jeudi 1 août 2019

5) 8 règles d'autodéfense intellectuelle pour la formation d'un esprit libre à l'heure des réseaux numériques. Règle 8






8- Se vacciner contre les métaphysiques paranoïaques.
Cette dernière règle qu'on pouvait voir venir est inévitable tant ce qu'il est convenu d'appeler la thématique du complotisme devient de plus en plus prégnante aujourd'hui pour le plus grand malheur d'une appréhension raisonnée du monde. Pourtant, si l'on a suivi l'ensemble des règles précédentes, celle-ci ira sans peine, naturellement, pour ainsi dire, comme une feuille morte qui tombe de l'arbre. Autrement dit, le vaccin est déjà prêt.

 Reformulé dans les termes développés ici, on peut soutenir que si la thématique du complot est devenue centrale, c'est en raison d'une multitude de facteurs qui peuvent être ordonnés d'après les 7 règles qui précèdent; si on imagine le cas d'un individu qui prendrait un malin plaisir à les transgresser systématiquement,  il serait, au bout du compte, tout à fait mûr pour y succomber, d'autant plus s'il est situé vers le bas de l'échelle sociale, comme on l'expliquera plus bas. Cela dit, il est sans doute nécessaire de commencer par dissiper deux gros malentendus, particulièrement à l'adresse des amateurs de théories du complot, qui sont nombreux, même s'ils n'auront peut-être pas fait l'effort de lire jusque là, découragés par le titre de l'article lui-même.

 Sauver la catégorie du complot de la métaphysique du complotisme
 Premièrement, ce qui posera problème ici, ce n'est pas le fait d'admettre l'existence de complots; ce point peut être concédé facilement; cela relèverait même d'un sérieux aveuglement idéologique de nier leur existence (encore qu'il faudrait examiner au cas par cas pour voir à chaque fois où cela peut se justifier ou non). Là où les choses se gâtent terriblement, c'est à partir du point où l'on bascule dans une métaphysique complotiste, c'est-à-dire, quand on prétend faire du complot la catégorie ultime explicative de l'histoire du monde, en croyant avoir touché à l'essentiel: c'est cela qu'il faut entendre précisément par "complotisme", si les mots doivent avoir un sens. Il s'agira ici d'expliciter les raisons qui nous poussent à rejeter énergiquement un tel canevas explicatif à prétention exhaustive, comme relevant finalement d'un trouble qui présente tous les aspects de la paranoïa, une très sérieuse déclinaison de la folie humaine ayant déjà contribué, dans un passé récent, à produire les pires monstruosités: les nazis, dont le coeur de la propagande était constitué par la thématique du complot judéo-maçonnique mondial (que l'on voit hélas ressurgir aujourd'hui), pour ne retenir qu'un cas parmi les plus calamiteux, étaient gravement  affectés par cette tare. La toxicité extrême d'un paranoïaque peut être mise en évidence à partir de cette formule ramassée qui le définit: il s'agit d'un persécuté-persécuteur; comme il se sent persécuté, il va vouloir très logiquement se transformer en un persécuteur envers ceux qu'il a ciblé comme étant ses ennemis. Il est facile de deviner les conséquences fâcheuses que cette attitude pourra avoir. Si vous avez le malheur de figurer parmi ceux que le paranoïaque a élu comme ses persécuteurs, tout ce que vous pourrez faire ou dire, même pour le rassurer, ne fera que le renforcer dans sa conviction que vous voulez lui nuire.
