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lundi 19 février 2018

La spécificité humaine: la néoténie. Partie 2) Implications anthropologiques de la néoténie

Dernière mise à jour, le 17-04-2018

Je laisserai de côté les implications psychologiques de la néoténie qui sont, cependant, essentielles pour comprendre la psyché (l'âme) humaine:"La naissance prématurée et la dépendance prolongée sont les faits dominants de la psychologie humaine." (Christopher Lasch, Le moi assiégé, p. 171) Je renvoie à la partie 2 du sujet, En quel sens l'humain est un être de culture?, où la chose est traitée.

Notions du programme en jeu: la culture, la technique, l'art, le désir, le langage, l'histoire.

Ce que nous appelons ici "implications anthropologiques" est tout ce qui relève de la culture et qui va faire de l'être humain, au sens le plus fort du terme, un être de culture. On peut tirer au moins trois implications absolument fondamentales qui vont nous permettre de mieux comprendre encore ce à quoi nous avons affaire avec lui du fait de sa néoténie. Au bout du compte, les enjeux d'ordre pratique, au coeur de la néoténie humaine, commenceront à apparaître...

a) On ne naît pas humain mais on le devient par l'apprentissage d'une culture.
Il faut commencer par distinguer ce qui est inné, naturel, ce que l'on apporte à la naissance et ce qui est acquis, culturel, qui relève, au contraire d'un apprentissage. L'animal parce qu'il est un être que la nature a fini est, pour l'essentiel, ce qu'il est de façon innée: un loup naît loup. L'être humain, parce que la nature ne l'a pas achevé à la naissance a à apprendre ce qui va faire de lui un être humain. Cela nous pouvons aussi l'appeler "l'éducation" et en tirer, comme Kant ( XVIIIème siècle) , qui lui aussi, tout comme Platon, avait pensé la néoténie de l'être humain sans employer encore le mot, que seul l'Homme a besoin d'une éducation.
Il y a un versant positif et un autre négatif de la chose. Positivement, la néoténie rend raison du fait que l'être humain a une immense capacité à apprendre. Certes, on peut aussi apprendre des choses à un chimpanzé, par exemple, et nombre d'animaux témoignent de capacités d'apprentissage que l'on a longtemps sous estimé. L'éléphanteau, en particulier, présente ceci de remarquable qu'il se rapproche de l'humain en ce sens qu'il est, lui aussi, dans un état de dépendance prolongé à l'égard des adultes même si, dans son cas, je ne pense pas, à ma connaissance, que ce soit lié à des traits néoténiques. Durant ce laps de temps relativement long, il apprendra des adultes du groupe les savoirs nécessaires à sa vie comme creuser un trou pour en faire jaillir l'eau, se saisir d'une écorce et la mâcher pour en faire une boule, boucher le trou pour empêcher l'évaporation de l'eau, etc. Mais cela reste néanmoins limité par rapport à ce dont un être humain est capable. C'est essentiellement parce que son cerveau reste très inachevé à la naissance que va progresser cette capacité chez lui dans des proportions potentiellement bien plus grandes:"Ce constat est essentiel dans la compréhension de la spécificité de notre espèce homo sapiens actuelle et, il faut bien le dire, de son génie. Un bébé chimpanzé de un an est, en effet, porteur d'un cerveau qui représente 70% du cerveau d'un chimpanzé adulte; au même âge un de nos bébés humains aujourd'hui n'aura atteint que la moitié du volume cérébral adulte. Voilà, tout est dit! La mise au monde précoce du nouveau-né d'homo sapiens, laquelle est survenue pour des raisons mécaniques - il n' y a pas doute nous avons la grosse tête!-  a interrompu la vie foetale et fait progresser du même coup la capacité d'apprendre." (Y. Coppens, Le présent du passé) Cette capacité est ce que Rousseau (XVIIIème siècle), qui lui aussi, avait pensé la notion de néoténie sans avoir encore le mot, a désigné par le terme de "perfectibilité" pour en faire la caractéristique propre à l'être humain. Lui seul, parce que la nature ne l'a pas fini, doit se compléter par l'apprentissage de savoirs:" Un vivant achevé, ajusté à son milieu de vie, n’a pas besoin de progresser, d’inventer des ripostes aux exigences du milieu, à ses carences, de trouver des moyens de compenser ses infériorités." (Lapassade, L'entrée dans la vie, p. 19) L'inadaptation naturelle  du néotène humain va le contraindre au développement de l'imagination, de l'ingéniosité, de la créativité. C'est par la culture  qu'il va apprendre à ruser avec la nature et compenser ainsi sa faiblesse native.
Mais, il y a donc aussi un versant négatif de la chose qui est le prix (très lourd) à payer en contrepartie du fantastique développement de ces capacités d'apprentissage. Car, si notre humanité est quelque chose que nous avons dû acquérir par l'apprentissage d'une culture, cela signifie aussi que c'est quelque chose que nous risquons toujours de perdre. On ne peut perdre que ce que l'on a acquis. L'animal parce que l'essentiel, chez lui, relève de l'inné, ne peut perdre ce qui fait son animalité. L'être humain, lui, peut se déshumaniser en perdant tout ce qu'il a acquis: il peut devenir inhumain, autrement dit, tomber dans la barbarie. Comme la folie, elle est une possibilité singulière de l'être humain. L'histoire est là pour nous apprendre que c'est quelque chose qui a eu et qui aura probablement encore, hélas, l'occasion de se réaliser maintes fois:"Pourquoi l'homme seul est-il sujet à devenir imbécile? N'est-ce point qu'il retourne ainsi dans son état primitif, et que, tandis que la bête, qui n'a rien acquis et qui n'a rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l'homme reperdant par la vieillesse ou d'autres accidents tout ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même?" (Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité, Première partie)
 C'est bien le tableau que dresse devant nous l'humanité: les plus hautes formes de réalisation de la culture côtoient les pires formes de régression dans la barbarie. L'humanité peut aussi bien suivre les voies évolutives qui sont celles qu'ouvrent les formes sublimées de la culture que les voies régressives qui font retomber dans la folie et la démence. Il n'y a là rien qui le destine a priori à l'un plus qu'à l'autre: "Tu pourras dégénérer en des formes inférieures, comme celle des bêtes, ou régénéré, atteindre les formes supérieures qui sont divines." (Pic de la Mirandole, Discours sur la dignité de l'homme, 1486)

