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samedi 14 octobre 2017

Quel est le sens d'un enseignement de philosophie à vocation émancipatrice? Version 2

Notions du programme en jeu: l'inconscient, l'histoire, la politique, l'Etat et la société, le droit, la liberté, la religion, le travail, la vérité.

a) Définition et problème
La définition, pour aller à l'essentiel, tient en peu de mots. Le sens d'un enseignement de philosophie à vocation émancipatrice est de contribuer à former des citoyens éclairés en mesure de réfléchir aux institutions de leur société pour savoir si elles conviennent ou non. Et si elles ne conviennent pas, de se demander, à ce moment là, en quel sens les transformer.

Seulement, mener à bien un tel projet dans le cadre de l'Education Nationale soulève un immense problème dont il faut bien prendre la mesure car il s'agit d'une institution dont la logique de fonctionnement est aux antipodes d'une telle entreprise. On se retrouve ainsi dans la situation impossible d'être à la tête d'un attelage dont un cheval tirerait dans un sens et l'autre cheval dans le sens opposé. Pour commencer à le montrer, partons d'une distinction que l'on fait en psychologie, celle entre deux types de conditionnement  (un conditionnement est une procédure qui vise à faire acquérir un certain réflexe au sujet qui le subit), pavlovien ou opérant. Le conditionnement de type pavlovien d'abord, de Pavlov, savant russe du XIXème-XXème siècle qui l'a mis au point. Pavlov a fait ses expériences sur des chiens. Elles consistaient à associer le son d'une cloche avec l'apport de nourriture. On réitère l'expérience plusieurs fois; le conditionnement est acquis lorsque le chien se met à saliver au seul son de la cloche. Ce qui marche sur des chiens peut aussi parfaitement s'appliquer à l'être humain; pour des exemples qui vont dans ce sens voir la partie 1b du sujet En quel sens la liberté et la connaissance de soi et sont liées? Dans le conditionnement pavlovien, la stimulation (ici le son de la cloche) précède le comportement (saliver). Dans le conditionnement opérant c'est l'inverse: le comportement précède la stimulation. C'est par exemple, le système de la carotte ou du bâton. Si le sujet a le bon comportement qu'on attend de lui il a la récompense sinon il a la punition. C'est comme cela, par exemple, que l'on apprend à un chien à lever la patte.
Le conditionnement que les élèves subissent dans le cadre de l'Education Nationale est bien sûr de type opérant par le moyen de la notation individuelle. Si tu as bien appris la leçon tu auras la récompense, la carotte, la bonne note; si ce n'est pas le cas tu auras la punition, la mauvaise note.
Maintenant, il importe de bien prendre la mesure de ce que peut produire ce type de conditionnement. Si on pousse la logique de la chose jusqu'au bout voilà ce que cela donne sous sa forme la plus caricaturale comme a pu en faire l'expérience mon collègue professeur de philosophie Gilbert Molinier:"Question posée dans trois classes terminale [...]Vous connaissez au moins les grandes dates de la Révolution française ? » J’ai obtenu deux réponses :
a)      " 1685-1714. " 
b)      "Mais ça, c’est le programme de collège ! On a tout oublié. C’est pas le programme pour le bac. On l’a appris au collège pour la leçon. La leçon, c’est pour apprendre pour le jour. Après, ça n’a plus d’importance… " G. Molinier, Lettre ouverte à la rédaction du bulletin municipal de Saint Ouen)  La réponse intéressante est évidemment la seconde car c'est elle qui donne une idée de ce que produit le système du conditionnement opérant de l'Education Nationale. Si l'on apprend les leçons simplement en vue de passer des contrôles, à ce moment là, on peut oublier tout ce que l'on a appris une fois qu'ils sont passés; et c'est ainsi que les élèves, très logiquement, oublient tout ce qu'ils apprennent à mesure que les contrôles passent. C'est comme une chambre à air crevée que l'on essayerait de gonfler: elle se vide de son air  à mesure qu'on essaye de la remplir. Ce que produit donc ce type de conditionnement, c'est, pour reprendre le titre d'un ouvrage d'un autre collègue professeur de philosophie, J.C. Michéa, un "enseignement de l'ignorance". 
Il n'y a là rien de nouveau. Pour preuve voilà déjà de quoi se plaignait M. Bloch en 1940, historien et grand résistant pendant la seconde guerre mondiale, assassiné par les nazis en 1944:"Un mot, un mot affreux, résume une des tares les plus pernicieuses de notre système actuel: celui de bachotage...L'enseignement secondaire, celui des universités et les grandes écoles en sont tout infectés. 'Bachotage'. Autrement dit: hantise de l'examen et du classement [...] On n'invite plus les enfants ou les étudiants à acquérir les connaissances dont l'examen permettra, tant bien que mal, d'apprécier la solidité. C'est à se préparer à l'examen qu'on les convie. Ainsi un chien savant n'est pas un chien qui sait beaucoup de choses, mais qui a été dressé à donner, par quelques exercices choisis d'avance, l'illusion du savoir. Durant les vingt dernières années, le mal a fait des ravages." (cité par G. Molinier, La gestion des stocks lycéens, p. 56)
En particulier, si l'on apprend de la philosophie qu'en vue du baccalauréat, il va de soi que l'on pourra oublier tout ce que l'on a appris une fois l'examen passé; c'est pourquoi, à chaque fois que je demande à quelqu'un ce qui lui reste de son année de philosophie il me répond, à peu près rien. C'est sur cette base que sont faits tous les manuels scolaires et les annabacs de philosophie. Il s'agit d'un pur et simple bachotage où les notions du programme sont passées en revue les unes après les autres sans que l'ensemble n'est ni queue ni tête. Tout cela pourra vite s'oublier une fois l'examen passé. Or, et c'est encore heureux, ce n'est pas du tout ce que préconise de faire l'inspection de philosophie. Ce qu'elle recommande, c'est que le professeur construise quelque chose qui ait un sens, à savoir une problématique à l'intérieur de laquelle il intègre le programme de notions. C'est de cette façon là qu'il s'agit de procéder ici, l'essentiel de la problématique qui servira de fil conducteur pour l'ensemble de l'année ayant été  donné dans la définition initiale d'un enseignement de philosophie à vocation émancipatrice. Cette façon de faire est autrement plus exigeante et demande infiniment plus de travail pour le professeur que de passer en revue les notions les unes après les autres sans que l'ensemble n'ait aucun sens. Une carrière entière ne suffit pas pour la mener à son terme mais elle est absolument nécessaire à conduire pour ceux qui refusent de se laisser entraîner dans la logique du conditionnement opérant de l'Education Nationale. C'est pourquoi ce blog s'appelle un "chantier", quelque chose qui est destinée à rester en travaux..

