mardi 16 juillet 2019

2) Faut-il reconnaître des droits aux animaux? Décentrement et rectification des biais cognitifs faussant notre connaissance des animaux

La série des parties qui vont suivre s'inscrivent donc dans une tentative de fondation de droits des animaux; il ne peut s'agir que d'un essai tant l'ampleur du chantier est grande. Si la législation sur les animaux que nous avons commencé à élaborer au XIXème siècle est tellement bancale, c'est d'abord parce qu'elle s'est construite sur du sable. Quel sens cela peut-il avoir de reconnaître des droits à des êtres qui n'ont pas mieux que le statut juridique de "bien meubles", au même titre qu'un canapé ou un aspirateur? C'est pourquoi, si l'on veut se donner la moindre chance d'établir solidement les droits des animaux, il va falloir apporter le plus grand soin aux travaux de (re)fondation.

 Il y a déjà un premier problème dont il faut bien tenir compte exigeant d'être extrêmement méticuleux, qui réside dans l'asymétrie fondamentale suivante: nous n'avons aucun problème à accorder des droits à tous les individus humains; il n'est même pas nécessaire d'argumenter: on sort le premier article de la déclaration des droits de l'homme qui dispense de réfléchir le plus souvent; c'est à opposer au niveau d'argumentation du niveau des sciences dures qui sera exigé pour reconnaître la même chose aux animaux. C'est un biais cognitif classique qui joue déjà au niveau de la sphère intra-humaine (un biais cognitif est une déformation de la pensée s'exerçant à notre insu, et qui fausse notre jugement, nous menant à des conclusions erronées. Ils sont multiples et variés, dans le champ de la connaissance des animaux encore bien d'avantage que dans les autres) Un exemple basique est celui que donnait N. Chomsky: soit les deux énoncés, "Ben Laden est un terroriste" ou  "G. W. Bush est un terroriste". Le premier peut être réceptionné, sans problème, sous la forme d'un cliché, instantanément, le second exigera le développement d'une longue chaîne de raisons dont il n'est même pas sûr du tout qu'elle sera convaincante au bout du compte, tant elle se heurte à une montagne de préjugés, qui, répétés inlassablement, finissent par acquérir, de la sorte, le statut de faits établis; on a pourtant de bons arguments à faire valoir à l'appui aussi bien du premier que du second énoncé. Remplacez les deux  par, " G. W. Bush est un sujet de droit" et "Flipper le dauphin est un sujet de droit", et vous verrez une problématique du même genre s'appliquer.

a) Outillage conceptuel de base pour s'attaquer au chantier de fondation de droits des animaux

Schéma récapitulatif du réseau conceptuel qui pourrait conduire à l'affirmation des droits forts des animaux:


Spécisme =  auto-centrisme = narcissisme vs nécessité absolue d'une auto-rectification→ décentrement = activation de l'empathie imaginative→ rectification des biais cognitifs→ exploration des umwelts (mondes-de-la-vie) animaux→histoire humano-animale (envisagée dans la perspective des victimes animales)→ universalisation/radicalisation du mouvement d'émancipation issu de la civilisation gréco-occidentale→ égalité de droit humains-animaux.