b) Chez l'être humain, la culture est première par rapport à la nature  
Pour commencer à comprendre le sens de cette deuxième implication, il faut se donner deux grands repères chronologiques. Premièrement, l'homo sapiens, l'homme tel qu'il est constitué anatomiquement de nos jours, est vieux de 50 000 ans environ. Deuxièmement, les premières traces de culture dans l'histoire de l'humanité remontent à il y a près de trois millions d'années avec les premiers outils. Autrement dit, la culture est bien plus ancienne que l'anatomie actuelle de l'être humain, ce qu'il est d'un point de vue biologique, et c'est cette culture qui l'a façonné sur une aussi longue période. Elle est, en ce sens, bien plus ancienne que la nature: "La culture est plus ancienne que  l'Homo sapiens, bien plus ancienne, et c'est elle qui est la condition fondamentale de l'évolution biologique de l'espèce. Les signes de culture dans l'histoire de l'homme remonte à près de trois millions d'années, tandis que la forme actuelle de l'homme n'a que quelques centaines d'années. Ou, pour suivre le célèbre biologiste Richard G. Klein, l'homme moderne du point de vue anatomique a 50 000 ans et s'est développé particulièrement à l'âge de pîerre (paléolithique supérieur) ce qui  multiplie l'âge de la culture par soixante par rapport à l'espèce que nous connaissons [...] Le point crucial est le suivant: pendant trois millions d'années, l'évolution biologique des hommes a obéi à une sélection culturelle. Nous avons été, corps et âme, façonnés pour vivre une existence culturelle." (Marshall Sahlins, La nature humaine une illusion occidentale, pp. 103-104) On peut prendre les différents éléments caractéristiques de l'anatomie actuelle de l'être humain et montrer, pour chacun d'entre eux, comment ce sont des pratiques culturelles qui les ont façonné et donc, pourquoi, privés de ses supports culturels, notre anatomie serait tout à fait inadaptée pour vivre. Prenons la mâchoire d'abord: ce qui la caractérise et la distingue de celles des primates, c'est qu'elle est étroite et peu puissante. Privée de ses supports culturels, elle serait tout à fait inadaptée pour vivre. Ce qui l'a façonné ainsi sur des centaines de milliers d'années, ce sont donc des pratiques culturelles , en particulier, celle qui consiste à préparer les aliments en les découpant à l'aide d'outils et en les cuisant grâce à la maîtrise du feu (il y a environ 400 000 ans)  avant de les consommer. L'être humain est le seul à préparer ainsi ses aliments; de cette façon la mâchoire a perdu peu à peu de sa puissance et s'est rétrécit. La main: ce qui la caractérise, c'est le pouce opposable aux quatre autres doigts. Ici aussi, privée de ses supports culturels, elle serait tout à fait inadaptée pour vivre: considérée en elle-même, elle manque de puissance et de force. Ce qui l'a façonné pendant trois millions d'années pour devenir ce qu'elle est aujourd'hui, c'est la pratique culturelle de l'invention et du maniement des outils. Accompagnée ainsi de son support culturel, elle devient  polyvalente, pouvant servir pour une infinité d'usages possibles (la main est l'instrument universel, l'instrument qui permet de fabriquer tous les instruments) et conjugue, grâce à cela, habileté et force. La sexualité: comme nous l'avons vu dans la partie précédente, ce qui la singularise par rapport aux autres espèces, c'est sa maturité tardive due à cette phase de latence entre cinq et dix ans pendant laquelle le développement sexuel s'interrompt et qui contribue à rallonger anormalement l'âge de l'enfance, la "dépendance prolongée."; ceci va permettre la transformation, la socialisation et finalement l'humanisation des pulsions sexuelles qui vont pouvoir être redirigées vers des finalités autres que sexuelles, en particulier au profit d'activités socialement valorisées d'ordre culturel. C'est ce que la psychanalyse héritée de Freud, au XXème siècle, a appelé la sublimation des désirs. Au sens premier du terme, "sublimation" est employée en chimie et désigne le passage d'un corps d'un état solide à un état gazeux; il s'agit donc d'un processus de dématérialisation des corps. Freud a récupéré le terme pour l'appliquer au domaine de la psychologie humaine.  