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lundi 5 mars 2012

Montesquieu: l'esprit de commerce

Sujet entièrement retravaillé, 24-04-2018

"L'effet naturel du commerce est de porter la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes: si l'une a intérêt à acheter, l'autre a intérêt à vendre; et toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels. Mais, si l'esprit de commerce unit les nations, il n'unit pas de même les particuliers. Nous voyons que, dans les pays où l'on n'est affecté que de l'esprit de commerce, on trafique de toutes les actions humaines, celles que l'humanité demande, s'y font, ou s'y donnent pour de l'argent. L'esprit de commerce produit, dans les hommes, un certain sentiment de justice exacte, opposé d'un côté au brigandage, et de l'autre à ces vertus morales qui font qu'on ne discute pas toujours ses intérêts avec rigidité et qu'on peut les négliger pour ceux des autres. La privation totale du commerce produit, au contraire, le brigandage, qu'Aristote met au nombre des manières d'acquérir. L'esprit n'en est point opposé à de certaines vertus morales: par exemple, l'hospitalité, très rare dans les pays de commerce, se trouve admirablement parmi les peuples brigands."
Montesquieu 1748


Introduction
Thème: quels sont les effets du commerce dans les sociétés où il se développe? Montesquieu travaille la question en préfigurant les analyses de la sociologie (étude des sociétés modernes) et de l'anthropologie (étude des sociétés indigènes dites "brigandes" par le texte), qui ne verront vraiment le jour qu'au XIXème siècle: comprendre le type anthropologique (humain) que produisent les institutions d'une société , ici celle du commerce par opposition avec celles des sociétés non marchandes. Il était judicieux ici de partir du contexte historique dans lequel s'inscrit ce texte, en plein XVIIIème siècle (ce qui supposait évidemment de pouvoir situer historiquement Montesquieu) qui est celui des débuts de l'expansion du capitalisme en Europe et qui esquisse les contours d'un nouveau monde que s'efforce de dépeindre Montesquieu et qui voit la promotion par les Lumières du thème du "doux commerce".
La thèse du texte: Montesquieu donne une double réponse. A l'échelle des relations internationales entre les nations, le commerce serait source de paix en créant des liens d'interdépendance entre elles. Mais au niveau individuel ("les particuliers") et dans les rapports sociaux que les individus entretiennent entre eux, les effets du commerce sont  très ambigus car il tend à produire un type de société à l'intérieur de laquelle tout tend à se "marchandiser", c'est-à-dire, à se transformer en une marchandise, soit quelque chose qui s'achète ou se vend. Il en découle une érosion de certaines vertus morales dont disposaient les cultures non commerciales des temps passés et qui semblent pourtant indispensables à n'importe quelle société aussi bien du passé, du présent que du futur.
Ordre logique du texte
Le texte s'articule en trois moments bien distincts:
- l'analyse des effets du commerce à l'échelle des relations internationales entre les nations semblent incontestablement bénéfiques en produisant des rapports plus civilisés et pacifiés.
- mais, le type d'individus et de rapports sociaux qu'ils entretiennent entre eux que produit une société gagnée par le commerce génère des effets fortement indésirables. C'est le deuxième moment du texte.
- la spécificité du type anthropologique que produit le commerce sera d'autant mieux définie si on le compare au type anthropologique que produit une société où le commerce n'est encore qu'embryonnaire, soit une société caractérisée par le brigandage; c'est l'objet de la dernière partie du texte.
Ce que décrit ici Montesquieu comme le type anthropologique d'une société gagnée par le commerce, c'est ce que Marx appellera un siècle plus tard "le bourgeois"; un individu qui vit replié sur sa sphère privée d'intérêts et pour lequel tout tend à se transformer en une marchandise. Cette transformation  du monde en marchandise et les effets pervers qu'elle peut engendrer à une époque qui voit les débuts de l'expansion du capitalisme en Europe conduit alors à relativiser considérablement la portée de la thèse de départ du texte:"L'effet naturel du commerce est de porter la paix." On verra, finalement, sur le plan international, que la thèse même de Montesquieu de la paix mondiale censée garantie par le commerce entre les nations pose un énorme problème qui met en jeu, ni plus ni moins, que l'avenir de l'humanité toute entière à l'heure actuelle, sous l'égide de la Pax americana (paix américaine)...