De ce réseau conceptuel, nous laisserons pour plus tard les trois derniers chaînons; l'essentiel ici est de se lancer simplement sur les bons rails qui y mèneront tout naturellement. Avant de pouvoir reconnaître les animaux comme des sujets de droit, il faut d'abord commencer à les connaître. C'est une première étape incontournable tant notre connaissance des animaux a été faussée, de toute part, depuis des siècles. Et voilà comment on procèdera ici. Parmi les trois facultés méta-cognitives les plus élevées dont nous pouvons nous enorgueillir, figure celle dont on a déjà commencé à esquisser les contours dans la partie précédente, la capacité à décentrer son existence pour envisager les choses du point de vue de l'autre, la maîtrise de soi et la réflexivité étant les deux autres. "Méta-cognitif" désigne la faculté de connaissance à la puissance supérieure, la connaissance au carré, la connaissance de la faculté de connaissance, encore autrement dit. Par ordre de priorité, C'est d'abord la première, et ensuite les seconde et troisième de ces facultés qui vont nous intéresser ici. Commençons donc ainsi: on peut faire, de ce point de vue, une lecture freudienne des grands acquis de l'histoire de la science moderne. Les trois principales illusions collectives auxquelles la science moderne s'est attaquée peuvent toutes être comprises sous la forme d'un triple décentrement:
-cosmologique: décentrement de la terre et de ses occupants qui n'occupent plus la place centrale dans l'univers à partir de la révolution galiléenne, mais un point tout à fait quelconque et insignifiant (XVIIème siècle).
-biologique: sur la surface de la terre elle-même, décentrement de la position de l'humanité dans le champ des espèces vivantes à partir des travaux fondateurs de C. Darwin. Celui-ci, on l'a vu dans la partie précédente, n'admettait aucune différence de nature entre les grands singes et nous, donnant un rude coup à la représentation d'une humanité censée avoir été faite à l'image de Dieu, trônant seule au sommet de la création (XIXème siècle).
-psychologique: décentrement du noyau de la vie mentale de la conscience vers l'inconscient: la sphère de l'activité consciente ne peut plus sérieusement être considérée comme le centre de la vie psychique à partir des travaux de Freud (XIX-XXème siècle; il faut déjà s'appeler J. P. Sartre pour continuer à maintenir, envers et contre tout, le primat de la conscience...). Nous savions déjà que nous ne maîtrisons pas grand chose du monde dans lequel nous sommes immergés; il a fallu se résoudre par admettre que même notre vie intérieure nous échappait pour l'essentiel (tant, est-il nécessaire de le préciser, que nous n'avons pas développé jusqu'à un certain point les facultés méta-cognitives qui sommeillent en nous).
C'est dans cette grande tradition de décentrement intrinsèque à la démarche rationnelle des sciences qu'on prétendra ici s'inscrire pour se donner une chance d'appréhender les mondes animaux qui nous ouvriront peut-être les portes de droits forts des animaux. C'est la deuxième et la troisième forme de décentrement qu'il faudra, en priorité, activer, biologique et psychologique; il s'agira, au fond , de prolonger la démarche de décentrement dans une double direction, celle qui nous éloigne de nous- mêmes, pour nous rapprocher des mondes animaux, et celle qui nous ramène à nous-mêmes, pour la jouer modeste. Une autre formulation de la même faculté de décentrement, consiste  à dire qu'elle constitue le troisième et dernier étage de l'empathie, celui de l'empathie imaginative (les deux premiers étages étant la contagion émotionnelle puis les comportements de consolation): la possibilité de nous mettre en imagination à la place de l'autre. C'est précisément cette capacité qui devra être mobilisée ici et tout du long si l'on veut être équipé pour s'attaquer aux fondations de droits des animaux, comme du droit de n'importe quel autre individu. Le grand mathématicien et philosophe Leibniz avait parfaitement résumé la façon dont la faculté de décentrement est indissociable de celle du sens de la justice et se développent toutes deux main dans la main:"Mettez-vous à la place d'autrui et vous aurez le bon point de vue pour décider de ce qui est juste." Tant que nous n'aurons pas fait cette démarche à l'endroit des animaux, nous n'aurons pas le droit de prétendre que ce que nous faisons avec eux est juste. C'est à partir de ce fondement méta-cognitif que la formule universelle,  constituant effectivement le socle de toute éthique digne de ce nom, peut se formuler:"Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fasse." Il faut bien que je puisse me mettre à la place d'autrui pour déterminer ce qu'il ne voudrait pas que je lui fasse.

On voit bien ici combien il serait ridicule de taxer notre critique du spécisme d'obscurantiste, comme on a coutume de le faire dès que l'on ose égratigner la sacro-sainte humanité placée sur son piédestal; c'est plutôt le spécisme lui-même qui est emprunt d'une religiosité tout à fait exagérée vis-vis-vis de l'espèce humaine; faut-il ici rappeler la folle surestimation de soi que Montaigne, un grand représentant de l'humanisme, prêtait à l'homme comme sa marque distinctive? (et il n'était pas le seul à soutenir cela, loin de là, parmi les grands esprits du patrimoine immatériel de l'humanité) Tout au contraire, la critique du spécisme, bien comprise, découle tout naturellement d'une démarche rationnelle conforme à l'esprit de la science, bien d'avantage que le spécisme lui-même. Précisons donc ce que ce dernier a de proprement religieux. On peut le récapituler en disant que pour lui l'évolution de la vie s'arrête à notre tête. Le spécisme n'aura pas trop de mal à admettre que tout ce qui se situe en dessous obéit aux lois de l'évolution et nous rattache avec les animaux au même arbre généalogique; mais dès que nous atteignons la tête, les lois de l'évolution trouvent leur limite de validité et la croyance implicite aux miracles commence. C'est typiquement la cas du primatologue M. Hauser pour qui la distance qui sépare la cognition humaine de celle d'un chimpanzé est plus grande que celle entre l'intelligence de celui-ci et celle d'un scarabé:"un insecte au cerveau trop petit pour être vu à l'oeil nu est mis sur le même plan qu'un primate dont le système nerveux central, bien qu'il soit plus petit que le nôtre, lui est identique dans les moindres détails [...] Du point de vue évolutionniste, la déclaration de Hauser est ahurissante." (de Waal, Sommes-nous trop "bêtes"...?, p. 160) C'est pourtant un type de position partagée par la grande majorité des milieux scientifiques et intellectuels. Comment, dans ces conditions, expliquer l'émergence du cerveau humain? Nous sortons à ce point précis du cadre d'une explication rationnelle pour faire valoir une sorte de "néocréationnisme", qui n'ose pas dire son nom, comme le précise de Waal:"Aucun scientifique moderne, évidemment, n'oserait invoquer une étincelle divine, et encore moins une création spéciale, mais les racines religieuses de cette théorie sont indéniables." (ibid., p. 161) C'est, symboliquement, le monolithe noir dans la scène inaugurale du film, 2001 Odyssée de l'espace, de S. Kubrick, venu dont ne sait où, et qui va faire muter, on ne sait comment, un primate frustre en cet être génial que sera l'humain: on a ici la parfaite illustration de notre imaginaire néocréationniste dès qu'on touche à notre tête.

