocité

Mise à jour, 27-05-20

Notions du programme en jeu: la société et l'Etat, l'histoire, la morale, les échanges, la culture, le travail et la technique, la religion

La réciprocité du don
Partons de cette légende soufie (le soufisme est un courant ancien de la mystique de l'Islam aujourd'hui persécuté par les fondamentalistes religieux), pour comprendre le principe d'intégration économique  qui prévaut dans les société primitives, celui qui serait à la base des formations sociales humaines les plus anciennes qui nous soient connues, à suivre la thèse de l'anthropologue Richard Thurnwald, qui me semble, en l'état actuel des connaissances, solidement étayée, comme je vais essayer de le montrer:


mardi 4 mars 2014

2) La question du renouvellement des gisements du don ou réencastrement de l'économie, a) Le marteau de l'économie et la question de la confiance mutuelle

Dernière mise à jour, le 26-03-2018

Notions du programme en jeu: la société, la religion, le travail, la vérité, le bonheur, la morale, autrui.

On peut formuler les termes du problème ici en jeu, aussi bien suivant une problématique du renouvellement des gisements du don héritée de l'anthropologie de Mauss, que suivant celle du réencastrement de l'économie  telle qu'on peut l'élaborer en s'inspirant de l'oeuvre fondatrice de Polanyi. Les deux approches me semblent parfaitement complémentaires. La seconde va nous renvoyer à l'image du marteau de l'économie tandis que la première permettra de poser la question de la confiance mutuelle. Il devra apparaître alors que la proposition d'un revenu inconditionnel s'inscrira dans un projet beaucoup plus vaste de resocialisation des comportements et de réencastrement de l'économie, le tout ordonné à un projet politique de radicalisation de la démocratie.

mercredi 5 février 2014

1e) Thomas Paine et le revenu inconditionnel

Dernière mise à jour, le 23-06-20

Notions du programme en jeu: la justice et le droit, l'histoire

C’est dans ce contexte de l’expropriation des paysans de leur terre et de la catastrophe sociale qui en découle que doit se comprendre la proposition de Thomas Paine exposée en 1797 et défendue devant le Gouvernement et l' Assemblée nationale français dans La justice agraire opposée à la loi et aux privilèges agraires. (1) Il s'agit d'une étape importante dans l’histoire de l’idée d’un revenu inconditionnel. Il est le premier à en former explicitement la notion, même si sa proposition entre fortement en résonance avec l'article 21 de la Constitution française de 1793, la plus démocratique de toutes celles qui ont été élaborées à cette époque, mais qui n'était déjà plus d'actualité au moment où Paine se présente devant l'Assemblée nationale:"Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler."

dimanche 2 février 2014

1d) La gestion libérale de la superfluité humaine: la fable des chèvres et des chiens

Notions du programme en jeu: la société et l'Etat, le vivant, le travail

Pour les  tenants du credo ultra libéral au tournant des XVIIIème et XIXème siècle,  la gestion de la superfluité humaine doit être laissée, comme tout autre problème,  au mécanisme du marché "auto régulateur" chargé d‘éliminer la masse de superflus (surnuméraires). Dans sa Dissertation sur les lois sur les pauvres, Townsend donnait au credo libéral une de ses fables censée révéler  le fondement naturel de la société de marché: "La scène est l’île de Robinson Crusoé, dans le Pacifique […] Sur cette île, Juan Fernandez a débarqué quelques chèvres qui lui fourniront de la viande au cas où il reviendrait. Les chèvres se sont multipliées à une vitesse biblique…" (Polanyi, La grande transformation, p. 172)

jeudi 30 janvier 2014

1c) Les racines historiques de l'institution des camps de concentration totalitaires

Dernière mise à jour, le 29-03-2018

Notions du programme en jeu: la politique, la société et l'Etat, la liberté, la justice et le droit, le travail

Ce processus historique de constitution d'un marché économique pour la terre et le travail censé se régler de lui-même par la loi de l'offre et la demande, doit donc produire conjointement une masse d'individus devenus superflus. Comme le dit Marx, "la création du prolétariat sans feu ni lieu [...] allait nécessairement plus vite que son absorption par les manufactures naissantes." (Le capital, Livre 1, p. 740) La gestion politique de ces masses d’humains devenus superflus met en jeu une réflexion, sur la signification de l’invention propre au XXème siècle que constituent les camps de concentration et d’extermination totalitaires.(1)

1b) La tragédie actuelle de la famine dans le monde

 Dernière mise à jour, le 29-03-2018

Notions du programme en jeu: la société et l'Etat, la culture, l'histoire, les échanges, la justice et le droit, la liberté