Maintenant, pour commencer à dégonfler un peu la baudruche du complotisme, il faut déjà faire remarquer que, comme une  liste conséquente d'autres mots, le terme de "complot" voit souvent son extension élargie démesurément si bien que devient du "complot" ce qui devrait être désigné par un autre mot. Si l'on poursuit dans le registre de la franc-maçonnerie, il est de notoriété publique qu'un nombre important de personnalités gravitant dans les hautes sphères du pouvoir en font partie, mais c'est un abus de langage de parler à ce propos de "complot". Notons, tout de suite, qu'il s'agirait, dans ce cas, d'un complot sacrément mal ficelé pour des gens censés dominer le monde de cette façon, s'il est si facile d'établir leur appartenance à ce réseau. Mais ce n'est pas encore le point le plus important qui nous intéresse ici. On y vient. A une échelle certes plus modeste, mais qui se situe dans le même registre, dans la région où j'habite, si l'on veut avoir une chance de voir les portes s'ouvrir pour obtenir des avantages de toute sorte, il est préférable d'obtenir sa carte du Parti Socialiste; cependant, il ne s'agit en rien d'une logique de complot mais de ce qu'on cernerait au plus juste par la notion de réseau d'influence, ce qu'est effectivement aussi la franc-maçonnerie, à un niveau évidemment bien supérieur. Voilà donc une illustration de l'emploi à tort et à travers du terme de "complot", qui contribue à sa prolifération.
C'est là un des trois points du novlangue étudié en son temps par G. Orwell qui a été développé sur ce chantier (le novlangue est ce type de langue qui nous empêche de penser sérieusement): une de ses caractéristiques, c'est de commencer par appauvrir au maximum le langage en étendant indûment le sens de certains termes; ainsi, les autres mots, situés dans le voisinage, touchés par cet élargissement, comme "réseau d'influence" ici, deviennent superflus. On a ici un indice de la pauvreté de pensée du complotisme, qui aboutit, au bout du compte, de façon totalement contre-productive, à jeter le discrédit sur la catégorie du complot qui ne peut plus alors être employé qu'avec beaucoup de difficulté quand cela pourrait s'avérer justifié.

L'histoire est le fruit de conflits, non de complots, en dernière analyse
Il faut en venir maintenant à la raison essentielle qui nous fait rejeter toute métaphysique complotiste: s'il doit y avoir une catégorie explicative fondamentale des grands phénomènes historiques, c'est celle du conflit et certainement pas celle du complot. Quand on est entièrement focalisé sur cette dernière, alors une des premières conséquences désastreuses sera de laisser complètement échapper à l'attention ces conflits qui font la trame de l'histoire. Il faut ici continuer de faire ce travail de définition sur les mots indispensable pour savoir de quoi on parle au juste. Le terme de "complot" sous entend l'existence d'une petite clique agissant à l'insu des gens qui absorbe presque tous les pouvoirs, et, du côté exotérique du décor, la masse impuissante réduite à subir, sans le savoir, leurs manoeuvres ésotériques (sauf, bien entendu, le complotiste qui se range dans la petite minorité de ceux qui sont assez malins pour avoir tout compris, à peu de frais). La catégorie du conflit oppose, de façon complètement différente, deux forces d'intensité sensiblement égale. On ne peut parler de conflit là où le rapport de force est trop inégal et que toute la capacité d'agir a été concentrée d'un côté de l'antagonisme. En passant du complot au conflit, la perspective change donc du tout au tout sur le cours des affaires du monde. Nous soutenons ici qu'elle permet de rendre compte autrement mieux des faits historiques. Prenons deux exemples qui ont une portée considérable, pour étayer très concrètement cette thèse.
D'abord, un phénomène aussi fondamental pour le destin de l'humanité actuelle que l'avènement du capitalisme moderne. Il serait parfaitement ridicule de s'imaginer que tout cela a été le fruit d'un simple complot ourdi, par exemple, par une petite clique de banquiers agissant en secret (juifs et francs-maçons de préférence, dans la lignée du bon vieux complot judéo-maçonnique: voir plus haut). S'imaginer cela, c'est passer complètement à l'arrière-plan les conflits extrêmement violents qui ont opposé sur des siècles les paysans pauvres aux grands propriétaires fonciers, les sorcières à leurs accusateurs, les ouvriers aux patrons, etc., à partir desquels seulement il est possible de comprendre la dynamique historique à l'oeuvre. On peut même aller jusqu'à dire que c'est une injure de plus faite à ceux et celles qui ont souvent lutté au prix de leur vie de les relèguer ainsi dans l'arrière du décor pour faire occuper tout le devant de la scène de l'histoire à des individus auxquels on a prêté une toute-puissance imaginaire. Pour paraphraser la formule de Marx définissant le lumpenprolétariat, le complotisme, c'est un peu la renaissance dans les bas-fonds de la société de la vision historiographique des dominants pour lesquels seuls les grands hommes font l'histoire: il y a d'un côté une petite clique qui agit en secret pour faire l'histoire, et de l'autre côté, la grande masse de la populace qui subit ces agissements, sans même pouvoir les deviner (heureusement, pour le salut du monde, le complotiste est là pour réveiller tout ce beau monde...) Sociologiquement, la sphère d'influence du complotisme se situe effectivement sans doute bien d'avantage vers le bas de l'échelle sociale; mais intellectuellement, elle est conforme à l'esprit qui anime les courants dominants de l'historiographie qui réduit la plèbe à une masse amorphe sans capacité d'agir pour influer sur le cours de l'histoire.
