Bertrand Russell.
(1) Empereur romain du Ier siècle après J-C réputé pour sa cruauté.
Introduction.
Thème. Réflexion sur les Temps modernes:qu'est-ce qui est caractéristique des Temps modernes et qui les distingue de toutes les autres époques?
Thèse:l'obsession du développement techno scientifique qui tend à ne plus fonctionner que suivant sa propre logique d'auto-développement et qui s'enracine psychologiquement dans le phantasme de toute puissance ce qui donne aux Temps modernes l'aspect d'une folie n' offrant pour toute perspective que le cauchemar d'un système de domination totale et celui de l'anéantissement de l'espèce humaine sous l'effet de son hubris (démesure)
Ordre logique du texte sur lequel construire l'explication:
Partie 1:la vision du monde de l'homme moderne tend à devenir purement technicienne.
Partie 2:la traduction psychologique de cette vision du monde: le phantasme de la toute-puissance.
Partie 3:enjeu politique:l'impuissance du droit à limiter cette toute puissance.
Une dernière partie fera ressortir et traitera un problème que j'aurais vu se dégager de mon explication. Par exemple, je pouvais tirer comme implication de mon interprétation de la fin du texte, la nécessité d'instituer des contre pouvoirs efficaces dans la société pour limiter cet appétit de toute puissance ;les règles de droit seules ne suffisent visiblement pas.
I La vision du monde des Temps Modernes
a) l'utilitarisme.
L'utilitarisme est une façon de voir le monde qui réduit la valeur de toute chose à son utilité. Il fallait ici maîtriser la distinction entre qualités intrinsèques/qualités extrinsèques des choses pour expliquer convenablement le texte. Prenons comme exemple un chêne; celui-ci a certaines qualités extrinsèques qui ne lui sont pas propres mais qui résident dans l'utilité qu'il peut avoir pour nous:entre autres ,une certaine qualité du bois qui peut nous permettre de l'utiliser pour faire du feu dans la cheminée, construire des meubles, des charpentes etc. Mais le chêne comme toute chose a aussi des qualités intrinsèques qui sont indépendantes de l'utilité que la chose peut avoir pour nous: entre autres,la forme générale de l'arbre qui peut nous le faire paraître comme étant harmonieux, majestueux ou au contraire disgracieux, la forme de ses feuilles,l'harmonie des couleurs qui le constitue, les jeux d'ombre et de lumière qui le parcourent, son intégration dans un paysage etc. L'utilitarisme de l'esprit moderne tend à ne retenir que les qualités extrinsèques et à se désintéresser des qualités intrinsèques ce que traduit l'expression "tout est instrument". Cette vision exclusivement utilitariste traduit un appauvrissement considérable de notre ouverture au monde dans la mesure où les choses ne nous intéressent plus pour ce qu'elles sont mais seulement pour l'utilisation que nous pouvons en faire. Noter ici l'opposition totale qu'on peut poser entre l'attitude artistique face au monde, sensible aux qualités intrinsèques des choses .De ce point de vue un philosophe comme Heidegger dira que c'est dans l'attitude artistique que le monde se dévoile pour nous (Goethe:"le poète est là pour dire la splendeur du monde").La technique toute puissante constitue au contraire une menace quand à la possibilité d'un dévoilement du monde. Cette attitude utilitariste est spécifique aux temps modernes:les grecs anciens ,par exemple,avaient plutôt du mépris pour tout ce qui relevait de la sphère de l'utile(domaine du cycle de la nécessité vitale). Dans la même perspective la sagesse de l'antiquité chinoise donnait comme image de ce qui est bon,noble,vertueux ,celle d'un arbre dont le bois est tellement noueux qu'on en peut rien faire(qualité extrinsèque nulle).
b)la logique d'auto-développement de la technique moderne.
