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lundi 13 février 2012

Les contraintes invisibles qui pèsent sur la pensée (5)

La cooptation des experts en France: trois cas d'école.
L'affaire de l'amiante
On sait que "l'amiante faisait 2000 à 3000 morts par an en France dans les années 1990 - époque où les industriels affirmaient encore qu'il y avait un doute sur sa dangerosité - et que les études prouvant sa dangerosité s'accumulaient depuis des décennies."  (R. Lenglet dans L'industrie du mensonge de Stauber et Rampton, p. 306) Ces sources d'information  qui depuis longtemps déjà  accumulaient des données sur les dégâts pour la santé de l'amiante ont pu être écarté de l'attention du grand public par le mécanisme de la cooptation des experts. Comme le précise R. Lenglet qui a consacré un livre, L'affaire de l'amiante, à ce qui s'apparente à un crime de masse,"[depuis] les années 1970, les lobbystes de l'amiante ont pris soin de canaliser les journalistes curieux vers les "bonnes sources d'information" préparées pour les rassurer en les emballant dans des considérations techniques filandreuses." (ibid., p. 305)

 Ces "bonnes sources d'information" c'étaient, par exemple, les docteurs Champeix et Avril "qui, d'un côté, étaient rémunérés par les industriels, et, de l'autre, faisaient office d'experts auprès des autorités sanitaires." (ibid., p. 305) Ces "industriels" c'est, par exemple, une grande firme comme Saint -Gobain,qui, loin d'avoit été inquiété a ,au contraire, fait ses choux gras du marché de l'amiante d'une façon qui donne un petit aperçu du concept "d'Etat-Providence" au service des grandes corporations privées:"après avoit fait peu de cas de la santé des français en devenant le principal producteur d'amiante jusqu'en 1996, l'entreprise a abondamment profité  du marché du désamientage (via, en particulier, des contrats passés avec les pouvoirs publics, je précise, en sorte que le contribuable continue d'enrichir  une entreprise qui l'a empoisonné des années durant) puis... de sa subsitution par des fibres céramiques- dénoncées également par les toxicologues comme de puissants cancérogènes.[...][La direction de Saint-Gobain] sera -t-elle un jour l'un des principaux bénéficiaires du "décéramiquage"? En attendant, si elle s'est efforcée de faire oublier son rôle après l'interdiction de l'amiante, cela n'a pas empêché la multinationale de poursuivre le commerce du "magic mineral" dans les pays en voie de développement..."" (ibid., p. 307) Affaire à suivre...

L'affaire de la grippe H1N1
Le même mécanisme est à l'oeuvre dans le cas de cette seconde affaire. Ici aussi, l'ensemble des experts qui intervenaient dans les MMC et conseillaient la ministre de la santé étaient financés par l'industrie pharmaceutique qui a réalisé des profits colossaux en faisant acheter à l'Etat 90 millions de vaccins pour une épidémie qui s'est avérée, au bout du compte, moins dangereuse qu'une grippe saisonnière normale. La campagne de vaccination fera ainsi l'objet d'une inflation démesurée de publicité dans les MMC à grand renfort de  propos alarmistes,  d'appels au civisme, voir de menaces visant à semer la peur et à culpabiliser ceux qui rechigneraient à obéir. Par exemple, le recourt au terme "pandémie" était destiné  à effrayer alors que son emploi ne correspondait pas aux données scientifiques disponibles: "Dans plusieurs articles, nous avons vu que le terme de pandémie avait été modifié en début d’année par l’OMS et ne tient plus compte du nombre de cas graves ou de décès. On pourrait donc également dire qu’il y a une pandémie de rhumes chaque année." (source: blog pharmacritique, témoignage d'un médecin libéral, gynécologue) L' intervention  de la ministre de la santé au journal de 20 h  martelant des propos alarmistes sans l'ombre d'un argument scientifique à l'appui allait dans le même sens:" si les gens ne se font pas vacciner, il va y avoir des morts " (même source) De la même façon les chiffres données par "les sources autorisées d'information" annonçaient " 65.000 morts pour la Grande-Bretagne, 30.000 en France, 90.000 aux Etats-Unis."
Citons à titre d'emblème de ces "sources autorisées d'information" le professeur A. Flahault, épidémiologiste, directeur de l'Ecole de hautes études en santé publique et conseiller des autorités sanitaires dont les propos alarmistes, a posteriori, rendent le son de la charlatanerie:"« Le pic de l'épidémie de grippe A se fera sentir "après l'été" et pourrait toucher "35 % de la population" [...]il pourrait y avoir 30.000 décès en France [...]. En janvier, il n'y aura plus que du H1N1 sur la terre, le reste aura été dégommé.[...] Chaque nation va décider de sa politique et cela ne va pas être triste, car il n'y aura pas de vaccins pour tout le monde". » Ce qui est une manière déguisée de dire: "il y a urgence , madame la ministre, il faut acheter ces vaccins pendant qu'il est encore temps..."
"Ces sources autorisées d'information" finiront de conjurer la menace de sources dissidentes qui donneraient à voir d'une toute autre perspective le "mouton-grippe H1N1" par une technique largement éprouvée qui consiste à les discréditer suivant le principe: s'attaquer au messager pour discréditer le message. Voyez, par exemple, en Espagne, le traitement réservé à une source dissidente d'information aussi respectable que  le professeur Joan Ramon Laporte (cf. suivant le même principe, la campagne de calomnies orchestrée en France contre Chomsky par les intellectuels attitrés des MMC)

