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jeudi 16 février 2012

Les contraintes invisibles qui pèsent sur la pensée (6)

Certes, l'idéologie anticommuniste a perdu de sa force depuis l'effondrement du bloc soviétique, mais, comme le soulignent Chosmky et Herman,"le phénomène a été largement contrebalancé par le renforcement de la croyance dans le "miracle du marché" selon la formule de Ronald Reagan. Le triomphe du capitalisme et le pouvoir croissant de ceux qui ont intérêt aux privatisations et à la loi du marché a grandement renforcé l'emprise de l'idéologie du marché, au moins parmi les élites, au point que, contre toute évidence, les marchés sont supposés bienveillants et même démocratiques.[...] Le journalisme a intériorisé cette idéologie. Si on y ajoute l'anticommunisme résiduel, dans un monde où le pouvoir global des institutions du marché fait passer toute alternative pour utopique, on obtient un cocktail idéologique très puissant." (FDC, p. 94) Le filtre idéologique orientant le traitement de l'information et la sélection des faits conserve ainsi toute sa pertinence comme les faits le montrent.

 Exemples pour la période des années 1990: le choix des mots pour connoter la réalité.(cf.  le sujet Quel est le pouvoir des mots? partie 2b)
L'étude de la langue employée pour traiter l'information nous révèle des choses significatives touchant la dénaturation des témoignages. Pour minimiser les massacres indignes d'intérêt il s'agira d'employer des termes qui euphémisent le réel (procédé consistant à atténuer la portée de ce qu'on décrit); pour parler de massacres dignes d'intérêt il faudra au contraire choisir des mots qui les hyperbolisent (procédé inverse consistant à exagérer pour mieux frapper l'esprit)  
Dans le cas d'un massacre qu'on veut ignorer, on parlera de "répression"; dans le cas d'un massacre digne d'intérêt, on parlera beaucoup plus facilement de "génocide". S'agissant de massacres d'une ampleur comparable commis respectivement par les gouvernements turc et indonésien qui avaient l'appui des grands pays riches occidentaux et ceux commis par le gouvernement serbe et celui de Saddam Hussein contre qui il fallait mobiliser l'opinion publique pour leur mener la guerre, le choix des mots employés est révélateur .
Tableau tiré de la FDC comptabilisant l'emploi du terme "génocide" dans 5 grands journaux (Los Angeles Times, New York Times, Washington Post, Newsweek, Times) à propos du Kosovo, du Timor -Oriental, de la Turquie et de l'Irak

Serbie/Kosovo (1998-1999)= 220
Indonésie/Timor 1990-1999) = 33
Turquie/Kurdes (1990-1999)= 14
Irak/Kurdes (1990-1999)=132
Sanctions ONU/Irak (1991-1999)= 18
Ce qui nous fait au total pour les victimes dignes d'intérêt, 220 + 132 = 352 occurrences du terme "génocide".
Pour les victimes indignes d'intérêt qui sont pourtant encore plus nombreuses, 33+14+18= 65 occurrences. Comme cela apparait dans le vocabulaire de l'ex ambassadeur américain Galbraith, dans le cas de "la Turquie le gouvernement ne faisait que "réprimer"tandis que l'Irak perpétrait un "génocide."" (FDC, p. 189)

Autre exemple: la différence de traitement de l'information entre les événements de Raçak et ceux de Liquica 
Le 15 janvier 1999 une quarantaine d'Albanais sont tués à Raçak au Kosovo par l'armée serbe dans des circonstances qui restent obscures. Ces victimes sont dignes d'intérêt car elles donneront la caution morale pour aller bombarder la Yougoslavie;  on parlera alors d'un "massacre" même si les preuves à l'appui restent sujettes à caution et pourraient aussi bien laisser penser qu'il s'agissait d'un combat entre deux forces armées (cf. FDC, p. 194 pour plus de développement): on ne peut légitimement parler de massacres que là où les victimes sont sans défense  face à leurs bourreaux ou, à tout le moins, lorsque le rapport de force est complètement déséquilibré.
Le 6 avril de la même année, environ deux cents Timorais sont abattus par des milices encadrés par l'armée indonésienne à Liquica dans une église où ils étaient venus se réfugier: les faits établissent clairement ici qu'il s'agit d'un massacre; s'agissant d'un Etat-client des puissances occidentales, ces victimes ne sont pas dignes d'intérêt. Ici encore Chomsky et Herman font un travail minutieux montrant la dénaturation flagrante des témoignages dans les MMC:"Sur une période de douze mois suivant la date de chacun de ces deux événements, les mentions de Raçak dans les cinq titres repris dans le tableau (cf. ci dessus) excédaient celles de Liquica dans une proportion de 4,1 pour 1; et si on s'intéresse à la qualification de "massacre", la proportion est de 6,7 pour 1, et de 14 pour 1 du point de vue de la longueur des articles mesurés au nombre de mots. Newsweek, par exemple, qui cita neuf fois Raçak et son "massacre" omit de mentionner Liquica même une fois." (FDC, p. 194-195) Alors que, rappelons le, objectivement on peut établir que ce qui s'est passé à Liquica est bien pire que ce qui s'est passé à Raçak ne serait-ce qu'en terme de nombre de morts.

