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samedi 12 avril 2014

6) L'utopie destructrice de la société de marché

Dernière mise à jour, le 03-01-2018.
Notions du programme en jeu: la société, le travail, la politique, l'Etat, les échanges, la vérité, autrui, la morale, le devoir, le droit, le sujet, la culture.

Polanyi n'avait pu anticiper le deuxième grand mouvement des enclosures touchant  la connaissance. Mais il avait déjà développé l'idée qu'une société de marché qui prétend transformer en simples marchandises ces constituants fondamentaux de la vie humaine que sont la terre, le travail, la monnaie (et donc aujourd'hui aussi la connaissance), constitue une impossibilité  anthropologique. Ce qui est attaqué ce sont les piliers porteurs de la vie de l'être humain: "son apport au collectif (le travail), son environnement naturel (la terre), et son unité de mesure de ce qui vaut (la monnaie)." (N. Postel et R. Sobel, Socio économie et démocratie, L’actualité de Polanyi, p. 113)


En réalité, et c’est la thèse centrale de La grande transformation de Polanyi , le projet politique d'un marché auto régulateur est une utopie destructrice, une sorte de « créature impossible »  (Nancy Frazer) qui ne prend forme qu’au prix de la dislocation de la société qu’elle prétend ajuster à ses impératifs et de la dévastation de la nature: "Notre thèse est que l‘idée d‘un marché s‘ajustant lui-même était purement utopique. Une telle institution ne pouvait exister de façon suivie sans anéantir la substance humaine et naturelle de la société, sans détruire l‘homme et transformer son milieu en désert." (Polanyi, La grande transformation, p. 38)  Ou, encore, plus précisément: "La conclusion, bien que singulière, est inévitable, car la fin recherchée  ne saurait être atteinte à moins; il est évident que la dislocation provoquée par un pareil dispositif doit briser les relations humaines et menacer d’anéantir l’habitat naturel de l’homme." (ibid., p. 86)
Le caractère d'utopie de la société de marché, nous l'avons indiqué au début de la première partie de ce chapitre, est à prendre, en ce premier sens, que le marché est parfaitement incapable de s'auto réguler contrairement à ce que soutiennent les théories libérales. Un marché autorégulateur, qui fonctionnerait par lui-même n'a jamais existé à ce jour. Il est, au sens propre du terme, une utopie, un mythe quelque chose qui n'existe que dans l'imagination. Comme l'a abondamment montré la littérature socio économique, l'économie de marché n'a pu être instituée et ne peut continuer à fonctionner qu'avec le développement et l'intervention soutenue d'Etats dont les appareils administratif, bureaucratique, législatif, judiciaire et répressif ne cessent de proliférer. Si le marché est parfaitement incapable de s'auto réguler, c'est déjà pour cette raison très élémentaire qui fait que dans ce cadre institutionnel chacun ne doit poursuivre que son intérêt personnel et personne ne doit se sentir en charge des intérêts collectifs qui doivent dès lors être pris en charge par les Etats: "Pour ce qui concerne les marchés financiers ils sous-évaluent le risque. Ils ne prennent pas en compte le risque systémique (les coûts sociaux pour la collectivité). Par exemple, si vous me vendez une voiture, vous et moi pouvons faire une bonne affaire mais nous ne prenons pas en compte les coûts pour la société : la pollution, les embouteillages et tout le reste. Sur les marchés financiers, cela signifie que les risques sont sous-évalués..." (Chomsky, Comprendre les crises) Ce sont donc aux Etats à endosser ces risques comme on a pu encore le constater lors du krach financier de 2008. D'autre part, c'est un des grands apports de Polanyi d'avoir bien montré que le marché n'a rien d'un ordre spontané qui émergerait simplement de la libre entreprise en laissant faire les choses:" Le laissez-faire n'avait rien de naturel; les marchés libres n'auraient jamais pu voir le jour si on avait simplement laissé les choses à elles-mêmes [...] le laissez-faire lui-même a été imposé par l'Etat. Entre 1830 et 1850, on ne voit pas seulement une explosion des lois abrogeant des règlements restrictifs, mais aussi un énorme accroissement des fonctions administratives de l'Etat, qui est maintenant doté d'une bureaucratie centrale capable de remplir les tâches fixées par les tenants du libéralisme." (Polanyi, La grande transformation, p. 204) Ainsi, nous nous retrouvons en face d'une situation paradoxale au plus haut point qui fait que "même ceux qui souhaitaient le plus ardemment libérer l'Etat de toute tâche inutile, et dont la philosophie tout entière exigeait la restriction des activités de l'Etat, n'ont pu qu'investir ce même Etat des pouvoirs, organes et instruments nouveaux nécessaires à l'établissement du laissez-faire." (ibid., p. 206) C'est donc, entre autres, ce qui fait que l'économie de marché a besoin pour fonctionner de l'intervention soutenue et constante de l'appareil répressif des Etats. De l'aveu même du New York Times, dans un de ses éditoriaux, qui a le sens de la formule: "La main invisible du marché ne fonctionnera jamais sans un poing caché." Nous avons déjà expliqué ce qu'il faut entendre par "main invisible" dans la première partie de ce chapitre . C'est donc une image empruntée à l'oeuvre d'Adam Smith, considéré comme un des principaux fondateur du libéralisme économique au XVIIIème siècle, qui désigne le mécanisme censé être auto régulateur du marchéIl n'y a que par la contrainte d'appareils d'Etat détenant "le monopole de la violence légitime" (Max Weber) qu'une économie de marché a pu voir le jour et se développer que ce soit à l'échelon d'un marché national (l'historien américain E. Weber le montre abondamment sur l'exemple de la France, dans son ouvrage La fin des terroirs, consacré à l'étude de la modernisation du pays au XIXème siècle) ou d'un marché mondial. Le gendarme du monde au  poing caché s'appelle aujourd'hui "armée des Etats-Unis, Air Force, Navy et Marines..." (ibid. voir la partie, Etat et propriété dans le capitalisme moderne du 3a du sujet Les guerres sont-elles des effets de la nature humaine? pour des développements sur le contexte de cette formule du New York Times )