b) De la prétendue neutralité de l'école 
Une seconde chose qui mérite d'être sérieusement critiquée et rectifiée c'est la prétendue neutralité de l'école. Celle-ci s'avère vite être, quand on y réfléchit, une fausse neutralité. Pour le comprendre partons de ce que disait l'historien américain H. Zinn au début de son ouvrage,Une histoire populaire des Etats Unis:" Dans un monde aussi conflictuel, où victimes et bourreaux s'affrontent, il est, comme le disait Albert Camus, du devoir des intellectuels de ne pas se ranger aux côtés des bourreaux."  (Une histoire populaire des Etats-Unis, p.15) Ce qu'il s'agissait de faire pour H. Zinn, c'est "une histoire populaire", à savoir,  une histoire qui prend le parti des victimes; autrement dit une contre histoire. Car, l'histoire officielle, celle que l'homme politique américain et criminel de guerre H. Kissinger définissait comme "la mémoire des Etats" est, au contraire, une histoire faite du point de vue des bourreaux; c'est celle-ci qui est généralement enseignée dans les écoles. Dans un monde qui se partage entre bourreaux et victimes, il est impossible de prétendre rester neutre. Se déclarer neutre,  comme prétend l'être l'école républicaine, c'est se ranger dans le camp des bourreaux en leur laissant le champ libre pour écrire et enseigner les choses à leur guise. Ici aussi, en se prétendant neutre, l'école se situe dans une simple logique d'adaptation des individus à l'ordre social existant et non dans une logique émancipatrice de mise en question de celui-ci:"L'idée même qu'il puisse exister un lieu et un enseignement socialement neutres sert par nature le conservatisme vis-à-vis de l'ordre social existant. Dans l'ensemble des "humanités", sous couvert de neutralité, l'école transmet très massivement une version des faits et une idéologie au service des vainqueurs qui ne font pas qu'écrire l'histoire mais qui également dirigent son enseignement."(C.Darmangeat, Deux questions aux progressistes qui combattent la loi de 2004) C'est cela qu'un enseignement à vocation émancipatrice,que ce soit celui de l'histoire ou de la philosophie, sera amené à rectifier en refusant la fausse neutralité de l'école de l'Education Nationale et en prenant le parti des victimes. S'il doit exister une véritable neutralité, c'est au sens où nous sommes guidés par une éthique de la vérité objective telle que nous en avons développé le sens dans le sujet, La vérité est-elle libératrice?
C'est dans cette optique qu'il faut comprendre la revendication la plus révolutionnaire qu'un syndicat d'enseignants ait jamais pu faire et qui est mise en exergue sur la page d'accueil de ce blog. C'est hélas quelque chose qui a été perdu de vue plus ou moins complètement à notre époque où il ne s'agit quasiment plus que de revendiquer plus de moyens sans s'interroger sérieusement sur les buts poursuivis.