Les experts ès économie
Les économistes qui monopolisent les MMC en France comme dans tous les grands pays riches  sont, pour ceux du moins  qui bénéficient d'une exposition médiatique maximale, en lien avec les grandes corporations privées. Or, ces liens n'apparaissent jamais dans  la façon dont ils sont présentés par les journalistes qui les invitent; on mettra plutôt en avant leur titres universitaires, gages de sérieux et de compétences ou leur fonction de conseil auprès des pouvoirs publics. Par exemple,Christian de Boissieu sera systématiquement présenté comme le président du Conseil économique d'analyse économique auprès du gouvernement. (pour un petit aperçu cf. à 12'20, dans ce reportage,Les économistes de garde de l'équipe de Là bas si j'y suis). Le public serait autrement méfiant sur la fiabilité d'un tel expert si on l'introduisait sur un plateau de télé ou de radio, ce qui n'est évidemment jamais le cas, avec ses fonctions multi cartes de:
"- Président du conseil scientifique de Coe-Rexecode, ainsi présenté sur leur site : Coe-Rexecode regroupe près de 80 entreprises, organisations professionnelles et administrations, représentant 400 milliards d’euros de chiffres d’affaires dans le secteur industriel et 1500 milliards d’euros dans le secteur bancaire. Parmi les membres de ce conseil, un ami : Jean-Hervé Lorenzi.
 "- Président de la Commission de contrôle des activités financières de la Principauté de Monaco (un authentique paradis fiscal, voir Le Monde du 19 septembre). No comment…
 - Membre du Conseil de surveillance de la banque Neuflize OBC.
 - Conseiller économique au sein d’un Hedge Fund (HDF Finance), mais aussi au Crédit agricole et chez Ernst & Young France
 - Membre du Comité des Établissements de Crédit et des entreprises d’investissement (CECEI),
 - Co-Président du Comité Scientifique de l’Institut Amadeus, think tank « indépendant » établi à Rabat, et dont la revue présente un éloge du libre échange et de l’OMC."
(cf. Les liaisons dangereuses de l'économiste dissident J. Gadrey qui n'aura pas, lui, les réseaux nécessaires pour intervenir à tout bout de champ dans les MMC) Si, de la même façon, on présentait J.H Lorenzi avec ses casquettes de
 "- De 1994 à 2000 Directeur Général adjoint, puis Directeur Général Délégué de Gras Savoye (assurances)
 - Depuis 2006 Président du Conseil de Surveillance de la Société Edmond de Rothschild Private Equity Partners
 - Depuis 2004 Membre du Conseil de Surveillance de la Compagnie Financière Saint-Honoré
 - Depuis 2000 Conseiller du Directoire de La Compagnie Financière Edmond de Rothschild
 - Membre du CA d’Eramet (groupe minier et métallurgique : manganèse, nickel, alliages), de GFI informatique, de BNP Paribas assurance (c’est décidément quelqu’un qui assure), de Pages Jaunes à France Telecom, mais aussi de Wanadoo et de l’association française des opérateurs mobiles…
 - Membre du conseil scientifique de COE Rexecode (voir rubrique De Boissieu)
 - Membre du comité d’audit du Crédit foncier
 - Membre du conseil de surveillance de la Fondation du risque (fondée par AGF, AXA, Groupama et la Société Générale)."
(Gadrey, même source)
Voilà qui donne un bon aperçu du pedigree caché de ces experts qui sont censés intervenir dans les MMC pour "éclairer" le grand public sur les questions économiques; l'"éclairer" au sens
où de Boissieu, en expert "lucide " et averti pouvait annoncer début 2008, quelques mois avant le crash financier "que les Etats-Unis ne devraient probablement pas connaître de récession
(« Je reste malgré tout relativement optimiste sur la croissance », disait-il à Cannes le 24 janvier)."
  ou encore, quand deux semaines avant le crash, le "clairvoyant" Patrick Artus, de la même clique, déclarait  dans la revue Challenge "que [la] crise des subprimes est dans le rétroviseur".(cité par Gadrey)
La plaisanterie va encore plus loin lorsque, pour se défendre, ces experts invoquent une intrusion intolérable dans leur privée, quand un petit malin comme Gadrey vient à mettre à jour
leur complète insertion dans les réseaux du big business!(cf. à 17'40, même source ) Car, on ne voit pas comment  ces individus pourraient ne pas développer des analyses allant dans le sens des intérêts de ces grandes corporations qui les rémunèrent grassement, qui leur offrent une position privilégiée dans la hiérarchie sociale et un réseau dense de relations dans le champ des MMC. Pour trouver un autre son de cloche, ici aussi, il faudra quitter le champ des MMC et faire, par soi-même, des recherches pour dénicher des sources alternatives d'information, qui, par exemple, tiraient  la sonnette d'alarme sur l'imminence d'un crash économique et qui plus généralement, développent une analyse économique qui sort du cadre idéologique dominant du "miracle du marché".( pour aller plus loin sur cette question et affiner l'analyse, cf. cette excellente réflexion  d'un expert dissident comme F. Lordon, Critique-des-medias-critique-dans-les-medias)