1)Les effets paradoxaux du commerce
a)La pacification des relations internationales
Les effets du commerce sont paradoxaux au plus haut point si on suit le propos de Montesquieu.
Sur le plan international des relations entre les nations, il serait source de paix et donc connoté positivement. A mesure que se développent les échanges économiques entre deux nations, celles-ci deviennent dépendantes l'une de l'autre de sorte qu'il n'est plus dans leur intérêt bien compris de se chercher querelle: "si l'une a intérêt à acheter, l'autre a intérêt à vendre." Le thème du "doux commerce " censé pacifier les mœurs est commun à tous les libéraux du XVIIIème siècle. Nous sommes alors dans le contexte d’une Europe qui hérite de deux siècles de conflits religieux meurtriers. Le développement du commerce est censé apporter une base sur laquelle s’entendre  conformément à la devise voltairienne, typique de l'esprit des Lumières: "Quand il s’agit d’argent, tout le monde est de la même religion."  Ou, de façon plus développée encore: "Dans les bourses d’Amsterdam, Londres, Surat ou Bassora, les Guèbres, les Juifs, les Mahométans, les Chinois déistes, les Brahmanes, les Chrétiens grecs, les Chrétiens romains, les Chrétiens protestants, les Chrétiens quakers, commercent entre eux; ils ne menacent pas les autres avec leurs poignards pour les gagner à leurs religions." (Voltaire cité par Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis, p. 146) C’est un des facteurs qui peut expliquer le triomphe en Occident d’une activité, le commerce, qui avait été jusque là toujours plus ou moins été méprisé et contenu dans des limites étroites.
L'exemple qu'on donne habituellement, à l'époque actuelle à l'appui de la thèse du "doux commerce"  est celui de la construction européenne au lendemain de la Seconde guerre mondiale. Le motif invoqué était de rendre impossible une nouvelle guerre entre les grandes puissances européennes en créant des liens d'interdépendances économiques; ainsi Robert Schuman dans sa déclaration de 1950 qui marque l'acte de naissance de l'Union européenne:" le gouvernement français propose immédiatement (…) de placer l'ensemble de la production franco-allemande de charbon et d'acier sous une Haute Autorité commune, dans une organisation ouverte à la participation des autres pays d'Europe. (…) La solidarité de production qui sera ainsi nouée manifestera que toute guerre entre la France et l'Allemagne devient non seulement impensable, mais matériellement impossible. " Le but affiché est clairement politique et porté par des valeurs pacifiques: instituer un état de paix durable entre les peuples européens. Le moyen sera économique, d'abord en organisant en commun la production de charbon et d'acier. Effectivement, force est de constater que, depuis 1945, les grandes puissances européennes ne se sont plus fait la guerre, ce qui va tout à fait dans le sens de la thèse du texte.
Pourtant, étant donné l'importance de la question, on ne peut pas en rester là. Ce que l'on passerait sous silence, c'est un fait essentiel pour comprendre la nature exacte et le destin éventuel de la construction européenne telle qu'elle a été conçue dès ses origines, dans les années 1930, bien avant donc qu'elle devienne une réalité. Il s'agit, à la base, d'un projet d'économie politique pensée dans le cadre de l'ordolibéralisme. C'est donc un certain courant du libéralisme qui diverge du courant qui avait été jusque là dominant, en ce sens qu'il ne conçoit pas le marché économique comme un ordre spontané qui émergerait simplement de la libre entreprise privée. Fondamentalement, pour l'ordolibéralisme, le marché doit être une construction juridico politique des Etats membres qui organise la concurrence généralisée. En ce sens, il radicalise le libéralisme classique en poussant beaucoup plus loin ce principe. Il ne s'agit plus seulement de faire rentrer en compétition des entreprises privées mais aussi des systèmes sociaux, fiscaux, des systèmes éducatifs etc. Le problème c'est qu'une telle construction, mécaniquement, va tirer vers le bas ces différents systèmes. Au sein de cette concurrence généralisée, comment va être sélectionné le meilleur système? C'est le capital (financier et industriel) qui ira là où les conditions sont les plus avantageuses pour lui, donc, là où les coûts sont les moins élevés. On voit déjà que les vertus de cette construction européenne sont à relativiser.
Dans certaines limites étroites, je donnerai pourtant raison à cette conception ordolibérale. Il est aujourd'hui solidement établi, surtout grâce aux travaux d'un des grands historiens et théoriciens de l'économie, au XXème siècle, Karl Polanyi, que déjà, au XIXème siècle,  l'apparition des marchés et leur unification à l'échelle mondiale n'a rien eu d'un ordre spontané. Tout au contraire, cela s'est accompagné d'une véritable explosion des règlements administratifs des Etats et de leur bureaucratie. Sauf que, pour les ordolibéraux, une fois le marché construit par les Etats, il est censé se réguler de lui-même. C'est là où les analyses de quelqu'un comme Polanyi divergent fondamentalement. Pour ce dernier, il s'agit là d'un mythe ou de ce qu'il appelle une "utopie". Le marché serait parfaitement incapable de s'autoréguler. On verra dans la dernière partie qu'en creusant cette question, on sera amené au coeur du problème évoqué à la fin de l'introduction. Pour un exposé clair et concis de la doctrine ordolibérale à la base de la construction européenne, on peut écouter le sociologue Christian Laval,  L'UE, une construction ordolibérale.


b) La marchandisation des rapports humains
Autant sur le plan des relations entre nations, le texte prétendait faire ressortir les effets positifs et pacificateurs du commerce, autant sur le plan des relations sociales entre individus, son analyse est très nuancée: "Mais, si l'esprit de commerce unit les nations, il n'unit pas de même les particuliers."
Montesquieu, comme presque tous les libéraux de son époque, à la différence des libéraux actuels qui l'on très largement perdu de vue, savaient encore que le commerce avait aussi ses effets indésirables, les empêchant d’en faire une apologie sans restriction: "les partisans du commerce, à ce premier stade de son développement, avaient tout autant conscience de ses nombreux effets indésirables que de ses apports." (Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis, p. 237)
 Le texte attire notre attention sur deux points en particulier. D'abord l'individu d'une société marchande tendra à tout transformer en quelque chose qui peut s'acheter et se vendre. Or, il est certain que des limites devront être posées à un tel processus de marchandisation. Il est tout à fait utopique de croire que tout pourrait se transformer en une simple marchandise sans saper par là même les bases de toute morale humaine possible. Si on peut acheter les vertus morales elles-mêmes, par exemple, on ne voit pas comment on ne pourrait pas, en même temps, les détruire. Par exemple, si un juge était d'abord motivé par l'appât du gain, au nom de quoi il résisterait à la tentation de vendre son jugement au plus offrant? Et une justice complètement corrompue pourrait-elle simplement encore fonctionner? Aux Etats Unis, un libéral comme Richard Jackson, au XVIIIème siècle, admettait que " le luxe et la corruption (…] semblent les compagnons inséparables du commerce et des arts [Si le commerce]  encourageait l‘esprit entreprenant, il libérait aussi des forces incontrôlables et conduisait les hommes à penser que "chaque chose devrait avoir son prix" […] La ferme vertu, et l‘intransigeante intégrité se trouvent rarement là où une mentalité commerciale pervertit chaque chose." (ibid., pp. 237-238) Ce que nous avons dit du juge peut, en réalité, s'étendre à un très large éventail d'activités humaines. Par exemple, une société aura besoin de politiciens intègres, d'enseignants dévoués à leur tâche; de fonctionnaires soucieux du bien public; d'ouvriers qui aiment leur travail, de paysans attachés à leur terre, etc. En réalité, l'essentiel des activités humaines, pour s'accomplir, et permettre à la société de se reproduire, auront besoin d'autres motivations que l'argent. Par ailleurs, dans une société où tout pourrait s'acheter, le pouvoir des riches deviendraient sans limite, comme Marx l'avait bien mis en évidence au XIXème siècle, l'avoir donnant l'apparence contraire à ce qui constitue l'être d'un individu:"Je suis laid, mais je puis m'acheter la femme la plus belle. Je ne suis pas laid, car l'effet de la laideur, sa force repoussante est annulée par l'argent. Personnellement je suis paralytique mais l'argent me procure vingt quatre pattes; je ne suis donc pas paralytique. Je suis méchant, malhonnête, dépourvu de scrupules, sans esprit, mais l'argent est vénéré, aussi le suis-je de même, moi, son possesseur." (Manuscrits de 1844)
 L'esprit marchand fait disparaître le brigandage et lui substitue l'ordre juridique du droit, ce qui produit dit le texte, "un certain sentiment de justice exacte" qui semble aller dans le sens de moeurs plus civilisées. L'acquisition par la force du bien d'autrui est remplacé par l'échange marchand. Ordre du droit et ordre marchand vont toujours de paire. Mais, on voit en même temps que vont se perdre des choses tout à fait essentielles à la vie humaine en contrepartie, et, en particulier une sur laquelle le texte attire l'attention, l'hospitalité. Au contraire, elle constitue une valeur centrale des sociétés brigandes. Cela peut sembler paradoxale dans une société où est répandue le brigandage comme mode d'acquisition des biens. Examinons donc de près comment les choses se passent dans les sociétés brigandes et voir comment se résout ce paradoxe.

