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mercredi 11 février 2015

2c) Revenu inconditionnel, revenu de citoyenneté: dimension politique de la question

Notions du programme en jeu: la politique, la liberté, l'Etat

Le concept d'un revenu inconditionnel pensé sous la forme d'un revenu de citoyenneté est celui que privilégient les chercheurs du MAUSS comme Caillé ou Chabal et Temple. Il est difficile ici de ne pas être tenté de faire le parallèle avec les indemnités qui étaient garanties aux citoyens pauvres de l'Athènes démocratique de l'antiquité pour leur permettre tout à la fois d'exercer leurs droits à la citoyenneté et d'échapper à des formes de dépendance personnelle et de clientélisme à l'égard de l'oligarchie (les riches familles de la Cité) qui risquaient sérieusement de saper les bases de la démocratie...



C'est le sens du combat politique que mena Périclès au nom de la démocratie contre le riche Cimon au cours du Vème siècle avant J-C:"La machine démocratique était contrariée, car les propriétaires des manoirs familiaux avaient coutume d'inviter voisins et parasites à des repas gratuits. Cimon, le dirigeant aristocratique, était connu pour ce genre d'hospitalité politique. Périclès, son opposant démocratique, encouragea l'habitude du marché afin de rétablir l'équilibre, et fit en sorte que tous les citoyens se voient attribuer un petit subside quotidien pour le service public rendu, qui leur permît de subsister tout le jour en achetant un repas sur le marché." (Polanyi, La subsistance de l'homme, p. 202). Trois précisions s'imposent ici. Premièrement, le terme "marché" n'est, bien entendu, pas à prendre ici dans son sens moderne non lié à un lieu déterminé de mécanisme auto régulateur fixateur de prix régi par la loi de l'offre et la demande. Une telle institution est totalement étrangère à l'Athènes du temps de Périclès. Il faut prendre le terme "marché" dans son sens premier de marché local (l'agora en grec), "un lieu, normalement un espace ouvert, où l'on peut acheter en petite quantités, et, en général, à des taux fixés, les biens nécessaires à la vie, essentiellement  des aliments et de la nourriture préparée." (ibid., p. 198) Les prix, dans un contexte où l'économie reste encastrée dans la société, sont fixés par l'autorité politique à partir de la notion éthico-politique du "juste prix" et absolument pas par un mécanisme de marché auto régulateur de type offre-demande-prix qui les ferait fluctuer pour le bénéfice de spéculateurs. C'est pourquoi c'est un anachronisme complet de projeter sur ces temps lointains notre concept de marché économique pour appuyer la thèse d'un prétendu lien nécessaire entre démocratie et économie de marché. C'est confondre deux sens tout à fait distinct de la notion de marché.
Dans les formes actuelles du capitalisme, ce qui a remplacé le manoir familial comme institution centrale de l'oligarchie, c'est la corporation dont nous avons examiné les énormes problèmes qu'elle pose quant aux traits pathologiques qu'elle stimule. Le clientélisme qui en découle risque de se développer, de plus en plus, dans un contexte de crise endémique de l'Etat-providence, si aucune tendance démocratique ne s'y oppose, sous des formes et d'autres de social business qui est celui que le riche Cimon pratiquait déjà en son temps et qui allait beaucoup plus loin que de simples repas offerts, quand "il fit combler les marécages du sud de l'acropole à ses propres frais, embellit la cité en faisant planter des arbres sur l'agora, et "transforma l'Académie, jusque-là sèche et aride, en un bois irrigué qu'il orna d'allées dégagées et de promenades ombragées."" (ibid., p. 261) Les pauvres se retrouvent en situation de dette perpétuelle à l'égard de leur riche bienfaiteur. Dans cette logique, les "dons reçus sont priés d'avaler ceux qui les reçoivent" (proverbe Kwakiutl) ce qui fait que, sans le contre poids de forces démocratiques, du temps de Périclès,"un tel système allait transformer les maisons en établissements seigneuriaux et réduire la paysannerie au statut de clients dépendants, sinon de serfs." ( ibid., p. 255)