Il s'agit d'une utopie, en ce deuxième sens, qu'elle repose toute entière sur une fiction, celle de la marchandise, c'est-à-dire, sur la croyance fallacieuse qu'il serait possible de transformer en pures et simples marchandises des choses qui n'ont aucunement été produites pour la vente et l'achat sur un marché et qui sont des éléments essentiels de la vie humaine, comme la terre, le travail et la monnaie:"Aucun de ces trois éléments [...] n'est produit pour la vente; lorsqu'on les décrit comme des marchandises, c'est entièrement fictif." (Polanyi, La grande transformation, p. 123) C'est le caractère d'utopie de la société de marché qui peut expliquer le décalage complet entre la théorie économique standard dite "néo-classique" et la réalité pratique du fonctionnement effectif du marché;"le fonctionnement des marchés concrets [...] n'a à peu près aucun rapport avec ce qu'en dit la théorie économique. A tel point que nombre d'auteurs en concluent que c'est l'idée même qu'il puisse exister quelque chose qui ressemblerait à un marché qu'il convient d'abandonner." (Caillé, Notes sur la question de l'origine du marché et de ses rapports avec la démocratie, La modernité de Karl Polanyi, p. 136) Ce qui est dit ne correspond pas du tout avec ce qui est fait, la théorie est complètement en porte-à-faux par rapport à la pratique. Elle est, au sens classique de la vérité-correspondance, rigoureusement fausse. D'où, sur le plan pratique, la règle élémentaire d'auto défense intellectuelle que donne Chomsky pour s'immuniser contre la propagande des libéraux qui occupent aujourd'hui les positions dominantes dans la société: n'écoutez pas ce qu'ils disent, regardez ce qu'ils font. Ainsi, la théorie d'une prétendue autorégulation du marché s'intègre au large éventail de mythes qu'a pu engendrer le libéralisme économique.
D'autre part, c'est sur le caractère destructeur de cette utopie qu'il nous faut maintenant insister. Ce projet  ne peut  se faire qu’au prix de l'érosion simultanée du lien social et du lien unissant l’être humain à son habitat naturel. En réalité, ces deux dimensions de la crise sont inséparables:"Ce que nous appelons la terre est un élément de la nature qui est inextricablement entrelacé avec les institutions de l’homme." (Polanyi, La grande transformation, p. 253) Ce qui signifie que crise sociale et crise environnementale ne peuvent être séparées; c'est toujours par le biais d'une certaine forme d'organisation sociale que l'homme habite et tâche de prendre soin de son environnement naturel pour en tirer sa subsistance. L'intégration de la terre, du travail et de la monnaie dans le marché économique, traités comme des marchandises censées trouver leur prix par le mécanisme offre-demande, fait que ce sont  conjointement et indissociablement la nature (la terre), l'être humain (le travail) et la société (la monnaie) qui sont menacées:"On ne peut pas séparer nettement les dangers qui menacent l'homme de ceux qui menacent la nature." (Polanyi, La grande transformation, p. 268) Nous avons là, un angle d'attaque  pour penser ensemble, de façon indissociable, la crise sociale et la crise écologique qui menacent aujourd'hui l'humanité, soit le problème tel qu'il faut le poser dans des termes socio-écologiques. Nous nous limiterons ici à  l'aspect social des choses qui est déjà suffisamment vaste à traiter. La question de la dévastation en cours de la nature, sous ses trois aspects les plus critiques,  tellurique ( l'épuisement des sols), atmosphérique (le réchauffement climatique) et biologique (l'effondrement de la biodiversité). est, de toute façon, d'une ampleur telle, qu'elle mérite qu'on lui consacre un fil à part entière, à travers une étude des communs, comme possibilité d'échapper au désastre en cours.
 En réalité, à tirer jusqu’au bout les implications de la grille de lecture polanyienne des origines politiques et économiques de notre temps, depuis la sortie du Moyen Âge, nous ne sommes jamais sortis de la catastrophe sociale qu’impliquait la tâche impossible de reconstituer l’édifice de la société sur la base de l'échange, sur la base d’un marché économique intégrant en lui  le travail, la terre, la monnaie (et aujourd'hui la connaissance) au titre de  marchandises destinés à faire du profit. Nous n’avons fait que différer le problème. Passer d'un régime où l'économie est fermement encastrée dans la société à un régime totalement inversé où c'est la société qui doit s'ajuster aux impératifs de l'économie, impliquait de ne plus être capable de penser les problèmes humains et environnementaux qui leurs sont liés, autrement qu'en termes économiques; c'était s'implanter le marteau de l'économie dans la tête:"C’est le capitalisme  qui a basé toute la vie sociale sur l’idée que « l’amélioration » économique était la seule chose qui comptait- ou la chose qui, une fois réalisée, donnerait le reste par surcroît." (Castoriadis, Une société à la dérive, p. 30) Au bout du compte,  la resocialisation des individus dont avait besoin une société de marché  impliquait leur « transformation […] en machines à produire et à consommer. » (ibid., p. 31) En termes psychologiques, la question qui se pose est de savoir si une société dont le membres, et, au premier chef, ses classe dirigeantes, doivent fonctionner avec ce marteau dans la tête, peut être durablement vivable?
Si Polanyi peut dire que " pareil dispositif doit briser les relations humaines", c'est parce que la logique marchande a un effet fondamentalement dissolvant sur les liens sociaux et doit avoir, si on la pousse jusqu'au bout de sa logique, comme horizon l'état de guerre de tous contre tous que Hobbes prenait à tort comme étant l'état naturel de l'humanité. Ce fait divers que rapporte G. Eisenberg est symptomatique de l'état de déliquescence des relations sociales dans nos sociétés modernes de marché:"Dans l’après-midi du 3 octobre, le Jour de l’unité allemande, un homme de 82 ans s’est effondré dans le hall d’une agence bancaire de Essen. Pendant les vingt minutes qui suivirent, au lieu de se préoccuper de lui, plusieurs personnes ont enjambé l’homme étendu à terre ou bien l’ont soigneusement évité. Comme on l’apprend de la part des enquêteurs, elles sont passées  en partie très près du mourant, en partie par dessus pour s’occuper de leurs propres affaires financières. Après cela, les clients ont quitté les lieux."(G. Eisenberg, Avis de temps froid sur les relations humaines) Il en tire cette analyse tout à fait en phase avec une grille de lecture polanyienne de la crise sociale des sociétés du capitalisme avancé:" Avec l'universalisation de la forme marchandise qui s'opère actuellement, l'indifférence et la froideur s'incrustent dans toutes les couches de la construction sociale et pénètrent dans les derniers pores de la vie quotidienne et dans l'intimité des mondes intérieurs. Sous nos yeux nait un type humain de part en part capitaliste incapable de se mettre dans la peau d'autres et dont le monde intérieur est un paysage glaciaire. Ce qui est aujourd'hui diagnostiqué comme une pathologie de psychopathie menace de devenir, dans un avenir proche, si rien ne change, la norme et le caractère social hégémonique." (ibid) La pyschopathie, ici définie comme l'incapacité à éprouver de l'empathie émotionnelle envers autrui, comme on le verra plus loin, est déjà la norme du comportement dans ces institutions centrales du capitalisme que sont les corporations. 