L'exercice de la faculté de décentrement ou empathie imaginative a permis à l'éthologie de forger la notion d'umwelt, un des rares outils conceptuels dont nous disposions aujourd'hui pour s'équiper en vue de ce champ d'exploration quasi-inconnu, forêt vierge du champ de la connaissance humaine qui commence à peine à être défrichée, une terra incognita sur laquelle nous faisons nos premiers pas. La notion d'umwelt a été créée par le biologiste allemand J. von Uexküll, pour tenter d'approcher les mondes animaux et pouvoir imaginer, par exemple, à quoi pourrait ressembler l'univers appréhendé par un tique, cette arachnide dont on a déjà pu établir qu'elle pouvait rester au moins 18 ans sans se nourrir, chose que ne rêverait peut-être même pas de faire un ascète très avancé dans la pratique du bouddhisme. Le concept le plus proche et sûrement le plus fécond que je connaisse de la tradition philosophique est issu de la phénoménologie matérielle de M. Henry: le monde-de-la-vie (lebenswelt dans la phénoménologie allemande). Il faut comprendre la notion d'umwelt ou monde-de-la-vie par distinction avec celle de niche écologique. Cette dernière, qui veut décrire l'écosystème auquel participe un organisme, reste très insuffisante car elle fait abstraction du monde tel qu'il est vécu par le vivant, subjectivement, affectivement et intérieurement. C'est là une limite de l'écologie scientifique qui la conduit à diverger sur certains points non négligeables avec le mouvement de défense de la cause animale, qui, lui, présuppose toujours la prise en compte du vécu subjectif de tout individu animal pour fonder ses droits. Cette limite, comme l'a montré de façon lumineuse M. Henry, est intrinsèque à toute démarche scientifique qui veut faire valoir des mesures objectives pouvant donner lieu à une quantification et un calcul (ratio). Mais, la vie elle-même se situe sur un plan d'immanence (intériorité) absolue inaccessible par cette méthode. Pour illustrer suivant une autre variante tout ce qui sépare le monde-de-la-vie du monde étudié par la méthode objective de la science, on peut reprendre la distinction, telle que l'a élaboré A. Roger dans son Court traité du paysage,  entre un paysage et un environnement; le premier est une création de la culture de toute subjectivité vivante qui l'habite: elle ne fait qu'un avec lui; l'autre est une construction scientifique de spécialistes qui met à distance sont objet pour le soumettre à des procédures de mesure et de calcul. Les questions qui s'en suivent consisteraient à se demander s'il est juste de dire que les animaux se contentent de vivre dans un environnement, ou si, en tant que vivants et sentiants (de sentience, la capacité de tout vivant d'être affecté suivant les deux tonalités fondamentales de la joie et de la tristresse, pour reprendre la terminologie spinoziste), ils habitent aussi quelque chose qui pourrait ressembler à un paysage? Ce qui revient à se demander s'ils ont une forme ou autre de culture? Le concept de culture animale, comme on le verra, est aujourd'hui assez solidement étayé par la recherche en éthologie.
Nous sommes maintenant en mesure d'articuler ensemble démarche objective de la science et approche phénoménologique par les subjectivités vivantes: ce serait un grave et complet contresens de vouloir les opposer. La première doit permettre à la vie que nous sommes d'élargir considérablement son horizon en l'aidant à se décentrer; autrement dit, elle devrait être un puissant adjuvant de son éveil; autrement dit encore, science et spiritualité ne devraient jamais être séparées que momentanément pour les besoins de l'analyse. (1) C'est tout à fait en ce sens qu' E. Fromm faisait de la culture de l'objectivité un élément de la discipline qui doit nous apprendre à savoir aimer. Ce qu'il faut bien intégré ici, c'est que la science en tant que praxis (action) humaine appartient elle-même au monde-de-la-vie, qui est, pour cette simple raison, le plus englobant, contrairement à ce qu'affirme le scientisme qui donne le premier rôle à la science. Il faut inverser l'ordre des choses: le monde objectif de la science s'enracine toujours, en dernière analyse, dans le monde-de-la-vie, chose fondamentale à laquelle il faut à chaque fois revenir comme au roc de toute connaissance.
La question abyssale qu'ouvre la notion d'umwelt entendue au sens de monde-de-la-vie consisterait alors à se demander ce que cela fait d'être un tique, une pieuvre ou un lion, etc. Voilà où nous mène le processus de décentrement. Il n'est, bien entendu, pas du tout évident qu'une réponse à cette question nous soit possible; un philosophe comme T. Nagel, et il n'est pas le seul, avait clairement tranché par la négative. Du moins, dès lors que nous sommes engagés dans une telle démarche, cette question vient tout naturellement et pose en même temps la question des limites éventuelles de nos capacités cognitives. On verra néanmoins par la suite qu'il peut exister l'une ou l'autre lueur d'espoir pour laisser la porte ouverte à cette possibilité.
Nous parlons enfin de la nécessité absolue d'une auto-rectification. Dans la perspective ouverte ici, conforme à l'intuition initiale de M. Kundera, le narcissisme anthropologique hérité du XXème siècle, typique de la seconde phase du capitalisme de la société de consommation, comme l'a étudié de façon pénétrante C. Lasch, ne serait qu'une faillite dérivée de celle plus fondamentale d'une sorte d'archi-narcissisme auquel aurait succombé plus tôt l'humanité en s'auto-centrant plus ou moins complètement. De la sorte, ce que nous éteignons en nous, c'est le meilleur de nous-mêmes, ce qui risque d'être extrêmement embêtant pour notre propre destin. Ici aussi, il faut se rappeler de notre lointain passé préhistorique pour s'aider à rectifier cette régression auto-centrique. Quand les Bakas d'Afrique noire laissent les racines des ignames sauvages qu'ils récoltent sachant que c'est la nourriture préférée des éléphants, il s'agit manifestement d'une attitude décentrée typique d'une société humaine qui sait adopter la perspective des animaux; à l'autre extrême, quand nous construisons, par exemple, des routes sans tenir compte des animaux qui vont les traverser pour se faire écraser en masse, on nage en plein narcissisme autocentré caractéristique de notre époque (les panneaux signalant la présence d'animaux sauvages sont en fait mis avant tout pour notre propre sécurité).