c) Philosophie et démocratie.
Le sens que nous avons donné à un enseignement de philosophie à vocation émancipatrice s'inscrit dans une longue tradition vieille d'au moins 2700 ans et remontant au premier germe de l'invention de la démocratie par l'antiquité grecque. Ce n'est pas pour rien que la philosophie et la démocratie ont été inventées au même moment et au même endroit. C'est à cette tradition que l'on peut rattacher un révolutionnaire comme Condorcet au moment de la Révolution française de 1789. Il s'agissait à ce moment là de refonder les institutions de la société suite à l'effondrement de la monarchie, et, en particulier, de réfléchir à ce que devait être l'école. C'est dans cette optique que Condorcet rédige en 1792 un rapport sur l'organisation générale de l'instruction publique (1) dans lequel il définit ainsi le but d'une instruction:"Le but de l'instruction n'est pas de faire admirer aux hommes une législation toute faite, mais de les rendre capable de l'apprécier et de la corriger." Le but est donc fondamentalement d'ordre politique. Il s'agit de former des citoyens au sens plein du terme, des individus qui ont le pouvoir de débattre des lois, de les questionner pour éventuellement les transformer. C'est l'héritage de la démocratie grecque de l'antiquité que Condorcet prolonge ainsi. Ce que les Grecs se rendent capables de faire en inventant la démocratie, à Athènes en particulier, c'est de débattre des lois et de les transformer. S'ils peuvent le faire, c'est parce que, si on suit un philosophe français d'origine grecque du XXème siècle, Cornelius Castoriadis, ils constituent la première société  dans l'histoire à reconnaître l'origine purement humaine des lois qui organisent la vie en société. Les autres sociétés attribuaient aux lois une origine divine. J'en suis néanmoins venu, grâce à une connaissance plus fine des données de l'histoire et de l'anthropologie, à relativiser quelque peu la thèse de Castoriadis, qui a probablement exagéré la singularité de la civilisation grecque de l'antiquité, de ce point de vue. Mais, peu importe ici. L'important à voir c'est que quand on croit que les lois viennent d'un dieu ou d'un ancêtre vénéré, on ne les discute pas et on ne peut pas chercher à les transformer. Elles sont sacrées. La distinction clé à faire est celle entre société autonome et société hétéronome. "Autonome"est formé à partir de racines grecques: auto = par soi-même et nomos= la loi culturelle que les hommes inventent par opposition à la phusys, aux lois de la nature. Une société autonome est donc une société qui a reconnu que les lois qui l'organisent viennent d'elle-même et non d'ailleurs. L'autonomie est ce qui définit philosophiquement la liberté et qui fait que nous sommes ici dans une logique d'émancipation humaine. Au contraire, "hétéronome" signifie: hétéro = d'ailleurs et nomos. Une société hétéronome est donc une société qui attribue à ses lois une origine extra humaine, divine. Nous sommes ici dans le contraire d'une logique d'émancipation, à savoir, une logique d'aliénation. Aliénation est un terme important de la philosophie qui a une origine religieuse. Il remonte à un passage de la bible que Luther a traduit en allemand au XVIème siècle et que l'on peut ainsi rendre en français: Jésus s'est rendu étranger à lui-même, il s'est aliéné. Jésus est censé être une personne divine; en se faisant crucifier il épouse le sort d'un esclave (la crucifixion était un sort qui était réservé aux plus basses couches de la société dans l'antiquité romaine), il se rend étranger à sa condition d'être divin, il s'aliène. Dans la logique d'une société hétéronome, les lois que les hommes inventent leur deviennent étrangères en leur attribuant une origine divine. Ils finissent par être dominées par elles. C'est pourquoi pour des penseurs comme Marx,  Freud ou Castoriadis, la religion constitue une forme d'aliénation dont il importe que l'humanité se débarasse pour entrer sur la voie de l'émancipation.
