lundi 19 février 2018

1b) La théorie de l'humain néoténique: implications anthropologiques de la néoténie

Mise à jour, 26-07-20

Je laisserai de côté les implications psychologiques de la néoténie qui sont, cependant, essentielles pour comprendre la psyché (l'âme) humaine:"La naissance prématurée et la dépendance prolongée sont les faits dominants de la psychologie humaine." (Christopher Lasch, Le moi assiégé, p. 171) Je renvoie à la partie 2 du sujet, En quel sens l'humain est un être de culture?, où la chose a commencé à être traitée.

Notions du programme en jeu: la culture, la technique, l'art, le désir, le langage, l'histoire.

Ce que nous appelons ici "implications anthropologiques" met en jeu une réflexion sur ce qui constitue l'humanité de l'humain, conformément à l'étymologie du terme "anthropologie": l'étude raisonnée de l'humain. On tirera ici quatre implications fondamentales de la néoténie pour tâcher de  comprendre au mieux de quoi il en retourne.

a) Jeunesse et vieillesse prolongées
Commençons par distinguer ce qui est inné, naturel, ce que l'on apporte à la naissance et ce qui est acquis, culturel, qui relève, au contraire d'un apprentissage. L'animal parce qu'il est un être que la nature a fini, est, pour l'essentiel, ce qu'il est de façon innée: un loup naît loup. L'être humain, parce que la nature ne l'a pas achevé à la naissance a à apprendre ce qui va faire de lui un être humain. Cela nous pouvons aussi l'appeler "l'éducation" et en tirer, comme Kant ( XVIIIème siècle) , qui lui aussi, tout comme Platon, avait pensé la néoténie de l'être humain sans employer encore le mot, que seul l'Homme a besoin d'une éducation. De là vient donc cette singularité de l'être humain que chez lui la phase de l'enfance s'allonge démesurément relativement à ce qu'on observe chez les autres espèces, ce qui permettra au processus éducatif de prendre toute son importance:"de toutes les formes de vie, l'homme est celle qui a la plus longue enfance et la jeunesse la plus prolongée, c'est-à-dire que c'est un animal à croissance lente. Il consacre presque trentre pour cent de sa vie à grandir." (W. M. Krogman cité par S. J. Gould, Darwin et les grandes énigmes de la vie, p. 69)
A l'autre bout, le symétrique de cet allongement de l'enfance se trouve dans cette autre singularité de la vie humaine que constitue la prolongation de la vieillesse, qui, il faut tout de suite le noter pour dissiper un malentendu qui ne manquera pas de surgir ici, n'est pas d'abord liée aux progrès de la médecine moderne, puisqu'on a pu constater le phénomène chez des groupes forts anciens qui n'en ont pas bénéficié. Une femelle chimpanzé ou bonobo, nos plus proches parents sur l'arbre de l'évolution de la vie, meurt assez vite, après la ménopause, autour de 40-50 ans; en contraste, la vie de l'humaine se prolonge "anormalement"  après la perte de fertilité et rendra donc possible une prise en charge élargie du processus éducatif au-delà des seuls géniteurs, induisant une facilitation du processus de transmission de la culture et une complexification de la coopération sociale via le développement de liens inter-générationnels. C'est ici qu'a pris place, en particulier, toute l'importance de la grand-mère dans le processus d'éducation humaine; voir le tableau comparatif que montre à ce sujet le préhistorien P. Depaepe, à 24'30, dans, La modernité de l'homme préhistorique. D'autre part, il est important de retenir qu'il relie cet allongement de la vieillesse au fait que dans les sociétés les plus anciennes de chasseurs-collecteurs qu'on a pu étudier, 70% de l'apport alimentaire est fournie par les femmes, égratignant sérieusement, au passage, le mythe du mâle assurant partout la production pendant que le rôle principal de la femme aurait toujours été la reproduction du groupe, mythe reproduit en série jusqu'à nos jours, dans ce texte de Dallaire, par exemple: "Les hommes ont pris le pouvoir social, politique, juridique [...] et économique. Mais pourquoi? Pour asservir leurs partenaires, ou tout comme les chasseurs du temps des cavernes, pour assurer au contraire leur survie physique et matérielle? [...] C'est aussi ce que les femmes attendaient d'eux: qu'ils les nourrissent parce qu'elles étaient restées au fond des cavernes, leurs enfants suspendus à leurs seins." En réalité, nous savons très peu de choses sur l'organisation sociale "du temps des cavernes", sûrement pas assez en tout cas pour s'autoriser ce genre de conclusion. En revanche, ce que l'on sait très bien, c'est donc que dans les sociétés de chasseurs-collecteurs qu'on a pu étudié à notre époque, c'est rigoureusement faux. On est plutôt conduit à dire, à partir de leur observation, que l'allongement de la durée de vie après la ménopause a très probablement dû permettre d'alléger pour les mères les contraintes liées aux soins à donner aux enfants, et ainsi continuer d'assurer leurs tâches productives: voir à 29' 15", le tableau de la grand-mère, montrant bien les immenses implications pour la vie humaine qu'elle a eu, sûrement un facteur très important pour la prospérité de notre espèce (et en complément, à 30'55, le graphique récapitulant une étude montrant que des groupes où la grand-mère tient une place importante ont une espérance de vie bien plus élevée que d'autres qui n'en ont pas: presque le double; conclusion qui va dans le même sens, en suivant, d'une étude portant sur des familles québecoises, étalée sur deux siècles). Dans le règne animal, on n'a trouvé, jusqu'à présent, que les orques épaulards qui partagent avec nous cette singularité, et ce qu'on a pu observer, c'est que ce sont les femelles ménopausées qui guident les autres, ce qui peut bien s'expliquer, puisque ce sont elles qui ont accumulé le plus d'expérience pour affronter les défis que pose la vie.