Prise en ce sens, elle désigne un processus de dématérialisation des désirs qui sont détournés de leur direction initiale, l'objet matériel, au profit de finalités d'ordre culturel. Un exemple simple qui permet de clarifier ce qu'il faut entendre par là, c'est celui que donnait la psychanalyste Françoise Dolto: je vais sublimer le désir de l'enfant lorsqu'il réclame un bonbon, si, au lieu de le lui donner, je vais lui faire, par exemple, dessiner. Je dématérialise et réoriente ainsi son désir vers cette forme supérieure de la culture que constitue la pratique artistique. C'est pourquoi l'art a constitué depuis la nuit des temps cette forme privilégiée de la culture permettant la sublimation des désirs, le but du jeu étant que l'enfant, plutôt que de retirer un simple plaisir biologique de sucer le bonbon, en retire d'une pratique artistique. C'est ainsi que je socialise et humanise sa vie affective en même temps qu'il peut développer son imagination créatrice. Le cerveau: ici encore, privé de ses supports culturels, il serait réduit à l'impuissance et l'être humain en serait réduit  à vivre dans un état profond de débilité mentale: "Privé de culture, sapiens serait un débile mental, incapable de survivre sinon comme un primate de plus bas rang; il ne pourrait même pas reconstituer une société de complexité égale à celle des babouins et des chimpanzés. Il est bien évident que le gros cerveau de sapiens n'a pu advenir, réussir, triompher qu'après la formation d'une culture déjà complexe, et il est étonnant que l'on ait pu si longtemps croire exactement le contraire. "( Edgard Morin, Le paradigme perdu, la nature humaine p. 99) Ce que l'on a d'abord cru, c'est qu'il y aurait d'abord eu, dans un premier temps, une évolution purement biologique qui aurait fait grossir la taille du cerveau, puis, dans un deuxième temps, seulement, une évolution culturelle qui serait venue prendre le relais de la première. En réalité, il faut prendre les choses en sens inverse, comme pour tous les autres éléments caractéristiques de l'anatomie d'homo sapiens. Ce sont des pratiques culturelles qui ont façonné le cerveau et fait grossir sa taille, en particulier, toutes celles qui relèvent de l'apprentissage d'un savoir sous les trois formes qu'il prend chez l'être humain: les savoirs vivre (l'être humain, en raison de sa néoténie, est cet animal qui doit apprendre à vivre car il ne le sait pas d'instinct), les savoirs faire (les techniques et les arts) et les savoirs théoriques (la science) Comme le souligne encore l'anthropologue américain C. Geerz:"Sans la culture les hommes [...] seraient d'inconcevables monstruosités, possédant très peu d'instincts utiles, encore moins de sentiments reconnaissables et pas d'intelligence: de grands invalides mentaux. Comme notre système nerveux central - et en particulier le néocortex qui en est à la fois la fierté et le tourment - s'est développé en grande partie en interaction avec la culture, il est incapable de diriger notre comportement ou d'organiser notre expérience sans le secours de systèmes de symboles signifiants." (cité par Sahlins, La découverte du vrai sauvage, p. 365)  La nudité: nous avons vu qu'un des traits caractéristiques de la néoténie de l'être humain réside dans l'absence de pilosité à la naissance, ce qui fait qu'il ne dispose d'aucune protection naturelle, à la différence des animaux, contre les aléas du climat. Ici encore, ce sont des pratiques culturelles qui ont développé cet aspect de son anatomie, en particulier, celles qui consistent à se fabriquer des vêtements et à construire des habitations. Par où l'on peut commencer à voir que le développement culturel de l'être humain s'accompagne, sur le plan biologique, d'une accentuation toujours plus prononcée de sa néoténie. C'est pourquoi, l'âge de la maturité est encore plus retardé aujourd'hui que ce n'était le cas pour nos ancêtres:"l'homme paléolithique se développait plus vite, c'est-à-dire était adulte à un plus jeune âge que l'homme actuel." (Bolk cité par G. Mendel, La révolte contre le père, p. 55) C'est ainsi que Bolk voyait dans l'apparition de la calvitie chez certaines personnes le signe précurseur de la phase suivante qui nous attend, l'absence totale de pelage, la foetalisation complète, comme on le voit représenté dans l'imaginaire de la science fiction par les extra terrestres dépourvus de toute chevelure: ceux-ci sont des êtres à la néoténie poussée encore plus loin, de l'humanité en devenir. Il y a donc une causalité circulaire: si c'est la néoténie qui a nécessité l'invention des institutions de la culture pour compenser ce manque de nature, en retour, celles-ci accentuent toujours plus les traits de la néoténie (jusqu'à menacer l'être humain de son propre anéantissement, franchi une certaine limite? C'est du moins, l'hypothèse que faisait Bolk...) La bipédie: ici encore il s'agit d'un élément fondamental et typique de l'anatomie humaine, car en se redressant sur ses deux membres postérieurs, il va pouvoir libérer ses deux membres antérieurs, qui jusque là, lui servaient exclusivement pour la locomotion, pour l'invention