jeudi 6 octobre 2011

Etre informé sans rien comprendre: la famine en Somalie

Deux trois minutes d’un reportage qui nous montrent des images d’une terrible famine qui serait dû à la sécheresse; mes pauvres, c’est terrible mais que faire? C’est la nature nous n’y pouvons rien.
On ne comprend rien à rien aux effets dévastateurs de cette sécheresse si on ne la replace pas dans le contexte d’une société totalement, dévastée par la guerre civile qui est évidemment incapable de faire face à une telle calamité naturelle et ici commence les questions intéressantes; par exemple, pourquoi un pays comme la Somalie qui était encore en voie de se développer au cours des années 1970 se retrouve aujourd’hui en ruines socialement et économiquement? Pourquoi, en dépit de périodes de sécheresse au cours des années 1960-1970, la Somalie était, malgré tout, restée relativement auto suffisante en produits alimentaires? Pourquoi ce n’est plus le cas aujourd’hui? Pourquoi ne dispose-t-elle d’aucun dispositif de pompage ou d’irrigation efficace?
Evidemment, traiter de telles questions qui seul permettrait de comprendre les effets dévastateurs de la sécheresse qui sévit là-bas demanderait de consacrer au moins l’intégralité d'un journal de 20 heures et il en va ainsi pour le processus de compréhension de n’importe quelle information; un évènement surgit toujours dans un contexte historique dont la prise en compte est essentielle au processus de compréhension. La Somalie est une ancienne colonie de l’Italie et de l’Empire britannique; comme dans toutes les autres anciennes colonies, avec la fin du terrible système esclavagiste, une forme de néo colonialisme s’est mise en place sous le régime de la dette. Au début des années 1980, le FMI et la Banque mondiale imposent au pays ce que le novlangue de ces institutions appelle un « plan d’ajustement structurel » pour rembourser sa dette qui va conduire le pays à la ruine économique. Ici comme partout ailleurs dans les anciennes colonies, il s’agira d’imposer des mesures d’austérité à l’Etat somalien par des coupes sombres dans son budget, de développer une production agricole d’exportation au bénéfice des créanciers internationaux au détriment de la production traditionnelle pour la marché local (maïs, sorgho); la dévaluation de la monnaie locale imposée en 1981 par le FMI conduisit à une hausse des prix des intrants dans l’agriculture (engrais, carburant) et à une chute du pouvoir d’achat pour la population dans son ensemble. Si on ajoute à cela la politique de dumping (1) sur les prix des céréales menée par le gouvernement américain, on peut dire qu’au bout du compte la politique du FMI et des autres grandes puissances économiques internationales a abouti à détruire l’économie locale traditionnelle qui était fondée sur l’échange entre les éleveurs nomades et les petits agriculteurs et à préparer les conditions d’une misère sociale accompagnée d’une absence complète de toute infrastructure publique comme des systèmes d’irrigation ou de pompage qui rendra le pays parfaitement incapable d’affronter une catastrophe comme la sécheresse qu’elle traverse. La destruction de l’Etat somalien a ainsi laissé place à une guerre civile qui ravage le pays depuis maintenant vingt ans. Pour une analyse qui va dans le même sens, je renvoie à cette interview de Jean Ziegler:  Ne parler que du climat est une hypocrisie totale . (2)