Trois conditions au scénario totalitaire
Cet aveuglement idéologique est déjà ce qui horrifiait  Orwell en son temps car il y voyait à l'oeuvre des tendances totalitaires qui menacent de destruction la notion même de vérité objective, c'est-à-dire le principe voulant qu'il existe des faits qui décident de la vérité ou de la fausseté de ce que nous disons, faits qui ne dépendent pas de nous. De ces faits au sens où Clémenceau en parlait lorsqu'on lui demandait ce que les historiens futurs penseront des responsabilités quant au déclenchement de la Première Guerre mondiale:"ça, je n'en sais rien, mais ce dont je suis sûr, c'est qu'ils ne diront pas que la Belgique a envahi l'Allemagne."(cité par H. Arendt, Vérité et politique, dans La crise de la culture, éditions folio/essais, p. 304)
  Dans le  scénario totalitaire qu'Orwell expose dans 1984, la formation des croyances  obéit à trois conditions qui génèrent pourtant la possiblité de soutenir des énoncés comme, "la Belgique a envahi l'Allemagne en 1914", conditions dont  la concentration des MMC en un nombre toujours plus réduit de mains favorise aujourd'hui  la fermentation:

a)"les croyances qui en résultent n'ont de comptes à rendre qu'eu égard aux mécanismes au travers desquels le consensus est atteint au sein d'une certaine communauté;" (J. Conant, Orwell et la dictature des intellectuels, p. 19 dans Les intellectuels la critique et le pouvoir, Agone, 41/42 2009) Autrement dit, Le critère suivant lequel on forme ses croyances n'a plus rien à voir avec celui de leur conformité aux faits, soit un critère de vérité, mais avec celui de leur conformité à une orthodoxie:  par exemple, comme nous avons eu l'occasion de l'analyser, il s'agira de produire  dans les MMC des croyances conformes au consensus anticommuniste et à celui du "miracle du marché."(par exemple concernant ce dernier point, soutenir la croyance "que, contre toute évidence, les marchés sont supposés bienveillants et même démocratiques." Nous avons assez largement montré, par exemple, comment le marché pouvait opérer comme un mécanisme de censure anonyme particulièrement efficace dans le champ du traitement de l'information)

b)"Ces mécanismes produisent des croyances qui n'ont aucune relation avec les faits sur lesquels elles portent." (ibid., p. 19): cette condition découle de la première. Orwell avait commencé à se rendre compte de cette tendance à l'oeuvre dans les MMC au moment où il s'était engagé dans la guerre d'Espagne en 1936; ce que rapportait alors la presse anglaise ne correspondait plus du tout, de près ou de loin, à ce qu'il pouvait constater sur le terrain de ses propres yeux: "Tôt dans ma vie, je m'étais aperçu qu'un journal ne rapporte jamais correctement aucun événement, mais en Espagne, pour la première fois, j'ai vu rapporter dans les journaux des choses qui n'avaient plus rien à voir avec les faits, pas même le genre de relation vague que suppose un mensonge ordinaire. J'ai vu rapporter de grandes batailles là où aucun combat n'avait eu lieu et un complet silence là où des centaines d'hommes avaient été tués. J'ai vu des soldats, qui avaient bravement combattu, dénoncés comme des lâches et des traîtres, et d'autres, qui n'avaient jamais essuyé un coup de feu, salués comme les héros de victoires imaginaires."(Essais articles et lettres,tome 2, p. 322-3, éditions Ivrea ) Le cas de la Guerre d'Espagne exigerait à lui seul un long développement pour comprendre comment la presse anglaise en était venue à rendre compte de façon aussi délirante des événements en construisant des scénarii totalement imaginaires. Pour aller vite, disons que l'aveuglement idéologique que crée l'adhésion sans faille à la discipline  des partis politiques de droite ou de gauche rendait possible la formation de croyances totalement déconnectées de la réalité; comme l'explique Conant, "[la] dimension totalitaire de la situation était fonction, d'une part, de la détermination loyale [des] intellectuels à ne croire que les comptes rendus accrédités par leurs partis politiques respectifs et, d'autre part, de la détermination inflexible de ces partis à n'admettre que les comptes rendus des événements d'Espagne qui politiquement leur convenaient."(ibid., p. 17) C'est dans le même sens que la philosophe Simone Weil avait publié un texte, Notes sur la suppression des partis politiques, dans lequel elle démontait les mécanismes totalitaires propres à la logique des partis politiques neutralisant toute capacité des individus à juger de façon autonome sur la base de leur propre expérience et à affirmer des choses en totale contradiction avec ce qu'ils ont sous les yeux'(cf. pour plus de développement, d) Le système des partis politiques)