2) Les sociétés brigandes
a) La Terre-Mère
 Le propos du texte a bien été confirmé ultérieurement et massivement par la connaissance en anthropologie (qui se constitue vraiment à partir des années 1860). Prenons un exemple parmi des centaines possibles. Les sociétés des bédouins des steppes en Afrique du nord présentent typiquement ce double caractère qu'indique le texte de Montesquieu. D'un côté un mode d'acquisition de la richesse qui peut se faire par le pillage mais qui néanmoins obéit à des codes bien définis, qui fait que l'on ne peut pas se permettre n'importe quoi, par exemple, le khawa (impôt de fraternité): une tribu bédouine impose sa protection à un village et lui garantit qu'elle ne pillera pas ses biens et qu'elle récupérera ceux volés par d'autres; en retour, le village paie un impôt en nature. En outre, la nature des rapports sociaux dans une telle société fait qu'on ne fera pas valoir de façon rigide ses propres intérêts contrairement au sentiment de justice exacte que produit le droit et le marché. Ce sentiment a été produit par l'extension de l'économie de l'argent et la diffusion de pièces de monnaie de plus en plus petites. Par exemple, jusqu'en 1759, la banque d'Angleterre n'émettait aucun billet en deçà d'une valeur de 20 livres sterling, date à laquelle elle a abaissé ce seuil à 5. Toujours dans le même pays, jusqu'en 1843, la plus petite pièce était le farthing; à partir de là, on a commencé à frapper des demi-farthings. La même évolution s'est faite dans toutes les sociétés modernes gagnées par la culture de l'argent. Ce qu'il faut voir, ce sont les effets sociaux induits de cette façon:"Naturellement, la miniaturisation de la monnaie a pour conséquence qu'il ne se fait plus autant de choses gratuitement; prêter et venir en aide, qui sont de règle dans les conditions primitives, disparaissent dès que pour le service le plus minime on dispose d'un équivalent monétaire, lequel est donc exigé." (Georg Simmel, Philosophie de l'argent, p. 221) La traduction sur le plan juridique du droit de cette mesquinerie, c'est le type du crétin procédurier dont on trouve la forme la plus avancée aux Etats-Unis, qui prendra prétexte du plus petit différent avec autrui pour recourir aux tribunaux et faire valoir ses droits.
Au contraire, dans les sociétés brigandes, on y trouvera "ces vertus morales qui font qu'on ne discute pas toujours ses intérêts avec rigidité et qu'on peut les négliger pour ceux des autres. Les ressources naturelles essentielles à la vie ( eau, pâturages, gibiers, fruits de la cueillette, etc.) d'un territoire occupé par une tribu reste en accès libre pour d'autres tribus qui en auraient besoin régulièrement ou à certains moments de l'année. La notion de propriété privée de la terre est étrangère à une telle société. C'est un point absolument fondamental car la terre est la première de toutes les richesses, celle qui assure la couverture de l'ensemble des besoins nécessaire à toute vie humaine. Elle ne peut jamais devenir une marchandise que certains pourraient s'approprier pour eux-mêmes au détriment des autres. Qu'il n'y a pas de miséreux sans terre est une loi économique fondamentale de toutes ces sociétés. Dans la culture des indiens du Chiapas au Mexque, par exemple, la terre est et ne peut être autre chose qu'un commun qui échoit à tous en partage et qui ne peut être la propriété que d'un être surnaturel. Elle n'est susceptible d'aucune manière d'être transformée en une marchandise que les uns pourraient s'approprier au détriment des autres. Laissons parler les Indiens chiapaneques eux-mêmes pour comprendre ce qu'est la Terre pour eux:" La Terre est notre Mère, c'est elle qui nous abrite, qui nous donne à manger[...]la Terre ce n'est pas un commerce. La Terre ne se vend pas. nous en prenons soin et nous l'aimons. Qui la vend, vend sa mère." (Comité de soutien aux peuples du Chiapas en lutte) La Terre pour l'Indien c'est la "Terre-Mère" et ceci n'est pas une simple figure de style. la Terre, c'est la mère nourricière, la source de la vie, qui est le bien le plus précieux. Et ceci vaut aussi bien pour toutes les sociétés où l'esprit du commerce ne s'est pas encore développé. Dans la Russie paysanne, on appelait cela la Matoushka Zemlya  ou dans la Grèce antique, Déméter  (Gê-Meter = la Terre-Mère) Elle était la déesse des moissons et de l'agriculture à laquelle un culte était rendu.
Allons plus loin encore. La relation des êtres humains à la Terre est totalement inversée par rapport à ce qu'elle est dans une société marchande: les êtres humains ne possèdent pas la Terre; ils lui appartiennent. La légende que narre le Popol Vuh qui est le livre sacré des Mayas Quiché, chez les Indiens d'Amérique du sud, exprime parfaitement cette appartenance de l'être humain à la Terre-Nourricière. Il nous rapporte que "les dieux, après avoir tenté de créer les premiers hommes avec de la glaise (rapidement dissoute sous les averses tropicales), puis avec du bois (beaucoup plus résistant, mais pas vraiment idéal sur le plan de la sensibilité ou de l’intelligence), ont fini par pétrir les ancêtres des Quiché dans une pâte faite de trois variétés de maïs." (Maíz santo ou Monsanto par J-P. Petit-Gras) L'homme Quiché est issu du maïs; cette plante est infiniment plus qu'un simple bien économique dans la vie de l'Indien. Elle constitue la substance même de son être et de toute la culture dont il est porteur. Soit dit en passant, c'est la raison pour laquelle la production actuelle de maïs génétiquement modifié que les firmes capitalistes veulent imposer à ces sociétés fait peser une menace d'une radicalité absolument nouvelle pour leur survie car on s'attaque ainsi au coeur même de toute leur culture.
La commercialisation de la terre dans les sociétés modernes représente un bouleversement radical de la vie humaine. A partir de là, en particulier, ont été engendré des masses d'êtres humains qui se sont retrouvées sans terre. C'est ce que l'on a appelé le mouvement des enclosures  qui constitue un énorme angle mort dans le récit historique officiel raconté dans nos sociétés, et, à l'école en particulier, qui fait que manque une pièce essentielle pour arriver à comprendre les origines de notre temps.