et l'usage des outils de la technique. En outre, la bipédie va rendre possible l'apparition du langage articulé, propre à l'être humain:"[...]le maintien dans la station dynamique debout [entraîne] l'effondrement du larynx, qui se retrouve dans une position inconnue chez tous les autres mammifères [...] et l'apparition, au-dessus des cordes vocales, de la caisse de résonance du pharynx surmonté d'un appareil composite [...] Cet appareil, en permettant la modulation de l'air expiré, va jouer comme un appareil phonatoire et rendre possible un véritable miracle: celui de la voix articulé." (Dufour, On achève bien les hommes, p. 43) L'acquisition de la bipédie est bien plus ancienne qu'homo sapiens (elle remonte au moins à l'australopithèque, il y a quatre millions d'années)  mais elle devient avec lui permanente et se stabilise. Ici aussi, privée de ses supports culturels, elle serait tout à fait inadaptée pour vivre car elle implique, prise en elle-même, un équilibre fragile, une vulnérabilité plus grande et un long temps d'apprentissage. Pour ces raisons, elle n'a pu se développer et se stabiliser qu'au sein d'un milieu social déjà organisé et protecteur, supposant la formation d'une culture complexe. Ce qui le montre, a contrario, c'est le cas de l'enfant sauvage retrouvé en Aveyron en 1800 qui avait grandi et miraculeusement survécu à l'écart de toute culture; un de ses traits caractéristiques, en dehors du fait qu'il était quasiment sourd et muet, c'est qu'il ne se déplaçait qu'à quatre pattes. Donnons un dernier élément portant cette fois sur la différence anatomique entre l'homme et à femme. On a souvent invoqué, pour justifier la domination des hommes sur les femmes, la supériorité physique des premiers. Mais là encore, contrairement au préjugé courant, celle-ci n'est en rien le produit d'une évolution naturelle mais constitue le résultat de quelque chose de culturellement acquis, comme le souligne l'anthropologue française Françoise Héritier. Le fait est que, depuis la préhistoire, les hommes se sont réservés pour l'alimentation, les protéines, en particulier, la viande et les graisses, tout ce qui est nécessaire à la constitution des os, tandis que les femmes en étaient réduites à se nourrir de bouillies et de féculents, tout ce qui donne des rondeurs. Ceci découle probablement du fait que, depuis la nuit des temps, les hommes ont presque toujours eu, dans toutes les sociétés connues jusqu'à présent, le monopole sur les armes létales, nécessaires à la guerre comme à la chasse.(1) On pourra objecter que si les hommes ont pu exercer presque partout cette mainmise, c'est qu'il devait y avoir quelque raison biologique initiale (comme par exemple, la difficulté pour une femme d'aller chasser étant enceinte). Rien ne permet d'étayer cette opinion en l'état actuel des connaissances. Déjà, il faut noter que les indigènes eux-mêmes n'invoquent jamais ce motif. L'interdit pour les femmes de toucher aux armes relève partout de raisons magico-religieuses, de facteurs culturels donc. C'est bien pour ces raisons que la taille des femmes a eu tendance à diminuer, et celle des hommes à augmenter. Il n'y a donc, encore ici,  rien de "naturel" qui destinerait les femmes à la soumission mais quelque chose qui résulte d'une évolution culturelle.
Au terme de l'ensemble de cette analyse, nous pouvons donc bien comprendre pourquoi, Sahlins pouvait dire que "nous avons été, corps et âme, façonnés pour vivre une existence culturelle." Dans le même sens, l'anthropologue français Marcel Mauss soutenait qu'"il n'y a rien, ni la manière de marcher ni la manière de baiser, qui ne soit culturel. C'est bien le sens profond de l'expression maussiennsuivant laquelle le symbolisme est dernier, qu'il n'y a pas de réel sous le symbolisme propre à la culture."( F. Gauthier, p. 220, Drogues santé et société, vol. 8 n° 1, juin 2009) C'est enfin ce qui justifie la thèse de Marx suivant laquelle "l'histoire toute entière n'est qu'une transformation continue de la nature humaine." (Marx, Misère de la philosophie, p. 204) La nature humaine a été façonnée par des centaines de milliers d'années d'une évolution culturelle, ce qui fait qu'en raison de sa néoténie, l'être humain est le produit, non de la nature, mais d'une l'histoire (ce qui légitime de mettre cette notion du programme dans le chapitre "culture", soit dit en passant). D'où l'importance décisive d'apprendre à connaître celle-ci pour comprendre pourquoi nous sommes devenus ce que nous sommes. Ceci nous amène finalement à la troisième et dernière implication de la néoténie, et non des moindres, s'il est vrai qu'il n'existe pas de nature humaine fixe et immuable

