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lundi 2 avril 2012

Faut-il vivre avec son temps?

Introduction
Le sens de ce sujet est d’exposer et de mettre en question l’opinion commune qui proclame qu’il faut vivre avec son temps. Le défaut majeur de beaucoup de copies a été (et c’est hélas un triste symptôme de notre temps!) de totalement dépolitiser le traitement du sujet alors qu’il pose indissociablement un problème politique et éthique essentiel. Le tour de passe passe pour dépolitiser le sujet a consisté à prendre l’expression « vivre avec son temps » en un sens spécieux l’identifiant au carpe diem d’une éthique de type hédoniste: vivre l’instant présent. Or, quand on parle de « vivre avec son temps », on veut dire autre chose dont il est impossible de ne pas voir immédiatement la dimension politique: vivre avec son temps, c’est accepter l’ordre social tel qu’il est établi sans le mettre en question et définir comme règle de vie (=éthique) de simplement chercher à s’y adapter.  Mais, il était essentiel de voir, pour commencer à problématiser cette opinion commune, que le grand apport de la civilisation gréco occidentale à l’histoire humaine prend forme à partir du moment où les institutions et les lois de la société dont nous héritons commencent à être mises en question de façon lucide et réfléchie par les individus : l’ordre social tel qu’il est institué est-il juste? Faut-il le transformer? Et si oui, en quel sens? Puis-je simplement me contenter de m’adapter à l’ordre existant quand il m’apparait qu'il rejette un milliard d’individus sur la planète dans la misère la plus noire alors même que l'énorme machine productive de la techno science permettrait largement de pourvoir aux besoins de tous? Quand cet ordre repose sur l’exploitation et la domination de l’homme par l’homme? Quand il implique la destruction de notre écosystème et menace les conditions de survie de l'humanité sur terre?



1) Exposition de l’opinion commune
a)Réussir sa vie=s’adapter à son époque
Réussir sa vie, c'est d'abord être capable de s'intégrer socialement; et pour cela il est nécessaire d'accepter les valeurs/normes/institutions de la société dans laquelle nous grandissons. L'éthique qui en découle ne peut être alors qu'une éthique de l'adaptation et le sens de l'éducation elle-même se réduit à intérioriser ces valeurs/normes.
Ainsi, on pouvait montrer que pour les deux grandes institutions en charge de l'éducation des individus, la famille et l'État,  la question essentielle se réduit à celle de savoir comment produire des individus qui s'intégreront le mieux possible à l'ordre existant. Le premier souci des parents concernant leurs enfants, n'est pas de développer leur esprit critique ou leur sens de la justice mais de faire en sorte qu'ils trouvent une bonne situation, comme on dit; autrement dit, l'objectif premier c'est de trouver un bon travail! L'école tend ainsi de plus en plus à devenir le le simple lieu de la formation des futurs travailleurs.
Mais, n'est-ce pas d'une certaine façon inévitable? L'être humain, dans la mesure où il est un être social au sens le plus fort du terme (=incapable de survivre en dehors d'un processus de socialisation+incapable de s'humaniser sans l'héritage social-historique que les éducateurs peuvent transmettre) peut-il chercher à faire autrement que s'adapter à son époque?
b) L’individu n’est toujours qu’un produit de son époque
Allons même plus loin. L'individu que je suis dans la mesure où il est toujours le résultat d'un processus de socialisation sera nécessairement ajusté à son temps. Comme le disait Balzac,"vous convenez toujours à ce monde, vous n'y manquez jamais" (cité par Castoriadis dans Le monde morcelé). L'œuvre de Balzac, comme le souligne Castoriadis, peut être comprise comme une façon de mettre en scène la façon dont une société se "phénoménalise" à travers des individus et, en un sens complémentaire, comment les individus se réalisent à travers la société: la société New Yorkaise du XXIème siècle produira nécessairement d'autres individus que la société des Nambikwara. Il y ainsi une coappartenance de l'individu et de la société qui peut s'exprimer en un double sens: l'individu ne peut se réaliser autrement que par la société dans laquelle il vit et la société elle-même ne peut se reproduire qu'en parvenant à obtenir des individus qu'ils adhèrent positivement à son ordre institué. La question n'est dès lors même plus de savoir s'il faut vivre avec son temps dès lors que nous apercevons que les individus sont toujours nécessairement les enfants de leur époque.