 b) La nature humaine façonnée par la culture
Il doit maintenant être bien établi que la nature a fait de nous des êtres inachevés et ce qui va compenser ce défaut, ce sont donc les formes de culture que l'espèce humaine va avoir à développer. Ainsi, il faut en tirer que ce que nous sommes devenus est avant tout le fruit d'une évolution culturelle et non pas naturelle. Pour commencer à bien le saisir, il faut se donner deux grands repères chronologiques. Premièrement, l'Homo sapiens, l'humain tel qu'il est constitué anatomiquement de nos jours, est vieux de 50 000 ans environ: autrement dit, si on habillait un Sapiens de ce temps là suivant nos modes vestimentaires, on ne verrait pas la différence avec nous. Deuxièmement, les premières traces de culture dans l'histoire de l'humanité remontent à quelques trois millions d'années avec les premières traces d'outils retrouvées. Autrement dit, la culture est bien plus ancienne que l'anatomie actuelle de l'être humain, ce qu'il est d'un point de vue biologique, et c'est cette culture qui l'a façonné sur une aussi longue période. Ce que nous sommes devenus est donc le fruit de facteurs culturels: "La culture est plus ancienne que  l'Homo sapiens, bien plus ancienne, et c'est elle qui est la condition fondamentale de l'évolution biologique de l'espèce. Les signes de culture dans l'histoire de l'homme remonte à près de trois millions d'années, tandis que la forme actuelle de l'homme n'a que quelques centaines d'années. Ou, pour suivre le célèbre biologiste Richard G. Klein, l'homme moderne du point de vue anatomique a 50 000 ans et s'est développé particulièrement à l'âge de pîerre (paléolithique supérieur) ce qui  multiplie l'âge de la culture par soixante par rapport à l'espèce que nous connaissons [...] Le point crucial est le suivant: pendant trois millions d'années, l'évolution biologique des hommes a obéi à une sélection culturelle. Nous avons été, corps et âme, façonnés pour vivre une existence culturelle." (Marshall Sahlins, La nature humaine une illusion occidentale, pp. 103-104) On peut prendre les différents éléments caractéristiques de l'anatomie actuelle de l'être humain et montrer, pour chacun d'entre eux, comment ce sont des pratiques culturelles qui les ont façonné et donc, pourquoi, privés de ses supports culturels, notre anatomie serait tout à fait inadaptée pour vivre.
Prenons la mâchoire d'abord: ce qui la caractérise et la distingue de celles des primates, c'est qu'elle est étroite et peu puissante, comme celle d'un jeune chimpanzé (conservation de son caractère juvénile). Privée de ses supports culturels, elle serait tout à fait inadaptée pour vivre. Ce qui l'a façonné ainsi sur des centaines de milliers d'années, ce sont donc des pratiques culturelles, en particulier, celle qui consiste à préparer les aliments en les découpant à l'aide d'outils et en les cuisant grâce à la maîtrise du feu (il y a environ 400 000 ans)  avant de les consommer. L'être humain est le seul à préparer ainsi ses aliments; de cette façon la mâchoire a perdu peu à peu de sa puissance et s'est rétrécie.

La main: ce qui la caractérise, c'est le pouce opposable aux quatre autres doigts. Ici aussi, privée de ses supports culturels, elle serait tout à fait inadaptée pour vivre: considérée en elle-même, elle manque de puissance et de force. Ce qui l'a façonné pendant trois millions d'années pour devenir ce qu'elle est aujourd'hui, c'est la pratique culturelle de l'invention et du maniement des outils. Accompagnée ainsi de son support culturel, elle devient  polyvalente, pouvant servir pour une infinité d'usages possibles: la main est l'instrument universel, l'instrument qui permet de fabriquer tous les instruments; elle conjugue, grâce au prolongement des outils, habileté et force.

La sexualité: comme nous l'avons vu dans la partie précédente, ce qui la singularise par rapport aux autres espèces, c'est sa maturité tardive due à cette phase de latence entre cinq et dix ans pendant laquelle le développement sexuel s'interrompt et qui contribue à rallonger anormalement l'âge de l'enfance, la "dépendance prolongée"; ceci va permettre la transformation, la socialisation et finalement l'humanisation des pulsions sexuelles qui vont pouvoir être redirigées vers des finalités autres que sexuelles, en particulier au profit d'activités socialement valorisées: la pulsion sexuelle qui ne peut trouver dans l'appareil biologique immature de quoi se décharger pourra être détourné vers les activités culturelles. C'est ce que la psychanalyse héritée de Freud, au XXème siècle, a appelé la sublimation des désirs. Au sens premier du terme, "sublimation" est employée en chimie et désigne le passage d'un corps d'un état solide à un état gazeux; il s'agit donc d'un processus de dématérialisation des corps. Freud a récupéré le terme pour l'appliquer au domaine de la psychologie humaine. Prise en ce sens, elle désigne un processus de dématérialisation des désirs qui sont détournés de leur direction initiale, l'objet matériel, au profit de finalités d'ordre culturel. Un exemple simple qui permet de clarifier ce qu'il faut entendre par là, c'est celui que donnait la psychanalyste Françoise Dolto: je vais sublimer le désir de l'enfant lorsqu'il réclame un bonbon, si, au lieu de le lui donner, je vais lui faire, par exemple, dessiner. Je dématérialise et réoriente ainsi son désir vers cette forme supérieure de la culture que constitue la pratique artistique. C'est pourquoi l'art a constitué depuis la nuit des temps cette forme privilégiée de la culture permettant la sublimation des désirs, le but du jeu étant que l'enfant, plutôt que de retirer un simple plaisir biologique de sucer le bonbon, en retire d'une pratique artistique. C'est ainsi que je socialise et humanise sa vie affective en même temps qu'il peut développer son imagination créatrice. 

Le cerveau: ici encore, privé de ses supports culturels, l'humain serait réduit à l'impuissance et il en serait réduit  à vivre dans un état profond de débilité mentale: "Privé de culture, sapiens serait un débile mental, incapable de survivre sinon comme un primate de plus bas rang; il ne pourrait même pas reconstituer une société de complexité égale à celle des babouins et des chimpanzés. Il est bien évident que le gros cerveau de sapiens n'a pu advenir, réussir, triompher qu'après la formation d'une culture déjà complexe, et il est étonnant que l'on ait pu si longtemps croire exactement le contraire. "( Edgard Morin, Le paradigme perdu, la nature humaine p. 99) Ce que l'on a d'abord cru, c'est qu'il y aurait d'abord eu, dans un premier temps, une évolution purement biologique qui aurait fait grossir la taille du cerveau, puis, dans un deuxième temps, seulement, une évolution culturelle qui serait venue prendre le relais de la première. En réalité, il faut prendre les choses en sens inverse, comme pour tous les autres éléments caractéristiques de l'anatomie d'homo sapiens. Ce sont des pratiques culturelles qui ont façonné le cerveau et fait grossir sa taille, en particulier, toutes celles qui relèvent de l'apprentissage d'un savoir sous les trois formes qu'il prend chez lui: les savoirs-vivre (l'être humain, en raison de sa néoténie, est cet animal qui doit apprendre à vivre car il ne le sait pas d'instinct), les savoirs-faire (les techniques et les arts) et les savoirs théoriques (la science). En fait, l'impulsion initiale qui a favorisé l'acctoissement de la taille du cerveau sera à chercher plus loin, dans un autre trait typique de l'anatomie humaine. En attendant d'y venir, retenons ici ce que soulignait l'anthropologue américain C. Geerz:"Sans la culture les hommes [...] seraient d'inconcevables monstruosités, possédant très peu d'instincts utiles, encore moins de sentiments reconnaissables et pas d'intelligence: de grands invalides mentaux. Comme notre système nerveux central - et en particulier le néocortex qui en est à la fois la fierté et le tourment - s'est développé en grande partie en interaction avec la culture, il est incapable de diriger notre comportement ou d'organiser notre expérience sans le secours de systèmes de symboles signifiants." (Cité par Sahlins, La découverte du vrai sauvage, p. 365)Là encore, puisque le cerveau humain se développe pour la plus grande partie après la naissance, il va pouvoir être façonné au sein d'un contexte socio-culturel qui lui imprimera sa forme et non pas suivant de simples lois biologiques, comme c'est le cas lorsqu'il se forme pour l'essentiel en milieu intra-utérin. Le prix à payer pour avoir un aussi gros cerveau est évidemment assez élevé, puisqu'il consomme autour de 20 % de l'énergie disponible pour notre corps, simplement au repos.