Il faut donc bien se rendre compte que le complotisme déverse en sous-main une vision passablement misérabiliste de la grande masse de la population à laquelle n'est reconnue dans les processus historiques, aucune puissance d'agir déterminante. C'est, déjà du point de vue de la vérité historique, parfaitement idiot, sans même parler de la toxicité, en terme éthique, d'une telle représentation de la plèbe figée dans sa posture de victime impuissante. Pour ne prendre qu'une seule illustration, ce qui a sauvé le capitalisme de la failllite au XXème siècle, ce n'est pas d'abord les stratégies mises en oeuvre par les puissants, les détenteurs du grand capital, mais bien des initiatives qui sont venues du bas de l'échelle sociale: précisément, comme l'avait bien mis en évidence C. Castoriadis, en luttant avec acharnement pour obtenir des augmentations de salaire tout en finissant par occulter la question de la propriété des moyens de production, les couches laborieuses, par leur propre action, ont évité au capitalisme des crises de surproduction qui l'aurait conduit sûrement à son effondrement. Du point de vue de cette vérité historique, il faut donc en conclure que si les dits "prolétaires" (soit aussi ce que la haute bourgeoisie appelait avec mépris "la populace") sont aujourd'hui dans la panade, ce n'est pas d'abord  à cause des agissements d'êtres maléfiques complotant en secret, mais du fait de leur propre responsabilité. Et voilà qui a des implications pratiques tout à fait déterminantes: il ne tient qu'à eux d'incurver le cours de l'histoire dans un autre sens par le pouvoir d'action qu'ils ont potentiellement, et non pas de se complaîre dans la posture figée de la victime qui attribue tous ses malheurs à une clique toute-puissante d'individus malveillants.
En outre, quand on se penche de près sur la question de l'avènement du capitalisme moderne, on est amené à la conclusion que cet évènement (qui s'étend sur plusieurs siècles; le grand historien historien de l'économie, F. Braudel situait cette naissance quelque part entre le XVIème et le XIXème siècle) est le fruit d'une multitude de facteurs, ce qui complexifie considérablement la question relativement à la pauvre explication par une théorie du complot. Il serait évidemment bien trop long de tous les détailler; ce travail a, de toute façon, été déjà assez largement entamé sur ce chantier. On n'en retiendra qu'un ici dans la perspective qui nous intéresse de dévoiler la fumisterie des théories du complot. Parmi ces multiples facteurs, il y a, comme l'a bien montré le grand sociologue allemand M. Weber dans son ouvrage, L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, la naissance du protestantisme, au XVIème siècle, qui va finir par aboutir à une toute nouvelle éthique face au travail, libérant la possibilité d'un processus sans fin d'accumulation du capital: le surplus produit, au lieu d'être consommé dans des dépenses somptuaires, comme c'était généralement le cas jusque là, sera en priorité réinvesti dans l'appareil productif, induisant un processus de développement illimité des forces productives qui fera voler en éclats la société féodale. Mais, les protestants calvinistes, lorsqu'ils ont promu cette nouvelle façon de se comporter vis-à-vis du travail, étaient à mille lieux de s'imaginer qu'elle donnerait une impulsion aussi importante à la naissance du capitalisme moderne; eux n'avaient qu'une obsession: savoir, par leur réussite au travail, s'ils faisaient partis ou non des élus que Dieu avait prédestiné à entrer dans son royaume.