b)"Sommes- nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux?"
 Il a découlé de cette attitude auto-centrée de l'humanité une ignorance abyssale de l'intelligence et l'affectivité animales qui en font une personne vivante et sentiante ayant droit au respect, au même titre qu'un être humain. La masse de données accumulées par l'éthologie depuis le XIXème siècle doit pouvoir un nous sortir un peu de l'horizon étroit de notre nombril. Il faut ici reposer la question-titre de l'ouvrage du primatologue F. de Waal:"Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux"? Nous avons déjà présenté les outils conceptuels pour nous permettre une première réponse qui sera donc possiblement double. Certainement pas si nous tenons compte, pour les activer, de nos facultés méta-cognitives; si nous les laissons en veilleuse, alors bien sûr que nous resterons trop stupides. Relevons ensuite que le terme "bête" est mis entre guillemets. Quand nous disons de quelqu'un qu'il est bête, nous sous-entendons toujours qu'il est aussi stupide qu'un animal; nous disons aussi, de façon systématiquement péjorative, que "c'est un âne", "qu'il a une cervelle de moineau", "que c'est un mouton", "que c'est une chèvre","que c'est une pie", etc. Les pies appartiennent à la famille des corvidés (corneilles, corbeaux, geais, choucas) qui figurent parmi les espèces qui ont le plus gros cerveau relativement à la taille du corps; ce n'est pas pour rien que l'éthologie a fini par leur attribuer le qualificatif de "grands singes à plumes" devant l'accumulation des preuves de leur intelligence; on peut soupçonner que si ces animaux ont mauvaise réputation, c'est justement parce que nous sentons confusément qu'ils sont manifestement trop intelligents pour l'idée que nous nous faisons des bêtes, et qu'ils viennent dangereusement ébranler nos certitudes confortablement installées:"Nous ne savons pas comment (les corbeaux) parviennent à nous repérer dans une foule de quarante mille personnes lancées à toute allure comme des fourmis à deux pattes sur des chemins très empruntés. Mais ils y arrivent, et les corbeaux les plus proches s'enfuient en poussant des cris qui nous paraissent exprimer leur dégoût. En revanche, ils marchent tranquillement parmi nos étudiants et collègues qui ne les ont jamais capturés, mesurés, bagués ou humiliés d'une autre façon." (J. Marzluff cité par de Waal, Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux?, p. 99) Par ailleurs, on sait bien aujourd'hui que les ânes sont très loin d'être des "ânes"; presque toujours, en fait, pour les animaux que nous avons domestiqué, nous évaluons leur intelligence d'après leur degré de docilité pour obéir à nos consignes, ce qui est évidemment extrêmement douteux: c'est un premier type de biais cognitif faussant notre connaissance des animaux. Il paraît beaucoup plus raisonnable de penser qu'une composante essentielle de l'intelligence d'un individu, c'est justement la capacité qu'il a de ne pas suivre aveuglément tous les ordres qu'on lui donne: c'est typiquement le cas de l'âne... ou des corvidés; mais aussi des chiens lévriers, classés sur le bas sur l'échelle de l'intelligence canine alors qu'en réalité, leur caractère les rapproche beaucoup des chats restés assez indépendants. Les moutons, eux,  sont, en réalité, beaucoup moins moutonniers qu'on ne l'imaginait. Dans une étude parue sous le titre, Les moutons ne sont pas si stupides, après tout, K. Kendrick et son équipe ont montré que les moutons avaient bien une forme d'individualité qui fait qu'ils arrivaient à reconnaître et différencier au moins vingt-cinq paires de portraits de leurs congénères, qui, pour nous, auraient tous paru identiques:"les scientifiques ont situé l'aptitude des moutons à reconnaître les visages au même niveau que celle des primates, et jugé fort possible qu'un troupeau, que nous voyons comme une masse anonyme, soit en fait très différencié. Ce qui veut dire que mêler les troupeaux, comme on le fait parfois, doit causer plus de stress que nous le pensions." (ibid., p. 100-101) C'est la forme exacerbée de ce que nous croyons voir, nous Occidentaux, déjà dans une foule de Chinois (on peut imaginer que la réciproque doit être aussi valable).