La nudité: nous avons vu qu'un des traits caractéristiques de la néoténie de l'être humain réside dans l'absence de pilosité à la naissance, ce qui fait qu'il ne dispose d'aucune protection naturelle contre les aléas du climat, à la différence des animaux. Ici encore, ce sont des pratiques culturelles qui ont développé cet aspect de son anatomie, en particulier, celles qui consistent à se fabriquer des vêtements et à construire des habitations. Par où l'on peut commencer à voir que le développement culturel de l'être humain s'accompagne, sur le plan biologique, d'une accentuation toujours plus prononcée de sa néoténie. Notre système pileux a nettement régressé par rapport à celui de nos ancêtres. C'est ainsi que Bolk voyait dans l'apparition de la calvitie chez certaines personnes le signe précurseur de la phase suivante qui nous attend, l'absence totale de pelage, la foetalisation complète, comme on le voit représenté dans l'imaginaire de la science fiction par les extra-terrestres dépourvus de toute chevelure: ceux-ci sont des êtres à la néoténie poussée encore plus loin que l'humain, des créations imaginaires hyper-néoténiques, avec leur absence de toute pilosité, leur cerveau proéminent et leurs yeux globuleux; ils sont de l'humanité en devenir, en quelque sorte. Cela dit, on peut se demander si une telle figure ne relève pas essentiellement de l'ordre du fantasme chimérique: le biologiste  S. J. Gould, lui, pensait que le cerveau humain avait atteint sa taille maximale compatible avec la viabilité de la mise au monde du bébé humain et qu'il n'était donc plus destiné à croître encore d'avantage; il ajoutait cependant qu'avec celui dont on dispose aujourd'hui, il y aurait de toute façon déjà largement de quoi faire. Il n'en reste pas moins que l'histoire humaine, jusque là, est allée dans le sens d'une accentuation toujours plus prononcée des traits néoténiques de l'espèce. C'est pourquoi, on peut dire que l'âge de la maturité est encore plus retardé aujourd'hui que ce n'était le cas aux temps de l'ancien âge de pierre:"l'homme paléolithique se développait plus vite, c'est-à-dire était adulte à un plus jeune âge que l'homme actuel." (Bolk cité par G. Mendel, La révolte contre le père, p. 55) Par exemple, Homo erectus, autour de deux millions d'années, achevait quasiment sa croissance dès l'âge de 8 ans. Il y a donc une causalité circulaire ou ce qu'on appelle aussi des boucles amplificatrices: si c'est la néoténie qui a nécessité l'invention des institutions de la culture pour compenser ce manque de nature, en retour, celles-ci accentuent toujours plus les traits de la néoténie (jusqu'à menacer l'être humain de son propre anéantissement, franchi une certaine limite? C'est du moins, l'hypothèse que faisait L. Bolk...) La disparition de la pilosité a été enclenchée, au tout début, par le facteur suivant, comme il apparaîtra, la bipédie.

La bipédie: ici encore il s'agit d'un élément fondamental et typique de l'anatomie humaine. On peut même affirmer que c'est le facteur initial à la base de l'ensemble du processus d'hominisation. Les restes fossiles ont permis de montrer que notre plus lointain ancêtre connu à ce jour, l'Australopithèque, via la découverte de la célèbre Lucy, qui vivait autour de trois millions d'années, disposait déjà d'une bipédie bien établie tandis que le volume de son cerveau était encore celui d'un singe. En se redressant sur ses deux membres postérieurs, le proto-humain va pouvoir libérer ses deux membres antérieurs, qui jusque là, lui servaient exclusivement pour la locomotion, pour l'invention et l'usage des outils de la technique. En outre, la bipédie va rendre possible l'apparition du langage articulé, propre à l'être humain:"[...]le maintien dans la station dynamique debout [entraîne] l'effondrement du larynx, qui se retrouve dans une position inconnue chez tous les autres mammifères [...] et l'apparition, au-dessus des cordes vocales, de la caisse de résonance du pharynx surmonté d'un appareil composite [...] Cet appareil, en permettant la modulation de l'air expiré, va jouer comme un appareil phonatoire et rendre possible un véritable miracle: celui de la voix articulé." (Dufour, On achève bien les hommes, p. 43) C'est donc sous l'influence de ces facteurs culturels que le volume cérébral va pouvoir augmenter. Nous tenons donc bien aussi là, le facteur intial qui a dû enclencher l'accroissement de la taille du cerveau:"Le cerveau n'a pu se développer à partir du vide. Il faut une incitation, et celle-ci pourrait bien être un changement de mode de vie favorisant nettement l'intelligence. La station debout libère les mains des tâches de locomotion [...] L'accroissement de l'intelligence est, dans une large mesure, dû aux possibilités innombrables liées à la libération des mains." (S. J. Gould, Darwin et les grandes énigmes de la vie, p. 224) Le tout début de l'acquisition de la bipédie est sans doute encore plus ancien que l'australopithèque et pourrait remonter au moins à 6-7 millions d'années. Nos tous premiers ancêtres, d'après ce que nous apprend la paléoanthropologie, devaient probablement vivre à cheval entre un milieu arboricole (dans les arbres) et sur le sol ferme. Les restes exhumés d'un Australopithèque proche de Lucy, baptisé, "Petit pied" (Little foot) semble bien l'attester: son pied était équipé d'un talon adapté pour la bipédie en même temps que son orteil conservait les caractéristiques de celui d'un grand singe pour grimper aux arbres. Ici aussi, privée de ses supports culturels, la bipédie serait tout à fait inadaptée pour vivre car elle implique, prise en elle-même, un équilibre fragile, une dépense bien supérieure en énergie (15 % de l'énergie disponible pour notre corps est utilisé simplement pour se tenir debout) et un long temps d'apprentissage. Pour ces raisons, elle n'a pu se développer et se stabiliser qu'au sein d'un milieu social organisé et protecteur, supposant la formation d'une culture de plus en plus élaborée. Ce qui le montre, a contrario, c'est le cas de l'enfant sauvage retrouvé en Aveyron en 1800 qui avait grandi et réussi à survivre à l'écart de toute culture; un de ses traits caractéristiques, en dehors du fait qu'il était quasiment sourd et muet, c'est qu'il ne se déplaçait que sur ses quatre membres. Le stade sans doute décisif qui a fait basculer le genre Homo vers la bipédie définitive se situe, autour de trois millions d'années,  au moment où nos lointains ancêtres, les Australopithèques se sont implantés dans les savanes d'Afrique, et ont donc quitté définitivement le milieu arboricole: dans ce nouveau contexte, la bipédie assurait beaucoup mieux la survie puisqu'elle permettait de voir venir au loin les prédateurs. Il est probable que le transport de nourriture et d'objets divers aient servi de facteurs facilitant ce redressement, puisqu'on peut encore observer, de nos jours, que nos parents les plus proches, les Bonobos se déplacent occasionnellement sur leurs deux pieds, pour accomplir ces tâches. En même temps, ce nouveau milieu, beaucoup plus ensoleillé, a pu jouer un rôle déclencheur pour la perte de la pilosité qui facilitait la transpiration (voir, ci-dessus, la nudité). Le préhistorien P. Depaepe donne un bon tableau récapitulatif de tous les bouleversements qui s'en sont suivis, dans la conférence, dont on a déjà parlé plus haut, La modernité de l'homme préhistorique, à partir de 58'20 jusqu'à 1 h 04'.