C'est celle que suit donc Condorcet lorsqu'il donne comme tâche à l'instruction de rendre les hommes capables d'apprécier et de corriger la législation au contraire de la monarchie où l'ordre social est censé avoir été institué par Dieu et ne peut donc se discuter (monarchie de droit divin). Maintenant, ce qu'il reste à faire, c'est à radicaliser le propos de Condorcet conformément a ce qu'a été un des grands apports du mouvement révolutionnaire moderne au projet de la démocratie. En effet, dans l'Athènes démocratique de l'antiquité ce qui était débattu et mis en question s'arrêtait au strict domaine juridique des lois. Le reste des institutions de la société ne l'ont jamais été. Par exemple, des institutions comme l'esclavage ou le patriarcat (institution par laquelle les hommes dominent les femmes) n'ont jamais été mises en question; raison pour laquelle l'antiquité grecque n'a jamais connu de mouvement d'émancipation des esclaves et des femmes. C'est pourquoi Castoriadis
parle de la démocratie grecque de l'antiquité comme d'un premier germe, le commencement de quelque chose de nouveau, encore très imparfait, qui mérite d'être développé et poussé plus loin. C'est ce que le mouvement révolutionnaire moderne a fait: non plus seulement discuter et questionner les lois mais l'ensemble des institutions de la société. C'est pourquoi le monde moderne a pu connaître un mouvement d'émancipation des femmes et des esclaves. C'est cela que nous appelons radicaliser le propos de Condorcet.
C'est le sens ultime que nous conférons ici à un enseignement de philosophie à vocation émancipatrice. De ce point de vue, quelles institutions de notre société méritent-elles d'être questionnées? Faisons un rapide tour d'horizon qui ne sera pas nécessairement exhaustif mais qui donnera un bon aperçu de ce qui est en chantier ici. Il y en a une que nous avons déjà commencé sérieusement à questionner c'est l'école. Mais il y en a bien d'autres. L'institution du salariat: il est devenu la forme générale que prend le travail aujourd'hui; plus de 90% des gens qui travaillent sont des salariés. Or ce qui a été largement oublié, c'est que le salariat, lorsqu'il a commencé à se généraliser au XIXème siècle a d'abord massivement été vécu comme une nouvelle forme d'esclavage qu'un républicain américain de cette époque, Orestes Brownson, ou un syndicaliste révolutionnaire français comme Emile Pouget, tenaient même, par certains côtés, comme pire que l'esclavage. De fait, si on y réfléchit bien, le salariat constitue fondamentalement un rapport de domination et d'exploitation de l'homme sur l'homme contraire à toute logique d'émancipation. C'est pourquoi une des principales revendications du mouvement ouvrier à travers le syndicalisme révolutionnaire a été: "abolition du salariat". L'institution du marché: aujourd'hui ce qui domine la vie des hommes, c'est la loi du marché économique. Comme autrefois, on faisait des sacrifices au Moloch, censés calmer sa colère, aujourd'hui on demande aux populations de faire des sacrifices pour apaiser les marchés. Ce qui est présenté dans une certaine version du libéralisme comme une réalité naturelle qui émergerait spontanément de la libre entreprise et contre laquelle on ne pourrait donc rien est, en réalité, une construction tout ce qu'il y a de plus artificielle qui a du s'imposer par le développement d'un lourd  appareil bureaucratique, législatif et répressif  d'Etat aux populations. S'il y a un auteur qui a très bien montré cela, (c'est une des raisons, mais non la seule, pour lesquels il occupe une place importante ici), c'est l'historien de l'économie Karl Polanyi. L'institution politique du gouvernement représentatif: ce que la propagande des dominants martèle pour bien l'enfoncer dans la tête des gens c'est que nous sommes censés vivre dans une démocratie. Or, ce n'est pas du tout comme cela que les choses ont été pensées et dites à l'origine. Nos institutions politiques actuelles sont issues des trois grandes révolutions modernes, la révolution anglaise (1649), la révolution américaine (1776) et la révolution française (1789). Or, ce qu'il s'agissait de faire pour les hommes politiques à la tête de ces révolutions n'était pas du tout une démocratie mais un projet alternatif à celle-ci, ce qu'ils appelaient "le gouvernement représentatif." Ce n'est qu'au cours du XIXème siècle, par abus de langage, que l'on a commencé a appeler "démocratie" ce qui à l'origine n'a pas du tout été institué dans ce sens. Si nous voulons une vraie démocratie alors il est indispensable de questionner nos institutions politiques actuelles. L'institution des  médias de masse comme les grandes chaînes de télévision, de radio, la presse à grand tirage. Aujourd'hui, la deuxième activité à laquelle les gens consacrent en moyenne le plus de temps dans la vie après le sommeil c'est regarder la télévision. Ce n'est donc pas rien. Or, ce que prétendent faire les journalistes qui oeuvrent dans ces institutions, c'est informer les gens et avoir comme souci premier la vérité. Mais la façon dont un philosophe et linguiste américain actuel Noam Chomsky  a analysé minutieusement le fonctionnement de ces institutions conduit à penser plutôt qu'elles sont essentiellement des vecteurs de la propagande par laquelle l'idéologie des classes dominantes de la société tend à devenir l'idéologie dominante de la société en sorte que les dominés intériorisent la façon de penser des dominants. Pour s'immuniser contre cela, Chomsky recommande ce qu'il appelle des "cours d'autodéfense intellectuelle" etc.