c)Transition
Mais alors, la question, "faut-il vivre avec son temps?" a-t-elle seulement encore un sens? Et si oui, lequel? Et si non, est-ce à dire que nous ne sommes jamais rien de plus que des rouages de la société dans laquelle nous avons grandi? Qu'il n'existe aucune forme d'autonomie pour les individus par  rapport à l'énorme poids que représente la société dans laquelle ils sont nés? Ne faut-il pas prendre en compte le fait qu'apparaît dans l'histoire humaine, à partir de l'antiquité grecque, un nouveau type d'individus capable de remettre en question de façon lucide et réfléchie les institutions de la société?

2)Dépassement de l’opinion commune

a)Les deux grands moments de la création historique de la subjectivité réfléchissante
Les copies sont trop souvent d'une naïveté confondante lorsqu'il s'agit de comprendre l'existence d'un sujet libre capable de faire usage de son propre entendement. Je cite une copie:"En effet, l'homme est un être libre de penser et de s'affirmer personnellement..."  Lorsque l'on avance une chose pareille, il faut déjà se rendre compte que ceci n'est valable que que pour une infime minorité de l'humanité. Dans l'écrasante majorité des sociétés, l'individu pense conformément à ce que lui dit de penser le livre sacré (la Bible, le Coran, la Torah etc.), le prêtre, le sorcier, le chef de parti, l'expert en relation publique bref, l'autorité instituée dans la société. La constitution d'un individu autonome capable de penser par lui-même ce qu'il en est des institutions de sa société est le fruit d'une création historique qui comporte deux grands moments: celui de l'antiquité grecque où entre le VIIIème et le Vème siècle avant J-C apparait de façon conjointe la rationalité critique et une nouvelle forme de la politique qui met en question le nomos et en fait l'objet d'un débat public entre égaux. Deuxième grand moment: la naissance de la philosophie moderne, telle que cela se voit, par exemple, chez Descartes, dans  Les Méditations métaphysiques, dont le tout début de la première méditation incarne, à merveille, ce renouveau de la rationalité critique et la constitution d'un sujet autonome qui évalue par lui-même la consistance de l'héritage social historique qui lui a été transmis:"Il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu que j'avais reçu quantité d'opinions fausses pour véritables...".
b) Autonomie/hétéronomie
La question éthique, "faut-il vivre avec son temps?" n'acquiert de sens qu'à partir de la création historique d'une société ouverte, c'est-à-dire, d'une société qui commence à s'interroger sur ses propres institutions/lois.
Pour commencer à développer cet aspect de la question, je pouvais m'appuyer sur la distinction que fait Castoriadis entre deux grands types de société humaine.
Distinction conceptuelle: société hétéronome/société autonome ou, formulé autrement, société qui s'institue dans la clôture du sens/ société qui rompt avec la clôture du sens.
C'est à partir de cette création historique que la distinction entre la question de facto/de jure, la question de fait/ de droit acquiert un sens. Dans les sociétés qui s'instituent dans la clôture du sens la question de jure n'a tout simplement aucun sens: les choses sont ainsi et pas autrement et il est impossible qu'elles soient autrement. Dès lors que le sens socialement institué est ouvert à la discussion, la question se dédouble: il y a ce qui est mais se fait aussi jour la question de savoir si ce qui est doit être. Si la question" Faut-il vivre avec son temps?" est simplement pensable, formulable et a un sens pour moi, c'est, parce qu'en tant qu'individu, j'ai grandi dans une société qui a été façonné de façon multi séculaire par l'héritage de la rationalité critique et des luttes émancipatoires au nom d'un idéal de liberté.