c) Les biais cognitifs qui obstruent l'accès "aux puits sans fonds" des mondes animaux
Deux précisions préliminaires et succinctes s'imposent ici.
-Ce que nous entendons par "mondes" est donc à prendre au sens des umwelts animaux ou mondes-de-la-vie.
-Ensuite, l'expression de "puits sans fond" a été forgé par l'éthologue Karl von Frisch, le pionnier dans le domaine de l'étude des abeilles, à propos de leur univers qu'il commençait à peine à défricher. Elle a été reprise plus tard par Donald Griffin au sujet de ses études sur les chauves-souris. On peut, sans gros risque de se tromper, l'appliquer à l'ensemble des espèces, comme nos premières remarques sur la notion d'umwelt invitent à le penser.
On retiendra ici trois types de ces biais cognitifs, sûrement parmi les plus massifs, qui ont complètement faussé notre connaissance des mondes animaux. C'est seulement grâce à une attitude décentrée qu'on peut les voir apparaître.
Premièrement, nous avons eu fortement tendance à évaluer l'intelligence d'un animal d'après nos propres capacités, comme celle de compter et de calculer, en ayant attendu très longtemps avant de se poser cette simple question de bon sens de savoir si une telle opération pouvait avoir un sens quelconque pour les animaux que nous testons, comme les écureuils:"Il semble très injuste de se demander si un écureuil peut compter jusqu'à 10, puisque compter n'a pas vraiment d'intérêt dans sa vie. L'écureuil est très doué pour retrouver les noix qu'il a cachées, et certains oiseaux sont de véritables experts. Pendant l'automne, le cassenoix d'Amérique cache plus de 20 000 pignons de pin dans des centaines d'endroits différents, répartis sur des zones très étendues. Il arrive à en retrouver la majorité en hiver et au printemps." (de Waal, Sommes-nous trop "bêtes"..., p. 23) A l'aune de ce dernier critère, nous avons souvent, nous humains, toutes les peines du monde à nous rappeler où nous avons rangé les clés de la voiture, par exemple. On peut ici facilement inverser l'ordre des choses. Si on imagine le cas d'un moineau qui aurait oublié l'endroit où picorer ses graines, on pourrait assez légitimement dire de lui qu'"il a une cervelle d'humain".
Un deuxième type de ces biais cognitifs, a consisté à faire passer des tests aux animaux sans tenir compte de leur morphologie; de cette façon, il aurait dû paraître évident qu'on allait leur demander des choses impossibles à réaliser pour eux. C'est typiquement le cas des singes gibbons qu'on a longtemps pris pour des demeurés; quand on les testait pour ramasser une banane avec un bâton devant leur cage, ils n'y arrivaient pas; la conclusion qu'on en avait d'abord tiré, c'est qu'ils n'avaient pas accès à l'intelligence lumineuse de l'homo faber pour se servir d'outils et encore moins pour les inventer. Il a fallu finir par découvrir que "les pouces du gibbon ne sont pas vraiment opposables. Ses mains sont faites pour attraper des branches, mais pas pour ramasser des objets sur une surface plane. Ce n'est qu'à partir du moment où l'on a pris en compte la morphologie de leurs mains que les gibbons ont commencé à réussir certains tests d'intelligence." (ibid., p. 26) Un autre exemple, encore plus emblématique, ce sont les éléphants, car plus proche de nous, en un certain sens; en effet, ils partagent avec l'être humain cette singularité d'allonger "anormalement" la phase de dépendance de l'enfant à l'égard des adultes, ce qui définit pour nous un intervalle de temps où peut se transmettre une culture à l'enfant (l'allongement de l'enfance est lié à la néoténie, chez nous: voir la note 1 pour cette dernière notion) On a longtemps cru l'éléphant inapte au maniement des outils; comme pour les gibbons, on pensait qu'il n'avait pas l'intelligence d'utiliser leur trompe pour se servir du bâton et ramasser ainsi la banane. Il fallait simplement intégrer le fait que la trompe de l'éléphant ne lui sert pas seulement d'organe préhenseur mais aussi olfactif, qui aurait été obstrué en se saisissant du bâton (cet organe est, en réalité, d'une complexité extraordinaire; il contiendrait déjà 40 000 muscles coordonnés entre eux...) Lui faire passer le test de la banane, "c'est comme envoyer un enfant chercher des oeufs de Pâques avec un bandeau sur les yeux." (ibid., p. 28) L'éléphant est, en réalité, parfaitement capable de manier des outils, comme Kadula, un jeune mâle, qui, plutôt que de prendre un bâton pour attraper un fruit accroché au bout d'une branche, eût l'idée de pousser une caisse avec ses pattes jusqu'à l'endroit où le fruit était à sa portée, quand on lui en a laissé la possibilité. On pourra facilement estimer que c'est là