L'effet dissolvant de la logique marchande sur les liens sociaux ressort d'autant mieux si on l'oppose à la logique du don, le noyau de toute morale humaine, en suivant la thèse de Mauss, qui au contraire crée du lien social. Soit, la différence entre un repas que vais me payer au restaurant (logique marchande) et un repas auquel je suis invité (logique du don). Dans ce dernier cas je me sens redevable à l'égard de celui qui m'a offert le repas d'une dette qui me poussera plus tard à faire un contre don; dans ce registre de la relation sociale l'obligation de rendre est, très souvent, différée dans le temps; c'est une constante de l'esprit du don comme le rappelle Sahlins à propos  des sociétés primitives qui sont cimentées de part en part par la logique du don:"Le laps de temps entre recevoir et rendre varie de quelques semaines à quelques années. Il y a inconvenance à manifester une hâte indue. Faire un don ce n'est pas faire des affaires." (Sahlins, Age de pierre âge d'abondance, p. 341) Le contre don, en outre, ne vise pas à supprimer la dette mais plutôt à entretenir le lien. C'est le fait de différer dans le temps le retour de don qui permet de nouer des liens sociaux qui s'inscrivent dans la durée. Tout au contraire dans la logique de l'échange marchand, en payant ma note à la fin du repas, je m'acquitte instantanément de toute dette et ceux qui m'ont servi peuvent rester pour moi des étrangers à qui je ne dois plus rien. Il en va ainsi de tout type d'échange marchand:"[En] m'acquittant sur le champ de ce que je dois, ce que j'achète également c'est le temps impliqué par l'obligation traditionnelle d'attendre pour rendre et donc par la même occasion le droit de ne pas avoir d'histoire avec ceux qui m'ont rendu service."(Michéa, L'enseignement de l'ignorance, p. 88) L'attitude qu'induit la logique de l'économie marchande se résume entièrement dans le précepte qui enjoint de ne rien devoir à personne et donc de n'être lié par rien à eux. L'argent fonctionne ainsi comme un dissolvant des liens sociaux qui immunise contre tout risque d'engager des relations sociales durables avec les autres. L'anecdote que rapporte ce père de famille canadien l'illustre parfaitement:"De retour d'Haïti, Albert se dit frappé par l'espèce de nécessité qui existe au Québec de ne rien devoir à personne, alors qu'en Haïti, c'est le contraire [...] Il donne l'exemple suivant:"Ma fille vient de recevoir un bon bulletin scolaire. Pour la récompenser, ma femme et moi-même sommes allés lui acheter quelques friandises chez le marchand du coin. Nous y avons rencontré un de ses camarades d'école à qui nous en avons offert également. Dix minutes plus tard, il arrive chez nous avec un dollar que son père lui a dit de remettre." ( Godbout, L'esprit du don, p. 17) Un des points significatifs à relever, c'est l'empressement du père à liquider la dette grâce à l'argent au contraire du fait de différer le retour de don. L'exemple est d'autant plus parlant qu'il est relaté par quelqu'un qui vient d'Haïti, un des pays les plus pauvres du monde, où les gens en sont réduits à se nourrir de galettes de boue pour ne pas mourir de faim  et où prévaut, conformément à l'esprit des sociétés primitives, exactement le contraire: il faut se devoir des choses les uns aux autres car c'est ce qui nous lie dans une même communauté où l'on est solidaire les uns des autres. 
Certes ce que l'on peut concéder aux libéraux, c'est que la logique de l'économie marchande a pu avoir certains aspects émancipateurs, à une époque, en particulier, pour libérer des rapports de domination qui étaient ceux de la société d'Ancien Régime (la monarchie, le clergé et la noblesse). L'exemple type c'est Montaigne disant qu'il préfère acheter son office royal (délégation de pouvoir de la part du roi) plutôt que de se le voir offrir car dans ce dernier cas il perdrait sa liberté en étant l'éternel obligé de son bienfaiteur. Nous sommes en présence ici du don féodal qui est de type injurieux en visant à endetter l'autre pour le dominer (voir le sujet Quelque chose peut-il valoir que l'on donne sa vie? Partie 3 pour des développements sur le sens du don injurieux) Mais la dynamique émancipatrice qu'a pu avoir la logique marchande risque fort d'être épuisée une fois liquidé pour de bon les structures oppressives de l'Ancien Régime.
 Comme le formulait quelque part H. Arendt, ce qu'il y a de fâcheux avec les théories modernes, ce n'est pas qu'elles sont fausses; c'est qu'elles peuvent devenir vraies. Il est faux de soutenir que l' être  humain est d'abord un homo oeconomicus, un égoïste calculateur occupé principalement à maximiser ses gains. Nous avons suffisamment mobilisé les acquis de la connaissance anthropologique, dans les parties antérieures du cours, pour nous permettre de relativiser considérablement la portée de cette thèse. Le risque, c'est que dans un cadre institutionnel qui est celui d'une société de marché,  les gens soient de plus en plus  obligés de se comporter ainsi et se transforment, pour de bon, en homo oeconomicus; la question se pose alors de savoir si  ces théories, en devenant vraies, ne rendront pas, pour de bon,  la société purement et simplement invivable? Le caractère d’utopie destructrice dont est porteur la société occidentale de marché se manifeste  par le fait paradoxal que relevait Latouche d’être, à la fois la seule société à s’être mondialisée sur une telle échelle, et, en même temps,  la seule à échouer à socialiser et assimiler ses propres membres. (cf. L’occidentalisation du monde, p. 107) Elle induit, au contraire, un processus qu'on pourrait qualifier d'"asocialisation". Le cas de Linda Peeno, ex directrice d'un centre médical aux Etats-Unis, condense à lui seul le problème. Au nom de critères de rentabilité imposés par sa direction, elle rejeta la demande d'un médecin de réaliser une transplantation pour sauver la vie d'un de ses patients :"après des années de réflexion, j'ai réalisé qu'en tant que médecin j' avais causé la mort d'un homme. Mais, au lieu d'en être tenu responsable, moralement et professionnellement, j'avais reçu une promotion [...] On me félicitait pour être assez forte pour prendre ce genre de décision qui épargnait des centaines de milliers de dollars à la compagnie." (voir à 46'10", Le bien commun: l'assaut final de C. Polinquin )

