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samedi 29 mars 2014

2) Critique du capitalisme cognitif


Dernière mise à jour, le 19-03-2018.
Notions du programme en jeu: la morale, la technique, le droit, les échanges, la culture, la raison et le réel, théorie et expérience, la démonstration, la politique, la liberté, le travail, le temps.

Cognitif: qui a trait à la connaissance.
La radicalisation de la société de marché en direction de la connaissance présente des difficultés immenses. Il est impossible de clôturer de  la connaissance comme on enclot de la terre. La raison en est que la connaissance est un type de bien présentant des caractéristiques incompatibles avec les impératifs  d'une économie de la rareté qui est celle d'une société de marché (une société à dominante capitaliste; nous prenons ici le  terme tellement controversé de"capitalisme", en ce sens précis: il définit un type de société qui est encastrée dans son économie et non plus une économie encastrée dans la société; voir a) La société moderne de marché).

Economie de la connaissance       Economie néoclassique
registre de l'immatériel                        registre du matériel
registre de l'abondance                       registre de la rareté
bien non rival                                      bien rival
bien non exclusif                                 bien exclusif
bien cumulatif                                    bien non cumulatif
Ce qu'on appelle économie néoclassique constitue l'architecture théorique de la société de marché; elle tourne autour d'un concept formel de l'économie, l'allocation de moyens en situation de rareté:"L'économie néoclassique s'est édifiée sur la thèse de Carl Menger [principe d'économie politique, 1871] que l'objet propre de la science économique était l'allocation de moyens rares en vue d'assurer la subsistance de l'homme. Ce fut la première formulation du postulat de la rareté ou de la maximisation." (Polanyi, La subsistance de l'homme, p. 58) C'est ce concept que l'on retrouve dans des expressions comme "faire des économies", "être économe", "s'économiser", qui signifient que l'on cherche à administrer rationnellement la rareté:"la définition de l'économie par référence à la rareté provient de ce sens formel." (Laville et Caillé, Postface à, Polanyi, Essais, p. 575) Problème: ce concept ne s'applique plus quand on passe à une économie de la connaissance qui repose, au contraire, sur l'abondance. Le bien immatériel que constitue la connaissance est une ressource abondante, inépuisable, au contraire des biens de l'économie matérielle. On le comprend en développant les trois propriétés fondamentales du bien immatériel que constitue la connaissance qui l'oppose point par point aux propriétés d'un bien matériel et qui en font une ressource abondante à laquelle ne peut plus s'appliquer les lois d'une économie de la rareté. Elle est un bien non rival, non exclusif et cumulatif.
-La connaissance est un bien non rival.
Exemple: un enseignant qui apprend à ses élèves le théorème de Pythagore  leur donne un bien. Mais, ce bien une fois acquis par les élèves, le professeur n'a pas eu à le perdre; il le conserve tout en l'ayant donné. Et, on peut imaginer qu'il  le donne autant de milliers ou de milliards de fois que l'on veut,  il n'aura jamais à s'en déposséder lui-même. Tout au contraire. une étude a pu montrer que la façon la plus efficace de s'assimiler une connaissance consiste à l'enseigner à d'autres: c'est la pyramide des apprentissages qui explique, en bonne partie, pourquoi l'on apprend si peu dans les écoles de la République. La pyramide est à quatre étages, allant de l'étage où l'on apprend le moins à celui où l'on apprend le plus. Au premier, on note que seulement 5 % de ce qui est enseigné sous la forme d'une conférence orale est retenue par l'élève. Au second étage, on grimpe à 10 % quand l'élève lit lui-même le texte. Au troisième, on parvient à 50 % lorsque le sujet étudié donne lieu à une discussion au sein du groupe. Et on finit par atteindre 90 % quand l'élève se retrouve dans la position du maître et qu'il lui faut enseigner à un autre élève ce qu'il a appris. On comprend bien, à partir de là, pourquoi on apprend si peu de choses dans les écoles de la République. On en reste, dans l'écrasante majorité des cas aux deux premiers étages seulement:"Cette pyramide démontre que les méthodes scolaires normales utilisent en majorité les deux procédures les moins efficaces pour la mémorisation." (Lietaer et Kennedy, Monnaies régionales: des voies vers une nouvelle prospérité, p. 223) A ce niveau d'analyse, on voit bien que l'opposition entre égoïsme et altruisme perd tout son sens et que les deux, au contraire, se complètent merveilleusement bien. La façon de loin la plus efficace pour conserver pour soi-même un bien comme la connaissance consiste à la transmettre aux autres.