une manifestation encore très rudimentaire d'une intelligence technicienne. Alors, on a poussé le bouchon plus loin en compliquant la tâche à l'éléphant: les expérimentateurs ont d'abord mis la caisse à l'autre bout de la cour, hors de la vue de l'éléphant. La croyance générale que les animaux ne vivent que dans l'immédiateté et dans ce qui leur est donné ici et maintenant sera ici sérieusement égratignée, car Kadula a bien été capable de se souvenir de la solution pour établir la relation désormais  lointaine entre l'objectif d'atteindre les fruits et le moyen d'y parvenir en ramenant la caisse juste à l'endroit approprié. Plus fort encore, quand on a fait complètement disparaître la caisse, il a eu l'idée d'utiliser un autre moyen technique qu'on avait mis à sa disposition qui consistait en planches de bois qu'il a été capable d'empiler les unes sur les autres jusqu'à être à la bonne hauteur pour s'emparer des fruits. On aurait pourtant dû se douter que l'éléphant est loin d'être "bête": son cerveau possède 257 milliards de neurones, soit trois plus que nous! En outre, "[on] a aussi supposé que le cerveau des pachydermes, en raison de sa taille, comporte de nombreuses connexions entre des régions éloignées, un peu comme un réseau d'autoroutes supplémentaire, ce qui le rend plus complexe." (ibid., p. 163) Voilà qui nous ramène à cette question si déroutante du genre, "Qu'est-ce que cela ferait d'être éléphant si nous pouvions nous mettre dans leur peau?" Les spécistes ne manqueront pas de minimiser cette intelligence en arguant du fait que la plupart des neurones de l'éléphant sont concentrés dans le cervelet alors que c'est le cortex préfontal qui est particulièrement développé chez l'homme. Evidemment, nous valorisons ce dernier parce que c'est lui qui est important pour nous, tout en sous-estimant grandement, au passage, le rôle que le cervelet conserve pour notre espèce; celui-ci, en réalité, a grandi encore d'avantage que le néocortex, au cours de notre évolution d'hominidé, preuve qu'il continue bien de jouer un rôle très important... Bref, avec un biais cognitif de ce type, comme  l'avait tourné en dérision un journal satirique, The Onion, "On a prouvé que les dauphins sont beaucoup moins intelligents sur la terre ferme que dans l'océan!" A. Einstein, qui avait paraît-il un gros cerveau, l'avait déjà exprimé en son temps sous la forme d'une boutade: si vous demandez à un poisson de grimper à un arbre, il vous paraîtra congénitalement stupide. Nous voilà bougrement avancé par ce biais dans notre connaissance des mondes animaux.(2)
Mais, il y a pire encore et nous en venons au dernier type de biais cognitif examiné ici. Demandez-vous dans quelle proportion nous pouvons fausser un test d'intelligence en soumettant les sujets de l'expérience à une situation de stress et de privation? Comme nous avons commencé à le faire remarquer à la fin de la partie précédente, c'est typiquement ce qu'on n'a cessé de faire (et que l'on continue encore à faire, pour une large part) avec les animaux. Là où le biais a été complet, c'est quand les comportementalistes ont eu l'idée ubuesque pour faire des comparaisons humains-animaux, de faire passer les mêmes tests à des enfants choyés, encouragés et souvent maternés sur les genoux de leurs parents eux-mêmes, tandis que les singes, par exemple, privés de tout soutien affectif, etaient reclus dans leur cage. Dans ces conditions, toutes les expériences, nombreuses, qui ont été faites, sont évidemment faussées à la base et il n'est pas étonnant que les enfants aient réussi là où les animaux ont échoué. En réalité, on y a trouvé ce qu'on recherchait par avance, la preuve de la supériorité incommensurable des enfants humains sur les animaux suivant le principe du "guidage Pygmalion" comme l'a appelé le primatologue Allan Gardner. Dans la mythologie grecque, Pygmalion est un sculpteur qui tombe amoureux de la statue de femme qu'il a lui-même façonné. Employé dans le champ de la recherche expérimentale en psychologie cognitive, "cette histoire désigne aujourd'hui par métaphore les situations où les résultats de certains enfants s'améliorent pour la seule raison que l'enseignant attend monts et merveilles." (ibid., p. 189) (3)
