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samedi 17 février 2018

La spécificité humaine: la néoténie. Partie 1) La néoténie ou l'inachèvement biologique de l'être humain

Ceci constitue la version "élément du cours" de ce que j'ai développé dans la première partie du sujet de dissertation, En quel sens l'homme est un être de culture? Je commencerai les éléments du cours, après le traitement de la question inaugurale, Quel est le sens d'un enseignement de philosophie à vocation émancipatrice?,  par là, car j'en suis arrivé, depuis un certain temps déjà, à la conclusion que la néoténie est la notion fondamentale d'où il faut partir pour comprendre quelque chose à la singularité de la condition humaine et apercevoir les immenses implications qu'elle aura sur tous les plans de notre existence.
Notions du programme en jeu: la culture, la technique, la politique, la société, le vivant.

1) La néoténie ou l'inachèvement biologique de l'être humain
Contrairement aux belles histoires que l'homme a eu tendance à se raconter sur lui-même, ce qui le spécifie et le met à part du reste de la nature, n'a rien de positif en premier lieu mais relève au contraire d'un manque ou d'un défaut. Cela nous l'appelons "la néoténie". C'est un terme inventé au XIXème siècle qui vient de la biologie et qui désigne la conservation des caractères juvéniles (jeunes) chez les adultes d'une espèce. Le mot est formé à partir de deux racines grecques: neo qui signifie ce qui est nouveau et le verbe teinen qui veut dire étendre. Littéralement, la néoténie, c'est du nouveau, du juvénile qui se conserve et perdure. C'est le biologiste hollandais Bolk qui en a fait la théorie scientifique appliquée à l'être humain au XXème siècle, même s'il n'emploie pas le mot de "néoténie" lui-même, mais celui de "foetalisation", qui n'est qu'une autre façon de signifier la même chose.
La néoténie est donc particulièrement marquée chez l'être humain à la différence des autres espèces (on en trouve aussi l'un ou l'autre cas dans le règne animal comme l'axolotl, une espèce d'amphibien qui atteint sa maturité sexuelle en restant toute sa vie au stade larvaire, mais, suivant la formule consacrée, ce sont des exceptions qui confirment la règle). Passons en revue un certain nombre de ses traits caractéristiques, et ceux marqués d'abord par une profonde immaturité à la naissance. L'absence de pilosité chez lui à la différence des animaux qui naissent avec un duvet qui les protège du froid, et, plus généralement, de leur environnement extérieur, ce qui fait que l'être humain est particulièrement vulnérable. De plus, la soudure des os de son crâne n'est pas achevée à la naissance si bien que son organe le plus précieux, le cerveau, est très mal protégé d'où les infinies précautions qu'il faut prendre pour tenir la tête du bébé et ne surtout pas la secouer, ce qui risquerait d'entraîner des lésions irréversibles. La dentition: chez les animaux, les dents de lait apparaissent dès la naissance et aussitôt formés la dentition définitive se constitue. A l'être humain, il faut attendre deux ans pour que les dents de lait se forment et c'est pour aussitôt les perdre et vivre à moitié édenté jusque vers l'âge de 5-6 ans, ce qui le rend inapte pendant longtemps à mastiquer les aliments par lui-même et dépendant des autres. Sa musculature à la naissance est très peu développée ce qui le rend inapte jusque vers l'âge d'un an à se redresser; un poulain, lui, ne mettra que quelques minutes à le faire. Le développement de sa sexualité est lui aussi tout à fait singulier: jusque vers l'âge de cinq ans, il se fait normalement puis s'interrompt brusquement et entre en phase de latence pendant cinq ans ce qui retarde considérablement, par rapport aux autres espèces, l'âge de la maturité sexuelle, ce qui fait qu'aucune autre espèce ne met autant de temps à devenir adulte.
Et allons plus encore: il est douteux que l'humain parvienne jamais à le devenir vraiment ce qui posera un immense problème tant sur le plan social que politique. En effet les traits de sa prématuration sont loin de disparaître tous à l'âge adulte, loin de là. Cela se voit particulièrement bien dans la forme du crâne humain au stade adulte; elle ressemble beaucoup à ce qu'elle était au stade foetal d'évolution; elle conserve donc des traits juvéniles, ce qui n'est absolument pas le cas chez un chimpanzé, par exemple. On voit aussi qu'alors que les crânes humain et chimpanzé se ressemblent étrangement au stade foetal, ce n'est plus du tout le cas au stade adulte.