Les filtres idéologiques
Le dernier vecteur de dénaturation des témoignages qu'on étudiera ici est de nature idéologique et tient à certaines préconceptions intériorisées profondément en fonction desquelles les journalistes sélectionneront les faits dignes d'intérêt. Comme le disait un intellectuel comme W. Lippman pour qui le travail de formatage de l'opinion des masses était indispensable au fonctionnement d'une "démocratie bien huilée": "On nous a parlé du monde avant de nous le laisser voir. Nous imaginons avant d'expérimenter. Et ces préconceptions commandent le processus de perception."
Ces préconceptions" qui orientent la façon dont nous voyons le monde et sélectionnons les faits étaient ordonnées  dans le cadre des MMC jusqu'à la fin des années  1980 et l'effondrement de l'empire soviétique, au préjugé anticommunisme:"Perçu comme le mal absolu, le communisme a toujours été le spectre qui hante les propriétaires, menaçant dans ses fondements leur position de classe et leur supériorité établie." (FDC, p. 73) Comme le reconnaissait l'adjoint du secrétaire américain à l'Aviation du temps de l'administration Reagan, l'anticommunisme fonctionnait comme l'arme stratégique principale pour gagner l'éternel combat pour la domination des esprits:"Quelle est notre plus importante mission aujourd'hui? Convaincre le peuple américain que les communistes sont sortis du bois pour nous abattre. Si nous réussissons à gagner cette guerre des idées, nous remporterons toutes nos autres batailles..." (cité par Stauber et Rampton, ibid., p. 253) Le signifiant "communisme" dans un tel système idéologique ne peut être opératoire  que si ses contours restent suffisamment flous pour "l'utiliser contre tout individu défendant des positions constituant une menace pour les intérêts des possédants..." (FDC, p. 73)
Quelques exemples ici parlerons d'eux-mêmes.
Différence de traitement de l'information entre l'assassinat du prêtre polonais Popieluszko et celui de l'archevêque du Salvador Oscar Romero
Dans les années 1980, deux religieux sont assassinés. En fonction du filtre de l'anticommunisme, Popieluszko est une "victime digne d'intérêt" pour les MMC, car elle est celle d'un régime communiste. Au contraire Romero est une victime indigne d'intérêt car elle est celle d'un État-client des États-Unis qui mène une "lutte courageuse" contre le communisme, État qui est, en réalité, une dictature d'extrême droite ayant érigé  la torture et l'assassinat politique en méthode de gouvernement. Dans le novlangue construit suivant le filtre anticommuniste, on "euphémisera" la nature de ce type de régime en allant jusqu'à parler de "démocratie balbutiante". Comme le soulignent Chomsky et Herman, "[si] le communisme est la plus épouvantable des perspectives, le soutien aux pires formes de fascisme à l'étranger se justifie alors comme un moindre mal." (FDC, p. 73) Cet extrait du journal Proceso de l'université jésuite de San Salvador rend un tout autre son de cloche et constitue le type même de la source d'information qui, en vertu du filtre de l'anticommunisme, sera oublié puisqu'elle donnerait à penser que les pays qui combattent le "communisme" peuvent être encore bien pires que ceux qui le soutiennent, chose impensable pour un commissaire occidental de la pensée :"Si Lech Walesa (leader syndicaliste polonais) avait mené son travail d'organisation au Salvador, il compterait déjà parmi les disparus enlevés par "des hommes habillés en civil et lourdement armés"; ou il aurait été réduit en morceaux par une attaque à la dynamite contre le siège de son syndicat. Si Alexandre Dubcek (homme politique qui a joué un rôle important lors du printemps de Prague en 1968) avait été un homme politique dans notre pays, il aurait été assassiné comme Héctor Oqueli [le chef du parti social-démocrate, assassiné au Guatemala par les escadrons de la mort salvadoriens avec la complicité du gouvernement guatémaltèque]. Si Andrei Sakharov (dissident soviétique) avait oeuvré ici pour les droits de l'homme, il aurait connu le même destin qu'Herbert Anaya, [l'un des nombreux dirigeants assassinés de la Commission indépendante salvadorienne pour les droits de l'homme]. Si Ota-Sik (dissident tchèque) ou Vaclav Havel (dissident tchèque) avaient mené leur travail intellectuel au Salvador, on les aurait retrouvés par un matin blême, gisant sur le sol d'un campus, la tête réduite en bouillie par les balles d'un bataillon d'élite de l'armée." (cité par Chomsky, Raison et liberté, éditions Agone, p. 208-209) D'un côté nous avons à faire à des figures mondialement connues de la dissidence dans l'Empire soviétique; dans l'autre cas, à une liste de martyres qui sont à peu près inconnus de tout le monde. Et ceci s'explique facilement à partir de certaines données chiffrées.
Les faits chiffrés concernant Popieluszko/Romero établissent sans équivoque l'influence du filtre de l'anticommunisme impliquant la dénaturation des témoignages:
Somme des articles du New York Times consacrés à l'assassinat du prêtre polonais=78
Somme des articles du New York Times consacrés à l'assassinat de l'archevêque du Salvador=16
Le différentiel est encore plus impressionant si nous prenons en compte la somme de tous les articles consacrés aux assassinats de religieux dans la sphère d'influence américaine en Amérique latine sur une période de plus de vingt ans:
8 articles pour 72  assassinats en Amérique du Sud entre 1964 et 1978
+
7 pour 23 assassinats  au Guatemala entre 1980 et 1985
+
16 pour l'assassinat d'Oscar Romero
+
26 pour l'assassinat de 4 religieuses américaines au Salvador le 2 décembre 1980
=
57 (cf. pour le tableau complet, FDC, p. 114-115)
Soit, un total encore nettement inférieur à la somme d'articles consacrés au seul assassinat du prêtre polonais. On voit simplement que lorsque la victime est américaine, elle regagne d'un coup un peu d'intérêt, pas suffisamment cependant pour concurrencer la victime digne d'intérêt du communisme.
Voir à partir de 2'46 de cet extrait du documentaire video  Chomsky et cie:

Le Timor oriental et le Cambodge
A la même période dans les années 1970 deux massacres de même ampleur ont lieu dans la même région du monde. L'un se déroule dans un pays communiste, le Cambodge et sera donc digne d'intérêt; l'autre se déroulant dans la sphère d'influence des pays occidentaux au Timor sera indigne d'intérêt. L'un fera la couverture de l'ensemble des MMC en occultant soigneusement la phase préliminaire qui a rendu possible le génocide khmer, à savoir, la campagne de terreur menée par les bombardiers américains entre 1969 et 1975 (pour plus de détails cf. ici); l'autre sera relégué dans les oubliettes ou alors quand on l'évoquera incidemment on prendra soin cette fois-ci de le contextualiser pour disculper le régime en place des forfaits qu'il commet, ce qui est une modalité de ce qu'Orwell avait appelé la "double pensée":il s‘agit d‘oublier quelque chose "qu’il est nécessaire d’oublier, puis le rappeler à sa mémoire quand on en a besoin, pour l’oublier plus rapidement encore." (Orwell, 1984, p.55, Gallimard-Folio) Ici, il s'agit d'oublier de contextualiser l'information, puis le rappeler à sa mémoire pour traiter des massacres en Indonésie pour l'oublier plus rapidement encore en repassant à des crimes imputables au communisme:"[...]s'agissant de Pol Pot (le chef des Khmers rouges), on n'invoqua, dans les médias dominants, aucun contexte pour la première phase du génocide [...]A l'inverse, avec Suharto (chef du gouvernement indonésien), c'est toute une apologétique contextuelle qui nous fut servie." (FDC, p.583)

A suivre...

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