Une série importante de ces tests, au coeur d'enjeux culturels forts, ont été faussé par ce biais; ils visent tous à évaluer les capacités imitatives; elles ont longtemps été retenu comme un critère décisif pour tracer la ligne de partage entre la culture qui serait propre à l'être humain et la nature; les animaux étant censés fonctionner uniquement à l'instinct qui est inné, n'auraient pas développé ces facultés imitatives pour acquérir les savoirs et accéder à la culture. Or, sur ce plan, il y a deux façons de faire une comparaison qui ne soit pas faussée entre les enfants et les animaux:"élever des grands singes dans un foyer humain pour qu'ils soient aussi à l'aise que les enfants avec les expérimentateurs humains. La seconde est l'approche conspécifique, qui consiste à tester une espèce avec des modèles choisis en son sein." (ibid., p. 198) Comme par enchantement, quand on a commencé à respecter ces conditions de base, les animaux se sont montrés bien plus intelligents et meilleurs imitateurs qu'on ne l'avait admis d'abord. Comble de l'humiliation, il est même arrivé qu'ils obtiennent des performances supérieures aux enfants, comme le rapporte cette étude de la primatologue V. Horner; elle avait pris soin, au préalable, de mettre ses chimpanzés dans les mêmes dispositions psychologiques que les enfants en étant attentionnée à leur égard; résultat: là où les enfants imitaient d'un bloc tout ses gestes, y compris ceux tout à fait inutiles pour le but poursuivi (faire tomber un bonbon avec une tige d'un trou dans une boîte en plastique), les chimpanzés avaient eu l'intelligence de ne reproduire que les gestes nécessaires pour atteindre l'objectif. La démarche des chimpanzés était rationnelle; celle des enfants relevait plutôt d'un rituel magique, sans qu'ils comprennent bien quels gestes étaient nécessaires. Encore plus humiliant, un autre de leur congénère, "Ayumu [...] un jeune mâle [...], en 2007, a ridiculisé la mémoire humaine." (ibid., p. 157) Le test consistait à reproduire sur un écran tactile une série de nombres affichée juste avant; de Waal, par exemple, un humain réputé pour son intelligence, qui a passé le test, n'avait réussi à reproduire que cinq nombres après les avoir visualisé pendant plusieurs secondes alors qu'Ayumu n'a eu besoin de les regarder que pendant 210 millisecondes pour arriver au même résultat, à peine le temps d'un clin d'oeil! Typique de l'esprit spéciste, le premier réflexe des chercheurs a été de s'entraîner pour rivaliser avec le singe... sans y parvenir tout à fait.Voilà déjà un point qui permet de retrouver une proximité certaine entre l'humanité de l'ancien Age de pierre et nos plus proches parents, les grands singes. En tant que porteuse de cultures de l'oral pour lesquelles tout l'héritage social-historique devait se conserver vivant dans la mémoire, faute de quoi il aurait été irrémédiablement perdu, cette humanité avait bien une sorte de mémoire éléphantesque la rapprochant des animaux, mémoire au regard de laquelle nous, les tards-venus, sommes ridiculement démunis (en réalité, dans notre régime temporel actuel, il n'y a plus que l'instant présent qui semble exister, au rythme des nouvelles qui se succèdent, jour après jour, chacune effaçant de la mémoire celle qui l'a précédé).
Le cas des loups, qu'il faudra reprendre plus tard tant il est emblématique, est aussi fort instructif concernant la nécessité d'une approche cette fois conspécifique. Dans un premier temps, on a voulu comparer leur intelligence avec celle des chiens en partant de modèles humains à imiter; dans ce contexte, les chiens réussissaient mieux mais dès que l'on a suivi l'approche conspécifique en prenant les modèles parmi d'autres loups, les résultats se sont inversés, ce qui n'est finalement guère surprenant tenant compte du fait que loup a un cerveau environ un tiers plus gros que celui du chien et qu'il est infiniment moins inféodé à notre espèce (et pour cause; en Europe, on peut en faire l'étendard des animaux que nous avons exterminé suivant des motifs pour le moins douteux; c'est une "gloire" qu'il faut attribuer à l'origine à Charlemagne, ce grand homme qui a donné le coup d'envoi de l'extermination des loups au début du IXème siècle).
Il faudrait tirer de la rectification de ce dernier biais cognitif ce qui devrait être un axiome figurant dans une sorte de serment d'Hippocrate de l'éthologie: Rends le respect que tu dois aux animaux, si tu veux les connaître. En outre, la question des capacités imitatives des animaux mènent donc très naturellement au coeur de ce que nous avons pris l'habitude d'appeler" la "culture" pour en faire la prérogative exclusive de l'être humain. Nos analyses précédentes invitent à beaucoup de scepticisme au sujet de cette thèse et conduisent plutôt à envisager sérieusement la formation d'un concept d'une culture animale au regard duquel il ne restera peut-être plus grand chose du fossé séparant l'animal de l'humain, fossé qui, faut-il le rappeler, n'aurait eu strictement aucun sens pour l'humanité de l'ancien Age de pierre (à suivre...)