c) Troisième et dernière condition,  que "la communauté emploie systématiquement des moyens qui rendent indisponible le recours à toute autre norme." (J. Conant,ibid., p.19)  Nous avons vu par quels biais structurels canalisant les journalistes vers les "sources autorisées d'information", les MMC conjuraient systématiquement le risque que des sources dissidentes d'information viennent effriter le consensus idéologique dominant. C'est ainsi qu'on peut obtenir de l'individu, comme le montre l'expérience de Asch qu'il abdique totalement l'usage de son propre entendement au profit du  consensus produit dans le groupe. Le principe de cette expérience  trouve son point d'application dans ce qu'Ellul appelait "la propagande horizontale"et qui consistera ici en ce que les gens relaieront dans leurs conversations quotidiennes l'ordre du jour défini par les MMC .




Conclusion
a)Au terme de cette analyse, on peut s'autoriser à conclure que ces menaces de dérive totalitaire existent bel et bien  à l'état de ferment dans les médias dominants et que contrairement à ce que laisse entendre le discours convenu des journalistes-vedettes comme ici,


  il n'est évidemment plus soutenable d'avancer que les MMC sont libres et indépendants et qu'ils ont pour souci principal de traiter de façon objective et impartiale les événements. 
b) Que les principales contraintes entravant la pensée libre dans nos sociétés occidentales qu'évoquait Bertrand Russell dès les années 1920, à savoir les pénalités économiques et la dénaturation des témoignages, n'ont fait, à bien des égards, que se renforcer toujours plus.
c) Qu'on ne comprend rien à la nature de ces contraintes si on s'imagine qu'elles fonctionnent à la façon d'une censure directe qu'exerceraient dans l'ombre des gens influents dictant aux journalistes l'ordre du jour à traiter (ce qu'on appelle aussi "la théorie du complot" et qui sert dans les discours conformes au cadre idéologique dominant, de repoussoir pour caricaturer toute analyse critique des médias; c'est ainsi qu'a pu être reproché à Chomsky/Herman de développer une théorie du complot pour  discréditer leur propos alors que, comme on a pu le voir, leur modèle de compréhension des mécanismes de la propagande s'y oppose explicitement; voyez, par exemple, à 2'22 dans le documentaire ci-dessus, de façon symptomatique, l'intervention d'Arlette Chabot qui ne peut penser la critique des médias autrement que dans les termes de la "théorie du complot"). Ce qui les rend au contraire particulièrement efficaces, c'est le fait que ces contraintes s'exercent de façon impersonnelle via  le mécanisme anonyme du marché et sur la base , d’idées reçues intériorisées et d’autocensure, mais sans véritable coercition directe." (  FDC, p.599)
d) En bon spinoziste et héritier des Lumières, j'avancerai pour finir que c'est la connaissance qui est libératrice; ici, que c'est  par la connaissance de ces mécanismes  anonymes pesant sur notre pensée que nous pouvons nous en libérer, au moins jusqu'à un certain point, et promouvoir une liberté de pensée qui ne soit pas seulement formelle (juridiquement possible) mais réelle. La morale qu'Orwell prétendait tirer du cauchemar qu'il décrivait dans  1984 , à savoir l'abolition radicale de toute liberté de penser est ici à sa place:"Ne permettez pas qu'il se réalise. Cela dépend de vous."

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