La protection sociale dont bénéficie l’individu dans toutes les sociétés, en règle générale, à l’exception notable de celle que préconise l’utopie des théoriciens de la société de marché peut  se formuler ainsi: si l’individu y meure de faim c’est parce que c’est toute la société qui est en situation de famine. Cela a pu se produire pour les formes traditionnelles d'orgainsation sociale, fondamentalement, de deux façons. Soit, depuis les temps les plus reculés, par suite d’une calamité naturelle, ou alors par la désintégration du tissu social sous l‘effet d‘une puissance colonisatrice comme cela s‘est produit fréquemment dans l‘histoire moderne. Dans une peuplade d'Afrique noire comme les Nuers:"On peut dire d'une manière générale qu'on ne meurt de faim dans un village nuer que si tout le monde meurt de faim."(C. Harman, Une histoire populaire de l'humanité, p. 30) Comme le développe aussi bien Polanyi: "Dans le système territorial des Cafres (Afrique noire), par exemple, « la misère est impossible; il n’est pas question que quelqu’un, s’il a besoin d’être aidé,  ne le soit pas ». Aucun Kwakiutl (Indien d'Amérique du Nord) « n’a jamais couru le moindre risque d’avoir faim »[…] C’était également un principe admis qu’on était à l’abri du besoin dans la communauté du village indienne, et, pouvons-nous ajouter, dans presque n’importe quel type d’organisation sociale jusqu’à l’Europe du début du XVIème siècle […] C’est parce que l’individu n’y est pas menacé de mourir de faim que la société primitive est, en un sens, plus humaine que l’économie de marché, et en même temps, moins économique. Chose ironique, la première contribution de l’homme blanc au monde de l’homme noir a consisté pour l’essentiel à lui faire connaître le fléau de la faim. » ( Polanyi, La grande transformation, pp. 235-236)

dimanche 19 janvier 2014

1a) Le mouvement des enclosures de la terre

 Mise à jour, 28-05-20

Notions du programme en jeu: l'histoire, le droit et la justice, la liberté, la société et l'Etat, les échanges, la culture, le travail

1) Le défi de la superfluité humaine.
Cette ligne de développement parcourt toute la longue histoire de l'idée d'un revenu inconditionnel pour une raison première. L’histoire du capitalisme moderne, depuis la fin du  XVème siècle, s’est  accompagnée de la production, par vagues successives, de masses de plus en plus importantes d’humains devenus superflus, d‘humains qui sont en trop et pour lesquels il n‘y plus de place dans le monde. Il est de la plus haute importance de revenir aux racines historiques de ce phénomène pour bien saisir toute l’ampleur du défi à relever.

Autour de l'hypothèse d'un revenu inconditionnel: de défis qui attendent l'humanité. Présentation

Dernière mise à jour, 14-06-2019

Notions du programme en jeu: le travail, la technique, le temps, la morale, la politique, la société, les échanges, le droit et la justice, la liberté

"Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler." (Article 21, Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1793)

Pour une présentation de ce que pourrait être un revenu inconditionnel, on peut visionner ce documentaire suisse - allemand de D. Häni et E. Schmidt, qui en donne une version parmi d'autres à imaginer:



Et, sur le même thème, le documentaire, Un revenu pour la vie du collectif les Zooms Verts qui complète très bien le précédent, même si on y trouve l'un ou l'autre passage sujet à caution, pour employer un euphémisme.

En guise de préambule indispensable, il faut commencer par distinguer rigoureusement deux versions radicalement opposées du revenu inconditionnel. D'une part, les multiples déclinaisons de la version libérale qui ont toutes comme objectif d'accentuer encore d'avantage le mouvement de marchandisation du monde. Dans ce cadre, le revenu inconditionnel serait un dispositif s'accompagnant d'un démantèlement de l'Etat providence garantissant la protection sociale, et un instrument de pression à la baisse sur les salaires. Il viserait donc fondamentalement à renforcer encore plus l'emprise du marché sur la vie des sociétés. A cela, il faut donc opposer, avec toute la rigueur possible, les déclinaisons de la version émancipatrice, qui se donnent, tout au contraire, comme objectif, de libérer les individus de l'étau du marché. Inutile de préciser que la version qui sera argumentée ici est celle-ci. La non prise en compte de cette distinction est à la source de toutes les confusions, nombreuses, particulièrement dans les rangs de ceux qui se proclament de gauche, qui règnent aujourd'hui sur ce sujet. En outre, en tenir compte relève d'un principe élémentaire d'auto défense intellectuelle. En effet, on voit émerger aujourd'hui, de plus en plus, ce sujet dans le débat politique, et il y a fort à parier que ce n'est pas fini. Le problème, c'est que la version qui a probablement le plus de chances de s'imposer, n'est pas forcément celle que l'on souhaiterait. D'où la nécessité absolue de savoir, dans chaque cas, à quelle version, au juste, on a affaire...