b) L'hospitalité
Dans les formes prémarchandes de société, l'hospitalité exprime ce fait que chacun est le bienvenu sur la terre. Si cette vertu est si importante, pour toutes les sociétés humaines, et pas seulement brigandes, c'est parce qu'elle est une des trois formes que prend le don dans toutes les sociétés étudiées par l'histoire et l'anthropologie. Il est l'antithèse de ce qui est marchand. Un don s'offre, une marchandise s'achète. Outre l'hospitalité, les cadeaux offerts et les services rendus sont ses deux autres formes. Ce que ne dit pas le texte, c'est que ces deux dernières sont tout aussi répandues dans ces sociétés brigandes que celle dont il parle. Elles formes toujours une tri-unité, un tout indissociable. Les deux autres seront donc tout autant affectées que l'hospitalité par la généralisation des rapports marchands. Les gens auront de moins en moins à offrir de biens, de services et d'hospitalité. Mais, de cette façon, ce sont les bases d'une vie commune qui sont gravement atteintes.
Voyons les choses sous l'angle de l'hospitalité, comme nous y invite le texte. Un étranger qui vient chez nous devra, s'il veut avoir le couvert et le gîte, trouver un hôtel ou une location, dans tous les cas, quelque chose qui sera payant. Le riche étranger est le bienvenu. Le pauvre sans argent est sans valeur et n'est donc pas le bienvenu. En règle générale, il est envoyé dans un camp de rétention qui n'a rien d'hospitalier avant d' être expulsé (dans la langue de bois officielle on dira, par euphémisme "reconduit à la frontière" gentiment) Pire encore, il existe dans notre société ce que le droit appelle un "délit d'hospitalité", à savoir que ceux qui hébergent des étrangers en situation illégale sont passibles de poursuite judiciaire comme c'est la cas aujourd'hui de quelqu'un comme Cédric Hérrou. Dans les sociétés brigandes l'accueil de l'étranger n'est pas transformé en une marchandise; il est bienveillant et foncièrement hospitalier.
L'ensemble de ces analyses conduit à conclure que l'effet du commerce est fondamentalement équivoque (à double sens): il élimine certes le brigandage et toutes les formes ancestrales de pillage, mais il développe en même temps un type de société gangréné par la corruption la menaçant de décomposition pure et simple. Le tissu social dont le don est l'opérateur, par excellence,  tendra à se détricoter. Chacun vivra replié sur sa sphère d'intérêts privés; les notions de gratuité, d'entraide et de solidarité subiront une érosion considérable. Il faut alors aller encore un peu plus loin et se demander s'il est si évident que cela que le commerce soit une source de paix, et ce même à l'échelle internationale, comme l'indiquait le début du texte?

3) Problématisation de la thèse du texte: le commerce est-il source de paix?
Les critiques du capitalisme ont généralement voulu mettre en évidence, au contraire de ce qu'avancent les libéraux comme Montesquieu, le lien intrinsèque (intérieur) qui existerait entre lui et la guerre. Il y a certainement une part de vérité là-dedans comme je vais d'abord essayer de le montrer. Cependant, dans un deuxième temps, il faudra faire une critique de la critique elle-même pour la nuancer, car la thèse de Montesquieu conserve bien une certaine validité mais dans certaines  limites seulement qui vont nous amener au coeur d'un des problèmes majeurs des temps actuels, celui que nous évoquions à la fin de l'introduction.