Non seulement, l’information du média de masse, de par sa forme même, soumise à la dictature du temps (deux ou trois minutes pour en parler pas plus) rend impossible toute compréhension de ce qui se passe; mais, en réalité, elle désinforme infiniment plus qu’elle n’informe en laissant croire faussement au téléspectateur qu’il n’y a en jeu dans cette misère que des causes naturelles et, éventuellement l’incapacité congénitale des africains à se prendre eux-mêmes en main, thème qui trouve un large écho dans la littérature coloniale et qui permet au blanc de se présenter en héros de la civilisation de ses contrées; pour ce cas comme pour celui d‘Haïti, il lui sera facile d‘endosser le costume de l‘humaniste débordant de sentiments généreux et faire de grands appels à l‘aide humanitaire. Le journalisme comme son nom l’indique est un travail de journalier qui suit l’état du monde au jour le jour, sur une échelle de temps où toute compréhension de ce qui se passe d’important est rendue impossible par l’absence de recul historique qui seul permettrait d’apercevoir les causes profondes de ce qui se passe.
La pensée rationnelle et argumentée requiert une temporalité longue qui est en contradiction absolue avec le rythme étourdissant auquel une information doit succéder à l’autre dans le média de masse. La temporalité propre au média de masse opère ainsi comme un mécanisme impersonnel et objectif de censure qui n’est, en un certain sens, voulu par personne et qui ,de cette façon, peut laisser le journaliste dans l’illusion qu’il est pleinement libre de faire son travail; en réalité, cette temporalité, comme le souligne Chomsky, engage l’intellectuel dans une alternative impossible: soit proférer  des lieux communs que toute le monde comprendra immédiatement ("Kadhafi est un terroriste"); soit, être pris pour un fou ("Bush est un terroriste") car il ne serait possible de fonder cette dernière assertion qui contredit l’opinion dominante "élaborée à un haut niveau" et doit surmonter une quantité considérable de préjugés, que par une longue chaîne de raisons ce qui implique d’avoir un temps devant soi qui n‘est jamais disponible dans la forme du média de masse. Une certaine catégorie d’intellectuels, ceux qui ont choisi le premier membre de l’alternative en échange d’une position sociale privilégiée et en renonçant à toute éthique de la vérité, ceux qu’on appellera avec Orwell « les intellectuels de pouvoir » auront alors beau jeu de monopoliser le champ médiatique sans craindre la contradiction. Il faut alors poser la question à leur propos qui était celle de Bourdieu:"Il faut en effet se demander pourquoi ils sont capables de répondre à ces conditions tout à fait particulières, pourquoi ils arrivent à penser dans des conditions où personne ne pense plus. La réponse est, me semble-t-il, qu’ils pensent par « idées reçues ». Les « idées reçues » dont parle Flaubert, ce sont des idées reçues par tout le monde, banales, convenues, communes; mais ce sont aussi des idées qui, quand vous les recevez, sont déjà reçues, en sorte que le problème de la réception ne se pose pas.[…] A l’opposé, la pensée est, par définition, subversive: elle doit commencer par démonter les « idées reçues » et elle doit ensuite démontrer. Quand Descartes parle de démonstration, il parle de longues chaînes de raisons. Ca prend du temps, il faut dérouler une série de propositions enchaînées par des « donc », « en conséquence », « cela dit », « étant entendu que »… Or, ce déploiement de la pensée pensante est intrinsèquement lié au temps. » ( Sur la télévision, p.30-31, éditions Raisons d’agir)


(1) La pratique du dumping sur les prix est aussi à ranger dans le manuel des pratiques et idéologies orwelliennes; cette pratique qui consiste à subventionner grassement des secteurs de l’économie de son pays pour lui permettre d’avoir à l’exportation des prix compétitifs est en contradiction absolue avec l’idéologie proclamée de ceux qui la conduisent, en l’occurrence les néo libéraux, qui nous parlent à tout bout de champ des bienfaits de la libre concurrence et de l’économie de marché; en réalité leur pratique contredit complètement leur discours. Nous avons ici un cas particulier où s’applique parfaitement ce principe d’auto défense intellectuelle dont Chomsky faisait la promotion et qui consiste à ne pas écouter ce que les pouvoirs dirigeants disent mais à regarder d’abord ce qu’ils font, principe qui sur ce cas fait s’effondrer comme un château de cartes toute l’idéologie néo libérale.
(2) Cf. aussi,  pour une vision plus large de la question, l'entretien de J. Ziegler avec D.Mermet sur la Géopolitique de la faim

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