Quand le texte nous dit que "tout est instrument" il nous donne aussi à penser la logique du développement de la technique moderne qui l'apparente à une folie: celle -ci se traduit par l'inversion complète des moyens qui deviennent finalités. Cela signifie que le développement technique actuel tend à s'autonomiser=à ne plus obéir qu'à sa propre logique interne de développement: on crée des moyens pour inventer d'autres moyens et ainsi à l'infini. La technique qui n'est au départ qu'un moyen aux service des besoins de la vie humaine (de s'asseoir,de manger,de dormir,de se déplacer,de communiquer etc) tend à devenir à elle-même sa propre finalité. C'est ce qui confère au développement technique actuel son caractère illimité. Le développement technique tend à ne plus obéir qu'à sa propre logique d'auto développement ("on fabrique des moyens pour fabriquer d'autres moyens" et ainsi à l'infini, cf. Ib) ce qui explique , comme Ellul l'avait abondamment développé, qu'il tend à échapper désormais à la maîtrise humaine: "le progrès technique s'effectue par combinaison de moyens[...]C'est cette progression causale qui s'exprime en réalité dans des formules aussi courantes et banales que: "On n'arrête pas le progrès"; si le progrès se faisait en fonction d'un objectif, il serait évidemment possible de le modifier ou de l'arrêter: on n'arrête pas le progrès, cela veut dire qu'il est lancé comme une locomotive et qu'il possède sa cause en lui-même." (Le système technicien, pp. 308-309, éditions Calmann-Lévy) S'il y a quelque chose dans nos sociétés modernes "contre quoi on ne peut strictement rien, à quoi l'homme doit simplement obéir, c'est la croissance technicienne[...] Autrement dit il n'y a aucune possibilité pour l'homme. Il n'a aucune espèce de liberté en face de la technique [...] Et c'est l'origine, la clé du désespoir fondamental de l'homme moderne. Il est désespéré parce qu'il ne peut rien et qu'il le ressent vaguement sans en prendre conscience." (Le bluff technologique) Ce "désencastrement" de la technique se comprend d'autant mieux si on l'oppose à son encastrement dans toutes les formes pré modernes de société. Par exemple, dans certaines sociétés primitives il était interdit de travailler la terre avec des instruments en fer car c'était ressenti comme une blessure intolérable infligée à la Terre-Mère. Dans ces sociétés, la technique demeure encastrée dans la société; elle reste soumise à des limites qu'impose, en particulier, la religion: on pourrait le faire mais on ne veut ni ne souhaite le faire. Dès lors que la technique n'obéit plus qu'à sa propre logique d'auto développement plus rien ne peut venir limiter sa croissance et on aboutit à la loi de Gabor qui dans sa terrifiante simplicité, énonce ce qu'on peut attendre d'un tel désencastrement:" Ce qui peut être fait, le sera." Il n'y a plus que de simples critères techniques pour décider de ce qui peut être fait. Et nous versons alors, avec l'époque moderne, dans l'illimitation, l'hubris. Le progrès technique tend ainsi à ne plus se faire que par simple combinaison de moyens ce qui en fait un "processus sans sujet, qui s'effectue de manière presque mécanique, automatique, mû par une force interne, et tout se passe comme si l'homme n'y était pas pour grand chose." (Porquet, Jacques Ellul l'homme qui avait (presque) tout prévu, p. 82) Par exemple, "le microscope électronique et la génétique ont donné les OGM, l'association de la génétique et de l'informatique a permis le décryptage du génome; la chimie moléculaire et le microscope à effet tunnel ont donné naissance aux nanotechnologies, etc." (ibid., pp. 81-82) Nous sommes aujourd'hui au point où s'effectue une nouvelle grande convergence qui promet de remodeler entièrement la face du monde sous le sigle NBIC: la combinaison entre les Nanotechnologies (l'infiniment petit), les Biotechnologies (la fabrication du vivant), l'Intelligence artificielle (les machines pensantes), et les sciences Cognitives ( l'étude du cerveau humain).
Le fantastique pouvoir de séduction de ce projet technologique de refaçonner entièrement le monde tient, à suivre les analyses de penseurs comme C. Lasch, au fait qu'il réactive les phantasmes infantiles de toute puissance aussi bien que d'union symbiotique avec notre envrionnement ce qui nous conduit droit à la traduction psychologique de la métaphysique de l'esprit moderne qui est l'objet de la partie suivante du texte...