Donnons un dernier élément portant cette fois sur la différence anatomique entre l'homme et à femme. On a souvent invoqué, pour justifier la domination des hommes sur les femmes, la supériorité physique des premiers. Mais là encore, contrairement au préjugé courant, celle-ci n'est pas nécessairement le produit d'une évolution naturelle mais pourrait dépendre de facteurs culturellement acquis, comme le soutenait l'anthropologue Françoise Héritier. D'après elle, même s'il ne s'agit là que de supputations qu'on tire de ce qu'on a pu observer des sociétés de chasseurs-collecteurs ayant vécu jusqu'à notre époque, les hommes se seraient réservés pour l'alimentation, les protéines qu'on trouve dans la viande et les graisses, et qui contiennent tout ce qui est nécessaire à la constitution des os, tandis que les femmes en étaient réduites à se nourrir principalement de bouillies et de féculents, tout ce qui donne des rondeurs. Ceci découle du fait que, de tout ce qu'on a pu étudier des sociétés primitives, les hommes ont presque partout eu le monopole sur les armes les plus létales, nécessaires à la guerre comme à la chasse: c'est à rapporter à ce que disait P. Depaepe, dans la conférence évoquée au début. Les célèbres Amazones, auxquelles on pensera peut-être ici, sont un mythe inventé par l'antiquité grecque qui ne repose sur aucune donnée historique connue à ce jour. J'ai réussi à trouver, néanmoins, deux exceptions. La première se situe dans l'ancien royaume du Dahomey  dans ce pays qui s'appelle aujourd'hui le Bénin, en Afrique noire; d'après ce qu'en dit Polanyi dans un article intitulé, La redistribution: la sphère de l'Etat dans le Dahomey du XVIIIe siècle, le roi avait à sa disposition une "armée permanente (...) composée uniquement de femmes au physique remarquable et très combatives." La  seconde, les guerrières des steppes des peuples scythes qui occupaient.cette immense étendue de territoire couvrant l'Ukraine jusqu'à la Mongolie. Là, on a retrouvé des tombes de femmes dans lesquelles étaient disposées des armes dont elles s'étaient manifestement servies (voir Christophe Darmangeat, Le communisme primitif n'est plus ce qu'il était, pp. 290-291) Mais, il ne s'agit donc là que d'exceptions qui confirment la règle. On pourra objecter que si les hommes ont pu exercer presque partout cette mainmise, c'est qu'il devait y avoir quelque raison biologique initiale (comme par exemple, la difficulté pour une femme d'aller chasser étant enceinte). Rien ne permet d'étayer cette opinion en l'état actuel des connaissances. Déjà, il faut noter que les indigènes eux-mêmes des sociétés de chasseurs-collecteurs, vivant encore aujourd'hui, n'invoquent jamais ce motif. L'interdit pour les femmes de toucher aux armes les plus létales relève partout de raisons magico-religieuses, de facteurs culturels donc. Ce serait ainsi pour des raisons de cet ordre que la taille des femmes a eu tendance à diminuer, et celle des hommes à augmenter. P. Depaepe, lui, propose une autre hypothèse, à partir de certaines études de cas, mais qui tiendrait aussi à des facteurs sociaux, voulant que les hommes auraient eu tendance à préférer jeter leur dévolu sur des femmes plus petites qu'eux, ce qui aurait favorisé la diffusion du patrimoine génétique de ces dernières au détriment des plus grandes (voir dans la conférence présentée ici, à 49'). Dans tous les cas, encore ici, cela n'aurait donc rien de forcément naturel, d'autant moins que, du strict point de vue biologique, c'est même un handicap pour l'espèce, puisqu'elle aurait tout au contraire intérêt  à avoir des femmes plus grandes pour faciliter la mise au monde du bébé muni de son gros cerveau.
Toutefois, il vaut mieux rester prudent sur ce dernier point car il est un fait qui ne souffre d'aucune contestation que pour l'ensemble des mammifères, les mâles sont toujours physiquement plus imposants que les femelles alors même qu'il serait très compliqué d'invoquer des facteurs culturels pour expliquer cette dissymétrie. Et, dans l'écrasante majorité des cas, cette supériorité physique se redouble de la domination des mâles. Il existe bien des exceptions, dont la plus importante, pour l'espèce humaine, est celle des singes Bonobos, nos plus proches parents avec les Chimpanzés sur l'arbre de l'évolution: on trouve ce fait remarquable, chez eux, qu'en dépit de leur physique moins imposant, ce sont bien les femelles qui ont la préséance. C'est un point sans doute important pour la compréhension de notre propre espèce qu'il serait trop long de développer ici.
Malgré cette dernière restriction, et au terme de l'ensemble de cette analyse, nous pouvons donc bien comprendre pourquoi, Sahlins pouvait dire que "nous avons été, corps et âme, façonnés pour vivre une existence culturelle." Dans le même sens, l'anthropologue français Marcel Mauss soutenait qu'"il n'y a rien, ni la manière de marcher ni la manière de baiser, qui ne soit culturel. C'est bien le sens profond de l'expression maussiennsuivant laquelle le symbolisme est dernier, qu'il n'y a pas de réel sous le symbolisme propre à la culture."( F. Gauthier, p. 220, Drogues santé et société, vol. 8 n° 1, juin 2009) C'est enfin ce qui justifie la thèse de Marx suivant laquelle "l'histoire toute entière n'est qu'une transformation continue de la nature humaine." (Marx, Misère de la philosophie, p. 204)
On peut aussi bien montrer, encore sous un autre angle, comment les pratiques culturelles ont déterminé l'évolution du patrimoine génétique de l'humanité; voir E. Heyer, Comment la culture influence notre évolution biologique:

Ce que nous appelons "notre nature" est donc d'abord le résultat d'une sédimentation de pratiques culturelles vieilles d'au moins trois millions d'années. Ce que nous appelons "la nature humaine" a été façonnée ainsi, ce qui fait que l'être humain est le produit, non d'une évolution naturelle, mais d'une l'histoire (ce qui légitime de mettre cette notion du programme dans le chapitre "culture", soit dit en passant). D'où l'importance décisive d'apprendre à connaître celle-ci pour comprendre pourquoi nous sommes devenus ce que nous sommes.

c) La double face anthropologique de l'humain
Les traits néoténiques de notre espèce doivent être compris, aussi bien dans leurs implications positives que dans celles qui le sont beaucoup moins: de cette façon, on pourra se faire un tableau assez complet permettant de mieux comprendre le caractère fondamentalement ambigu de notre espèce, pour le meilleur comme pour le pire. Positivement, la néoténie rend raison du fait que l'être humain a de grandes capacités d'apprentissage. Certes, on peut aussi apprendre des choses à un chimpanzé, par exemple, et nombre d'animaux témoignent de capacités qu'on a longtemps sous estimé. L'éléphanteau, en particulier, présente ceci de remarquable qu'il se rapproche de l'humain en ce sens qu'il est, lui aussi, dans un état de dépendance prolongé à l'égard des adultes. Durant ce laps de temps, il apprendra des adultes du groupe les savoirs nécessaires à sa vie, comme creuser un trou pour en faire jaillir l'eau, se saisir d'une écorce et la mâcher pour en faire une boule, boucher le trou pour empêcher l'évaporation de l'eau, etc. Aucun animal ne naît, de toute façon, pleinement achevé. La néoténie implique plutôt de penser les espèces le long d'un continuum, suivant leur degré d'inachèvement à la naissance, même s'il faut laisser la question ouverte de savoir s'il n'y aurait pas des effets de seuil: pour donner une analogie, on peut abaisser de façon continue la température de l'eau jusqu'à une limite où elle se transforme en glace. Comme nous connaissons encore très mal les animaux, en dépit d'importants progrès de l'éthologie, ces dernières décennies, on ne se risquera pas à trancher ici ce genre de question. Il serait vraiment très hasardeux de faire des comparaisons avec des êtres que nous connaissons encore si mal pour en tirer des conclusions définitives sur notre prétendue supériorité, comme l'a fait, depuis longtemps, la philosophie, malheureusement (à quelques notables exceptions près, comme Montaigne). Déjà, continuons d'approfondir la compréhension de ce que nous sommes, ce qui ne sera certainement pas du luxe! Ce qui paraît donc clair, c'est, qu'en vertu de ses traits néoténiques accentués, l'humain dispose de capacités remarquables d'apprentissage. Plus précisément, c'est essentiellement parce que son cerveau reste très inachevé à la naissance que va progresser cette capacité chez lui dans des proportions potentiellement bien plus grandes que chez l'animal:"Ce constat est essentiel dans la compréhension de la spécificité de notre espèce homo sapiens actuelle et, il faut bien le dire, de son génie. Un bébé chimpanzé de un an est, en effet, porteur d'un cerveau qui représente 70% du cerveau d'un chimpanzé adulte; au même âge un de nos bébés humains aujourd'hui n'aura atteint que la moitié du volume cérébral adulte. Voilà, tout est dit! La mise au monde précoce du nouveau-né d'homo sapiens, laquelle est survenue pour des raisons mécaniques - il n' y a pas doute nous avons la grosse tête!-  a interrompu la vie foetale et fait progresser du même coup la capacité d'apprendre." (Y. Coppens, Le présent du passé) Cette capacité est ce que Rousseau (XVIIIème siècle), qui lui aussi, avait pensé la notion de néoténie sans avoir encore le mot, a désigné par le terme de "perfectibilité" pour en faire la caractéristique propre à l'être humain. Lui, plus que tout autre espèce, parce que la nature ne l'a pas fini, doit se compléter par l'apprentissage de savoirs:" Un vivant achevé, ajusté à son milieu de vie, n’a pas besoin de progresser, d’inventer des ripostes aux exigences du milieu, à ses carences, de trouver des moyens de compenser ses infériorités." (Lapassade, L'entrée dans la vie, p. 19) L'inadaptation naturelle du néotène humain va le contraindre au développement de l'imagination, de l'ingéniosité, de la créativité. C'est par la culture qu'il va apprendre à ruser avec la nature et compenser ainsi sa faiblesse native.
Mais, il y a donc aussi un versant négatif de la chose qui est le prix (très lourd) à payer en contrepartie du formidable développement de ces capacités d'apprentissage. Car, si notre humanité est quelque chose que nous avons dû acquérir par l'apprentissage d'une culture, cela signifie aussi que c'est quelque chose que nous risquons toujours de perdre. On ne peut perdre que ce que l'on a acquis. L'animal parce que la plus grande part, chez lui, relève de l'inné, pourrait difficilement perdre ce qui fait son animalité. L'être humain, lui, peut se déshumaniser en perdant tout ce qu'il a acquis: il peut devenir inhumain, autrement dit, tomber dans la barbarie. Comme la folie, elle est une possibilité singulière de l'être humain, toujours prête à se réaliser. L'histoire est là pour nous apprendre que c'est quelque chose qui a eu et qui aura probablement encore, hélas, l'occasion de se réaliser maintes fois:"Pourquoi l'homme seul est-il sujet à devenir imbécile? N'est-ce point qu'il retourne ainsi dans son état primitif, et que, tandis que la bête, qui n'a rien acquis et qui n'a rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l'homme reperdant par la vieillesse ou d'autres accidents tout ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même?" (Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité, Première partie) C'est bien le tableau que dresse devant nous l'humanité: les plus hautes formes de réalisation de la culture côtoient les pires formes de régression dans la barbarie. L'humanité, c'est aussi bien les Nazis que Goethe ou Leonard de Vinci. Elle peut aussi bien suivre les voies évolutives qui sont celles qu'ouvrent les formes sublimées de la culture que les voies régressives qui font retomber dans la démence et la démesure. Il n'y a là rien qui le prédestine à l'un plus qu'à l'autre, comme l'avait bien compris un auteur de la Renaissance: "Tu pourras dégénérer en des formes inférieures, comme celle des bêtes, ou régénéré, atteindre les formes supérieures qui sont divines." (Pic de la Mirandole, Discours sur la dignité de l'homme, 1486) Si l'on voulait trouver une figure mythologique qui illustrerait cette double face anthropologique de notre espèce, on songerait à Janus, le dieu romain aux deux visages tournés dans des directions opposées. On retrouve donc ici cette ambiguïté fondamentale de notre espèce qu'on avait commencé à comprendre dans la première partie sous la figure de l'homo ludens.
On peut encore traduire d'une troisième façon cette double figure de l'humain, à partir de cet autre trait de son inachèvement naturel qui tient à la déficience des instincts. C'est parce que nous ne savons pas de façon innée ce qu'il faut faire ou éviter de faire, que l'apprentissage par la culture va pouvoir se développer, ce qui est donc le versant positif qu'ouvre la néoténie. Si la nature nous avait pourvu de tous les instincts utiles à la vie, nous n'aurions pas à développer nos propres capacités d'apprentissage. Mais, négativement, l'humain risque toujours d'être amené à faire des choses qui seront nuisibles pour lui-même et mettront sa propre vie en danger. On l'observe dès les débuts de la vie. En milieu sauvage (donc hors artifices tels que des appâts empoisonnés que nous produisons nous-mêmes), un nouveau-né de la gente animale ne confondra pas ce qui est comestible ou ce qui risque de le tuer; son instinct le guide de façon sûre; le petit enfant, parce qu'il n'en dispose pas, ne le sait pas immédiatement et risque toujours, si on n'y prend garde, d'ingérer ce qui l'empoisonnera mortellement: par exemple, il ne sait pas d'instinct distinguer le champignon mortel du champignon comestible; il lui faudra donc l'apprendre par les autres; de même, il risquera de se noyer, de se brûler, de tomber d'une falaise, toute chose que l'animal, hors circonstances particulières, évitera de lui-même; d'où comme le formulait Kant, "les précautions que prennent les parents pour empêcher leurs enfants de faire de leurs forces un usage nuisible. Si, par exemple, un animal en venant au monde, criait comme le font les enfants, il deviendrait infailliblement la proie des loups et des autres bêtes sauvages qui seraient attirées par ses cris." (Traité de pédagogie) Il faut donc en tirer que l'humain, du fait de la déficience de ses instincts, est d'abord un danger pour lui-même; cela, la culture doit, bien sûr, absolument le rectifier, mais il n'est pas du tout garantie qu'elle puisse parvenir à le faire de façon ferme et définitive; encore une fois, ce qui relève de l'acquis, à la différence de l'inné, peut toujours se perdre: l'humanité est, faudrait-il conclure de cette troisième implication, cette espèce singulière qui est d'abord et avant tout menacée par elle-même et l'usage nuisible qu'elle peut faire à son encontre de ses propres forces...