Enfin, un enseignement de philosophie à vocation émancipatrice se donnera comme tâche d'alimenter l'imagination politique des gens. Car, s'ils s'avèrent que les institutions actuelles ne conviennent pas, il faut alors se rendre capable d'en imaginer de nouvelles. Et ce n'est pas une mince affaire car l'imagination politique des gens a été stérilisée et asséchée par des années de politiques néolibérales menées partout dans le monde au nom d'un mot d'ordre: TINA qui est l'abréviation de There Is No Alternative. Il n'y aurait pas d'alternative au capitalisme. Celui-ci constituerait l'horizon indépassable de l'humanité. Il n'y aurait donc rien à imaginer d'autre. A cela il faut opposer les TAPAS (There Are Plenty of Alternatives)  mis en oeuvre partout  par tous ceux qui refusent de voir le monde conduit au désastre socialement, anthropologiquement et écologiquement par la logique capitaliste. Donnons, pour finir un petit échantillon de ces institutions nouvelles à imaginer. L'institution d'un revenu inconditionnel dont le sens est largement développé sur ce blog. Il importe d'abord de soigneusement distinguer deux versions radicalement opposées de la chose pour ne pas se faire avoir et savoir à laquelle on a affaire. Une version libérale qui vise à soumettre encore d'avantage les gens à la loi du marché et une version qui doit leur permettre, au contraire, de s'en émanciper. La version que l'on voit aujourd'hui émerger dans le débat politique tend à être, hélas, plutôt la première. L'institution de monnaies non officielles (partie du cours en construction) qui sont crées aujourd'hui partout dans le monde. C'est l'un des multiples points aveugles de l'enseignement des écoles de la République; à peu près rien n'est enseigné sur la monnaie sans quoi il manque pourtant quelque chose d'essentiel pour comprendre les rouages de notre monde. Car si l'on veut changer la société  sans toucher au système monétaire actuel, on ne parviendra à rien. Comme le veut une citation qu'on trouve un peu partout sur la toile mais dont l'origine réelle est douteuse: "Donnez moi le contrôle sur la monnaie d'une nation, et je n'aurai pas à me soucier de ceux qui font ses lois." Enfin, sur le plan politique, l'institution des conseils:c'est la forme institutionnelle qui a permis d'établir dans le monde moderne pour de brefs intervalles de temps la démocratie, la vraie, et qui a été systématiquement réprimée par les classes dominantes. Ils ont surgi spontanément de l'activité des gens ordinaires dans tous les grands moments révolutionnaires qu'a connu l'époque moderne. Par exemple, lors de la Révolution russe de 1917; ils portaient le nom de "soviets". Ce qui a été institué au point de départ était une véritable démocratie populaire avant d'être réprimée par les bolcheviks. Une "Union soviétique" au sens propre du terme, une fédération de soviets, a très vite cessé d'exister en Russie. La dernière grande aventure de l'institution des conseils, en attendant la suite de l'histoire, c'est la Révolution hongroise de 1956  où leur logique a été poussée le plus loin. Nous y consacrons sur ce blog l'étude d'une oeuvre choisie de la philosophe H. Arendt, Réflexions sur la Révolution hongroise. Enfin, on évoquera l'ensemble des institutions qui peuvent être regroupées sous la catégorie des communs (partie du cours en construction). Elles ont, entre autres vertus, de permettre d'envisager des formes d'organisations sociales, au-delà du marché et de l'Etat, présentés de façon fallacieuse dans l'idéologie dominante, comme les deux seules institutions pouvant organiser la vie sociale. Si l'on en est réduit à eux seuls, on risque d'être court pour affronter les grands défis de notre temps.
Ainsi conduit un enseignement de philosophie pourra apporter sa pierre à l'édifice d'un projet d'émancipation humaine.