 Il y a donc une raison supplémentaire qui saute ici aux yeux pour ne pas verser dans une vision paranoïaque du monde, c'est que l'action humaine, par nature, relève du registre de l'imprévisible (comme l'évolution de la vie elle-même, beaucoup plus largement): les résultats d'une action finissent toujours, tôt ou tard, par dépasser les intentions conscientes de leurs auteurs. Supposer que des êtres humains auraient ce pouvoir de fabriquer l'histoire comme on fabrique une paire de chaussures, en éliminant tous les aléas de l'action humaine, c'est leur attribuer l'omnipotence divine de prévoir la série des conséquences allant à l'infini de ses actes, tout à fait délirante. Dans des termes arendtiens (de la philosophe H. Arendt), c'est appliquer au champ de l'action humaine, par principe imprévisible, la catégorie de la fabrication qui définit un ensemble fini de règles précises pour réaliser un objet. Dans le schéma de la fabrication, comme dans celui du complot, on retrouve d'un côté celui qui est actif, et de l'autre côté, la matière inerte qu'on manipule et informe, à sa guise, suivant ses intentions. Le schéma de l'action est tout autre: il met en scène des subjectivités agissantes, de tout côté. C'est bien celui-ci qu'il faut mobiliser pour avoit les outils conceptuels de base pour penser au mieux les conflits au coeur des affaires du monde. L'histoire ne se fabrique pas, elle se vit suivant les modalités de la praxis (action), qui, à la différence de la fabrication, ne produit rien d'extérieur à elle-même; pour l'imager, l'histoire appartient au même registre qu'une danse et non pas à celui de la fabrication d'une ômelette, qui est le schéma qu'on a en tête quand on la pense, à son niveau le plus fondamental, comme un complot. L'histoire conçue en terme de conflits se pense donc sur le registre de la praxis mettant aux prises des forces antagonistes qui mêlent inextricablement leurs effets, de sorte que l'on ne peut jamais être certain de la réussite de ce que l'on projette, quelque soit le camp où l'on se situe. Dans les termes du complotisme, on appliquera à la praxis de l'histoire une catégorie lui étant étrangère, la fabrication, qui en pervetit le sens; ainsi, comme lorsqu'on dit qu'"on ne fait pas d'ômelette sans casser des oeufs", en croyant justifier par là la violence qu'on infligera aux autres pour faire droit à la réalisation de ses idées politiques. Les complots, quand ils existent, sont eux-mêmes pris, immergés et emportés dans le flux de l'action humaine, ce qui fait qu'ils finiront toujours, tôt ou tard, par engendrer des conséquences que ne pouvaient pas prévoir leurs auteurs. On peut en donner un autre bon exemple, d'une grande portée historique, de surcroît, lui aussi: l'affaire Dreyfus, en France, à la charnière des XIX et XXème siècles, qui a joué un rôle crucial dans la reconfiguration du champ politique jusqu'à nos jours. On peut légitimement soutenir que tout est parti d'un complot pour faire accuser injustement cet officier de l'armée française, une preuve de plus s'il en était besoin, que ce n'est pas à la catégorie du complot en tant que tel qu'on est allergique ici, mais à la métaphysique complotiste. Comme pour l'avènement du capitalisme moderne, ceux qui ont oeuvré en secret pour faire tomber Dreyfus étaient à mille lieux de s'imaginer les bouleversements énormes que cette affaire allait susciter; comble de l'ironie, ses conséquences ont fini par se retourner contre le camp de ceux qui avaient comploté puisque c'est bien la coalition entre les bourgeois républicains de gauche et les socialistes qui en a résulté, qui a pu constituer une force suffisamment puissante pour venir à bout de la droite d'Ancien Régime dont étaient issus ceux qui ont comploté contre Dreyfus. On ne peut mieux illustrer ces deux principes clés qui ruinent toute métaphysique complotiste: l'affaire Dreyfus est essentiellement l'enjeu d'un conflit mettant en scène les bleus, les blancs et les rouges, s'opposant et se coalisant au gré des circonstances historiques. Les complots peuvent donc bien exister, mais comme un élément parmi d'autres de stratégies qui sont conduites au sein de ces luttes pour nouer des alliances et vaincre ses ennemis: le lobbying ou la propagande en sont d'autres certainement beaucoup plus employées; cela veut dire que ces complots, quand ils existent, restent toujours secondaires dans l'analyse relativement à la catégorie fondamentale du conflit. Et, d'autre part, cette affaire illustre à merveille, ici encore, la finitude de toute action humaine, vouée à générer, tôt ou tard, des conséquences que ses auteurs ne pouvaient pas prévoir, et qui finissent souvent, comme l'enquête historique le montre sur bien d'autres cas, par se retourner contre eux. Voilà qui suffit à ruiner toute métaphysique complotiste.