c) Instruction publique vs éducation  nationale
C'est dans cette perspective historique que le projet d'une instruction publique tel que des Lumières comme Condorcet l'ont pensé au XVIIIème siècle, prend tout son sens. Tandis que le projet d'une éducation nationale est fondamentalement un projet d'adaptation de l'individu à la société, le projet d'une instruction publique ordonnée à l'autorité suprême de la vérité se donne comme finalité la formation d'individus autonomes, capables de mettre en question, voir d'altérer et transformer les institutions de leur société et donc d'être autre chose que des êtres conformistes  se contentant de vivre avec leur temps:"Le but de l’instruction n’est pas de faire admirer aux hommes une législation toute faite, mais de les rendre capable de l’apprécier et de la corriger." (Condorcet). Pour plus de développement cf. la partie 2 de l'explication du texte de Kant sur l'éducation et le cours d'introduction générale du début d'année.
d) L’effondrement interne de la civilisation occidentale
Pourtant et pourrait-on ajouter, hélas, l'héritage critique que nous a légué notre histoire semble aujourd'hui en voie d'effondrement. La mise en question de l'ordre social  institué n'est plus à l'ordre du jour. Avec la disparition des régimes communistes à la fin du XXème siècle, il semble qu'il ne nous reste plus aucun modèle alternatif de société qui permettrait de soutenir le développement d'une critique de l'ordre existant. Partout triomphe un capitalisme total libéral qui peut se présenter comme chez Fukuyama comme l'horizon ultime de l'histoire. L'imagination créatrice est désormais stérilisée: il n'y a plus rien à inventer de nouveau mais seulement à gérer l'ordre existant et à l'étendre sur le restant de la planète via la construction d'un marché économique global. Dans la population domine les sentiments de résignation, de fatalisme  qui font que prédomine la croyance que les choses sont ainsi et que de toute façon il est impossible de les changer.
Pour expliquer ce fatalisme des sociétés occidentales et le conformisme généralisé qui en découle, on pouvait ici retracer l'histoire du capitalisme en Occident depuis le XVIIIème en montrant comment il s'y est pris pour faire intérioriser toujours plus profondément ses formes de socialisation; en d'autres termes, comment il est parvenu à former la société de travailleurs dont il avait besoin pour son expansion. La mobilisation au travail sur la base d'affects joyeux aussi bien extrinsèques (société de consommation) qu'intrinsèques (nouvelles techniques de management) ont rendu possible une adhésion de plus en plus profonde de la masse des travailleurs à un ordre social qui avait d'abord dû s'imposer par la violence brute (cf. le XVIIIème et XIXème siècle et les luttes sanglantes pour l'émancipation des individus). Avec la crise récente qu'a traversé le capitalisme, avec la détérioration des conditions d'existence de franges de plus en plus importantes de la population, on voit pourtant renaître aujourd'hui une critique de l'ordre institué.
3) Mise en question de notre époque
L'absence complète de tout appareil critique pour penser notre époque dans un nombre important de copies est ici particulièrement navrant. Il est vrai, comme je l'ai indiqué en introduction, que le premier souci de la majorité des copies a été de dépolitiser complètement le sujet ce qui fait que cette dimension essentielle de la question n'a tout simplement pas été aperçue! Or, il y avait de quoi puiser dans le cours un abondant appareil critique qui légitime une contestation de l'ordre existant.
a)La critique artiste de notre temps
 Ce que l'artiste reprochera au mode de socialisation induit par le capitalisme ce sont plusieurs choses:
- un travail répétitif, monotone, abrutissant et aliénant à l'intérieur duquel j'ai cessé d'être maître de ma propre activité. (salaire contre droit de commandement)
-la production de masse d'objets standard.
-un mode de vie fondé sur la séparation entre le temps de travail et la vraie vie. Pour l'artiste, son activité fait partie intégrante de son existence et ne peut s'en séparer; c'est la totalité de son être qu'il investit dans son activité créatrice, raison pour laquelle il ressentira la dictature de la "valeur-travail" (= mode propre au capitalisme d'évaluation de la richesse par le temps de travail) comme une mutilation de son activité créatrice.