a) Critique classique du capitalisme: le lien supposé intrinsèque entre le capitalisme et les guerres
Le grand poète et tragédien anglais Shakespeare, un siècle avant Montesquieu, apportait déjà un tout autre son de cloche en parlant de l'or, qui a été la forme qu'a pris la marchandisation de la monnaie dans le capitalisme moderne:"Allons, métal maudit, putain commune à toute l'humanité, toi qui mets la discorde parmi la foule des nations..."(Timon d'Athènes) A la suite de la terre, c'est un deuxième constituant essentiel des sociétés humaines qui a été marchandisé: la monnaie. Là encore, c'est un autre énorme point aveugle des doctrines officielles qui font la loi dans nos sociétés. Il existaient bien des monnaies primitives, mais celles-ci n'étaient pas traitées comme des marchandises, là aussi, mais comme des biens précieux. Rien à peu près n'est enseigné sur la monnaie, de toute façon, dans nos écoles. Personnellement j'ai commencé de m'y atteler sur ce blog, car sans cela, on ne peut tout simplement rien comprendre au monde dans lequel on vit. Ce qui saute tout de suite aux yeux, dans le propos de Shakespeare, c'est qu'il contredit frontalement ce qu'affirmait Montesquieu, en se plaçant à l'échelle des relations internationales: "la monnaie-marchandise or" serait source de conflits entre les nations. Il existerait don une forme de violence inhérente au commerce mondial que ne prend pas en compte le texte. L'or est donc de la "monnaie-marchandise". Ses stocks sont en quantité limitée et ses gisements tendront à s'épuiser. Dans cette mesure, c'est typiquement ce qu'on appelle un bien rival qui doit mettre en compétition les nations pour son acquisition. Il est vrai, comme on le verra dans la suite, que l'or ne joue plus désormais le rôle d'étalon dans le commerce international comme cela a été le cas jusqu'en 1971, même s'il reste une des meilleures valeurs refuge pour les capitalistes les plus avisés.
Mais l'or n'est qu'un cas particulier d'une économie matérielle qui repose toujours sur des biens rivaux qu'on ne peut posséder pour soi, par définition, qu'à la condition d'en priver les autres. Je ne peux donner à autrui un baril de pétrole qu'à la condition d'accepter de m'en déposséder moi-même. Au contraire, un enseignant qui transmet son savoir à des élèves ne le perd pas: on rentre ici dans l'ordre des biens immatériels non rivaux. C'est ce qui définit une économie d'abondance par opposition à l'économie de la rareté des biens matériels. Celle-ci  stimulera la possessivité et la compétition entre les nations. Un des enjeux cruciaux aujourd'hui, de ce point de vue, c'est le pétrole qui a été le sang de toute l'économie mondiale depuis le début du XXème siècle. Il n'y en a désormais plus assez dans les sous sols de la Terre pour continuer à soutenir une croissance constante de la production mondiale. En se raréfiant, non seulement il va mettre fin à ce qui a rendu possible la croissance économique mondiale, l'énergie à très bon marché (un prix ridiculement faible même tenant compte de l'extraordinaire quantité d'énergie que l'on peut extraire d'un litre de pétrole, contrairement à ce que les gens s'imaginent lorsqu'ils trouvent le prix du litre d'essence trop cher. Pour le soupçonner, demandez-vous simplement l'équivalent de quelle quantité d'énergie tirée de la force musculaire du travail humain il faudrait pour pousser votre voiture à la même vitesse si nous ne disposiez pas d'essence pour la faire avancer et à quel prix cela vous reviendrait s'il fallait entretenir quotidiennement cette force humaine de travail même à supposer que l'on rétablisse l'esclavage...), mais il va, de plus en plus, aiguiser l'appétit de conquête à mesure qu'il se raréfiera toujours plus. Nous sommes situés aujourd'hui quelque part sur un plateau annonçant le pic pétrolier, ce point de bascule où il n'y aura plus assez d'offre de pétrole pour satisfaire la demande dans le monde.
Mais, ce n'est pas la seule chose à prendre en compte. Comme  Marx l'avait bien souligné dès le XIXème siècle, si on veut apercevoir la violence que le capitalisme génère dans le monde,  il faut aussi se donner la peine de quitter la sphère bruyante du marché économique et des échanges marchands qui donnent l'apparence de l'égalité juridique entre partenaires commerciaux et de rapports civilisés et pacifiés. C'est au niveau du mode production que se révèle la vérité brutale des rapports d'exploitation et de domination qui sont au coeur des sociétés marchandes.
Comment soutenir que le commerce international est source de paix quand l'enrichissement des uns  se fait grâce à la prédation, l'exploitation et la domination intensives que subissent les pays les plus "pauvres" de la planète? Des exemples: l'extraction du coltan, minerai rare qui rentre dans la fabrication des puces électroniques qui équipent tous nos gadgets électroniques comme les portables; les deux grandes mines de coltan dans le monde se trouvent, l'une en Australie, l'autre au Congo où la situation sociale des individus est misérable. L'ouvrier congolais est payé un dollar par jour pour convoyer sur son dos une trentaine de kilos de minerai sur des kilomètres pendant qu'à l'autre bout de la chaîne, les actionnaires des multinationales toucheront de juteux dividendes et le consommateur occidental bénéficiera d'une marchandise bon marché avec laquelle faire joujou. La spoliation (le vol) peut se faire par la violence des armes, mais aussi par des moyens détournés qui ont toutes les apparences du droit et de la légalité, soit les moyens "pacifiques" du commerce qui, en réalité, on l'aura compris, sont tout sauf non violents et d'autant moins qu'ils se dissimulent mieux derrière l'apparence du droit. La circulation des marchandises dans une économie mondialisée permet facilement de masquer la violence impliquée dans leur mode de production: "Et alors les marchandises s’achètent et se vendent dans un marché, et il se trouve que ce marché ne sert pas seulement pour acheter et pour vendre, mais aussi pour dissimuler l’exploitation des travailleurs. Par exemple, sur le marché, on voit le café déjà joliment empaqueté dans sa boîte ou dans son paquet, mais on ne voit pas le paysan qui a souffert pour récolter ce café et on ne voit pas non plus le coyote qui lui a payé à un prix ridicule son travail et on ne voit pas non plus les travailleurs dans les grands ateliers qui passent leur vie à empaqueter ce café. Ou alors on voit un appareil pour écouter de la musique[...] et on trouve que c’est un très bon appareil parce que le son est très bon, mais on ne voit pas l’ouvrière de l’atelier qui a passé un nombre incroyable d’heures à fixer des câbles et à monter cet appareil et qui a touché un salaire de misère pour le faire, on ne voit pas qu’elle vit loin de son travail et tout ce qu’elle doit dépenser pour le transport, sans compter qu’elle risque en plus de se faire enlever, d’être violée ou assassinée..."(Armée zapatiste de libération nationale. Mexique. Extrait de la Sixième déclaration de la forêt de Lacandone)
Développons l'exemple du commerce mondial du café comme nous invite à le faire les Zapatistes du Chiapas au Mexique, héritiers d'une lutte contre le capitalisme vieille de plus de 500 ans. La situation des petits producteurs de café partout dans le monde est tellement misérable que beaucoup n'arrivent même plus à rentrer dans leur frais de production pendant que les entreprises comme Nestlé qui leur achètent leur production à des prix dérisoirement bas, dégagent des bénéfices record.(c'est un exemple comme un autre; on pourrait faire la même analyse pour la production de bananes, de coton, de cacao etc.). Cette situation actuelle a une histoire qu'il faut connaître: sous l'effet de la mondialisation néo libérale qui a conduit à supprimer dans les années 1990 toutes les protections sur les prix qui constituaient un filet de sécurité pour les petits producteurs alors que, dans le même temps, le FMI (Fonds Monétaire International) incitait certains pays à se lancer dans la production de café (pour développer une culture destinée à l'exportation et avoir les devises nécessaires pour rembourser les dettes au détriment de la production pour la population locale qui se retrouve, très souvent, en situation de famine pure et simple), ces petits producteurs se retrouvent aujourd'hui asphyxiés économiquement du fait de la chute du cours du café avec sa surproduction mondiale. Cette situation n'a donc rien d'une "catastrophe naturelle " pas plus qu'elle n'est le produit des "lois de l'économie" contre lesquelles on ne pourrait rien. Elle est le résultat d'une politique qui a été délibérément conduite à l'échelle internationale par les grandes puissances politiques et économiques. Que peut alors faire un petit producteur de café qui ne parvient plus à vivre de sa production? Deux choses: soit abandonner sa terre en la vendant pour une bouchée de pain à des grands propriétaires fonciers et aller louer sa force de travail pour un salaire de misère aux grandes industries capitalistes qui s'implantent dans les mégapoles: le processus de spoliation de la terre est alors accompli derrière le masque du "droit". Soit, se recycler dans une production lucrative mais interdite comme la coca (d'où on extrait la drogue qui est, avec les armes et la publicité, un des trois plus gros morceaux du commerce mondial actuel) ce qui donnera alors un alibi au pouvoir étatique pour lui déclarer la guerre avec l'appui bienveillant des entreprises transnationales et des grandes puissances étatiques comme les Etats-Unis.
La situation d'une région comme celle du Chiapas au Mexique illustre jusqu'à la caricature ce processus odieux de spoliation: il s'agit de la région du Mexique la plus riche en ressources naturelles ( entre autres, du pétrole et du gaz) et pourtant c'est la région la plus pauvre du Mexique. Un tel paradoxe ne s'explique là aussi que par la spoliation et l'expropriation dont ont été victime ces gens. Là -bas comme chez nous en Europe à la sortie du Moyen-Âge, le capitalisme n'a pu trouver le terreau sur lequel il allait pouvoir se développer que par le démantèlement de l'institution communale de la terre et l'expulsion des petits paysans qui constitueront le bataillon dans lequel il pourra puiser pour développer le salariat et avoir à disposition un "stock" de main d'oeuvre bon marché. Voilà ce qu'est le commerce que les premiers colons européens sont venus leur apporter il y a déjà plus de cinq cents ans pour les indiens Yaqui: "un chariot de l'argent dont les quatre roues sont: la spoliation, l'exploitation, la répression et le mépris." (ibid.)
On pourrait s'autoriser à conclure de ces analyses que l’utopie d’une pacification des relations internationales sous l’effet du développement des échanges commerciaux n’a pas résisté à l’épreuve du XXème siècle et a rejoint le cimetière des idées mortes: "Notre expérience au XXème siècle des conflits impérialistes, de la compétition économique internationale, et des guerres mondiales nous interdit de partager la conviction du Siècle des Lumières, persuadé que le capitalisme promouvrait la paix mondiale." (Christopher Lasch, ibid. Le seul et vrai paradis, p. 146) Néanmoins, cette critique classique du capitalisme ne saurait constituer le fin mot de l'histoire. Elle néglige le fait que, par un certain côté, l'expansion du capitalisme à l'échelle mondiale a bien eu une dynamique pacificatrice. Il conviendra cependant d'en préciser les limites, que n'a pu apercevoir Montesquieu à son époque, ce qui nous conduira à un problème crucial concernant l'avenir du monde actuel, celui que nous avions évoqué à la fin de l'introduction.