L'immortalité pathologique des corporations: la psychopathie
 C'est de façon générale, ainsi que doivent fonctionner ces institutions centrales de la société moderne de marché que sont les corporations; obligation est faite à leur direction de faire passer les intérêts des actionnaires avant l'intérêt général de la société, faute de quoi, elle serait sanctionnée:"La structure même d'une société commerciale, de par la loi, lui donne une caractéristique étrange et dérangeante. La loi l'oblige à faire passer les intérêts de ses actionnaires au-dessus des autres intérêts. elle doit juridiquement, faire passer ses intérêts financiers avant tout, même le bien public." (voir à 15'20, le documentaire The corporation inspiré de l'ouvrage de J. Bakan, professeur de droit à l'Université de Colombie Britannique) Ce trait effectivement curieux induit une morale à l'envers qui fait de l'égoïsme une obligation juridique. La thèse centrale de l'ouvrage de Bakan, La corporation: la poursuite pathologique du profit et du pouvoir, qui forme la trame du documentaire, s'appuie sur le manuel DSM IV, édité par l' O.M.S. (Organisation Mondiale de la Santé) qui définit le traits caractéristiques de la personnalité de type psychopathe (le fou dangereux et asocial). Elle consiste à soutenir que la corporation, incite, encourage et récompense ce type de comportements pathologiques; voir à 41' du documentaire, la liste des six caractéristiques que donne l'O.M.S. pour repérer les comportements de type psychopathe. Une donnée expérimentale qui va dans ce sens est celle que donnait le psychologue canadien R. Hare: 10 % des traders (ces financiers qui spéculent en bourse) auraient une personnalité de type psychopathe, soit un pourcentage dix fois plus élevé que dans le reste de la population. Le but du jeu ici, avec ce documentaire, va être de retrouver les multiples traces de ces traits de caractère dans les activités des corporations et d'en comprendre les incitations institutionnelles:
1"- indifférence inhumaine aux sentiments d'autrui". C'est-à-dire, extinction de toute capacité d'empathie émotionnelle qui permettrait d'éprouver soi-même ce que l'autre ressent ce qui constitue la base sur laquelle toute morale humaine doit pouvoir s'étayer pour être possible (voir les poupées russes à la fin de la partie 3 du sujet,Toute morale est-elle contre nature?, pour des développements). Cette indifférence est facilitée par le cloisonnement étanche qui sépare le sommet de la hiérarchie de la base. L'exemple type, c'est P. Knight, fondateur de Nike, qui n'est jamais allé mettre les pieds dans ses usines en Indonésie et qui refuse d'y aller quand on lui propose (voir à 50'15 dans le documentaire).
2-"incapacité à maintenir des relations durables". C'est-à-dire, à fonder des liens amicaux qui, par définition, s'inscrivent dans la durée. Ceci est conforme à ce que nous avons analysé plus haut en opposant logique marchande et logique de don. Lasch, dans sa critique de la société américaine, notait, de façon symptomatique, à propos  de l'élévation du taux de divorces, que, dès la fin du XIXème siècle,  "les contraintes imposées par des responsabilités et des engagements à long terme étaient de moins en moins supportées." (Lasch, La révolte des élites, p. 104) Si, aujourd'hui il est dans mon intérêt de faire des affaires avec quelqu'un, rien ne dit que demain mon intérêt ne sera pas ailleurs. Ce n'est pas pour rien que le principe de l'échange en vue du profit avait toujours été perçu comme une menace pour l'intégrité du lien social, et, marginalisé dans les sociétés primitives et archaïques.
3-"désintérêt imprudent de la sécurité d'autrui". Pour reprendre l'image que donne un homme d'affaires, dans le documentaire, la corporation est une machine à externaliser les risques sociaux et environnementaux de ses activités, c'est-à-dire à les reporter sur la collectivité pour maximiser ses gains comme le requin est une machine à tuer. C'est le b-a-ba de toute stratégie d'entreprise pour être compétitive sur le marché concurrentiel. Le principe de l'externalisation est le suivant: privatisation des profits et socialisation des risques et des coûts économiques, sociaux et environnementaux (voir, pour des développements de ce principe,  2a. Faut-il souhaiter la disparition de l'Etat-providence?). .
4-"tromperie: habitude de tromper et duper autrui en vue du profit." Dans un système de marché où le but du jeu est de minimiser ses coûts, il est illusoire de compter sur l'honnêteté des entreprises. On peut prendre l'exemple aberrant des conditions sous lesquelles est géré le problème écologique crucial pour le réchauffement climatique de leurs l'émissions de G.E.S. (Gaz à Effet de Serre) en France:"En pratique, la doctrine actuellement en vigueur stipule que ce sont [elles] qui doivent déclarer les produits polluants et leurs volumes, ce qui présuppose une très irréaliste honnêteté incompatible avec leur intérêt et induit nécessairement des contrôleurs publics..., dont le nombre diminue actuellement..." (S. Juan, La transition écologique, p. 90)
5-"incapacité à éprouver de la culpabilité". Ce trait est favorisé par un facteur institutionnel précis d'ordre juridique qui fait légalement  des corporations des entités anonymes à responsabilité limitée. Cela veut dire concrètement, que lorsqu'une corporation est poursuivie devant des tribunaux pour des activités illégales, ce ne sont pas, en règle générale, les dirigeants en chair et en os qui sont poursuivis, mais l'entreprise, une construction juridique qui a le statut de personne morale, mais qui ne saurait, évidemment, constituer une personne réelle capable d'éprouver  quoi que ce soit. Elle constitue un bouclier derrière lequel la responsabilité de ses dirigeants reste limitée. Pour en comprendre l'origine, il faut retourner au dévoiement auquel à donner lieu le vote du Quatorzième amendement de la Constitution des Etats Unis des Etats-Unis ( voir note 1 ici).
6-"Incapacité à se conformer à des normes sociales et au respect de la loi." Ce trait est étroitement lié au précédent. L'économiste Paul Jorion, qui a une grande d'expérience de ces milieux d'affaires pour y avoir travailler pendant des années, formulait ainsi la chose:"Les décideurs aiment caractériser le critère d'appartenance à leur club en termes de compétence: mon expérience de dix-huit ans m'a convaincu que ce critère était en réalité d'un autre ordre: la tolérance personnelle à la fraude." (Cité par Michéa dans, Le complexe d'Orphée, pp. 103-104)
Ce qui est en cause ici, plus profondément, c'est l'incapacité à s'auto limiter, et, l'hubris (la démesure en grec ancien) qui en découle, dont on trouve un symptôme criant  dans cette interview de D. Strauss Kahn alors directeur du F.M.I. (Fond Monétaire International). En pleine déroute du système bancaire, les dirigeants des grandes banques d'affaires appelaient au secours: posez nous des limites pour nous sauver de notre propre démesure, nous sommes incapables de le faire par nous -mêmes (voir le documentaire Inside job, partie 6 à 4'40). L'absence de limite tient à ce que  la corporation est une personne morale immortelle, pour reprendre les termes de Chomsky. Le secret de son immortalité tient au fait qu'elle est "too big to fail", comme disent les Américains, trop grande pour échouer; son effondrement entraînerait à sa suite beaucoup trop de dégâts collatéraux d'ordre sociaux économiques. C'est au nom de ce mot d'ordre que les grandes banques d' affaires ont été sauvées de la faillite par les Etats lors du crash financier de 2008. Ce sont les implications  anthropologiques et psychologiques , typiques d'une culture du narcissisme, comme trait dominant des sociétés actuelles (1) qu'induit chez ceux qui la dirigent,  une telle immortalité qui nous intéresse au premier plan ici. Si je me sens invulnérable, je n'ai plus de limite et je peux tout me permettre à la façon d'un superman de type psychopathe.