 Il en va tout autrement pour un bien matériel: si je cède à autrui, un baril de pétrole, ou tout autre bien matériel que l'on veut, cela suppose que je renonce à sa jouissance. Si je vais cueillir des cerises, cela en diminue la part que d'autres pourront en tirer; si je me coupe une grosse part du gâteau, il en restera d'autant moins pour les autres etc. Tout au contraire, il en va du caractère non rival de la de la connaissance comme de cet autre bien immatériel que constitue l'amour maternel comme l'exprimait ce poème de Victor Hugo:
"Ô l'amour d'une mère! amour que nul n'oublie !
Pain merveilleux qu'un dieu partage et multiplie !
Table toujours servie au paternel foyer !
Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier !"
( Ce siècle avait deux ans)
Un bien non rival peut être défini comme un bien dont la possession n'implique pas d'avoir à en priver autrui. L'amour maternel, comme la connaissance, n'est pas un gâteau dont il faudrait répartir les parts. Chacun peut en avoir sa part et l'avoir tout entier. Au contraire, " un bien est rival lorsque son achat ou son utilisation exclut toute consommation par une autre personne." (Laval, La nouvelle économie politique des communs) De ce premier point de vue  les lois d'une économie de la rareté ne s'appliquent plus au domaine  de la connaissance qui est celui de l'abondance. Celle-ci  facilite les conditions d'une morale de la générosité qui fait que l'on peut donner sans réserve, sans la crainte de manquer soi-même des biens que l'on donne, comme on la trouve chez Descartes (XVIIème siècle): "Mais la vertu, la science, la santé, et généralement tous les autres biens, étant considérés en eux-mêmes, sans être rapportés à la gloire, ne sont aucunement moindres en nous, de ce qu'ils se trouvent en beaucoup d'autres; c'est pourquoi nous n'avons aucun sujet d'être fâchés qu'ils soient en plusieurs." ( Descartes, Lettre à Chanut)
-La connaissance est un bien non exclusif.
Autant, il est techniquement facile de clôturer des terres, autant cela devient problématique pour de la connaissance. Un bien est dit non exclusif quand son usage par qui que ce soit ne peut être empêché. Au contraire, " un bien est dit exclusif lorsque son détenteur ou son producteur peut empêcher par l’exercice du droit de propriété sur ce bien l’accès à toute personne qui refuse de l’acheter au prix qu’il en exige." (Laval, La nouvelle économie politique des communs)  Exemple: on peut rendre exclusif la propriété de la terre en la clôturant par des haies, des grillages ou des barbelés; l'usage d'une voiture peut aussi être rendu facilement exclusif en la verrouillant etc. Par contre, il devient problématique de clôturer le théorème de Pythagore pour empêcher quelqu'un de s'en servir s'il n'a pas payé pour cela; il en  va de la connaissance comme de la lumière du soleil. Il serait très compliqué à quelqu'un de rendre sa lumière exclusive en faisant payer les gens pour y avoir accès; de même pour la lumière artificielle d'un phare; comment pourrait-on s' y prendre pour rendre exclusif sa propriété d'éclairer et que seuls en bénéficient ceux qui ont payé pour cela?  On pourrait imaginer, certes, un monde délirant qui organise artificiellement de la rareté de lumière  pour valoriser financièrement sa production industrielle  comme celui que décrivait  Bastiat dans ses Sophismes économiques: "Nous subissons l'intolérable concurrence d'un rival étranger placé, à ce qu'il paraît, dans des conditions tellement supérieures aux nôtres, pour la production de la lumière, qu'il en inonde notre marché national à un prix fabuleusement réduit; car, aussitôt qu'il se montre, notre vente cesse, tous les consommateurs s'adressent à lui, et une branche d'industrie française, dont les ramifications sont innombrables, est tout à coup frappée de la stagnation la plus complète. Ce rival [...], n'est autre que le soleil [...] Nous demandons qu'il vous plaise de faire une loi qui ordonne la fermeture de toutes fenêtres, lucarnes, abat-jour, contre-vents, volets, rideaux, vasistas, œils-de-bœuf, stores, en un mot, de toutes ouvertures, trous, fentes et fissures par lesquelles la lumière du soleil a coutume de pénétrer dans les maisons, au préjudice des belles industries." (Ch. VII de la première série des sophismes économiques) Ce que l'on n'ose pas faire pour la lumière du soleil, c'est ce que l'on pratique pour la connaissance. C'est la seule façon de sauver le capitalisme à l'ère de l'informatique. Avec le développement