mercredi 22 mai 2013

Quelque chose peut-il valoir que l'on donne sa vie? (Partie 4)

4) La dette positive
a) La ronde du don 
Nous échappons donc aux formes agonistique ou injurieuse du don à partir du moment où le donateur ne nie pas l'autre dans sa capacité à donner lui aussi; mais aussi, quand le donataire ne perçoit pas chez le donateur la volonté de l'endetter pour en faire son obligé. Alors les conditions pour qu'émerge un don vertueux qui n'implique ni domination ni exploitation sont réunis. Le philosophe-poète de l'antiquité romaine, Sénèque, mieux que quiconque, les avait définit:"l'un doit oublier sur-le-champ ce qu'il a donné, l'autre n'oublier jamais ce qu'il a reçu." (Sénèque, Les bienfaits, p. 61) C'est alors que nous pouvons rentrer dans la ronde du don vertueux qui fait qu'il peut valoir de donner sa vie.

mardi 21 mai 2013

Quelque chose peut-il valoir que l'on donne sa vie? (partie3)

Dernière mise à jour, 14-03-2018

3) Formes agonistique, injurieuse ou fraternelle du don
a) dette négative vs dette positive

« Je parlais de mon frère tout à l'heure. Je peux dire que je lui dois beaucoup, mais ça n'a aucun effet. Je ne ressens aucune dette; je lui dois beaucoup dans le sens que pour moi, ça a une valeur; ça a vraiment de l’importance; mais l'effet sur [moi] dans le sens où je me sens en dette, non... » (Cité par Godbout, Don dette et identité, p. 41) Ce que les conceptions modernes ont toutes les peines à concevoir, c'est qu'il puisse exister un état de dette positif, un état de dette qui peut être vécu dans la joie et non dans les passions tristes de la culpabilité, de la faute et du ressentiment. Pour rectifier cette approche purement négative de la dette, et poser les bases d'un concept de dette positive, il faut tenir ferme sur les deux sens de la dette que nous avons distingué. La dette de don qui fait que je peux dire de mon frère que "je lui dois beaucoup" et la dette économique lorsque je dois, par exemple, rembourser mon emprunt à ma banque.

dimanche 19 mai 2013

Quelque chose peut-il valoir que l'on donne sa vie? (Partie 2)



2) Le double mouvement de la modernité: épuisement et renouvellement du don
Notre rapport au don, à nous les modernes, est paradoxal. D'un côté, nous ne le comprenons plus bien: "le sens du don a été extirpé de la mentalité, des sentiments, des gestes." disait R. Vanegeim à propos de la méfiance et de l'animosité du public quand Breton et ses amis offraient "une rose à chaque jolie passante du boulevard Poissonière."(Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations). Et, en même temps, le monde moderne a renouvelé l'esprit du don et lui a donné des formes nouvelles, inconnues des temps anciens. C'est sous ce double rapport qu'on examinera la question telle qu'elle se repose dans les conditions modernes.

vendredi 3 mai 2013

Quelque chose peut-il valoir que l'on donne sa vie? (Partie 1)


 "C’est parce que nous avons un but que nous trouvons la force de nous vouer aux besognes du commencement, dont nous connaissons la valeur et la signification. C’est fastidieux, croyez-moi, de se quereller avec le patron pour gagner cinq sous de plus par jour, ou pouvoir aller au cabinet sans payer l'amende; c’est humiliant de quêter sou à sou les cotisations des pauvres diables, qui ont à peine pour vivre; c’est abrutissant de délibérer avec des gars têtus et bornés qui éternisent la plus insignifiante discussion et grossissent la moindre difficulté. Sans l’idéal toujours présent aux yeux des conscients, lequel d’entre eux consentirait à se tuer en de si misérables besognes!
-Que vous en reste-t-il, si cet idéal, votre création, exige votre disparition par le sacrifice de votre vie?
- La vie se mesure-t-elle à la durée? Les jouissances qu’elle donne se mesurent-elles au tas de nourriture consommé ou à consommer? Est-ce renoncer à la vie que la vouloir vivre en intensité et en beauté? Faire sa volonté, se magnifier, fût-ce à ses propres yeux, conformément à l’idéal, est-ce se sacrifier? […] Quoi! Je me dirais un homme libre, et je ne pourrai même faire par réflexion ce que, d’instinct et sous l’impulsion de l’espèce, le passant fait lorsqu’il se jette à l’eau pour repêcher un inconnu!"
( Eugène Fournière, L’âme de demain, 1902)