d) L'indétermination de la nature humaine
Cette équivocité fondamentale de notre espèce qui peut aussi bien tirer vers le meilleur que vers le pire conduit droit à la dernière implication à tirer de nos caractéristiques néoténiques. Elle aura déjà ce mérite de permettre de dépasser les préjugés habituels qu'on a et qui consistent toujours à se désoler de certains comportements humains suivant la formule convenue:"Que voulez-vous? On ne peut rien y faire, c'est la nature humaine." Sur le plan pratique, la prise en compte de la néoténie humaine nous incitera  plutôt à la combativité, qu'au fatalisme et à la résignation auxquels conduit immanquablement un tel préjugé. Ainsi, le débat interminable qui oppose les optimistes (l'homme est fondamentalement bon) aux pessimistes (l'homme est mauvais) constitue, à la lumière de la théorie de l'humain néoténique, le type même du faux débat, stérile, qu'on pourrait poursuivre jusqu'à la fin des temps, sans avancer d'un pouce: chaque camp pourra toujours trouver des objections à adresser à l'autre et des arguments en sa faveur, sans qu'il ne soit jamais possible de trancher; chacun détiendra une part de vérité qui restera tronquée, comme si on s'était déchiré un vêtement en deux dont chaque camp prétendait en être l'unique dépositaire. Les vraies questions sont ailleurs. Suivant la théorie de l'humain néoténique, il ne tient qu'à nous de déterminer en quel sens nous voulons contribuer au développement de l'humanité: il n'y rien d'écrit par avance, dans le marbre de notre nature.
A proprement parler, il n'existe pas de nature humaine, soit un ensemble de caractères fixes qui ferait que les êtres humains seraient partout et toujours les mêmes. Pour que cela existe, il aurait fallu que la nature les ait achevé, ce qui n'est pas le cas. Au contraire, on peut, par exemple, se risquer à parler de la nature d'un lion car, en venant au monde, il est bien plus achevé que les membres de notre espèce. C'est pourquoi, ce sont à peu près toujours et partout les mêmes mécanismes instinctifs que l'on semble retrouver, quelque soit le groupe  (même s'il s'agit là d'une simplification assez grossière; en réalité, il existe aussi certaines traces d'une culture animale, comme on l'a fait remarquer au sujet de la première implication). Mais pour l'être humain ce n'est manifestement pas le cas, comme en témoigne la prodigieuse diversité des cultures. On pourrait comparer, en première approximation, la nature humaine à une sorte de pâte d'argile: celle-ci est extrêmement malléable de telle sorte qu'on peut lui imprimer une infinité de formes différentes; et encore, comme on s'en expliquera dans la quatrième partie, il s'agit là d'une image qui reste inadéquate et à laquelle on préfèrera celle qu'employait M. Sahlins d'un marbre réfractaire qu'un sculpteur voudrait tailler. Il en va de façon semblable pour la "nature humaine". Les institutions de la culture vont pouvoir sculpter, d'une infinité de façons différentes, une nature restée inachevée. C'est pourquoi, par exemple, l'être humain n'est adapté à aucun milieu en particulier, mais, peut s'adapter à tous les milieux: il peut vivre dans les plaines comme dans les montagnes. Il peut vivre sur la banquise comme dans les déserts; dans les régions maritimes comme dans les zones arides, etc. C'est pourquoi encore, il n'est adapté à aucun régime alimentaire, en particulier, mais peut aussi bien se nourrir de baies, de légumes, de racines que de viande ou de poisson, etc. C'est pourquoi toujours on a pu montrer que l'effet physiologique des drogues variait suivant les cultures:"Amnon J. Suissa  (1997) a relevé comment les psychotropes engendrent des effets physiologiques différents suivant les cultures. Similairement Becker (1985) a montré dans Outsiders comment les effets de la marijuana et leur interprétation étaient construits." ( F. Gauthier, p. 21, Drogues santé et société, vol. 8 n° 1, juin 2009)
L'être humain est informe de nature, sans forme déterminée. Un autre auteur de la tradition philosophique occidentale, Pic de la Mirandole, déjà cité au sujet de la première implication de la néoténie, l'avait aussi, parfaitement compris, sauf qu' il exprime cette indétermination de la nature humaine dans un vocabulaire religieux qui était de rigueur à son époque, mais dont il est loisible de faire abstraction aujourd'hui:"Je ne t'ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don particulier, ô Adam, afin que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. La nature enferme d'autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton propre arbitre, entre les mains duquel je t'ai placé, tu te définis toi-même (...) Je ne t'ai fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, afin que souverain de toi-même, tu achèves ta propre forme librement, à la façon d'un peintre ou d'un sculpteur."  (Pic de la Mirandole, Discours sur la dignité de l'homme, 1486) Cette indétermination de la nature humaine fait donc qu'il ne faut jamais commencer une dissertation par une formule, que l'on trouve pourtant dans tant de copies, du genre,"De tout temps, les hommes ont été comme ceci ou comme cela", conformément aux préjugés courants en vigueur. Au mieux, on peut parler d'un certain nombre d'invariants anthropologiques, c'est-à-dire de formes de la culture que l'on retrouve dans toutes les sociétés humaines comme le langage, la technique, l'art etc. mais qui peuvent se spécifier d'une infinité de façons différentes. Il vaudrait alors mieux parler, pour reprendre une distinction que faisait le philosophe français du XXème siècle, J.