Cf. le corrigé du texte de Nietzsche sur l'activité libre et le salariat qui constitue l'exemple type de cette critique artiste de notre temps.
b) La critique sociale
Il y a une cécité intégrale dans trop de  copies pour ce qui est de penser les rapports d'exploitation qui sont constitutifs du mode de production capitaliste de notre époque. La critique sociale de l'ordre établi est  d'abord  une critique qui vise à dénoncer les rapports d'exploitation de l'homme sur l'homme, l'accumulation indécente de richesses d'un côté pendant qu'une frange de plus en plus importante de la population est rejetée dans la misère; on atteint aujourd'hui la barre symbolique du milliard d'individus qui ne mangent pas à leur faim dans le monde quand, dans le même temps, la production agricole mondiale permettrait de nourrir le double de la population actuelle; rien qu'en France, les dernières statistiques de l'I.N.S.E.E font état de 8 millions d'individus vivant en dessous du seuil de pauvreté soit 13% de la population quand, dans le même temps, le nombre de millionnaires s'accroît. C'est une exigence élémentaire aussi bien de justice sociale que de liberté qui fait , à un premier niveau, qu'il est impossible d'adhérer positivement à cet ordre social.
Appareil conceptuel pour fonder une critique sociale de l'ordre institué. A-M-A+:  principe du mode de production capitaliste= transformer de l'argent en plus d'argent.
M= marchandise extraordinaire= la force humaine de travail qui seule à la vertu de transformer de l'argent en plus d'argent.
Pour l'expliquer, analyser la journée de travail du salarié: temps de travail nécessaire+ temps de surtravail.
Temps de travail nécessaire= temps que met le travailleur à produire l'équivalent de son salaire= partie de la journée de travail qui lui est payé.
Temps de surtravail= partie de la journée où il travaille au service du capital actionnarial= partie de la journée qui ne lui est plus payé=exploitation du travail.
La proportion est aujourd'hui dans la distribution travail/capital de 60%/40 % ce qui signifie qu'en trente ans la part qui revient aux salaires a baissé de dix points ce qui traduit un renforcement considérable de l'exploitation des travailleurs. Noius sommes ainsi depuis trente ans dans un processus de régression sociale qui est administrée par les classes dirigeantes sous le couvert  de "moderniser" la société (ce qui signifie  dans la novlangue néo libérale, adapter la société à l'ordre concurrentiel du marché économique); vivre avec son temps devient" s'adapter au changement".Les acquis sociaux, fruits de longues et sanglantes luttes pour l'émancipation sont présentés, par une extraordinaire inversion des valeurs,  comme des privilèges indus et leur défense comme une incapacité à s'adapter au changement et à se moderniser.



c)La superfluité humaine
Mais ces énormes inégalités dans la répartition des richesses cachent quelque chose d'encore plus grave qui est ce que j'ai eu l'occasion d'appeler la superfluité humaine. Un humain superflu, très concrètement, c'est, par exemple, quelqu'un qui a moins de valeur qu'un élevage de cochons et qui passe après eux pour se nourrir. Mais ici aussi , on ne comprend pas grand chose, si on ne voit pas que la prolifération d'humains superflus sur Terre est inscrite dans la dynamique même du capitalisme. La capitalisme doit faire deux choses qui se contredisent: faire du temps de travail la valeur de toute chose et  faire tendre ce temps de travail vers un minimum. Autrement dit, former, dans le même temps, une société de travailleurs où être socialement reconnu c'est avoir un travail et tendre à éliminer le travail. Ainsi, si les êtres humains deviennent de plus en plus superflus c'est parce qu'il y a besoin de moins en moins de temps de travail pour produire les marchandises. On ne peut être quelqu'un  dans une société capitaliste qui si on dispose d'une de ces deux choses: du capital ou du travail; quand on n'a ni l'un ni l'autre et qu'il y a de moins en moins besoin de travail pour produire les marchandises, on devient purement et simplement superflu=sans l'once d'une valeur.