b) "La paix de Cent Ans" et la mondialisation actuelle
Je m'appuierai ici sur la thèse d'un des grands théoriciens de l'économie au XXème siècle, Karl Polanyi.(1) Elle part d'une donnée factuelle incontestable, cette période qui a duré un siècle, de 1815, date de la fin des guerres napoléoniennes, à 1914 et la Première guerre mondiale. Il s'est mis en place, à cette époque, pour la première fois, une économie de marché à l'échelle mondiale (la première mondialisation) qui a coïncidé avec une ère de paix tout à fait exceptionnelle. C'est cela qu'on appelle la "Paix de Cents Ans":"Au XIXème siècle s'est produit un phénomène sans précédent dans les annales de la civilisation occidentale: les cent années de paix de 1815, à 1914. Mis à part la guerre de Crimée -événement plus ou moins colonial-, l'Angleterre, la France, la Prusse, l'Autriche, l'Italie et la Russie ne se sont fait la guerre les uns aux autres que dix-huit mois au total." (Polanyi, La grande transformation, p. 39) Polanyi pense trouver le facteur décisif expliquant ce fait, non dans la raison exposée par Montesquieu, mais dans le rôle joué par la haute finance internationale:"le secret du maintien de la paix générale résidait sans aucun doute dans la position, l'organisation et les techniques de la finance internationale." (ibid., p. 46) Evidemment, ce n'est pas la paix en tant que telle qui l'intéressait; son mobile fondamental était bien sûr le profit. Elle en eût bien retiré de multiples guerres, essentiellement coloniales, à cette époque. Dans un autre de ses textes tardif, daté de 1957, La liberté dans une société complexe, Polanyi soulignait bien lui-même cette restriction de taille:"Le système de marché a assuré un siècle de paix entre les grandes puissances, mais a infesté les continents non peuplés de Blancs avec des guerres cruelles de conquête et de soumission." (Polanyi, Essais, p. 553) 
 Il faut remarquer que la situation actuelle du monde présente de grandes similitudes. On peut appliquer dans les deux cas une formule tirée d'un rapport du Stratcom, un organe de l'armée américaine, daté de 1995, étudiant la nouvelle situation géo-politique dans le monde, suite à l'effondrement de l'empire soviétique, et intitulé, Eléments essentiels à la dissuasion dans l'après guerre froide: on était passé d'"un milieu riche en armes à un milieu riche en cibles". (cité par Chomsky, Futurs proches, p. 208)  La paix mondiale actuelle n'a pas empêché la prolifération de guerres régionales concentrées presque toutes dans les pays pauvres du Sud (ce n'est pas pour rien que l'armement se taille la plus grosse part des échanges dans le commerce mondial). C'est ce qui fait aussi, qu'alors que la Chute du mur de Berlin est considérée, dans le monde occidental, comme un symbole de la libération des peuples, elle a été plutôt perçue, par les pays pauvres du Sud, comme une catastrophe, ainsi que le soulignait Chomsky en se référant aux propos du président de la Malaisie qui était pourtant loin d'être un communiste. Alors que pendant la période de la Guerre froide, ils pouvaient jouer de la rivalité entre les deux blocs pour en tirer des avantages, c'en a été fini avec l'effondrement de celui de l'Est. Ils étaient devenus des "cibles" pour les puissances impérialistes avec les Etats-Unis à leur tête. Avec leur écrasante supériorité militaire, ces derniers ont pu ainsi triompher  au Koweit (1991), au Kosovo (1999), en Afghanistan (2001), en Irak (2003), en Libye (2011).
On peut donc se risquer à faire un étroit parallèle entre "la paix de Cent Ans" qu'a connu le XIXème siècle et celle relative que nous avons eu depuis la fin de la Seconde guerre mondiale qui a accompagné la deuxième mondialisation. Si la haute finance internationale peut se nourrir de ces guerres coloniales pour faire du profit, c'est pour autant qu'elles restent isolées et ne dégénèrent pas en une conflagration mondiale entre grandes puissances. Le maintien de la paix à l'échelle planétaire a été pour elle, au XIXème siècle comme aujourd'hui, la condition essentielle de la bonne marche de ses affaires. Plus précisément encore, si l'on prend le cas du XIXème siècle,"le commerce dépendait dorénavant d'un système monétaire international qui ne pouvait fonctionner lors d'une guerre générale."(Polanyi, La grande transformation, p. 52) Ce système était celui de l'étalon-or à la base de la construction d'un marché mondialisé et censé garantir son fonctionnement autorégulateur:"Le commerce mondial, c'était la vie sur la planète désormais organisée comme un marché autorégulateur comprenant le travail, la terre et la monnaie, avec l'étalon-or comme gardien de cet automate gargantuesque." (ibid., p. 300)  L'étalon-or est un système dans lequel l'étalon monétaire correspond à un poids fixe d'or. Toute émission de monnaie se fait avec une contrepartie et une garantie sur un stock d'or en réserve. C'est donc une monnaie adossée à l'or qui lui garantit sa valeur: "as good as gold" (aussi bon que de l'or), comme le disaient les capitalistes anglais qui ont été les promoteurs de ce système à cette époque où ils dominaient encore économiquement le monde. L'or a ainsi servi d'étalon universel sur la base duquel se sont développés les échanges internationaux. Il découle directement du projet de transformer la monnaie en une marchandise qui se vend et s'achète, l'or; c'est, dira Polanyi,"un système de monnaie-marchandise internationale". (ibid., p. 271)
 La chute du système de l'étalon-or entraîna donc la désintégration de l'économie mondiale:"l'étalon-or est [l'institution] dont l'importance a été reconnue comme décisive; sa chute fut la cause immédiate de la catastrophe." (ibid., p. 37) C'est donc l'effondrement de l'économie mondiale de marché qui aurait conduit aux deux guerres mondiales du XXème siècle. Cette catastrophe, si on continue de suivre les analyses de Polanyi, était quasiment inéluctable en raison du caractère utopique du projet d'une économie mondiale de marché, quelque chose d'impossible à réaliser, une sorte de "créature impossible", pour reprendre l'expression de la philosophe américaine N. Frazer.  La paix qu'il a pu garantir ne pouvait être que temporaire pour cette raison. Le coeur de l'argumentation de Polanyi consiste à soutenir qu'il est impossible de transformer en simples marchandises ces constituants fondamentaux de la vie humaine que sont la terre, le travail et la monnaie. Je me contenterai ici, de faire l'analyse de ce caractère utopique du point de vue de "la monnaie-marchandise" puisque c'est elle qui est censée être la clé de voûte sur laquelle a pu reposer la paix mondiale. Pour une vue d'ensemble, je renvoie à l'article, L'utopie destructrice de la société de marchéComme la terre et le travail, la monnaie ne peut-être réellement une marchandise dont le prix (l'intérêt) varierait en fonction de la loi de l'offre et de la demande, alors même qu'elle est censée jouer ce rôle dans l'économie libérale de marché. Elle est ce que Polanyi appelle une "marchandise fictive". Pourquoi? On peut l'expliquer au moins de deux façons. D'abord, du point de vue de son usage fondamental comme étalon servant de mesure de la valeur. A ce titre, elle est comme le mètre pour les longueurs ou le kilo pour les poids. Imaginez un monde où le kilo et le mètre  varieraient en fonction de l'offre et de la demande! L'usage comme étalon de ces instruments de mesure serait rendu impossible. C'est pourtant ce qui se passe à nouveau de nos jours (même si le système ne repose plus aujourd'hui sur l'étalon-or mais sur le dollar avec la domination américaine qui a pris le relais de celle de l'Empire britannique au XIXème siècle) dans la mesure où la monnaie est utilisée dans le cadre du marché financier comme un outil de spéculation pour faire du profit. D'autre part, une monnaie gérée par le marché produirait, suivant ses variations de prix, une "alternance de la pénurie et de la surabondance de la monnaie  [qui] se révélerait aussi désastreuse pour le commerce que les inondations et les périodes de sécheresse l'ont été pour les sociétés primitives." (Polanyi, La grande transformation, p. 123-124)  En lieu et place de catastrophes naturelles, ce sont désormais des catastrophes monétaires qui menacent l'intégrité des sociétés de marché. Leur système monétaire est donc structurellement instable et sujet à des crises financières cycliques: le FMI (Fonds Monétaire International),  avait recensé dans le monde, selon l'économiste belge B. Lietaer, depuis 1970, sur une période 25 ans, 145 crises bancaires, 208 crises monétaires et 72 crises de dettes publiques.  Cette instabilité se manifeste ainsi d'une double façon: soit un trop plein de monnaie, l'inflation, qui fait qu'elle perd sa valeur, soit un manque de monnaie qui assèche l'économie, la déflation. La période actuelle donne une bonne illustration de cette alternance de catastrophes. D'abord, avec l'abandon de l'étalon-or en 1971, suite à la décision américaine de supprimer la convertibilité du dollar en or, la tendance à l'inflation s'est considérablement accrue puisque, désormais, l'émission monétaire n'est plus limitée par une certaine quantité d'or en circulation:"Après l'abandon de l'étalon-or, l'inflation est en effet devenue la caractéristique principale des monnaies nationales du XXe siècle. Même les monnaies les plus stables de la période d'après guerre - comme le mark allemand et le franc suisse - ont perdu entre 1970 et 2000 pas moins de 60% de leur valeur. Dans le même temps, le dollar perdait 75 % de sa valeur et la livre sterling 90 %." (Lietaer et Kennedy, Monnaies régionales: de nouvelles voies vers une prospérité durable, p. 56) A cette période d'"inondation" a succédé une période de"sécheresse", suite au grand krach financier de 2008:"Une des conséquences immédiates sera que la disponibilité des finances provenant du système bancaire va se rétrécir pendant une période plus longue que quiconque le désire, ce qui posera des problèmes de croissance..." (ibid. p. 73)  
Ce sont donc les automatismes de la loi fondamentale du marché de l'offre et de la demande, prétendant intégrer la monnaie comme une marchandise qui poussent le système vers sa propre fin. L'effondrement inéluctable du système international de l'étalon-or devait  détruire pour de bon les bases sur lesquelles avait reposé la paix mondiale au XIXème siècle et conduire finalement aux deux guerres mondiales du XXème siècle:"Le succès du Concert européen, né des besoins de la nouvelle organisation internationale de l'économie, devait inévitablement prendre fin avec la dissolution de celle-ci." (ibid., p. 56) Le "Concert européen", c'était donc cette entente pacifique entre les grandes puissances mondiales qui a été synonyme de paix entre elles  pendant un siècle jusqu'à l'effondrement de l'économie mondiale de marché. Nombreux étaient alors les discours, dans les années 1900-1910, reprenant le thème du "doux commerce" cher aux libéraux du XVIIIème siècle comme Montesquieu, affirmant que le monde ne connaîtrait plus de guerre du fait de l'interdépendance économique entre les grandes puissances. On sait aujourd'hui ce qu'il advint...
Cette menace d'un effondrement monétaire se redouble de celle d'une crise énergétique majeure. Comme nous l'avons esquissé dans la partie 3a, nous nous dirigeons, et plus vite que nous le croyons, vers la fin de l'énergie à très bon marché avec, principalement, l'épuisement des gisements pétroliers. La combinaison de ces deux risques, monétaire et énergétique, ne laisse guère de place au doute quant au destin de la seconde mondialisation sous l'égide de la Pax americana.
On peut ainsi se risquer à pousser encore un peu plus loin le parallèle entre "la paix de Cent Ans" qu'a connu le XIXème siècle et celle relative que nous avons eu depuis la fin de la Seconde guerre mondiale qui a accompagné la deuxième mondialisation. Si on prend au sérieux ce qu'avance Polanyi, il est à prévoir un nouvel effondrement de l'économie mondiale de marché qui a déjà été à deux doigts de se produire en 2008 avec la faillite des grandes banques d'affaires internationales. La paix mondiale actuelle repose donc sur équilibre extrêmement instable dont tout laisse à prévoir qu'il ne durera pas. La nouvelle donne, cependant, par rapport à la première mondialisation, c'est qu' à l'époque, les grandes puissances ne disposaient pas encore d'un arsenal nucléaire mettant en péril la survie de l'humanité. Ce constat nous conduit à envisager nécessairement une alternative possible au système capitaliste mondialisé, contrairement au mot d'ordre qui prévaut dans ses couches dominantes, TINA (There Is No Alternative).