-P. Sartre, de condition humaine plutôt que de nature humaine. Autrement, il s'agit toujours, d'une façon ou d'une autre,  de naturaliser indûment ce qui est culturel. Ces préjugés, à peu près toujours les mêmes, consistent à étendre à l'ensemble de l'humanité des traits typiques, en général, de sa propre aire de civilisation mais qui ne sont plus nécessairement valables dans d'autres cultures. J'en donnerai deux exemples d'une grande portée. Premièrement, le préjugé qui voudrait qu'il est dans la nature humaine de faire la guerre. De tout temps et partout  il en aurait été ainsi et l'on ne pourrait donc rien faire contre cela. C'est ce préjugé qui est discuté et remis en question dans le sujet de dissertation, Les guerres sont-elles des effets de la nature humaine? A cela, il faut opposer ce que disait l'anthropologue J. Collier à propos des Indiens d'Amérique du Nord avec lesquels il avait vécu une dizaine d'années:"Si nous pensions comme eux, la terre serait éternellement inépuisable et nous connaîtrions la paix à jamais." (cité par Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats Unis, p. 29) Mais là encore, tout dépend de quels Indiens on parle. Par exemple, les Iroquois étaient extrêment sociables entre eux mais pouvaient s'avérer être de redoutables guerriers, pratiquant l'esclavage, la torture et le cannibalisme sur leurs prisonniers. A l'extrême opposé, nous avons les Arawaks, qui constituaient une société tout ce qu'il y a de plus pacifique. Ce sont les Indiens qui peuplaient l'île sur laquelle débarque Christophe Colomb en 1492; celui-ci note sur son carnet de bord, et ça l'étonne beaucoup:"Ils ne portent pas d'armes et ne semblent pas les connaître." (Cité par H. Zinn, ibid., p. 5) En revanche, les Espagnols, eux, étaient surarmés et assoiffés d'or ce qui fait que ces Indiens ont été exterminés jusqu'au dernier (pour des détails sur ce génocide voir, sur ce blog, l'article qui relate l'histoire tragique de cette île aujourd'hui appelée Haïti) Certes, il faut bien admettre, en prenant comme référence les sociétés primitives, qu'elles sont généralement beaucoup plus belliqueuses que pacifiques; mais, il serait sûrement trop simpliste de vouloir expliquer ce fait à partir de simples données biologiques tirées d'une supposée nature humaine (voir à ce sujet les notes de lecture de P. Clastres, Archéologie de la violence, la guerre dans les sociétés primitives) En fait, s'il faut vraiment prendre en compte les facteurs tirés de la nature, on peut montrer, au niveau éthologique, concernant nos plus proches parents sur l'arbre de l'évolution, les grands singes, que l'humanité a probablement dû hériter autant  d'espèces belliqueuses avec des structures sociales fortement hiérarchisées comme les Chimpanzés que du mode de vie franchement pacifique et relativement égalitaire des Bonobos; c'est, du moins, la thèse du primatologue F. de Waal. En raison des traits accentués de sa néoténie, rien n'autorise à dire que l'humanité soit amenée à développer plutôt un de ces legs que l'autre. Ici, tout dépend des institutions que nous voulons forger pour mettre l'accent plutôt sur tel ou tel aspect de notre héritage de primate, question qu'il faut réserver pour la troisième partie. Une piste assez fascinante, indiquée par l'anthropologue D. Graeber, qu'il faudra un peu explorer dans la dernière partie, serait d'observer comment certaines sociétés d'Indiens d'Amérique du Nord se sont organisées en scindant l'année en deux: une moitié où la structure sociale est hiérarchisée, conformément au legs tenant des Chimpanzés, et l'autre moitié de l'année où l'on retombe sur une formation sociale anarchisante, plus conforme au legs qui nous rapproche des Bonobos. Ce qu'il faut encore souligner touchant cet aspect essentiel de la condition humaine, c'est que la plasticité dont elle témoigne s'enracine, en fait, de façon encore plus lointaine, dans la lignée qui nous rattache à la même famille que les grands singes. Comme le relève le primatologue F. de Waal, ce trait apparaît nettement dans ce fait qu'à partir d'une même branche, l'évolution a pu faire émerger des espèces aussi différentes les unes des autres, que le Chimpanzé, le Bonobo et nous-mêmes. Mais, il semble bien que c'est notre espèce, tout particulièrement, qui ait hérité de cette plasticité dans laquelle elle se retrouve à un degré encore plus élevé du fait des traits accentués de sa néoténie.
Deuxième exemple, lui aussi d'une grande portée, le préjugé typique de la mentalité occidentale qui voudrait voir dans l'égoïsme un trait permanent de la nature humaine, et qui est très largement démonté sur ce blog, en de multiples endroits. En particulier, ce que montre l'étude des sociétés primitives, c'est que dans celles-ci l'égoïsme est tenu, au contraire, comme étant quelque chose de contre nature. Ici encore, il n'est pas le fruit d'une nature humaine qui serait partout et toujours la même, mais d'une histoire qu'il faut apprendre à connaître pour relativiser ce que nous universalisons indûment. L'égoïsme peut être d'autant moins érigé en norme du comportement humain que l'avantage évolutif qui a abouti à la réussite (du moins, provisoire) d'Homo sapiens réside essentiellement dans les formes de coopération sociale de plus en plus complexes qu'il a dû inventer pour compenser son inachèvement biologique, comme on l'avait indiqué au début. Si l'on voulait conserver un noyau de sens à la notion de nature humaine, il serait alors plutôt à chercher dans notre être social, qui, là aussi, pourra se développer pour le meilleur (entraide, coopération), comme pour le pire (conformisme). Est-il besoin de donner une dernière confirmation allant dans ce sens? Soit, alors, allons-y et partons de ce mystère qui tourmente les préhistoriens. Il est bien établi qu'il y a encore quelques dizaines de milliers d'années coexistaient différentes espèces d'humanité; c'est d'ailleurs la règle qui a prévalu tout au long du processus d'hominisation, à l'exception, peut-être, de la période très lointaine de l'Homo erectus, et encore ce n'est pas certain. Soit dit en passant, Il faut souligner ici le caractère exceptionnel de la situation actuelle de ne se retrouver qu'avec une seule espèce d'humanité, Homo sapiens. Pourquoi est-il donc le "dernier survivant"? On ne va pas prétendre ici régler cette énigme, sans quoi on serait mûr pour le Prix Nobel! En revanche, ce qu'on peut dire, d'après les fouilles archéologiques, c'est qu'en comparant les sites où vivaient une autre espèce d'humanité, les Néanderthaliens, et ceux où vivaient les Sapiens, on se rend compte que les collectifs de ces derniers devaient être bien plus nombreux: on passe ainsi d'une trentaine d'individus, tout au plus, à des groupes qui pouvaient rassembler autour de 150 personnes, d'après les sources que donne P. Depaepe. Sapiens avait donc sûrement développé des formes plus complexes d'organisation sociale.
Cet être social de l'humain mérite donc bien d'être pensé plus à fond: c'est l'objet de la partie suivante...