(1) Malheureusement, ici comme partout ailleurs, nous vivons dans un univers de dissociation. D'un côté, nous trouvons en masse les déçus de l'Occident qui vont se réfugier dans les sagesses orientales en passant allègrement par-dessus bord 2 800 ans d'acquis émancipateurs de notre civilisation dont ils n'ont souvent pas la moindre idée, ou, en tout cas, ne savent pas quoi en faire. De l'autre côté de la barrière, nous avons les forcenés du scientisme qui réduisent tout le champ de la connaissance humaine à celui de l'objectivité établie d'après la méthode galiléenne de la mesure et du calcul.

 (2) Les tenants du spécisme pourront rétorquer qu'à la différence du poisson et autres animaux, l'humain est une espèce généraliste dont l'anatomie ne le cantonne pas à une sphère spécialisée d'activités: il peut grimper aux arbres, courir sur terre, nager dans l'eau, voler avec des artefacts, etc. En cela on pourrait affirmer sa supériorité. Il y a deux choses à répondre à ce propos. D'abord, il est vrai que l'humain est une espèce qui semble se situer à part par son caractère généraliste; ceci est dû, comme c'est assez largement expliqué par ailleurs sur ce blog, aux traits accentués de sa néoténie; elle rend raison du fait que, n'étant adapté à aucun milieu en particulier, l'être humain peut s'adapter à tous les milieux, que n'étant pas spécialisé dans un ensemble de tâches précises, il peut en développer de toute sorte: c'est incontestablement ce qui a procuré un avantage évolutif à l'espèce humaine, lui permettant de coloniser l'ensemble du globe. Mais, et c'est la deuxième chose qui vient fortement modérer les conclusions de type spéciste qu'on pourrait formuler à partir de là, quand un gain est retiré quelque part, il faut systématiquement se demander le prix à payer que cela cache: ici, surtout le risque constant de verser dans la folie et la démesure. En tout cas, l'un dans l'autre, il est assez vain de se demander si la balance penche plutôt du côté du gain que des inconvénients que procure la néoténie: vu la route que suit aujourd'hui l'humanité, il y aurait d'ailleurs d'avantage de raisons de voir la balance pencher de plus en plus sérieusement du côté du prix à payer. Cela dit, concernant la nature singulièrement généraliste de l'espèce humaine, il y aurait sans doute à redire: ici aussi, nous avons trop durci la frontière humains-animaux. Nous savons aujourd'hui que les primates, par exemple, savent aussi faire preuve de souplesse pour s'adapter à des types d'environnement différents; c'est le cas des singes macaques, observés sur une île au large de la Thaïlande, qui vivent sur les arbres pour se nourrir de fruits et de feuilles, mais qui savent aussi parfaitement se transformer en d'habiles pêcheurs de fruits de mer durant les heures de marée basse; pourtant, il ne font pas partie de nos plus proches parents, les grands singes...

(3) Le même genre d'expérience a été reproduit, soit dit en passant, dans le management d'entreprise pour améliorer la productivité des travailleurs (découverte exploitée de façon totalement cynique, par la suite, est-il utile de le préciser) à partir des études Hawthorne menées aux Etats-Unis entre 1927  et 1932, où le "guidage Pygmalion" avait été là aussi bien mis en évidence: les gens travaillent mieux du seul fait qu'on se met à s'intéresser amicalement à eux (ou, du moins, que l'on donne l'air de le faire).

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