Un capitalisme moralisé est-il possible?
Ayant intégré l'importance décisive des facteurs institutionnels que se donne une société pour orienter dans un sens déterminé le comportement et façonner la psychologie de l'être humain, en somme, ce que nous appelons faussement "la nature humaine", on ne peut plus se contenter d' imputer naïvement de tels comportements à la simple responsabilité morale des individus. L'idée d'un "capitalisme moralisé" est souvent prise au sens le plus plat et le plus naïf qui donne à croire que tout relèverait de questions de choix individuels hors de tout contexte institutionnel. La série américaine Dallas, feuilleton culte des années 1980, en pleine période de libéralisation de l'économie, en est la parfaite illustration. Comme le remarquait quelque part C. Lasch, il faut vraiment avoir perdu tout bon sens pour y voir, comme certains conservateurs de la droite américaine, une critique mal venue du capitalisme! C'est un feuilleton entièrement dédié à sa gloire dont la trame consiste à opposer le vilain capitaliste, J.R. Ewing au capitalisme moralisé du gentil B. Ewing auquel le téléspectateur est invité à s'identifier. Comme dans toute production standard de l'industrie de la culture actuelle, on attend, épisode après épisode, la victoire finale du bon sur le méchant, ici, du capitalisme moralisé sur sa forme immorale comme si tout relevait simplement de la psychologie et du bon vouloir des individus. C'est tout ignorer du facteur institutionnel. Dans le cadre d'une société où  il faut  d'abord produire pour le marché et s'approvisionner sur lui pour assurer sa subsistance, il n'y a pas d'autre choix, pour survivre, que de suivre les règles qu'il prescrit:"Tant que vous suivez les règles du marché, en achetant au prix le plus bas et en revendant le plus cher possible votre marchandise, quelle qu'elle soit, vous êtes relativement à l'abri. Les préjudices que vous causez à vos semblables pour servir votre intérêt sont donc inévitables. [...] Dans un tel système, il n'est pas permis aux êtres humains d'être bons, quel que soit leur désir de l'être." (Polanyi, Essais, p. 459)
 Une société dont les institutions centrales  favorisent, encouragent et récompensent  des comportements asociaux de type psychopathe doit forcément conduire à se demander si, à  terme, elle  ne menace pas de devenir tout simplement invivable"[...] le système de marché, parce qu'il aboutit à la désocialisation et à la déshumanisation de l'activité économique, n'est pas psychiquement tenable, nous dit Polanyi." (Caillé et Laville. Postface à Polanyi, Essais, p. 580). En l'état actuel des choses, l'un des rares contre pouvoirs  qui peut limiter les effets catastrophiques de la psychopathie de ces entités immortelles de l'économie de marché, repose sur un équilibre des puissances qui les contraint à se limiter les unes les autres. C'est ce "choc des titans"  dont parlait Gurvitch qui fait, par exemple, que les géants de la production d'engrais chimiques comme GNP  du groupe Total subissent la pression d'autres géants propriétaires des réseaux de distribution de l'eau potable comme Suez-Lyonnaise. c'est "une des rares possibilités démocratiques de relativiser leur superpuissance." (S. Juan, La transition écologique, p. 245)
C'est donc au plus haut niveau de l'échelle sociale que le problème des conditions anthropologiques de possibilité d'une société de marché se pose dans toute son acuité. Le tableau clinique qui ressort de l'enquête de Bakan oblige sérieusement à réviser le concept de "révolte des masses". Ce thème dominant dans les milieux intellectuels bourgeois héritiers des Lumières du XVIIIème (voir Voltaire, par exemple, qui pensait que "quand la populace se mêle de raisonner tout est perdu..." Lettre à Damilaville), donnait à craindre les masses, à l'époque du bolchevisme et du fascisme, comme la menace la plus sérieuse mettant en péril la civilisation. Dorénavant, il faudrait se demander dans quelle mesure ce ne sont pas les élites en charge de la bonne marche des affaires du monde qui représentent le danger majeur, question que le critique social américain C. Lasch a développé sous le thème  de la révolte des élites:"Naguère, c'était la "révolte des masses" qui était considérée comme la menace contre l'ordre social et la tradition civilisatrice de la culture occidentale. De nos jours, cependant, la menace principale semble provenir de ceux qui sont au sommet de la hiérarchie sociale et non pas des masses." (C. Lasch, La révolte des élites, p. 37)
 Telle est la grille critique de lecture psychologique, sociale, anthropologique et environnementale de la crise dans laquelle le monde est aujourd’hui à nouveau plongé qui conduit à un niveau élevé de scepticisme sur le bien fondé d'une politique de radicalisation de la société de marché pour en sortir. Est-elle bien  la solution ou une partie intégrante du problème qui risque de l'aggraver? Nous avons un  antécédent historique, la première mondialisation élaborée au XIXème siècle, et la fin tragique qu'elle a connu au XXème siècle, qui mérite que l' on prenne au sérieux cette question:"Ce que nous appelons aujourd’hui « néolibéralisme » n’est rien d’autre que le retour de la croyance dans le « marché auto régulateur » qui prévalait au XIXème siècle et qui a déclenché la crise capitaliste décrite par Polanyi. Aujourd’hui comme à l’époque, les tentatives pour appliquer ce credo  rompent les liens sociaux, détruisent les moyens de subsistance et pillent la nature. Aujourd’hui comme à l’époque, des forces d’opposition se mobilisent pour mettre un terme à ces destructions. A première vue, la crise actuelle peut être considérée comme " le retour de la grande transformation."" ( Nancy Frazer, Marchandisation, protection sociale, émancipation, p. 43 dans Socio économie et démocratie, l’actualité de Polanyi) Se dessine aujourd'hui, à l'échelle mondiale, la configuration d'un conflit entre deux formes de barbarie qui se font face comme dans un miroir:"La teneur de la réplique démocratique s'avère cruciale pour le devenir de la société; à défaut, on ne pourrait assister qu'à des affrontements, par exemple entre "McWorld" et "Djihad" pour reprendre les termes imagés de Barber." (Caillé et Laville, Postface à Polanyi, Essais, p. 580) Il nous faut donc une réflexion sur la nature de cette "réplique démocratique", qui soulève déjà le problème suivant: sommes-nous devant une alternative qui se définirait  dans les termes hérités du XIXème siècle de, "socialisme ou barbarie"? Ou s'agit-il d'une fausse alternative dont se moquera tout bon libéral qui se respecte? Mais qu'est-ce qu'il faut entendre par "socialisme" ici? Nous en avons déjà repéré la forme telle qu'elle se dessine aujourd'hui sur le plan de la nouvelle économie de la connaissance. Il ne peut s'agir, pour nous, que du terme pris en son sens premier: un socialisme de liberté  conforme au véritable concept de démocratie, dont nous allons maintenant creuser le sens...