II La psychologie de l'homme moderne:le phantasme de la toute-puissance.
a)la passion de la puissance.
Passion=quand un intérêt tend à devenir notre intérêt exclusif au détriment de tous les autres.
Bien sûr l'appétit de la puissance a ,de tout temps , animé les hommes mais le propre de l'industrialiste moderne c'est que chez lui cet appétit devient passion exclusive .Le "magnat des temps passés" aimait aussi le pouvoir mais il ne constituait pas son intérêt exclusif:les questions de paternité pour maintenir la lignée princière,le rôle fondamental de mécène qu'il remplissait auprès des artistes ("beauté"),les intrigues galantes("amour") étaient pour lui ,au moins aussi importantes. Par contraste, la vie de l'industrialiste apparaît mutilée laissant en friche des dimensions essentielles de la vie humaine. Noter ici l'apparition pour la 1ère fois dans le texte de la figure de "l'industrialiste" qui constitue la figure emblématique des Temps modernes celle où son esprit trouve le mieux à s'incarner. C'est ici que la connexion avec la question économique s'établit car cet industrialiste est aussi et d'abord un entrepreneur capitaliste pour lequel l'introduction des procédés techno scientifiques dans la production permettra ,au moins dans un premier temps,un développement illimité du cycle de valorisation du capital (AMA+) par une augmentation vertigineuse de la productivité du travail. Cette soif de toute puissance est ce qui définit ,en un sens,le projet de la modernité que Descartes énonce ainsi à l'aube de la science moderne:"se rendre comme maître et possesseur de la nature".C'est ici que se marque la connexion nouvelle qui s'établit à l'aube des Temps Modernes entre science et technique pour instituer quelque chose de tout à fait nouveau:la techno science raison aussi pour laquelle Russell qualifie l'industrialiste de "scientifique".(cf. cours ultérieur sur le concept de techno science)
En creusant un peu on voyait ici un problème surgir en se demandant si cet appétit de toute puissance ne confine pas au délire et ne finit pas par s'inverser dans une impuissance de plus en plus dramatique des sociétés humaines. En effet la complexité des dispositifs techno scientifiques est devenue aujourd'hui telle que plus personne finalement n'est capable d'en maîtriser le fonctionnement d'ensemble. Par ailleurs, nous en arrivons à déclencher par ces instruments des effets que nous sommes incapables de maîtriser et de prévoir (qui peut dire par exemple ce qu'il résulterait d'une prolifération d'OGM dans la nature? Que deviendront dans quelques milliers d'années nos déchets nucléaires enfouies dans les sols? Quels seront les effets à long terme des ondes que propagent les systèmes de communication de téléphonie mobile? Des pilules contraceptives? Etc.) C'était le lieu ici de s'interroger sur les racines psychologiques de l'ivresse du pouvoir qui caractérise les Temps modernes. Celui-ci, comme donne à le penser le mythe de androgynes que raconte Platon dans Le Banquet, est inscrit dans les couches les plus archaïques de la psyché humaine, avant qu'elle n'ait commencée à s'inscrire dans un processus de socialisation qui doit lui faire reconnaître qu'elle n'est pas toute puissante, que sa pensée n'a pas le pouvoir magique de commander aux choses et aux hommes, qu'elle ne peut former ses représentations uniquement d'après un principe de plaisir mais qu'elle doit aussi intégrer un principe de réalité si elle veut déjà tout simplement survivre.