Et ainsi de suite, on pourrait continuer encore à énumérer de nombreux traits caractéristiques de sa néoténie. Bolk résumait ainsi la chose:"L'homme est un foetus de primate parvenu à maturité sexuelle".
Cela signifie, autrement dit, que la nature a laissé l'être humain inachevé et que s'il n' y avait rien pour compenser ce défaut il serait tout simplement inapte à la vie. Comme on le verra par la suite, ce sont les artifices de la culture qu'il va devoir créer qui permettront de rectifier ce défaut. La culture constitue, en quelque sorte, sa seconde nature qui vient compenser les défauts de sa première nature. Dit encore autrement, la néoténie de l'être humain  sous-entend sa prématuration: il naît prématuré, trop tôt, avant d'être fini par la nature. On a pu calculer qu'il faudrait dix huit mois de gestation, soit le double du temps habituel, pour que l'être humain naisse achevé ce qui serait de toute façon impossible puisqu'à cet âge il ne pourrait plus sortir du ventre de la mère; ce qui nous amène à la cause qui a déclenché chez lui l'accouchement prématuré; elle réside dans l'accroissement de la taille du cerveau:"La néoténie, c'est du juvénile qui se prolonge. L'homme est un néotène, un être mal fait, terriblement incomplet à la naissance. Sa prématurité s'explique aisément car sans elle, la taille du cerveau aurait rapidement été incompatible avec celle du bassin, incurvé de surcroît par la station debout. Pour garder un cerveau aussi volumineux, il n' y avait qu'une seule solution adaptative, la prématurité." (Nisan, Où va l'humanité ?, pp. 17-18)
Si le terme de "néoténie" et la théorie scientifique qui en a été faite n'ont été inventés qu'au XIX- XXème siècle, la notion de la chose avait déjà été pensée bien avant par la tradition philosophique occidentale. On la retrouve déjà chez Platon au IVème siècle avant J.C., dans le récit qu'il fait du Mythe de Protagoras qu'il a lui-même repris du poète grec Hésiode (VIIIème siècle avant J-C).
Le thème en est l'origine des espèces vivantes. Les dieux commencent le travail puis laissent finir les titans, Prométhée et Epiméthée, des êtres qui leur sont inférieurs, ce qui laisse déjà deviner que, telle que le mythe la pense, la création des espèces vivantes ne sera pas une oeuvre parfaite. En particulier, c'est Epiméthée qui va prendre en charge la répartition des différents équipements naturels de survie entre les espèces. Sauf qu'Epiméthée signifie littéralement celui qui est étourdi, qui ne réfléchit pas avant d'entreprendre les choses et il va tout distribuer aux espèces animales et quand vient le tour de l'être humain, en dernier, il n'a plus rien à lui donner. Celui-ci se retrouve totalement, démuni, nu, sans équipement naturel de survie, tel qu'une fourrure, des griffes, des sabots, des ailes, des crocs, etc. Le mythe, en ce sens, symbolise très précisément la néoténie de l'être humain, le fait que la nature l'a laissé inachevé donc sans équipement naturel de survie. Dans le récit que fait Platon, ce défaut initial de nature va devoir être compensé deux fois pour le rendre malgré tout apte à vivre. Une première fois, par Prométhée qui va faire don aux hommes, après l'avoir volé aux dieux, du savoir de la technique. Ce qu'ils vont devoir commencer par inventer pour compenser leur manque d'équipement naturel de survie, ce sont les outils de la technique. D'où le fait que les premières traces de culture dans la préhistoire remontent aux  outils, les pierres taillées. Mais la technique aussi nécessaire soit-elle ne suffit pas. Dans le mythe platonicien, il va falloir rectifier une deuxième fois le dénuement naturel de l'être humain. Cela va être l'oeuvre d'Hermès, le messager des dieux, qui reçoit de Zeus l'art politique pour l'apporter aux hommes, la Justice et la Vergogne. L'art politique suppose, d'une part, la capacité humaine de délibérer sur ce qui est juste et d'établir les institutions propres à établir cette justice entre eux pour que règne la paix. D'autre part, la Vergogne, qui renvoie aux notions de pudeur et de honte: quelqu'un qui ne soucie pas des autres agit sans vergogne, celui, par exemple, qui prendra la plus grande part de la richesse en laissant d'autres dans le besoin. Que l'art politique se trouve chez Zeus, le dieu de plus haut rang, symbolise le fait qu'il s'agit de la plus haute forme de savoir à laquelle l'humanité puisse accéder. Ce n'est pas dans sa capacité à fabriquer des outils puis des machines comme des ordinateurs, des téléphones portables, des bombes téléguidées etc. que se reconnaît le savoir le plus élevé, mais dans l'art politique qui va rendre possible aux hommes de vivre ensemble en paix: on peut dire que l'acquisition du savoir technique présuppose celle de ce savoir le plus fondamental qu'est l'art politique, celui qui permet de vivre ensemble. C'est d'abord par la vie en société que l'être humain va pouvoir compenser son inachèvement naturel. Il est, en ce sens, l'animal social par excellence. Précisément, ce que la vie de groupe va rendre possible c'est le mécanisme de l'insulation, modelant un milieu artificiel protecteur, à l'intérieur duquel le nouveau né humain pourra vivre et se développer en dépit des multiples traits de sa néoténie. L'insulation est quelque chose que l'on retrouve également chez les animaux sociaux mais qui va acquérir une importance toute particulière chez l'être humain. On peut l'illustrer par l'image suivante:












En se serrant les uns contre les autres les oiseaux constituent un groupe qui forme une espèce d'enveloppe extérieure qui protège les individus du froid qui règne dans leur environnement naturel. Chez l'être humain, le groupe va ainsi constituer un milieu artificiel qui va protéger l'individu d'un environnement naturel qui lui est particulièrement hostile en raison de son manque d'équipement naturel de survie.
C'est grâce à l'insulation que l'être humain va pouvoir défier la loi de la sélection naturelle de Darwin qui dit que les plus aptes s'adaptent à leur environnement et se développent, et les moins aptes sont condamnés à disparaître. Dans son cas, c'est celui qui était naturellement le moins apte à survivre, en raison de sa néoténie, qui a fini par coloniser la terre entière. Il s'est ainsi opéré un étrange renversement dialectique qui a fait passer d'une chose dans son contraire:"La simple sélection des espèces les plus aptes de Darwin s'est compliquée: certaines formes d'inadaptation se sont transformées en super-adaptation. La faiblesse des hommes a été la condition de leur force." (Nisand, Où va l'humanité?, p. 24)   Ce qui était d'abord le signe d'une profonde déficience naturelle va se transformer en un avantage évolutif. Une espèce qui était vouée à disparaître, suivant la loi darwinienne de la sélection naturelle, en raison de son inadaptation, a fini par établir  sa domination sur la terre entière.
C'est donc en vivant en groupe, qu'ils ont pu se constituer une niche permettant de réduire la pression de la sélection naturelle sur les individus, qui, autrement, aurait mené l'espèce à son extinction:"Par "insulation" il faut entendre la capacité qu'a un ensemble d'individus de former un groupe dont la périphérie forme une sorte de membrane qui l'isole en partie de son environnement [...] Là où la sélection naturelle règne à la périphérie du groupe, en son centre se développent d'autres logiques de sélection qui ne sont plus naturelles mais relèvent de l'artificialité d'une couveuse; c'est là où la mère va pouvoir prendre soin de son enfant. Les lois naturelles de Darwin butent contre cette membrane de groupe [...] Là, de nouveaux processus de sélection, sur des critères qui ne sont pas "naturels", vont émerger. Au sens strict du terme le proto homo sapiens devient "monstrueux", c'est à dire contre nature. Ainsi le petit de l'homme peut se permettre le luxe de naître sans être fini." ( C. Fauré, Notes sur " la domestication de l'Etre" de Peter Sloterdijk) C'est pourquoi, soit dit en passant, quand certains prétendent invoquer la loi naturelle de la sélection pour fonder la société humaine (par exemple, en appliquant un principe de concurrence de tous entre tous pour sélectionner les plus aptes), c'est que leur échappe l'essentiel de ce qui constitue la singularité de la condition humaine. Les données de la biologie humaine conduisent plutôt à cette conclusion:"Ainsi, même dans le cadre des théories modernes de l'évolution, les évolutionnistes s'efforcent de réserver une place à part à l'homme, étant entendu que si son corps à évolué, il reste que ce qui fait l'humain échappe aux lois de l'évolution." (P. Picq, Qu'est-ce que l'humain, p. 41) Nous allons donc maintenant plonger dans l'exploration de cette sphère propre à l'être humain que constitue la culture; ce qui va nous conduire aux implications anthropologiques de cette singularité biologique qui fait de lui un néotène...

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