(1) La culture du narcissisme, typique des temps actuels, n'est certes pas exclusivement l'apanage des élites, mais s'étend à une culture de masse qui touche indistinctement l'ensemble des couches de la société.  Le penseur américain C. Lasch nous semble être un auteur incontournable pour traiter du concept d'une culture du narcissisme propre aux temps actuels et des problèmes immenses que son développement massif pose; voir, entre autre, son ouvrage, La culture du narcissisme, et, sur ce blog, les exposés consacrés au développement du narcissisme  lié à d'autres aspects de la culture actuelle.



9 commentaires:

  1. Je nuancerais volontiers l'opposition que vous faites entre l'économie et l'homme (non dans un Humanisme traditionnel qui donne l'homme comme un être supranaturel, dans le sillage des religions, mais dans un humanisme à construire perpétuellement dans la reconnaissance au sein du règne animal de la spécificité humaine, reconnaissance à conduire à partir d'une stricte position d'immanence). A mon sens, l'économie (appelez-la libéralisme, puisqu'aujourd'hui elle se résume à cela) est intimement intriquée à l'homme, et ne lui est pas intrinsèquement hostile. Elle lui est propre comme lui est propre la sociabilité ou l'intelligence. Le capitalisme s'est imposé spontanément dans l'Histoire (c'est-à-dire dans l'évolution puisque je me place à un niveau anthropologique) parce que (à ce jour en tout cas) il était le mode d'organisation de l'échange le plus adapté au développement humain et, sinon le moins pire, tout au moins le seul qui fonctionne dans la durée et qui organise de la manière la plus constructive pour l'homme le rapport du désir à l'échange. Qu'on le regrette ou non, c'est ainsi, comme l'intelligence humaine est capable de produire les plus belles avancées médicales et œuvres artistiques, mais aussi Hiroshima. Mieux vaut se souvenir de cette complexité des apanages de l'homme si l'on veut éviter les impasses (ce qui a été le cas de l'utopie communiste au XXème siècle, utopie pourtant animée des meilleures intentions du monde). Le "Struggle for economy" a éliminé les sociétés du don-contredon, du troc, du communisme, et n'a laissé que le libéralisme. (à suivre car votre zone de commentaire n'autorise que 4096 caractères)

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  2. (Suite) Reconnaissons les inquiétants dommages collatéraux de l’économie libérale, tant pour notre milieu naturel, que pour la dégradation des rapports humains, donc de l'humanité. Je suis le premier à être terrifié de voir les êtres humains, parfois mes proches, soumettre les rapports humains, y compris les rapports familiaux, voire la compassion envers les plus faibles ou malades aux impératifs économiques : j'ai vu quelqu'un abandonner un proche malade parce que cela lui aurait coûté trop cher d'aller lui rendre visite. J'y vois une des formes les plus extrêmes et intolérables de l'aliénation. Mais je suis tout autant terrifié par ces autres formes d'aliénation qui consistent à con-fondre l'idéal et la réalité, c'est-à-dire à subordonner les paradigmes des valeurs humaines et sensibles telles que l'expérience neurobiologique nous les fait (re-)connaître, à des idéaux religieux, idéologiques, moraux et même intellectuels (même dans les valeurs les plus honorables, comme celles qui animent votre blog) qui peuvent nous faire oublier la réalité sensible, voire l'existence des êtres humains, proches ou lointains. Julien Gracq parlait de "la faculté de l'homme à générer de l'irrespirable", c'est-à-dire de sa propension à générer des idéaux si hauts qu'il est difficile à un quelconque être humain de les vivre - et peut-être cette "mission" que vous conférez en-tête de votre blog au professeur de philosophie dans la foulée de celle de l'instituteur laïc est-elle invivable si elle n'est pondérée ?), sauf à se vouer à un dangereux "écrasement du symbolique" (la confusion entre idéal et réalité) comme le note Anton Svizek, tant dans les idéologies que dans les religions. Toutefois, vu depuis le recul anthropologique et un angle darwinien, le système économique libéral est, au même titre que l'intelligence rationnelle, le mode intrinsèquement naturel (j'insiste sur le mot naturel : nulle scission entre nature et culture à l'échelle antidualiste) car propre à l'homme à l'homme en tant qu'espèce. N'opposons pas, à mon sens, libéralisme économique (qui, vous avez raison, est loin d'être la panacée) et homme, car les deux sont intriqués. Mieux vaudrait travailler sur cette intrication pour établir les formes et règles du respect. Or cette question relève aujourd'hui de l'universel. Puisque la mondialisation et la globalisation sont devenues planétaires, il va falloir s'interroger sur le mode d'une gouvernance planétaire (évidemment, une telle superpuissance fait peur, car qui va la réguler ???) afin de contrevenir à ce que cette intrication avec l'économie peut avoir de destructeur pour l'homme, et pour son environnement naturel. Bref, il va falloir parler du "commun", de la terre comme une grande "commune" (ce qui ne veut pas dire communisme). Ces questions émergent et voici un très récent ouvrage qui les aborde : P. Dardot, C. Laval, Commun - Essai sur la révolution au XXIe siècle, DATE DE PARUTION : 27/03/14 La Découverte

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  3. Merci. Je crois que nous avons une bonne base d'accord même si je buterai sur deux points; l'un d'ordre général, et, l'autre, me touchant de plus près:
    - quand vous dites que " le capitalisme s'est imposé spontanément dans l'Histoire" ça me pose quand même problème; à s'en tenir au seul exemple de la France, on voit bien les immenses difficultés et obstacles qu'il a fallu surmonter pour construire un marché national (voir E. Weber, La fin des terroirs qui montre bien ce qu'a impliqué "la modernisation de la France") . Les ordo libéraux de l'école autrichienne dont parle C. Laval me paraissent avoir une position plus proche de la réalité quand ils reconnaissent le caractère d'artefact du marché ( voir le lien http://jaidulouperunepisode.org, /006_Laval_toutes_les_
    interviews.htm, l'UE, une construction ordo libéral, en particulier)
    -sur le caractère "irrespirable" de ce que je m'impose et impose, par voie de fait, aux autres, il me semble que j'ai par avance répondu dans le sujet traitant du don de sa vie (http://ekklesia09.blogspot.fr/2013/05/quelque-chose-peut-il-valoir-quon-lui.html.) Je n'aurai pas cette prétention d'être un maître dans l'art du don, c'est-à-dire de maîtriser les arcanes qui en neutralisent la toxicité; mais l'impulsion fondamentale en moi me pousse à continuer de faire vivre l'héritage des premiers instituteurs syndicalistes, partie intégrante du grand mouvement émancipateur qui a fait la richesse de notre civilisation.

    - je vous rejoins quand même sur beaucoup de choses; en particulier autour de la problématique du "commun"; un grand merci pour votre référence que je vais m'empresser de commander; la trace de C. Laval, cité plus haut, est de bonne augure pour la tenue de l'ouvrage!