(1) Condorcet n'appelle pas cela "éducation nationale" mais "instruction publique". Et, de fait, le ministère en charge de l'école, jusqu'en 1932 ne s'appelait pas "ministère de l'éducation nationale" mais "ministère de l'instruction publique". Sur l'abîme qui sépare la logique d'une éducation nationale de celle d'une instruction publique telle que Condorcet la pense, voir la première version faite du traitement de la question qui nous occupe ici.

2 commentaires:

  1. Vous avez repris le blog ? Excellent ! Je reste connecté :)
    Je fais en ce moment des études d’éducateur spécialisé. Notre but professionnel est d’accompagner des personnes en difficulté vers plus d’autonomie. Votre post m’interesse Donc, car je remarque une aporie dans le sens d’autonomie. On demande aux gens de se créer leurs propres lois, mais qui restent en adéquation avec les lois de la société. Il faut en effet que les personnes rentrent dans le moule et soient capables de se débrouiller toute seule, ce qui ne veut absolument rien dire. Comment arriver à leur enseigner l’autonomie si c’est pour les rendre servants de la société ? Est-il possible d’etre autonome dans notre société ? Ou est-ce que l’autonomie ne se situe que dans notre champ personnel ? Bref, que de questions... mais je suis content que vous recommenciez le blog !
    Luca

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  2. Disons que si je le reprends, c'est très timidement sans pour le moment apporter rien de fondamentalement nouveau mais d'abord pour gommer les imperfections de ce qui a été fait jusqu'à présent. Ayant la chance d'être aujourd'hui éloigné de l'Education Nationale, j'arrive à nouveau à respirer un peu!
    Pour ce qui est de l'autonomie, on ne peut en effet séparer sa dimension individuelle de sa dimension collective. Comme le disait Castoriadis: « Une société autonome ne peut être formée que par des individus autonomes. Et des individus autonomes ne peuvent vraiment exister que dans une société autonome. » Des individus autonomes présupposent une société autonome et vice-versa. Or, l'ensemble de nos institutions (l'école, les institutions politiques du gouvernement représentatif, les médias de masse, le salariat etc.) sont faites de telle sorte qu'elle découragent cette double dimension de l'autonomie en maintenant les gens dans un état de passivité. Toute la question est de savoir comment rentrer dans le cercle vertueux de l'autonomie: pour changer la société il faut changer les individus et pour changer les individus il faut changer la société. Il y a bien en ce sens quelque chose qui ressemble à une aporie. Castoriadis disait, il me semble, qu'elle ne pouvait être dépassée que par le concept de création, le commencement de quelque chose de nouveau irréductible à des causes antérieures qui fait qu' à un moment donné, les gens, sans que l'on puisse expliquer précisément pourquoi, vont sortir de leur passivité pour refaçonner les institutions de la société dans un sens propice à l'autonomie. C'est ce qui a pu surgir, mais seulement de façon ponctuelle, dans certains grands moments révolutionnaires à l'époque moderne.

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