d) La folie de l’ordre social institué
Cette folie de notre temps pouvait être exhibée à partir de la distinction valeur d'usage/valeur d'échange en montrant comment, dans le mode de production capitaliste, c'est désormais la valeur d'échange qui se soumet la valeur d'usage. Le but d'une production de type capitaliste n'est pas de produire des valeurs d'usage= des biens qui répondent à des besoins humains mais de la valeur d'échange, transformer de l'argent en plus d'argent, et, pour cela, produire le maximum dans le minimum de temps, le contenu concret de ce qui est produit devenant indifférent;le capitalisme est ce mode singulier d'évaluation de la richesse en fonction du temps de travail que contiennent les marchandises. La valeur d'échange se détermine en faisant totalement abstraction du contenu de ce qui est produit pour ne prendre en compte que le temps de travail que contiennent les marchandises ce qui permet d'égaliser sur le marché économique des choses totalement différentes, par exemple, une paire de chaussures=10 kilos de farine. La folie qui caractérise ce mode de production consiste en une inversion des moyens en finalité; l'argent, moyen d'échanger les biens produits,devient la finalité même de la production. Autrement dit, ce n'est plus les besoins qui commandent la production (schéma pré capitaliste M-A-M) c'est l'impératif de produire toujours plus de  survaleur qui commande les besoins. Les hommes n'ont certainement aucun besoin de renouveler la gamme des gadgets électroniques tous les six mois ou de donner la priorité dans la production mondiale à l'armement, la drogue, la propagande les relations publiques, ne laissant que des miettes à des finalités aussi "accessoires" que celles de l'éducation ou de l'alimentation pour tous; le capital, oui! (cf. l'annexe (2) du corrigé Peut-on dire d'une société qu'elle est supérieure à une autre?)  C'est ce qui fait qu'on peut estimer au moins à un tiers la part du P.I.B dans un pays comme le notre qui intègre des activités en réalité nuisibles aux hommes et/ou à l'environnement naturel.
Ici aussi les copies sont d'une naïveté confondante et d'une pauvreté terrible  lorsqu'il s'agit de penser l'accélération des innovations technologiques et des réformes politiques que connait notre époque; certaines copies pensent incriminer le temps! Comme l'existence humaine est soumise au cours du temps qui passe, il est fatal que les choses évoluent et que nous nous y adaptions. Il faut réfléchir un peu avant de proférer des énormités pareilles: dans la société pré capitaliste du Moyen Age ou dans celle des Papous, l'existence humaine est tout autant soumise au temps qui passe; ce n'est pas pour autant que dans ces sociétés le rythme des innovations technologiques s'accélèrent! C'est donc bien que c'est un autre facteur que le temps qui est en question ici qui tient à la logique même du mode de production capitaliste. Il y a dans les copies une façon effrayante de naturaliser ce que les hommes font: on a l'impression à les lire que l'accélération vertigineuse des innovations technologiques est un phénomène naturel du même ordre  que la neige qui tombe ou qu'une pluie de météorites! Il y a ici, soit dit en passant, de quoi donner raison à Russell lorsqu'il pensait que le développement technique actuel tend à s'autonomiser, c'est-à-dire, à ne plus avoir d'autre finalité (éthique, politique) que son propre auto développement ce qui lui donne l'aspect d'une fatalité aussi implacable que celle d'un décret divin. Or, cet hyper développement de la technique moderne est inscrit dans la dynamique même du mode de production capitaliste qui, comme Marx l'avait déjà vu au XIXème, est le seul mode de production que nous connaissions dans l'histoire, qui ne peut se perpétuer qu'à condition de continuellement se transformer lui-même. Nous voilà très loin  de  la condition existentielle de l' être humain qui, en tant que soumis à la nécessité du temps qui passe, devrait nécessairement s'adapter au changement! Le capital ne peut trouver à se réinvestir qu'à condition de trouver sans arrêt de nouveaux  marchés à conquérir à mesure que s'épuisent les possibilités d'investissement dans les secteurs existants de la production; aujourd'hui, par exemple, le secteur de l'automobile n'offre plus assez de perspective de profit du fait de la saturation du marché et de la dévalorisation des bagnoles qui contiennent toujours moins de temps de travail. Il faut alors perpétuellement innover ce qui veut dire trouver toujours de nouveaux débouchés pour que le capital trouve à se réinvestir; d'où le fait que ce capitalisme tend à devenir totalitaire= à intégrer à lui l'ensemble des dimensions de l'existence humaine (éducation, santé, loisirs, systèmes sociaux tout tend à être intégré dans la logique marchande); les États se définissent eux-mêmes aujourd'hui comme des super entreprises.