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    1. Pour le premier point, je vous accorde que la société de marché ne se met pas en place sans résistance d'autres modes locaux ou nationaux d'économie antérieurs. Mais, dans la durée, et avec davantage de recul qu'un point de vue politique ou économique, il semble bien que le capitalisme, à ce stade de l'Histoire humaine (je tiens à bien spécifier ceci, car tel ne sera peut-être pas toujours le cas), est le modèle économique le plus adapté à l'évolution de notre société, et donc de l'espèce.
      Pour le deuxième point, je ne suis pas encore allé lire le blog que vous citez, mais je crois que c'est une erreur majeure de faire don de sa vie (sauf circonstances hors normes dans lesquelles nous ne sommes pas, heureusement, dans notre société libre). Cela signifie que l'on est capable de placer un idéal au-dessus du prix de la vie :c'est donc bien l'écrasement du symbolique qu'a défini Anton Svizek (le fait de ne plus tenir un idéal pour un pôle vers lequel on tend, mais de vouloir l'incarner), et ce par quoi se justifient tous les extrémismes, intégrismes et terrorismes. Donc, à ce point, c'est antinomique avec la philosophie. Le don de sa vie à une cause (que je ne confonds pas avec la vocation) est une faiblesse pour une discipline qui, justement, a privilégié la capacité humaine d'ouverture à la diversité et la conviction au rapport de force. Connaissez-vous la chanson de Brassens "mourir pour des idées" ?
      On doit pouvoir pratiquer la philosophie sans tomber dans la légèreté velléitaire ni non plus s'écraser soi-même sous un surmoi inhumain.

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  4. -Oui, cette position concernant "la naturalité" de l'économie capitaliste me pose moins de problème; c'était d'ailleurs celle de la plupart des socialistes qui ont eu quelque envergure intellectuelle comme Leroux, Polanyi, Marx etc. qui voyaient effectivement dans le capitalisme la forme économique la mieux à même de répondre au défi de la Révolution industrielle et du premier machinisme. Mais, vous avez aussi raison de préciser que cette situation est certainement vouée à rester transitoire, et, de ce point de vue, comme j'essaie de le développer sous l'angle du capitalisme cognitif, il me semble de moins en moins répondre au nouvel état de chose et ne pouvoir désormais se perpétuer que "sous assistance respiratoire artificielle".
    Pour le deuxième point, je vois bien que vous n'êtes pas allé sur mon traitement du sujet sur le don puisque le fanatisme, le fondamentalisme, le totalitarisme etc., sont les premières objections que j'adresse à l'idée d'un don de sa vie; je ne connais pas bien Svizek et je traite la question d'abord avec l'outillage de l'anthropologie du don tiré des cercles du Mauss; me permettez vous une distinction que je reprends de Caillé entre inconditionnalité forte ( je donne ma vie sans condition aucune) et inconditionnalité faible (je donne de ma vie); je me situe comme enseignant dévoué à un idéal d'instruction publique, dans la deuxième modalité; ma propre expérience m'a convaincu qu'un enseignement engendre de la joie (et on est bien d'accord, en terme spinoziste, que c'est le but du jeu) seulement s'il peut s'effectuer sous le régime d'un "endettement mutuel positif" (Caillé; voir aussi partie 4 du sujet traitant du don de soi) ce qui n'est envisageable que si l'on est prêt à donner de soi...

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  5. Si l'on convient de la naturalité du libéralisme à l'échelle de l'évolution darwinienne, on ne pourra que constater sa fin, si elle doit s'avérer, ce dont je doute. Et la démocratie (si constamment promue par les pays leaders du libéralisme, comme les Etats-Unis) est cynique : il suffit que la majorité soit satisfaite dans ses désirs pour qu'un système, meme injuste, perdure : le désir d'avoir ou d'éprouver est une loi plus forte que la vertu ou le désir de justice . Peu a changé sur ce point depuis que Voltaire proclamait "c'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe", si ce n'est que c'est à ce prix qu'on chausse aujourd'hui des Nike ou autres. C'est pour cela que je trouve vos modèles économiques alternatifs trop conceptuels et idéalistes, faisant par trop abstraction de la mécanique du désir, et du pouvoir de le satisfaire. Paradoxalement, je fais confiance au libéralisme pour rétablir une forme de justice interétatique comme le montre l'émergence de pays il y a peu encore qualifiés d'en voie de développement, inversant le sens de la découverte dans le voyage (touristique) et du colonialisme avec l'investissement qu'ils réalisent aujourd'hui dans les pays jadis dits riches. Mais ce n'est peut-être qu'un nouveau colonialisme à la place d'un autre. Par contre les autres antinomies entre capitalisme et milieu naturel et ceux liés à la marchandisation de la connaissance me semblent de fait inquiétantes.
    Pour le second point, je suis bien allé lire votre texte sur le don-contre-don et maintient qu'il y existe des glissements, y compris dans ce que vous désignez comme l'inconditionnalité faible mais qui, tels que je les perçois dans vos lignes, relèvent de l'écrasement du symbolique. Pour expliquer notre écart, qui n'est pas un différend, sans doute faut-il souligner la différence de nos logiques : vous vous situez sur le plan du concept et de l'éthique, et ma position relève plutôt d'une démarche psychanalytique. Nous nous éclairons sans doute de ces différences, et je ne souligne ce risque que pour que vos élèves bénéficient longtemps encore de la qualité d'une pensée dont témoigne votre blog, et que vous éprouviez longtemps cette joie que vous imputez à un espace du don/contre-don. J'ai aussi éprouvé cette joie, et pourtant ne peux l'attribuer à cet espace de gratuité dans le don, puisque soumis à un cadre institutionnel, qui rémunère l'un et soumet l'assiduité et le travail des autres à des finalités d'évaluation et de sélection. Mais je continue à trouver exaltante la confiance qui peut s'instaurer parfois entre un enseignant et sa classe, et si émouvants ces moments où, dans l'éclair d'une révélation dans des yeux d'élèves, on sent que des représentations profondes ont été soudain bouleversées. Peut-être est-ce là une forme supérieure de l'amour ?