c) La nature humaine est une notion destinée à rester indéterminée
Cette dernière implication permettra de dépasser les préjugés habituels qu'on a et qui consistent toujours à se désoler de certains comportements humains suivant la formule convenue:"Que voulez-vous? On ne peut rien y faire, c'est la nature humaine." Sur le plan pratique, la prise en compte de la néoténie humaine nous incitera  plutôt à la combativité, qu'au fatalisme et à la résignation auxquels conduit un tel préjugé.
A proprement parler, il n'existe pas de nature humaine, soit un ensemble de caractères qui ferait que les êtres humains seraient partout et toujours les mêmes. Pour que cela existe, il aurait fallu que la nature les ait achevé, ce qui n'est pas le cas. Au  contraire, on peut, par exemple, parler de la nature d'un lion car la nature l'a, pour l'essentiel, achevé. C'est pourquoi, ce sont toujours et partout les mêmes mécanismes instinctifs que l'on retrouve chez tous les membres de l'espèce (même s'il s'agit là d'une simplification assez grossière; en réalité, il existe aussi certaines traces d'une culture animale). Mais pour l'être humain ce n'est plus le cas. On pourrait comparer la nature humaine à une sorte de pâte d'argile (même si on verra, dans la partie suivante, que cette image est encore trop approximative). Celle-ci est extrêmement malléable de telle sorte que l'on peut lui imprimer une infinité de formes différentes. Il en va de façon semblable pour la "nature humaine". Les institutions de la culture vont pouvoir façonner, d'une infinité de façons différentes, une nature restée inachevée, et, pour cette raison, extrêmement malléable. C'est pourquoi, par exemple, l'être humain n'est adapté à aucun milieu en particulier, mais, peut s'adapter à tous les milieux: il peut vivre dans les plaines comme dans les montagnes. Il peut vivre sur la banquise comme dans les déserts; au bord de l'eau comme dans les régions arides etc. C'est pourquoi encore, il n'est adapté à aucun régime alimentaire, en particulier, mais peut aussi bien se nourrir de baies, de légumes, de racines que de viande ou de poisson etc. C'est pourquoi toujours on a pu montrer que l'effet physiologique des drogues variait suivant les cultures:"Amnon J. Suissa  (1997) a relevé comment les psychotropes engendrent des effets physiologiques différents suivant les cultures. Similairement Becker (1985) a montré dans Outsiders comment les effets de la marijuana et leur interprétation étaient construits." ( F. Gauthier, p. 219, Drogues santé et société, vol. 8 n° 1, juin 2009)
L'être humain est informe de nature, sans forme déterminée; un autre auteur de la tradition philosophique occidentale avait, en ce sens, lui aussi, parfaitement compris la notion de néoténie de l'être humain sans utiliser encore le mot, Pic de la Mirandole, sauf qu' il exprime l'indétermination de la nature humaine dans un vocabulaire religieux qui était courant pour son époque, mais dont on peut aujourd'hui faire abstraction:"Je ne t'ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don particulier, ô Adam, afin que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. La nature enferme d'autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton propre arbitre, entre les mains duquel je t'ai placé, tu te définis toi-même (...) Je ne t'ai fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, afin que souverain de toi-même, tu achèves ta propre forme librement, à la façon d'un peintre ou d'un sculpteur."  (Pic de la Mirandole, Discours sur la dignité de l'homme, 1486)
Cette indétermination de la nature humaine fait donc qu'il ne faut jamais commencer une dissertation par une formule, que l'on trouve pourtant dans tant de copies, du style:"de tout temps, les hommes ont été comme ceci ou comme cela", conformément au préjugé courant. Au mieux, on peut parler d'un certain nombre d'invariants anthropologiques, c'est-à-dire de formes de la culture que l'on retrouve dans toutes les sociétés humaines comme le langage, la technique, l'art etc. mais qui peuvent se spécifier d'une infinité de façons différentes. Il vaudrait alors mieux parler, pour reprendre une distinction que faisait le philosophe français du XXème siècle, Sartre, de condition humaine plutôt que de nature humaine. Autrement, il s'agit toujours, d'une façon ou d'une autre,  de naturaliser indûment ce qui est culturel. Ces préjugés consistent à étendre à l'ensemble de l'humanité des traits typiques, en général, de sa propre aire de civilisation mais qui ne sont plus nécessairement valables dans d'autres cultures. J'en donnerai deux exemples d'une grande portée. Premièrement, le préjugé qui voudrait qu'il est dans la nature humaine de faire la guerre. De tout temps et partout  il en aurait été ainsi et l'on ne pourrait donc rien faire contre cela. C'est ce préjugé qui est discuté et remis en question dans le sujet de dissertation, Les guerres sont-elles des effets de la nature humaine? A cela, il faut opposer ce que disait l'anthropologue J. Collier à propos des Indiens d'Amérique du Nord avec lesquels il avait vécu une dizaine d'années:"Si nous pensions comme eux, la terre serait éternellement inépuisable et nous connaîtrions la paix à jamais." (cité par Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats Unis, p. 29) Mais là encore, tout dépend de quels Indiens on parle. Par exemple, les Iroquois étaient des guerriers féroces pratiquant l'esclavage, la torture et le cannibalisme sur leurs prisonniers. A l'extrême opposé, nous avons les Arawaks, qui constituaient une société tout ce qu'il y a de plus pacifique. Ce sont les Indiens qui peuplaient l'île sur laquelle débarque Christophe Colomb en 1492; celui-ci note sur son carnet de bord, et ça l'étonne beaucoup:"Ils ne portent pas d'armes et ne semblent pas les connaître." (cité par H. Zinn, ibid., p. 5) En revanche, les Espagnols, eux, étaient surarmés et assoiffés d'or ce qui fait que ces Indiens ont été exterminés jusqu'au dernier (pour des détails sur ce génocide voir, sur ce blog, l'article qui relate l'histoire tragique de cette île aujourd'hui appelée Haïti) Deuxième exemple, lui aussi d'une grande portée, le préjugé typique de la mentalité occidentale qui voudrait voir dans l'égoïsme un trait permanent de la nature humaine, et qui est très largement démonté sur ce blog en de multiples endroits. En particulier, ce que montre l'étude des sociétés primitives, c'est que dans celles-ci l'égoïsme est tenu, au contraire, comme étant quelque chose de contre nature. Ici encore, il n'est pas le fruit d'une nature humaine qui serait partout et toujours la même, mais d'une histoire qu'il faut apprendre à connaître pour relativiser ce que nous universalisons indûment.
Il faut donc conclure de tout ceci que l'être humain n'est pas le produit d'une nature immuable mais qu'il est façonné, avant tout, par les institutions de sa société qui peuvent être extrêmement diverses suivant l'espace et le temps d'où la variété des types anthropologiques que nous pouvons rencontrer. L'être humain n'existe pas d'abord suivant une nature déterminée une fois pour toute, mais suivant un projet qu'il se donne, qui fait sens et trouve à se réaliser au travers d"institutions qui sont son oeuvre propre:"les institutions sont les incarnations d'un sens et d'un projet humains." (Karl Polanyi, La grande transformation, p. 343) Cela  nous conduit droit, finalement, au coeur des implications pratiques de la néoténie humaine...