"J'ai compris qu'il ne suffisait pas de dénoncer l'injustice, il fallait donner sa vie pour la combattre." (Albert Camus, Les Justes)

Introduction
Ainsi, se passent les choses ordinaires de la vie, comme le soulignait un socialiste des origines, au XIXème siècle, Eugène Fournière, ce que confirment moult exemples que l'on peut trouver dans les faits divers de la vie quotidienne:"W. Autrey, ouvrier du bâtiment de 50 ans, a sauvé un homme qui était tombé sur les voies du métro new-yorkais alors qu'une rame entrait dans la station. N'ayant pas le temps de mettre l'homme en sécurité [il] le plaqua au sol et s'aplatit sur lui pendant que les wagons passaient au-dessus de leur tête. Il minimisa son geste héroïque:" Je n'ai rien fait d'exceptionnel."" (Frans de Waal, L'âge de l'empathie, p. 335) Le 11 septembre 2001, dans les tours du World Trade Center, pendant que les occupants dévalaient les escaliers pour fuir la mort, les pompiers, eux, les grimpaient pour aller à sa rencontre; et, de surcroît, pour  secourir des gens leur étant inconnus. Ou, encore mieux: lors de la catastrophe nucléaire de Fukushima, 450 policiers se sont mobilisés durant une année pour se rendre en plein coeur de la zone irradiée au péril de leur vie tout cela pour retrouver la dépouille d'un de leur collègue mort dans le tsunami et lui offrir ainsi une cérémonie funéraire à sa mémoire. Quelle étrange impulsion peut pousser à se comporter ainsi? Suffit-il de se dire, dans un cas, qu'on les paye pour ça et qu'ils ne font que leur job? Et pourquoi alors s'engager dans un travail dont le contrat stipule  le don de sa vie? Y-a-t-il seulement un sens à vouloir fixer un prix à la vie? "De tous les biens ,aucun ne nous est si cher ni si désirable que la vie. Il n'est vie si misérable et si dure qu'un homme ne veuille la vivre... Si dure que soit la vie,on veut néanmoins vivre. Pourquoi manges-tu?Pourquoi dors-tu?Pour vivre...Mais pourquoi vis-tu?Pour vivre dis-tu, et cependant tu ne sais pas pourquoi tu vis. Si désirable est la vie en elle-même qu'on la désire pour elle- même..."  (Maître Eckhart, Traités et sermons, p.148) Si, comme le pense ce mystique allemand du XIII-XIVème siècle, la vie est le bien le plus précieux, si rien ne vaut la vie, on ne voit plus bien au nom de quoi on pourrait la donner. Pourtant, si cette question nous embarrasse tant, c'est parce qu'il nous est difficile, à nous les modernes, de penser l'existence humaine hors des cadres de l' anthropologie de l'homo oeconomicus qui ne veut voir dans l'être humain qu'un égoïste calculateur occupé à maximiser son intérêt. Donner sa vie  relèverait d'un comportement irrationnel et superstitieux qui confine à la bêtise. L'esprit cynique moderne traitera par le mépris cette façon de se faire avoir et cherchera éventuellement à l'exploiter; dans le dilemme du prisonnier, c'est le cas de celui qui dénoncera son complice en attendant que l'autre n'en fasse pas de même. Une réponse positive au sujet supposera de dépasser cette anthropologie noire pour apercevoir ce qui peut faire de l'être humain un homo donator, un être éprouvant d'abord  le besoin de donner plutôt que de posséder et d'accumuler. Nous soutiendrons que la satisfaction de ce besoin est la condition essentielle d'une vie heureuse. Mais si le don est l'aliment de base dont se nourrit la vie, et l'accroît, il faudra aussi prendre garde que dans ses formes perverties, il peut devenir le pire des poisons: le clientélisme, le colonialisme à prétention humanitaire, le nationalisme, le fanatisme religieux, le totalitarisme en constituent autant de figures. Le don nécessite donc un art qui saura  neutraliser ce qu'il contient de potentiellement toxique pour en extraire les vertus bienfaisantes. Pour cela, il faudra se demander  ce qui permet de distinguer le don vertueux du don empoisonné? Celui qui vaille qu'on lui dise "oui" de celui dont il faut prendre bien garde de se protéger?