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  6. Si les "modèles économiques alternatifs que je défend sont" trop conceptuels et idéalistes", c'est que décidément ma mayonnaise tourne mal. Je me donne une chance de la rattraper avec la partie suivante qui rectifiera un peu, je l'espère, cette fâcheuse impression; j'y insisterai tout particulièrement pour partir du mouvement réel des choses; cette démarche se veut résolument pragmatique au sens d'un prolongement théorique de la façon dont les gens réinventent au quotidien leurs conditions d'existence pour faire face à ce problème d'abord très matériel qui fait que le marché et son complément nécessaire, l'Etat, de fait, ne permettent plus ou très mal une intégration décente à bon nombre de gens de par le monde. Les chiffres sont assez parlant. D'autre part, est-ce que vous ne naturalisez pas trop le comportement humain et sous estimez l'importance du facteur institutionnel en faisant du "désir d'avoir" une réalité an historique? Un tel comportement aurait été aberrant dans une société archaïque, et, encore plus, primitive. Plus grave, une société dont les cadres institutionnels incitent les gens à faire de l'élévation de leur standard of life l'alpha et l'oméga de la vie a des conséquences catastrophiques sur tous les plans, y compris écologique, dont vous avez raison de souligner l'inquiétude qu'elles soulèvent pour tout individu averti de ces questions. J'ai un chantier de prévu là-dessus comme indiqué (mais il faudra du temps tellement est grande l'ampleur du problème). A l'échelle mondiale, les problèmes écologiques sont tels qu'il faudra d'une façon ou d'une autre qu'on en vienne à une "association pour la lutte" qui dépasse l'actuelle compétition sans frein du libéralisme.
    Pour le deuxième point, il est dur pour moi d'en parler; ce que je me donne comme tâche, dans le contexte institutionnel qui est ce qu'il est, celui d'un conditionnement opérant ( pour ne pas tourner autour du pot (et la philo en est bien la discipline-reine), est voué à un échec massif (sans compter quand vient se greffer là-dessus encore d'autres choses) en dehors de quelques précaires et bien trop fragiles enclaves. Bien sûr qu'un enseignement digne de ce nom suppose une forme sublimée de l'amour. Le Castoriadis psychanalyste en parlait très bien mais je serais incapable de retrouver là maintenant le passage où je l'avais lu (peut-être dans Les carrefours du labyrinthe 2)
    J'ai attaqué le livre que vous m'avez recommandé et je ne le regrette pas; la problématique du "commun" me semble effectivement la plus porteuse d'espoir pour continuer de réamorcer le mouvement démocratique moderne dans les pas de ce que W. Morris annonçait il y a déjà bien longtemps et que je mettrai tantôt en exergue: "Les hommes combattent et perdent la bataille, et la chose pour laquelle ils ont lutté advient malgré leur défaite. Quand elle advient, elle se révèle être différente de ce qu'ils avaient visé, et d'autres hommes doivent alors combattre pour ce qu'ils avaient visé, sous un autre nom."

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  7. Et bordel de merde à la fin, il y en a marre de ces démarches qui, insidieusement, me poussent à culpabiliser. Pourquoi ça serait à moi de me remettre en cause? Ce que je fais est très bien comme cela et je suis très bien comme je suis. Ce que je fais va même de mieux en mieux, merci pour moi.
    Le problème est là:"Depuis très longtemps, je perçois l'école non pas comme une institution qu'il faut réformer et perfectionner, mais comme une prison qu'il faut détruire." (Castoriadis, Une société à la dérive, p. 79) Et il explique, en partie, précisément pourquoi. Je n'y trouve rien à redire. Et, croyez moi, j'en ai fait l'expérience, il y a des geôliers zélés pour veiller au grain. Cela traduit très fidèlement ma réalité vécue. J'en suis là. C'est un enfermement mental. Irrespirable. Un tripalium pour l'intelligence et ses bases émotionnelles les plus fondamentales sans lesquelles rien, absolument rien ,n'est envisageable. C'est rédhibitoire. Vous vous rendez bien compte que tout ce que je fais sur ce blog est en décalage complet avec le moule standard qu'impose l'industrie du bachotage contre laquelle je ne fais évidemment pas le poids..
    La seule chose qu'il reste à faire, dans cette taule, c'est du ... (auto censuré)

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  8. Je n'en ai pas encore fini.
    Avec ce qu'on m'a fait subir cette année, venir me raconter que je suis victime de mon propre écrasement "du réel par le symbolique" c'est vraiment marcher sur la tête. Avec ça, les imbéciles ont de beaux jours devant eux (bon, je le savais déjà). La deuxième loi fondamentale de la stupidité humaine qu'énonçait Cippola me semble autrement mieux rendre compte de la situation dans laquelle je suis plongé: "la fraction des gens stupides est une constante qui n'est affectée ni par le temps, ni par l'espace, ni par la race, ni par aucune autre variable socioculturelle ou historique. Ce serait une grave erreur de croire que le nombre d'individus stupides dans une société sur le déclin est plus grand que dans une société en plein essor. [...] La différence tient à ce que, dans la société en déclin, les autres individus laissent les stupides être plus actifs et accomplir plus d'actions..." (Cipolla, Les lois fondamentales de la stupidité humaine) C'est, évidemment, la dernière phrase qui retient mon attention; c'est la morale que je retire de mon histoire et elle en dit assez long sur l'état de décomposition de notre société.
    Pour donner une idée du décalage dans lequel je dois vivre ma tâche, les rumeurs qui circulent sur mon compte consistent à dire que ce n'est pas de la philo ce que je fais et/ou que je ne fais pas le programme; évidemment si la norme en vigueur, c'est le manuel de chez Nathan/Hatier etc. dans lesquels on expédie en trois-quatre lignes la question, par exemple, du socialisme, on ne peut leur donner tort.
    Mais plus généralement, pour ne pas en rester à mon cas étroit, échange de bons procédés je vous renvoie, si vous ne l'avez déjà lu, à l'ouvrage, La nouvelle école capitaliste, coécrit par C. Laval et d'autres, pour mesurer l'ampleur de la dévastation, dans un contexte, où le capitalisme a désormais besoin, avant tout, de consommateurs qualifiés (l'analphabète secondaire de Enzensberger) et de travailleurs jetables (logique des compétences, "marketable skills" dans le jargon du management anglo saxon; c'est pour ça que j'ai des élèves en classe qui préfèrent potasser leur bouquin de management que d'écouter ce que j'ai à dire; mai que l'on se rassure; on trouve bien une utilité à la philo dans ce contexte où l'individu est transformé en S.A. Moi - la Société Anonyme Moi de Gorz-- qui la réduit à de la sophistique mais quand même, faut pas déconner non plus, dans les limites fixées par le "con-sensus républicain") L'environnement professionnel effroyablement prolétarisé dans lequel je suis immergé ne me laisse voir aucune possibilité de résistance à ce déferlement de la vague d'abrutissement. La lutte pour les droits de l'intelligence est un combat perdu d'avance avec des gosses dont la subjectivité a été labouré en profondeur dès le berceau par un capitalisme qui tend à devenir, stricto sensu, totalitaire; reste seulement, dans cette débâcle, une stratégie du chacun pour soi de sauve-qui-peut.
    Je ne veux pas faire de la démagogie à bon marché, mais je pense savoir qu'il y a pas mal de gamins qui souffrent de cette situation autant que moi; ils se retrouvent dans une situation d'hétéronomie, de non liberté, qui, pour reprendre les termes du philosophe américain H. Frankfurt, correspond à une dissonance complète, profonde source d'affects tristes pour eux, entre le niveau cognitif ce qu'ils désirent et le niveau métacognitif de ce qu'ils souhaiteraient désirer...

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