2 commentaires:

  1. << Les institutions de la culture vont pouvoir façonner, d'une infinité de façons différentes, une nature restée inachevée, et, pour cette raison, extrêmement malléable. >>

    Cette infinité de façons différentes, pourrait correspondre à un concept qu'Agamben reprend de Foucault, la notion de << dispositif >>. D'un côté il y a l'humain, l'être vivant, et de l'autre se situent les dispositifs avec lesquels l'humain se confronte , il devient un sujet ; à chaque rencontre avec un dispositif correspond une subjectivation particulière, la formation d'un sujet.
    Cette séparation si arbitraire (humain/dispositif), voire grossière, que nous opérons ici n'a pas pour but de simplifier mais d'appréhender les façons selon lesquelles un certain homme surgit.
    La formation des dispositifs provient effectivement d'un mouvement culturel. Mais à leur tour ils conforment chaque humain qui les rencontre à l'adoption inconsciente (au sens d'une inattention) de manières d'agir, de penser, de faire, de construire, de penser, d'être affecté etc... en d'autres termes, ils le conforment en une subjectivité particulière. Par la suite le sujet n'a comme horizon des possibles que le monde éclairé par la lumière des dispositifs. Ce que me permet ton argumentation : appréhender ces dispositifs par leur ombre. En d'autres termes un dehors des plus présents.
    Le problème, heureusement maîtrisé par le fait que nous soyons de nature inachevée, serait donc de savoir si nous pouvons littéralement disloquer ce mouvement.
    Si c'est la culture qui accroit le temps "néonétal" (immenses guillemets, puisses tu m'éclaircir la justesse de ce néologisme, ou simplement m'informer si ce mot existe), il y aurait vraiment matière pour provoquer un grand écho avec Agamben et la fin de son petit texte <> : à supposer qu'une subjectivité forme un humain d'une certaine façon, si cet humain est confronté à un nombre indéfini de dispositifs, il n'y aurait... plus de sujet, mais seulement un seuil assez flou, fuyant, entre le récepteur et la contrainte, un "liquide vivant", lui l'appellera 'hyper-subjectivité'. Là serait donc le déploiement conjoint de l'allongement de la néoténie et des myriades de dispositifs que l'humain crée puis rencontre (en quelque sorte re-rencontre avec d'autres incidences, la différence serait de l'ordre : créateur-créature/créature-créateur, ne cessant jamais de s'appeler l'un l'autre, d'être dépendants, de se déployer).
    Ainsi comment disloquer un mouvement d'une telle ampleur ? Et selon quel axe (de valeur, précision inévitable pour amorcer ce mouvement; common decency ? )? Cela supposerait cette nature inachevée, et fort heureusement, inachevable (hypothèse risquée à prendre (à étayer)).
    Le problème, c'est que même inachevée, dans la logique du discours cette nature aurait comme présupposé un achèvement, une fin, celle peut-être de se trouver et vers lequel elle courre, étant donné son état d'in-achèvement.

    Je comprends arrivé ici que les anthropologies que tu utilises si souvent sont porteuses d'une puissance immense sur cette possible dislocation, et sur cette axiologie.
    Tout au moins, c'est un gage d'optimisme.

    Benjamin Larvol

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    1. Je ne sais trop si c'est un gage d'optimisme. Si, comme je le pense, la tendance à la folie est profondément marquée chez l'être humain en raison de sa néoténie, ça n'incite pas particulièrement à l'être; ça reste, du moins, comme je l'ai indiqué, une invitation à la combativité. Mais, sinon, et l'on en revient à la question de la folie, je crois que nous vivons une époque de menaces extrêmes affluant de tous les coins de l'horizon. L'une de celles-ci est justement liée à l'hypothèse "risquée" que tu évoques, celle d'une nature humaine supposée "inachevable."
      En un sens, oui, c'est ce qui ouvre à l'humain un champ infini de possibilités, ce qui fonde, là aussi, sa liberté. Mais, il y a aujourd'hui, au coeur du développement technologique, ce qui me semble être le fantasme, sûrement inhérent à notre condition de néotène (une manifestation de notre folie), d'un achèvement de ce qui s'est constitué comme inachevable, autrement dit, un fantasme de toute puissance qui tend à n'être plus limité par rien. Précisément, je vise ici la grande convergence qui est entrain de se tramer, que j'ai beaucoup trop rapidement évoqué pour en faire ressortir sérieusement les enjeux, dans mon explication du texte de Russell, Les temps modernes, celle que l'on nomme "NBIC" (Nanotechnologie, Biotechnologie, Informatique, sciences Cognitives), qui doit permettre la totale hybridation homme-machine, et rendre ainsi "parfait" ce qui n'a existé jusqu'alors que de son imperfection. Cela pose à nouveau frais, la question qui est celle du titre du petit ouvrage de Mattei et Nisand, "Où va l'humanité?"
      Cette question, vue sous cet angle, est trop décisive, pour que je ne prenne pas le temps, un jour, quand j'en aurai fini avec ce que j'ai actuellement sur la planche, d'ouvrir une autre partie sur la néoténie, qui la traite...

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