La démocratie athénienne n'a pu donc fonctionner que sur la base d'un revenu de citoyenneté qui la préservait des risques de dérive oligarchique conduisant au pouvoir des riches sur les pauvres. La liberté impliquée dans la démocratie implique comme sa condition nécessaire l'existence d'une forme inconditionnelle de revenu donnant aux citoyens pauvres leur indépendance économique:"L'exercice de la liberté authentique ne peut en effet se concevoir sans que tout citoyen soit assuré d'un minimum économique, sinon les plus riches s'achèteraient une véritable clientèle par la corruption, transformant la démocratie en ploutocratie." (Maucourant, Karl Polanyi et l'économie historique de la monnaie dans, La modernité de Karl Polanyi, p. 340-341)  On connaît assez précisément l'histoire antique de ce revenu de citoyenneté: "Vers 400 av. J.-C., le paiement d'une obole pour la participation aux réunions de l'Assemblée fut introduit; il augmenta assez rapidement pour atteindre deux oboles, puis trois en 390 [...] Les jurés, qui avaient reçu une paie de une ou deux oboles sous Périclès, la virent augmenter jusqu'à trois sous Cléon, et elle resta à ce niveau pendant tout le IVème siècle." (pour plus de détail, cf. Polanyi, La subsistance de l'homme, p. 276) Nous aimerions suivre cette hypothèse de travail suivant laquelle le revenu inconditionnel trouve une part de ses racines dans l'héritage gréco occidental du projet de la démocratie.
On peut comprendre, à partir de cette perspective, pourquoi Häni et Schmidt s'autorisent à  poser cette question, dans leur documentaire sur le revenu inconditionnel: "Comment gouverner des citoyens rendus plus indépendants grâce à leur revenu de base?" (cf. à 13'47) La réponse de  K. Kipping, membre du parlement allemand, n'est pas sans résonance avec ce que fût le combat de Périclès et d'autres démocrates en leur temps : [...] le revenu de base joue un rôle de démocratisation à des niveaux multiples. Si les gens ont une sécurité matérielle, ils sont plus difficiles à corrompre. Cela permet le développement d'une société démocratique qui profitera aux riches comme aux pauvres."(ibid. à 28'30) On pourrait reprendre au mot près ce qu'elle dit pour l'appliquer au revenu de citoyenneté qui permettait de faire fonctionner la démocratie athénienne de l'antiquité:"En bref, la démocratie, au sens grec, exigeait des protections matérielles afin que les riches ne puissent corrompre le peuple." (Polanyi, La subsistance de l'homme, p. 263) Le problème qui se posait à l'Athènes démocratique de l'antiquité est celui-là même que pourrait résoudre l'initiative d'un revenu inconditionnel:"Dans la conception athénienne, il en découlait deux exigences apparemment contradictoires: il fallait que la polis effectue elle-même la distribution de nourriture, mais sans permettre l'apparition de la bureaucratie." (Polanyi, La subsistance de l'homme, p. 263). Comment assurer l'intégration d'un principe redistributif, qui plus est, dans une société complexe comme la notre, sans le développement d'une bureaucratie étatique qui en assure le fonctionnement? La bureaucratie est l'antithèse de la démocratie car elle implique que la chose publique est prise en charge par une classe sociale particulière et spécialisée de fonctionnaires et qu'elle a cessé d'être l'affaire de tous. C'est le b-a-ba de la démocratie athénienne: le principe de la division du travail ne doit pas s'appliquer à la sphère politique; celle-ci ne peut être le monopole de professionnels mais doit être l'affaire des idiotès, au sens premier de ce terme, les gens ordinaires. On peut poser comme loi générale que le degré de professionnalisation de la vie politique est inversement proportionnel au degré de démocratisation d'une société ce qui suffirait à jeter le discrédit sur le caractère prétendument démocratique des sociétés libérales actuelles. A rebours de la logique démocratique qui fait de la politique l'affaire de tous, la tendance lourde qui s'observe dans les sociétés libérales est allée dans le sens d'une professionnalisation de plus en plus marquée de l'activité politique ( professionnalisation de la vie-politique un danger pour la démocratie) Le célèbre démocrate du IVème siècle avant J.