La définition précise du "phantasme" est ici requise: est phantasme toute représentation que forme la psyché pour en faire une source de plaisir; la prédominance dans le fonctionnement de la psyché du plaisir représentatif (imaginer le bonbon, la femme, les vacances etc. qu'on désire) fait de l'être humain un être étrange dont la tendance à la folie est particulièrement marquée et qui tendra à faire de la raison technicienne l'instrument de sa folie: l'histoire du XXème siècle est, hélas, suffisamment parlante pour confirmer ce propos! Dans le mythe des androgynes, la nécessaire rectification du phantasme de toute puissance est exprimée symboliquement au moment où l'androgyne, croyant pouvoir s'égaler aux dieux, doit être tranché en deux par Zeus: en termes psychologiques, cela correspond dans la phase de développement de l'enfant, à ce moment, autour de ses deux ans, où il prend conscience de sa propre finitude sous la forme de son incomplétude sexuelle en même temps que l'articulation de ses premiers mots doit lui faire comprendre qu'ils ont une signification socialement instituée dont personne n'est le maître (Castoriadis). En ce sens, la psychologie de l'homme moderne a ceci de particulièrement inquiétant qu'on peut l'interpréter comme le produit d'une forme de régression vers un stade infantile de son développement: le contraste est ainsi saisissant entre le degré hautement développé de son intelligence technicienne et l'immaturité complète de son développement psychique: laisser "l'esprit typique moderne" avec des moyens aussi sophistiqués que ceux que développe la technique moderne, ne serait finalement guère plus rassurant que laisser un enfant jouer avec le bouton rouge pouvant déclencher une apocalypse nucléaire! Comme le disait Castoriadis dont les analyses concordent pleinement avec celles de Russell sur ce point: "Derrière l'idée de puissance gît le phantasme du contrôle total[...] Certes, ce phantasme a toujours été présent dans l'histoire humaine, soit "matérialisé" dans la magie, soit projeté sur quelque image divine. Mais, assez curieusement, il y a toujours aussi eu conscience de certaines limites interdites à l'homme - comme le montrent le mythe de la Tour de Babel, ou l'hubris grecque. Que l'idée de contrôle total ou, mieux, de maîtrise totale soit intrinsèquement absurde, tout le monde évidemment l'admettrait. Il n'en reste pas moins que c'est l'idée de maîtrise totale qui forme le moteur caché du développement technologique moderne." (Domaines de l'homme, p. 182, éditions du Seuil) L'homme moderne est à la recherche d'une chimère, un projet par principe irréalisable, dont on peut assez raisonnablement penser qu'elle le conduira à l'auto destruction sans un principe d'auto limitation que le mythe de Protagoras trouvait dans ces vertus qui constituent les bases de l'art politique, la Vergogne (la pudeur qui nous enseigne qu'il y a certaines choses qui ne se font pas) et la Justice...
b)Manipuler/exploiter
Telle est ce qui définit le rapport au monde de l'industrialiste incarnant le projet de la modernité.
Ces deux termes peuvent s'entendre en deux sens distincts. Je manipule, j'exploite quelqu'un: j'utilise autrui comme un simple moyen à mon profit en exploitant sa force de travail ou en le manipulant pour le conduire à agir conformément à mes intentions: les très bonnes copies ont bien vu ici qu'il était loisible d'utiliser toute la partie du cours consacrée à l'étude des techniques modernes de propagande visant à manipuler l'opinion des populations, techniques dont on ne répétera jamais assez qu'elles ont été l'invention des démocraties, en particulier, à partir de la Première guerre mondiale et du Committee on public information qui avait permis aux alliés de gagner la bataille des esprits!
En ce sens on pouvait montrer que les passions de l'industrialiste constituent une transgression de la deuxième formule de la loi morale qu'énonce Kant:"Agis de telle sorte que tu considères autrui comme une fin et jamais simplement comme un moyen."Mais le contexte ici invite à prendre "manipuler" et "exploiter " en un sens très large qui porte aussi bien sur les hommes que sur les êtres de la nature. Manipuler s'entend au sens où je manipule un instrument;ici ce n'est pas seulement le rapport de l'homme à l'homme qui est de l'ordre de la manipulation mais le rapport au monde;toute chose est susceptible d'être manipulé=utilisé comme un instrument;on en a une illustration saisissante dans le domaine du génie génétique où le vivant lui-même est appréhendé comme un mécano dont on peut assembler les pièces(les gènes) à sa guise (cf cours ultérieur sur le vivant). L'exploitation s'entend ici du rapport à ce que les sociétés dites "primitives" appelaient la Terre-Mère qui n'est plus ,dans le projet de la modernité,qu'un stock de ressources naturelles à exploiter. Notez ici encore la connotation économique du terme: l'exploitation signifie précisément dans le capitalisme le temps de surtravail qui n'est pas rémunéré au travailleur pour accomplir l'accroissement de la valeur (AMA+). Le déploiement gigantesque des moyens dont dispose les industrialistes à notre époque pose un problème politique majeur celui de savoir s'il est encore possible de limiter cette soif de toute puissance. C'est à cette question que nous amène la dernière partie du texte.