e)La critique écologique
Sur la question écologique, ici aussi, le néant de réflexion politique est affligeant. Le plus souvent, le problème de l'effondrement écologique qui menace la planète est ramené à une simple question d'éthique individuelle: c'est à chacun dans son coin de faire des efforts en triant ses déchets, en réduisant sa consommation d'énergie etc. Jamais n'effleure à l'esprit que l'effondrement écologique est inscrit dans la dynamique même du mode de production capitaliste qui ne peut se reproduire qu'à la condition de soutenir une croissance illimitée de l'appareil de production. A mesure que les marchandises contiennent toujours moins de valeur du fait de la réduction du temps de travail nécessaire vers la limite idéale=0=procès de production entièrement automatisé, il faut en produire toujours plus pour que le processus de valorisation ne s'enraye pas. Une critique écologique qui ne met pas en question les structures fondamentales du mode de production capitaliste ne peut qu'en rester au stade du moralisme le plus plat.
f) Critique de la duplicité instituée
 Il n'était  pas très compliqué d'apercevoir et de dénoncer la formidable duplicité dont fait preuve  notre époque sur ce plan. Alors que les dirigeants n'ont que les mots de "démocratie", "citoyenneté","participation" etc. à la bouche, ils contribuent à reproduire par leur pratique un ordre qui a tous les caractères de l'oligarchie: confiscation du pouvoir  par une élite politico financière, transformation de la politique en un métier réservé à des experts soit exactement le contraire de ce que signifie une démocratie, politique de dépolitisation de la société (cf. l'historique du ministère de la culture tel que Lepage le retrace).
Autre manifestation de l'absence de tout esprit critique  est la facilité avec laquelle la novlangue  actuelle se diffuse dans les esprits à leur insu; à titre de symptôme, l'emploi récurrent du terme "acteur". Ainsi, plusieurs fois, est revenue l'idée qu'il fallait s'intégrer socialement pour devenir un "acteur" de son époque.
Il faut quand même savoir que ce terme "d'acteur" vient de la novlangue façonnée par les élites qui ont repensé et refaçonné le langage en éliminant tous les termes qui connotaient négativement la réalité de l'entreprise de course au profit pour les remplacer par des termes à connotation positive comme "acteur", "projet", "partenariat" etc. qui constituent un réseau de termes qui s'impliquent mutuellement: on veut faire de moi un acteur pour que je m'insère dans la réalisation de projets à l'intérieur desquels j'ai à faire à des partenaires... On ne comprend rien à l'invasion de cette novlangue si on ne voit pas qu'elle est créée pour connoter de façon positive la réalité instituée et voiler ainsi sur le plan symbolique toute la violence  sur laquelle elle repose. C'est le management d'entreprise initié à partir des années 1970 (dont la tâche impossible, je le rappelle, peut être formulée ainsi: comment réaliser à la fois l'exclusion et la participation des travailleurs à la course au profit) qui a constitué le creuset de cette nouvelle langue de bois qui aujourd'hui envahit tous les champs de la pensée! Quel sens donner au terme "acteur" dans les politiques publiques conduites lorsqu'un oligarque comme Lipset définit lui-même le bon mode de fonctionnement des sociétés modernes ainsi:"L’élément caractéristique, l’élément le plus précieux de la démocratie, c’est la formation d’une élite politique dans la lutte compétitive pour obtenir les votes d’un électorat essentiellement passif (c'est moi qui souligne)."