c) L'économie de réciprocité
L'issue finale de ma réflexion me conduira à prendre le contre pied de la conception du libéralisme économique, la doctrine de l'économie de marché. Elle consistera à dire que le commerce ne saurait constituer une source de pacification durable de la réalité humaine qu'à la condition expresse d'être prioritairement instituée sur la base d'un principe de réciprocité et non d'échange marchand. J'illustrerai la nature de ce principe de réciprocité  par une légende soufi (le soufisme est un courant spirituel de l'Islam persécuté aujourd'hui par les fanatiques intégristes) décrivant le paradis:
Il s'agirait, en quelque sorte, sans bien entendu que cela signifie un quelconque retour à l'âge de pierre, de renouer avec l'héritage des sociétés primitives dont le principe dominant d'organisation économique était celui de la réciprocité à base de pratiques de don-contre don sous les trois formes que nous avions vu dans la seconde partie. C'était, exemple parmi tant d'autres, typiquement le cas du mode de vie de l'Arapesh de Nouvelle-Guinée tel que le relatait l'anthropologue américaine Margaret Mead:"S'il y a de la viande sur son fumoir au-dessus du feu, c'est ou bien la chair d'un animal tué par un autre, par un frère, un beau-frère, un fils de sa soeur etc., qui lui a été donnée [...], ou bien la chair d'un animal qu'il a tué lui-même et qu'il fume avant de la donner à quelqu'un d'autre, car manger le fruit de sa propre chasse [...] est un crime que commettent seuls les débiles mentaux (sic)..." ( citée par Polanyi, Essais, p. 87) L'égoïsme que nous prenons, nous Occidentaux, comme un trait naturel du comportement humain, était considéré par toutes ces sociétés comme une forme grave de pathologie mentale qui mérite de se faire sérieusement soigné.
Mais, ce n'est là encore qu'un aspect des choses, celui qui touche aux relations entre individus au sein d'une société.
Sur le plan des relations entre tribus, c'est le même principe que l'anthropologie a pu retrouvé. Un des exemples qui a été le plus étudié est celui de la Kula de Nouvelle-Guinée: c'est un circuit de dons-contre dons de type réciprocitaire, là aussi, mais qui cette fois-ci s'organise sur une grande échelle rassemblant des tribus venus des quatre coins de cette région du monde. L'intérêt pratique évident qu'il peut avoir pour nous, c'est de montrer, avec toute la clarté possible, que ces circuits de dons ne sont pas condamnés à rester limités à des groupes restreints d'individus mais qu'ils peuvent tout aussi bien s'édifier à une échelle internationale. En réalité, depuis la nuit des temps, c'est toujours ce qui a pu permettre aux organisations humaines d'éviter de se faire la guerre. Là où ces liens tissés par le don n'ont pu se nouer, cela a toujours fini par se solder par la guerre, qui, il ne faut pas se le cacher, était aussi largement répandue dans ces temps reculés de l'âge de pierre. Comme l'avait parfaitement résumé le fondateur de l'anthropologie du don au XXème siècle, Marcel Mauss, la réciprocité généralisée qui fait que l'on donne tout (les biens, les services, l'hospitalité), ce qu'il appelait "les prestations totales", est la seule chose que l'humanité avait trouvé jusque là pour fonder une paix durable entre les peuples. A défaut, la guerre devenait quasi inéluctable:"il n'y a pas de milieu: se confier entièrement ou se défier entièrement..." (Marcel Mauss, Essai sur le don, p. 238) Voilà ce que nous apprend de fondamental l'histoire et l'anthropologie des sociétés humaines depuis les temps les plus reculés. Pour le problème que nous avons aujourd'hui d'une très sérieuse menace de désintégration de l'économie mondiale de marché, je ne vois clairement pas d'autre façon d'en sortir que de suivre ce chemin, en renouant avec des formes ou d'autres de réciprocité généralisée entre nations.
Pour plus  de développement, je renvoie à l'article, Les sociétés primitives et la réciprocité.