III Enjeu politique:le pouvoir illimité de la grande industrie.
Toute cette dernière partie veut montrer que la nature du pouvoir dans l'époque moderne est radicalement différente de ce qu'elle était aux époques anciennes qui ne connaissaient par encore l'hyper développement techno scientifique. Pour l'expliquer il fallait ici réfléchir au sens de la comparaison que fait Russell entre un empereur comme Néron qui représente la caricature du tyran assoiffé de pouvoir des temps anciens et l'industrialiste actuel. En apparence c'est le pouvoir de Néron qui est illimité dans la mesure où il n'est réglementé par aucune loi:c'est la définition même de ce qu'est une tyrannie ou dictature:il pouvait couper les têtes comme bon lui semblait ,au gré de ses humeurs. Le pouvoir de l'industrialiste dans les pays industrialisés du moins,semble ,au contraire,réglementé par des lois (droit du travail,lois sur la pollution etc). Et pourtant la fin du texte nous dit bien qu'il n'en est rien. En réalité c'est bien le pouvoir que détiennent les industrialistes qui tend à devenir illimité,le pouvoir de Néron étant au contraire très limité du fait de l'état embryonnaire du développement des moyens techniques de son époque(il n'avait pas de bombe H à sa disposition,de moyens de contrôle total via les satellites de télécommunication etc).
L'industrialiste détient un pouvoir incommensurablement plus étendu: il peut, par exemple, "faire chuter un gouvernement. Pour donner un ordre de grandeur de la puissance que peuvent détenir les grandes corporations de l'industrie relativement à des États pauvres, il suffit de comparer les quelques 16,16 milliards de chiffre d'affaire d'une entreprise comme Areva avec le PIB de 5, 54 milliards du Niger où elle est implantée pour exploiter une des plus grandes mines d'uranium du monde: par le poids économique qu'elle pèse, une telle entreprise peut dicter la marche que doit suivre la politique de ce pays et ce n'est pas triste, le Niger, malgré ses énormes ressources en uranium, figure parmi les pays les pauvres de la planète et est menacé pour l'année 2012 d'une terrible famine . Une grande corporation comme Areva dont l'actionnaire majoritaire est l'État français financera des régimes corrompus et brutaux qui maintiendront une chape de plomb sur le pays l'empêchant de se développer dans l'intérêt de sa population mais plutôt dans celui d'Areva! (Comme source d'information abondant dans ce sens citons celle de J. Ziegler) Évidemment pour pouvoir influer sur la politique des gouvernements dans le monde, l"'industrialiste scientifique typique" aura besoin de compter sur un appareil d'État qui sera chargé de veiller plus particulièrement sur ses intérêts; c'est en ce sens, qu'il a pu compter sur l'intervention du gouvernement américain pour renverser au Chili, en 1973, le gouvernement Allende qui menait une politique qui allait contre les intérêts des grandes firmes américaines implantés dans le pays.