S'élever au-dessus de la mêlée entre complotistes et  chiens de garde anticomplotistes
Le deuxième grand malentendu à dissiper consisterait à croire que l'objet de cette règle 8 se réduirait simplement à dresser le tableau clinique des paranoïas complotistes. Du point de vue développé ici, les anti-complotistes sont, eux aussi, à bien des égards, critiquables. Et, pour joindre tout de suite la parole aux actes, nous suggérons de visionner ce documentaire qui démonte un exemplaire type de propagande anti-complotiste au sujet des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Il est bien établi qu'on peut ranger les différentes versions de cet événement suivant trois grandes catégories: la version officielle que tout le monde connaît; une deuxième version qu'on peut résumer par la formule: nous étions au courant mais nous avons laisser faire; et les déclinaisons de la troisième version, la plus radicale: nous nous arrangeons pour que cela arrive. Sans rien préjuger de quoi il en retourne sur cet exemple précis, n'ayant pas les compétences pour me prononcer (je doute d'ailleurs que quelqu'un ayant pour souci premier la vérité les ait), ce documentaire diffusé sur Arte démonte assez bien les mécanismes de propagande à l'oeuvre dans un reportage pour discréditer toute version non-officielle. Le principe qui le sous-tend consiste à poser qu'émettre le moindre doute sur la version présentée par les autorités, c'est automatiquement se voir ranger dans la famille nauséabonde du complotisme, en occultant déjà ce fait élémentaire que des personnalités politiques hautement estimées et peu soupçonnables de verser dans des délires paranoïaques, ont clairement exprimé le sentiment qu'elle les laissait sur leur faim. Typiquement, pour discréditer toute hypothèse non-officielle, on prendra soin de les écarter et on choisira comme représentant l'archêtype du plouc inculte dont il sera tellement facile de se moquer; c'est le premier élément de propagande démonté ici; on laisse découvrir les autres:  


Ce documentaire est un cas d'école parmi bien d'autres. Le thème de l'anti-complotisme est aujourd'hui omniprésent dans les grands médias, à tel point qu'il semble jouer le rôle dévolu autrefois à l'anticommunisme pour discréditer toute critique de l'ordre établi. C'est devenu une sorte de réflexe pavlovien dès qu'on s'essaye à une critique un tant soit peu radical, de se voir coller l'étiquette de "complotiste" alors même que l'on situe l'analyse dans une perspective justement anticomplotiste. Cela a été typiquement le cas de N. Chomsky, lorsqu'il s'est mis en tête de démonter minutieusement les rouages de la propagande que véhiculent les médias de masse. Il suffit pourtant simplement de le lire: il dit bien noir sur blanc qu'il n'y a nul besoin d'imaginer des complots par derrrière pour comprendre l'essentiel des rouages par lesquels ces institutions constituent le canal privilégié d'infiltration de la propagande de groupes d'intérêts extrêmement puissants. Chomsky, en fidèle  héritier de la rationalité critique occidentale applique le principe du rasoir d'Occam (du nom du philosophe chrétien du XIVème siècle), auquel il faut toujours revenir quand nous voulons trancher entre théories concurrentes: ne pas multiplier inutilement les hypothèses pour rendre compte d'un fait et donc toujours préférer la théorie la plus économe en hypothèses. C'est un principe de base de la rationalité scientifique, celui-là qui a permis, par exemple, de trancher en faveur de l'héliocentrisme et d'abandonner le géocentrisme, avant même que l'on puisse avoir les preuves factuelles en faveur du premier. Dans le contexte sociologique ici considéré, il faut donc laisser de côté comme superflue l'hypothèse d'un complot puisqu'on peut aussi bien expliquer, sans cela, les mécanismes de fabrication et de diffusion de la propagande des dominants. Tout ce qui a été entrepris en ce sens, sur ce chantier, rejoint complètement cette thèse: l'essentiel des données pour comprendre les rouages des systèmes de domination dans lesquels on vit sont accessibles à ciel ouvert (d'autant plus depuis le développement de l'Internet). Le tout est de se donner la peine de les rassembler suivant le récit qu'on souhaite construire. Nul besoin après ce travail d'imaginer des complots en plus. D'ailleurs, N. Chomsky est à tel point hermétique aux thèmes complotistes que, de son point de vue, les débats autour des différentes versions des attentats du 11 septembre constituent une sorte de nonos donné à ronger aux médors pour avoir la paix pendant ce temps et pouvoir mener plus tranquillement les actions du moment.