Conclusion
a) Montesquieu donnait une double réponse quant aux effets du développement des échanges marchands: positifs sur le plan des relations internationales en pacifiant les rapports entre les nations; beaucoup plus problématique quant aux rapports sociaux entre individus au sein d'une société.
b) La première partie de la thèse a une certaine validité si l'on ne tient pas compte de la multiplication des conflits locaux concentrés dans les régions dites "pauvres" du Sud, qu'encourage aujourd'hui comme hier le capitalisme. Mais tout laisse à présager que la paix à l'échelle planétaire que garantit l'économie mondiale de marché risque de prendre fin tôt ou tard. Si l'on se fie au précédent historique du destin tragique de la première mondialisation, on est conduit à se poser une question pour le moins angoissante, tenant compte du fait qu'aujourd'hui, les grandes puissances détiennent un arsenal nucléaire mettant en péril la survie de l'humanité: qu'adviendrait-t-il si l'économie de marché, garant de la paix mondiale, s'effondrait à nouveau comme tout laisse à le penser?
c) Polanyi, en 1944, indiquait déjà la nature du défi à relever suite à l'effondrement de la première mondialisation:"Nous devons essayer de conserver par tous les moyens à notre portée ces hautes valeurs héritées de l'économie de marché qui s'est effondrée." (Polanyi, La grande transformation, p. 344) Il avait en vue deux choses en parlant de ces "hautes valeurs": la liberté et la paix. Je laisse de côté ici la question de la liberté. Pour garantir une paix durable et affronter le défi immense que nous avons devant nous, nous avons sans doute besoin de moins de rapports marchands et de plus de relations, aussi bien entre sociétés qu'entre individus, qui reposent sur un principe de réciprocité généralisé, tel que décrit par la légende soufi...


(1)  Polanyi (1886-1964) est, à mon sens, un auteur incontournable pour notre époque et sans doute bien au-delà. Politiquement, il se réclamait du socialisme, au sens que ce terme avait originellement, que le XXème siècle a fini par complètement dévoyer, à savoir un socialisme anti étatique et décentralisé, ce que j'appelle un socialisme de liberté. Dans cette mesure, il se situe aux antipodes aussi bien de l'orthodoxie libérale actuelle que de la gauche étatiste. Son importance a été, entre autres, reconnue par J.E. Stiglitz, "prix Nobel" ("Prix de la Banque de Suède en sciences économiques à la mémoire d'Alfred Nobel", pour parler exactement) d'économie en 2001, qui soulignait, dans sa préface à l'édition américaine de, La grande transformation, l'ouvrage majeur de Polanyi, que la science économique et l'histoire économique "en sont venues à reconnaître la validité des affirmations clés de Polanyi." ( p. XIII)




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