-C., Démosthène, pouvait encore s'adresser au demos, le peuple, en revendiquant son statut d'idiotès:"Pour capter la bienveillance du public, même un orateur et un leader politique comme Démosthène se présentait parfois, surtout au début de sa carrière, comme "un simple particulier, l'un d'entre vous, pris dans la multitude " (idiotès kai pollôn humôn heis)." (Manin, Principes du gouvernement représentatif, p. 51) Ce terme qui a donné le mot connoté péjorativement "d'idiot" avait à l'origine, tout au contraire, une signification socialement valorisée quand on se revendiquait de la démocratie: il désignait le fait d'être un homme ordinaire qui ne prétend avoir aucune compétence spéciale qui le mettrait au-dessus des autres pour prétendre les gouverner. Si l'idiotès avait une connotation péjorative, c'était dans le camp aristocratique des ennemis de la démocratie. C'est encore sur ce principe voulant que la politique est l'affaire de tous que Rousseau développera bien plus tard sa conception de la démocratie:"La démocratie signifiait en effet le gouvernement du peuple par le peuple, et non par ses représentants, pas plus que par une bureaucratie. La représentation tout autant que la bureaucratie étaient considérées comme l'antithèse de la démocratie. Rousseau, père de toute la pensée moderne reposant sur l'idée de souveraineté populaire, s'en tenait toujours à ce principe." (Polanyi, La subsistance de l'homme, p. 263) A Athènes, la nécessité d'assurer une redistribution pour mettre à l'abri du besoin les idiotès et leur permettre de participer à la vie politique sans qu'elle ait pour contrepartie la prolifération d'un appareil bureaucratique conjuguait le revenu de citoyenneté avec l'institution du marché local (l'agora) où les gens pouvaient venir se procurer leur subsistance:"Mais comment réaliser cette distribution [...] sans bureaucratie? A Athènes, la réponse était donné par le marché alimentaire." (ibid., p. 263) Le problème, sous cet angle, se pose dans les mêmes termes pour des sociétés complexes comme les nôtres. La prolifération de l'appareil bureaucratique des Etats modernes vient justement, pour une bonne part, du système de contrôle qui doit s'exercer sur les éventuels bénéficiaires des allocations sociales qui sont soumises à des conditions nécessitant le développement d'appareils de contrôle. De ce point de vue, le revenu inconditionnel, constituerait une simplification radicale des circuits de redistribution.
Nous ne pouvons évidemment pas nous contenter de dupliquer les solutions institutionnelles que les Athéniens de l'antiquité avaient créé ne serait-ce que parce que le financement du revenu de citoyenneté était lors alimenté par une politique impérialiste qui obligeait les autres cités "alliés" à verser un tribut. Quoiqu'il en soit, on aura compris que l'institution d'un revenu inconditionnel entendu ainsi n'a de sens que s'il s'accompagne d'un projet politique plus vaste qui reprend le fil de ce qui a été un des grands apports émancipateurs du mouvement révolutionnaire moderne, la radicalisation de la démocratie  qui restait cantonnée dans l'Athènes de l'antiquité à la seule sphère juridique de l'institution des lois en laissant dans l'ombre les rapports sociaux de domination touchant l'esclavage et l'asservissement des femmes. Déjà sur le seul plan législatif, il nous faudrait une transformation radicale des institutions de notre gouvernement fondé sur la représentation et la délégation du pouvoir de  faire les lois à une élite sans parler d'une réappropriation démocratique de la sphère économique...



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