 En quel sens parler "d'acteurs", sur le plan social et économique, quand nous avons à faire à un système fondé sur l'exploitation et la domination d'hommes par d'autres hommes et donc sur la séparation entre ceux qui détiennent le pouvoir de décision (les détenteurs du capital actionnarial) et ceux qui sont réduits au statut d'exécutants (, par exemple, en quel sens voulez-vous  faire des opérateurs téléphoniques de  Carglass des "acteurs"?) De la même façon qu'on parle aujourd'hui de "citoyenneté" alors qu'on pense "civisme", on parle "d'acteur" pour désigner de simples agents!
Etre acteur, c'est agir= avoir un pouvoir d'action qui permet de peser sur les décisions qui sont prises concernant la collectivité dans laquelle je vis; or, jamais, dans l'histoire moderne les individus ne se sont sentis aussi impuissants pour transformer leur condition sociale d'existence!
e) La valeur positive de l'inadaptation à notre époque
L’ensemble de ces analyses me conduisent à renverser l’ordre habituel du jugement. Dans les conditions de vie moderne, c’est plutôt celui que se sent bien adapté à la société qui l’abrutit et l’aliène qui souffre d’un trouble inquiétant menaçant sa santé mentale suivant le principe qui veut qu’être bien adapté à une société malade n’est pas précisément un signe de bonne santé mentale.
C’est justement en ce sens qu’Ellul comprend les effets pernicieux de la propagande dans les sociétés actuelles dans la mesure où elle est comprise comme le prolongement des tâches que s‘assigne une éducation nationale, l‘adaptation pure et simple de l‘individu à l‘ordre social existant qui doit être, comme l‘avait déjà aperçu Lepeletier, un processus de formation continu du berceau à la tombe:
l'éducation nationale n'est pas une institution pour l'enfant, mais pour la vie tout entière. (Projet d'éducation nationale 1792) :"[la propagande] paraît alors comme une thérapeutique. Mais c’est exactement la thérapeutique qui consisterait à soigner le foie d’un alcoolique (et à le guérir) de façon qu’il puisse continuer à s’intoxiquer à l’alcool sans souffrir de son foie. La réponse artificielle et irréelle de la propagande aux souffrances psychiques de l’homme moderne est exactement de ce type: elle permet à l’homme de continuer à vivre anormalement selon les conditions où la société le place. Elle supprime le signal avertisseur que constituaient les angoisses, les inadaptations, les révoltes, les revendications."(Propagandes, éditions Economica, p. 197)
Celui qui vit aujourd’hui bien intégré dans l’ordre existant est comparable à un vivant qui ne disposerait plus des affects de souffrance pour l’avertir des dangers qui le menacent, qui serait, par exemple, insensible à la brûlure du feu. Il est semblable à cette grenouille qu'on ébouillante sans qu'elle s'en rende compte par élévation imperceptible de la température de l'eau. Par où l’on voit que l'obsession du bonheur dans notre société est peut-être bien celle de ce "cauchemar climatisé" que décrivait l'écrivain américain H. Miller en tirant le bilan de son périple à travers son pays dans les années 1940. Les affects de souffrance liée à une situation d’inadaptation sont les signes d’une nature saine dans une société qui exige pour prix de notre adaptation, l’aliénation, la soumission et l’abrutissement...

Conclusion
a)Je rappelle que la question de savoir s'il faut vivre avec son temps qui implique une mise en question radicale des normes/valeurs/institutions de son époque n'acquiert un sens et ne devient pensable que dans le cadre d'une société qui a rompu avec la clôture du sens.
b)Que si elle est pour nous pensable c'est parce que nous sommes les héritiers de l'antiquité grecque et des luttes émancipatoires qui traversent l'époque moderne.
c)Que cet héritage est aujourd'hui en voie de dilapidation dans une société où les individus ont intégré profondément les formes de socialisation qu'a induit le capitalisme et que l'ère est aujourd'hui au conformisme, au fatalisme et à l'adaptabilité.
d) Or, être bien intégré dans une société malade comme la notre n'est sûrement pas un signe de bonne santé mentale!

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