(1) Les fameuses Amazones sont un mythe inventé par l'antiquité grecque qui ne repose sur aucune donnée historique connue à ce jour. J'ai réussi à trouver, néanmoins, deux exceptions. La première se situe dans l'ancien royaume du Dahomey  dans ce qui s'appelle aujourd'hui le Bénin, en Afrique noire; d'après ce qu'en dit Polanyi dans un article intitulé, La redistribution: la sphère de l'Etat dans le Dahomey du XVIIIe siècle, le roi avait à sa disposition une "armée permanente (...) composée uniquement de femmes au physique remarquable et très combatives." La  seconde, les guerrières des steppes des peuples scythes, semble avoir été d'une portée plus limitée d'après les fouilles archéologiques qui ont été faites. Elle se situait, comme l'indique Christophe Darmangeat dans son ouvrage, Le communisme primitif n'est plus ce qu'il était, sur cette immense étendue de territoire, couvrant l'Ukraine jusqu'à la Mongolie. Là, on a retrouvé des tombes de femmes dans lesquelles étaient disposées des armes dont elles s'étaient manifestement servies. (Voir pp. 290-291)

2 commentaires:

  1. << Les institutions de la culture vont pouvoir façonner, d'une infinité de façons différentes, une nature restée inachevée, et, pour cette raison, extrêmement malléable. >>