Il faudra donc être prêt à renvoyer dos-à-dos les croisés de l'anticomplotisme et les paranoïaques du complotisme, ce qui n'est pas nécessairement une situation très confortable; on se retrouvera un peu dans la peau d'un individu perdu au milieu d'un champ de bataille et qui essuierait des tirs venant des deux côtés. C'est pourtant la seule attitude raisonnable à adopter pour se situer en un lieu hors d'atteinte des propagandes actuelles et ne pas rentrer dans le jeu de miroirs dans lequel complotistes et anticomplotistes sont pris où chacun renvoie à l'autre son image: si le complotiste voit des complots partout, l'anticomplotiste, lui, tend à voir des complotistes partout.

Mythomanie de la propagande officielle vs paranoïa des propagandes alternatives complotistes
Les analyses qui précèdent conduisent donc à distinguer deux grands types de propagande qui s'opposent à notre époque; chacun tend à monopoliser les deux  sphères des moyens de communication de masse: les médias classiques (télévision, radio, presse à grand tirage) ou les nouveaux réseaux numériques. Ce qui envahit quasiment tout le champ médiatique dans les premiers, c'est une propagande relativement monolithique de type libéral-républicain qui relèverait, en termes psychiatriques, de la mythomanie: cette manie de fabriquer et de ressasser inlassablement des mythes dont tout montre par ailleurs qu'ils supportent très mal l'épreuve des faits. On laissera de côté ici l'argumentation pour étayer cette thèse de la mythomanie de la propagande officielle: elle demanderait trop de place, et surtout, elle est déjà assez largement en cours de construction tout du long du chantier ici ouvert. Rien que pour s'en tenir à son aspect strictement économique, on a relevé pas moins de neuf mythes attachés à ce qu'il est convenu d'appeler "le néo-libéralisme". On sera peut-être tenté d'objecter que ce penchant prononcé pour la mythomanie est en contradiction avec ce qui a été développé au sujet de la règle 7 voulant qu'il est dans l'intérêt des propagandistes d'être, dans la mesure du possible, fidèle à une règle de vérité pour informer le public. Pour lever la contradiction apparente, il faut repartir de la distinction faite, au sujet de la règle précédente entre propagande blanche et propagande noire. C'est du point de vue de la première seulement qu'une exigence de vérité s'impose; mais, c'est pour mieux faire passer, par derrière, la propagande noire, qui, elle, relève bien d'une mythologie à côté de laquelle les dogmes religieux ne sont pas nécessairement plus irrationnels.