Comment l'industrialiste peut compter sur un appareil d'État pour influer sur le cours des affaires du monde? Aujourd'hui, dans les pays occidentaux eux-mêmes, la politique devient de plus en plus l'ombre portée par les milieux d'affaires sur la société suivant "la théorie de l'investissement politique" du politologue T. Ferguson "qui considère que les choix politiques répondent aux souhaits de puissants segments du secteur privé se coalisant tous les quatre ans [et investissant] les partis en vue de contrôler l'État." (Chomsky, Futurs proches, p. 258, éditions Lux) Les données factuelles montrent ainsi que dans plus de 90% des cas l'issu des élections des sénateurs aux États Unis est corrélé avec la taille des budgets pour mener les campagnes électorales. Le domaine de la politique comme celui des MMC a connu une évolution telle que ce sont les partis disposant d'un sponsoring important des milieux d'affaires qui peuvent désormais imposer leur point de vue dans l'espace public.
Russell nous dit encore qu'"ils peuvent faire en sorte que les uns meurent de faim et que d'autres s'enrichissent" par exemple, en spéculant sur le cours boursier des matières premières. Ainsi dans le domaine de la production de café: sous l'effet de la mondialisation néo libérale qui a conduit à supprimer dans les années 1990 toutes les protections sur les prix qui constituaient un filet de sécurité pour les petits producteurs alors que que , dans le même temps, le FMI incitait certains pays à se lancer dans la production de café (on contraint ces pays à développer une production destinée en priorité à l'exportation et non aux besoins de la population du cru pour qu'ils aient des devises leur permettant de rembourser leur dette) Ces petits producteurs se retrouvent aujourd'hui asphyxiés économiquement du fait de la chute du cours du café et ne parviennent même plus, pour beaucoup à rentrer dans leur frais de production pendant que les entreprises comme Nestlé qui leur achètent leur production à des prix dérisoirement bas,dégagent des bénéfices record et distribuent de juteux dividendes à leurs actionnaires.
Il peut "faire dévier le cours des fleuves" : peut-être Russell songeait-il ici au projet démentiel du gouvernement soviétique de détourner les fleuves alimentant la Mer d'Aral pour irriguer d'immenses étendues de cultures de coton. La mer d'Aral a aujourd'hui presque disparu de la carte et les populations qui vivaient de la pêche réduites à la misère intégrale. Ce qui se passe aujourd'hui avec une technologie permettant de produire des semences OGM va dans le même sens et menace d'une façon totalement inédite l'indépendance agro-alimentaire des populations paysannes. Mais que signifie finalement ce paradoxe:pouvoir limité en droit/illimité en réalité sinon que les lois instituées ne suffisent pas pour limiter le pouvoir de la grande industrie.
La distinction clef en droit/en réalité pouvait encore être abordée par le biais de l'œuvre choisie, Propagande officielle et pensée libre: la liberté de penser et d'expression qu'une société
peut accorder sur le plan juridique peut être parfaitement compatible avec l'existence d'un système de contrôle sur la pensée qui s'exerce par les contraintes des pénalités économiques et de
la dénaturation des témoignages et qui est infiniment plus puissant que celui dont pouvait disposer un tyran des anciens temps: "l'industrialiste scientifique typique" n'a peut être pas le pouvoir de jeter en prison ou de conduire au bûcher les hérétiques qui ne pensent pas conformément à l'orthodoxie du marché libre qu'il veut imposer; mais, à partir du moment où il dispose d'un capital infiniment supérieur, c'est son point de vue qui tendra mécaniquement à prévaloir dans la société par le monopole qu'il exerce sur les MMC (mass media communication). Certes, Néron pouvait couper les têtes à tous ceux exprimant une doxa lui déplaisant; son pouvoir de contrôle sur la pensée des individus restait cependant infiniment moindre que celui qui dispose aujourd'hui de satellites de télécommunication et de bouquets de chaînes de télévision pour répandre sa propagande sur l'ensemble de la terre jusque dans l'intimité de la vie des gens dans leur foyer. Raison pour laquelle, le totalitarisme, soit, le projet délirant de la domination totale sur l'humain ne pouvait être crée avant le XXème siècle et ses nouvelles technologies de l'information ...