    Cette infinité de façons différentes, pourrait correspondre à un concept qu'Agamben reprend de Foucault, la notion de << dispositif >>. D'un côté il y a l'humain, l'être vivant, et de l'autre se situent les dispositifs avec lesquels l'humain se confronte , il devient un sujet ; à chaque rencontre avec un dispositif correspond une subjectivation particulière, la formation d'un sujet.
    Cette séparation si arbitraire (humain/dispositif), voire grossière, que nous opérons ici n'a pas pour but de simplifier mais d'appréhender les façons selon lesquelles un certain homme surgit.
    La formation des dispositifs provient effectivement d'un mouvement culturel. Mais à leur tour ils conforment chaque humain qui les rencontre à l'adoption inconsciente (au sens d'une inattention) de manières d'agir, de penser, de faire, de construire, de penser, d'être affecté etc... en d'autres termes, ils le conforment en une subjectivité particulière. Par la suite le sujet n'a comme horizon des possibles que le monde éclairé par la lumière des dispositifs. Ce que me permet ton argumentation : appréhender ces dispositifs par leur ombre. En d'autres termes un dehors des plus présents.
    Le problème, heureusement maîtrisé par le fait que nous soyons de nature inachevée, serait donc de savoir si nous pouvons littéralement disloquer ce mouvement.
    Si c'est la culture qui accroit le temps "néonétal" (immenses guillemets, puisses tu m'éclaircir la justesse de ce néologisme, ou simplement m'informer si ce mot existe), il y aurait vraiment matière pour provoquer un grand écho avec Agamben et la fin de son petit texte <> : à supposer qu'une subjectivité forme un humain d'une certaine façon, si cet humain est confronté à un nombre indéfini de dispositifs, il n'y aurait... plus de sujet, mais seulement un seuil assez flou, fuyant, entre le récepteur et la contrainte, un "liquide vivant", lui l'appellera 'hyper-subjectivité'. Là serait donc le déploiement conjoint de l'allongement de la néoténie et des myriades de dispositifs que l'humain crée puis rencontre (en quelque sorte re-rencontre avec d'autres incidences, la différence serait de l'ordre : créateur-créature/créature-créateur, ne cessant jamais de s'appeler l'un l'autre, d'être dépendants, de se déployer).
    Ainsi comment disloquer un mouvement d'une telle ampleur ? Et selon quel axe (de valeur, précision inévitable pour amorcer ce mouvement; common decency ? )? Cela supposerait cette nature inachevée, et fort heureusement, inachevable (hypothèse risquée à prendre (à étayer)).
    Le problème, c'est que même inachevée, dans la logique du discours cette nature aurait comme présupposé un achèvement, une fin, celle peut-être de se trouver et vers lequel elle courre, étant donné son état d'in-achèvement.