En conflit avec cette propagande monolithique (ici aussi, nous retombons finalement sur la catégorie du conflit comme étant la plus englobante), c'est essentiellement sur les réseaux numériques que se déchaînent les métaphysiques de type paranoïaque qui voient des complots partout. Si la propagande de type mythomane se conjugue donc au singulier, sous le mot d'ordre thatcherien du fameux TINA (There Is No Alternative: il n'y a pas d'alternative à l'ordre, ou au désordre plutôt, du capitalisme mondialisé), l'autre se décline au pluriel, ce qui n'est pas forcément mieux (voir la règle 2 et le phénomène d'enfermement constaté sur les réseaux numériques où chaque groupe propagandé tend à vivre dans sa bulle, sans pouvoir établir le moindre pont de communication avec des points de vue divergents): Illuminatis de la franc-maçonnerie, Juifs de la haute finance internationale souvent rattachés aux précédents dans le droit fil du complot judéo-maçonnique imaginé par les nazis, extraterrestres dans les versions les plus délirantes des théories du complot, etc. On assiste désormais sur les réseaux numériques à un véritable déferlement de métaphysiques qui ,présentent tous les symptômes d'une paranoïa aïgue pour lesquelles le cours du monde peut entièrement s'expliquer à partir d'un simple et unique complot. On peut se reporter au premier rapport paru cette année en France de l'association Conspiracy Watch après dix ans d'une enquête minutieuse  pour mesurer l'ampleur de la progression des thèmes conspirationnistes sur les réseaux numériques: Théories du complot et négationnisme: le constat alarmant de Conspiracy Watch

Le complotisme, symptôme de la faillite de l'humanité occidentale
Ce qui devrait attirer l'attention, c'est qu'il s'agit d'un phénomène qui avait plus ou moins disparu de la surface, après l'effondrement du fascisme; ce qui le montre bien, c'est, par exemple, le fait que J. Ellul, dans son ouvrage pourtant exhaustif sur les propagandes n'emploie tout simplement pas le vocabulaire du complot, preuve que cette thématique était désertée au début des années 1960. Il n'est pas très difficile de deviner que l'avènement des réseaux numériques a joué un rôle important dans sa ré-émergence. Toutefois, à elle seule, cette explication resterait insuffisante; ces réseaux ont plutôt joué le rôle de catalyseur qui a permis de faire monter en sauce un phénomène dont les conditions étaient déjà réunies pour qu'il soit prêt à envahir le champ social. On peut établir ce diagnostic sur la base de trois lignes de développement.
-La (ré)émergence du complotisme est un symptôme de la disparition des conflits sociaux
C'est sans doute le premier de tous les facteurs propices au développement des thèmes conspirationnistes. Ce que l'enquête sociologique constate, c'est qu'il y a une  désertion du terrain du conflit social à partir de la fin des années 1970 avec la disparition du mouvement ouvrier. Dans cette mesure, le complotisme est la traduction sur le plan idéologique du fait de cette réduction au point mort de la vie sociale qui avait été vécue avant tout comme une lutte à mener contre les puissants: le fait que le vocabulaire du complot tend à remplacer celui du conflit exprime bien une vérité en ce sens, comme toute idéologie qui traduit toujours, sur le plan intellectuel, quelque chose de l'état de notre praxis (action) sociale : ici ce fait que le conflit social est rendu quasiment au point mort. Un des indices les plus flagrants de cet abandon du terrain de la lutte sociale, c'est l'évolution du nombre de jours de grève par année en France:"On peut trouver un indicateur grossier du niveau de critique, au moins en ce qui concerne le travail, dans la statistique du nombre de journées de grève qui est de quatre millions en moyenne au cours des années 1971-1975. Par comparaison, ce nombre sera au-dessous du demi-million en 1992." (Boltanski et Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, p. 244) On ose espérer que personne n'aura la naïveté de croire que cette chute serait dûe à une amélioration de la condition des travailleurs qui auraient dès lors moins de raison de se plaindre. Bien au contraire, elle s'est considérablement dégradée, ce qui s'observe déjà au niveau de la baisse tendancielle des rémunérations, comme toutes les statistiques le montrent, là aussi. La concanétation correcte des faits serait plutôt la suivante: c'est l'affaissement du niveau de combativité des classes laborieuses qui a entraîné la dégradation de leurs conditions d'existence.
-La (ré)émergence du complotisme est un symptôme d'impuissance acquise suite à l'épuisement des conflits sociaux.