IV La nécessité de contre pouvoirs
Nous sommes ici dans le prolongement de la fin du texte. Il y a une énorme mystification à dénoncer,celle qui voudrait nous faire croire qu'il suffit qu'existe un état de droit pour être prémuni contre les abus du pouvoir. Toute la fin du texte de Russell montre l'inanité de ce point de vue. Un pouvoir illimité peut très bien s'accommoder d'un état de droit (État régi par des règles juridiques explicites). Ce qu'Hannah Arendt avait très bien vu c'est que seul le pouvoir peut limiter le pouvoir et que la loi toute seule ne suffit. Ceci implique qu'il est nécessaire qu'existe des contre pouvoirs. Cette nécessité est d'autant plus impérieuse à une époque comme la notre où la puissance accumulée par ceux qui détiennent les dispositifs techno scientifiques est gigantesque. Ceci explique aussi la bêtise sans nom de tous les discours qu'on entend venant d' une fraction de l'élite au pouvoir sur la nécessité de "moraliser le capitalisme": c'est typiquement le genre de discours à l'adresse de "débiles légers" que F.Lordon illustrait à l'aide d' une image éclairante: "moraliser le capitalisme" c'est comme vouloir, pour éviter qu'un tigre qui fonce sur vous dans la jungle ne vous dévore, lui faire la leçon en lui répétant que ce n'est pas bien de manger les gens. Comme il est dans la nature du tigre de tuer, il est dans la nature des grandes corporations qui dominent le monde des affaires de toujours chercher à accroître leur pouvoir aussi longtemps qu'elles ne rencontrent en face d'elles une force qui leur oppose une résistance, et, en particulier, la force de mouvements populaires comme l'histoire l'enseigne.
C'était ici le lieu de réfléchir à une société où des contre pouvoirs (médias, justice, recherche scientifique, universités, écoles...) pourraient fonctionner plus efficacement que ce n'est le cas aujourd'hui dans les pays qui s'autoproclament "démocratiques". Très simplement, par exemple, on pouvait songer au projet émancipateur d'une école de l'instruction publique telle que Condorcet en avait esquissé les traits; il n'y a qu'en nous soumettant à l'autorité de la vérité que nous pouvons éviter de sombrer dans la soumission qu'un système de domination voudrait nous imposer. Au sens le plus ordinaire du terme, la vérité est une source immense de potentialités libératrices dont il faut apprendre à tirer parti.
Il était alors important de relever le fait que la Modernité ne se résume pas seulement dans la figure de "l'industrialiste scientifique" et son appétit illimité de puissance. Les Temps Modernes sont aussi marqués par la renaissance du projet politique émancipateur de la démocratie hérité de l'antiquité grecque qu'inaugurent les grandes révolutions du XVIIIème siècle. Si la figure de" l'industrialiste scientifique" passe au premier plan et si Russell peut dresser un tableau aussi sombre de la modernité à travers lui c'est qu'aujourd'hui ce projet est au point mort du moins dans les pays occidentaux qui l'ont vu naître ("'l'effondrement interne de la civilisation gréco occidentale" dont parlait Castoriadis dès les années 1950) laissant le champ libre au déploiement d'un capitalisme total: ces pays gagnés par l'apathie politique, la repli sur la sphère privée d'existence et la consommation de gadgets n'ont dès lors plus de réel contre pouvoir à proposer à celui que détient la grande industrie.
Conclusion.
a)Rappeler qu'il s'agissait tout au long de ce texte de mieux comprendre ce qui caractérise les Temps Modernes.
b)que c'est l'utilitarisme pour lequel "tout devient instrument" entraînant une logique d'auto-développement de la techno science qui livre l'homme moderne à la folie de l'hubris qui, comme les grecs le savaient doit avoir pour sanction, la némésis, la destruction de celui qui y succombe.
c)que cette folie se manifeste psychologiquement par un fantasme de toute puissance parfaitement illusoire d'ailleurs.
d)que ceci soulève un enjeu politique fondamental à partir du moment où nous remarquons qu'un état de droit ne suffit pas pour limiter le pouvoir s'il n'y a pas ,à côté des contre pouvoirs réels.