    Je comprends arrivé ici que les anthropologies que tu utilises si souvent sont porteuses d'une puissance immense sur cette possible dislocation, et sur cette axiologie.
    Tout au moins, c'est un gage d'optimisme.

    Benjamin Larvol

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    1. Je ne sais trop si c'est un gage d'optimisme. Si, comme je le pense, la tendance à la folie est profondément marquée chez l'être humain en raison de sa néoténie, ça n'incite pas particulièrement à l'être; ça reste, du moins, comme je l'ai indiqué, une invitation à la combativité. Mais, sinon, et l'on en revient à la question de la folie, je crois que nous vivons une époque de menaces extrêmes affluant de tous les coins de l'horizon. L'une de celles-ci est justement liée à l'hypothèse "risquée" que tu évoques, celle d'une nature humaine supposée "inachevable."
      En un sens, oui, c'est ce qui ouvre à l'humain un champ infini de possibilités, ce qui fonde, là aussi, sa liberté. Mais, il y a aujourd'hui, au coeur du développement technologique, ce qui me semble être le fantasme, sûrement inhérent à notre condition de néotène (une manifestation de notre folie), d'un achèvement de ce qui s'est constitué comme inachevable, autrement dit, un fantasme de toute puissance qui tend à n'être plus limité par rien. Précisément, je vise ici la grande convergence qui est entrain de se tramer, que j'ai beaucoup trop rapidement évoqué pour en faire ressortir sérieusement les enjeux, dans mon explication du texte de Russell, Les temps modernes, celle que l'on nomme "NBIC" (Nanotechnologie, Biotechnologie, Informatique, sciences Cognitives), qui doit permettre la totale hybridation homme-machine, et rendre ainsi "parfait" ce qui n'a existé jusqu'alors que de son imperfection. Cela pose à nouveau frais, la question qui est celle du titre du petit ouvrage de Mattei et Nisand, "Où va l'humanité?"
      Cette question, vue sous cet angle, est trop décisive, pour que je ne prenne pas le temps, un jour, quand j'en aurai fini avec ce que j'ai actuellement sur la planche, d'ouvrir une autre partie sur la néoténie, qui la traite...

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