Ce point découle donc logiquement du précédent. Les conflits sociaux étant en voie d'épuisement, ce qui doit se manifester en lieu et place de cette désertion, ce sont des conditionnements qui relèvent de ce que la psychiatrie appelle l'impuissance acquise; nous avions commencé à évoquer ce concept et celui de sidération qui lui est attaché, pour la règle 7. Le phénomène peut être ici décrit comme suit: à mesure que notre puissance décroît pour agir sur nos conditions d'existence, nous en attribuons toujours plus à ceux qui nous dominent, jusqu'à leur conférer un pouvoir proprement diabolique dans les théories du complot. C'est ici que la formule archi-célèbre de La Boétie, dans ce monument du projet pluriséculaire d'émancipation humaine de la civilisation gréco-occidentale, Discours de la servitude volontaire, est toute à sa place:"Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux." En fait, on peut aller jusqu'à suggérer l'idée que les théories simplettes du complot constituent une façon de se redonner une maîtrise imaginaire de son propre destin, puisqu'on en a perdu toute maîtrise réelle, avec une économie maximale de moyens intellectuels, étant donné la pénurie dont on a hérité de notre éducation, le plus souvent. Au regard de cela, les primitifs, dont on aime tant à se moquer quand ils dansaient pour faire tomber la pluie, avaient un imaginaire de la maîtrise certainement moins chargé en effets toxiques.
-Le complotisme traduit l'effondrement de la rationalité critique liée au projet d'émancipation humaine issue de la civilisation gréco-occidentale
Ce dernier point est étroitement associé aux précédents. Le conflit social était le lieu, par excellence, où s'est manifesté, avec le plus de vigueur, ce projet d'émancipation humaine dont la source originelle remonte à la civilisation grecque de l'antiquité. Ce que nous avions recueilli d'elle pour les faire fructifier ensemble, c'était l'invention concomitante de la philosophie (mise en question et critique des significations socialement instituées: opinions, préjugés, clichés, mythes généralement répandus) et de la démocratie (mise en question des lois juridiques). C'est sur les décombres de cet héritage laissé à l'abandon que peuvent prospérer les visions délirantes du monde du complotisme. Ici encore, l'école a une très lourde responsabilité dans cette faillite: nous en avons déjà suffisament parlé au sujet des règles précédentes, pour ne pas y revenir plus longuement. Evidemment, on pourra toujours trouver des initiatives isolées pour faire fructifier ce grand héritage émancipateur de la rationalité critique, comme celle de cette institutrice qui apprend à ses élèves à devenir des détectives du Web, mais il n'existe à peu près rien, au niveau institutionnel (seule pourrait faire exception, et encore, avec des réserves qu'il serait trop long de développer ici, les directives officielles pour l'enseignement de philosophie) pour donner corps à ce genre de projets et leur conférer une portée générale qui permettrait d'atteindre une masse critique suffisante pour en faire la ligne directrice d'une instruction publique: il n'est que de compulser les programmes des humanités pour s'en donner une idée; on aura bien du mal à y apercevoir, même vaguement, quelque chose qui se rapprocherait de ces cours d'autodéfense intellectuelle dont on veut faire ici la promotion dans le sillage de N. Chomsky.

Quel monde allons-nous laisser à nos enfants? →  Quels enfants allons-nous laisser au monde? (J. Semprun)
Ce qui est particulièrement navrant, c'est de constater que c'est chez les jeunes de moins de 35 ans que ces métaphysiques paranoïaques sont les plus prégnantes, car il faut en tirer cette implication, comme le fait le fondateur de Conspiracy Watch:"Il est inquiétant de penser que, par simple remplacement générationnel, cette vision du monde aura plus d’influence sur nos sociétés qu’elle en a déjà."( Théories du complot et négationnisme: le constat alarmant de Conspiracy Watch) Se repose avec toute son acuité la question demeurant dans l'ombre de celle de la crise écologique, pourtant encore plus décisive, car elle conditionne une solution éventuelle à cette dernière, que J. Semprun avait bien formulé: "Quels enfants allons-nous laisser au monde?" versus Quel monde allons-nous laisser aux enfants?, qui est, on l'aura reconnu, la question de la crise écologique, presque toujours mise en avant au détriment de l'autre alors même qu'elle est condamnée à rester insoluble si l'on n'ose pas s'attaquer de front à la première. Par où l'on voit que la question éducative est bien la plus fondamentale de toutes.

Fin.











 





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