de l'informatique, nous entrons dans l'abondance: une chanson, un texte, un film etc. peuvent être reproduits à un coût quasi nul par simple téléchargement: "Désormais, la musique est aussi abondante que la lumière..." (Latrive, Du bon usage de la piraterie) Avant l'avènement de l'informatique, il fallait reproduire les oeuvres sur un support matériel (disque vinyle, cassette, dvd, papier, etc.) ce qui en faisait des biens pouvant obéir aux lois d'une économie de la rareté. C'en est fini désormais. Mais, une telle abondance est incompatible avec le procès d'accumulation capitaliste. Comme nous le rappelle le perroquet de Fischer, en vertu du mécanisme du marché offre-demande-prix, une situation où l'offre est  illimitée ( une oeuvre peut être téléchargée autant de fois que l'on veut sans en diminuer l'usage pour les autres)  et la demande limitée (on ne peut passer toute sa vie à télécharger des oeuvres, ne serait-ce que pour dormir), la valeur marchande de l'offre doit tendre vers zéro: "En toute logique, n'importe quel économiste qui a à peu près compris la loi de l'offre et la demande, sachant que le coût marginal de production est nul, que l'offre est illimitée puisque le réseau ne s'arrête pas et que la demande est forcément limitée [...] alors le prix de vente, mécaniquement, se doit d'être nul."  (B. Bayard dans  cette conférence, Qui cherche à contrôler internet?, à partir de 43'55 ) C'est en tenant compte de cela qu'on peut comprendre ce qu'est devenu le droit d'auteur. Comme l'explique encore Bayard (cf. à partir de 39'45), il a été conçu à l'origine pour protéger les créateurs contre ceux qui voudraient faire commerce de leur oeuvre en les obligeant à leur verser un pourcentage sur les ventes:" ça n'a jamais été pensé comme une façon de protéger l'artiste contre son public" (Bayard à 41'20; voir aussi Latrive qui donne une perspective quelque peu différente sur l'origine du droit de propriété intellectuelle: Du bon usage de la piraterie, chapitre 1, Qu'est-ce qu'un pirate?). Il s'agit aujourd'hui, avec la révolution de l'internet, de toute autre chose: le droit de propriété intellectuelle sert, au contraire,  à protéger les grandes firmes capitalistes qui font commerce des oeuvres; ce droit a été détourné et réinterprété au profit des industries culturelles  du livre, du C.D., du D.V.D., du cinéma, de la presse etc. dans le cadre d'une économie de l'immatériel où elles deviennent obsolètes (dépassées) (1). Bayard compare leur situation à celle des moines copistes au moment de la révolution de l'imprimerie, au XVème siècle en Europe, qui en font les actuels "moines copistes de D.V.D." (cf. à 45' 15) Il faut donc organiser artificiellement la rareté par des artifices juridiques et techniques pour sauver ces industries de la culture de la faillite. Par des artifices techniques; le génie de l'ingénierie (comme dans d'autres domaines, celui de l'obsolescence programmé, en particulier) est mobilisé pour mettre au point des techniques qui organisent artificiellement la rareté; c'est tout le sens du projet des D.R.M "(Digital Rights Management) , ou Gestion des droits numériques, destinés à verrouiller les fichiers numériques afin d'en empêcher la copie ou en tracer l'utilisation. " (Latrive, du bon usage de la piraterie, p. 66) Comme l' énonçait un des promoteurs de ce projet, L. Chiariglione, si on ne le mène pas à bien, "l'Internet deviendrait un monde où plus rien n'aurait de valeur." (cité par Latrive, p. 141) Quand on parle ici de "valeur",  il s'agit bien de la valeur marchande ou valeur d'échange. Ce qui menace, c'est ni plus ni moins  que l'effondrement de la production d'une valeur marchande, autrement dit, le fondement même du capitalisme. On peut anticiper jusqu'où mène la radicalisation de la logique des D.R.M. pour réamorcer artificiellement  la création de "valeur"; aujourd'hui encore, je peux lire autant de fois que je veux un livre que je détiens, le prêter ou le donner à quulqu'un:"Avec les systèmes de DRM, les titulaires de droits peuvent mettre un terme à cette situation et ajouter la rareté des usages à celle de l'accès. Il suffit de rendre le livre illisible après une lecture, par exemple. La technologie permet de s'attaquer à la sphère privée, refuge historique des actes gratuits et non-marchands. Avec les DRM, on se dirige tout droit vers une civilisation en pay-per-view, où les commerçants de la culture ne vendent plus des oeuvres mais du temps de consommation culturelle." (ibid., p. 67 ou p. 141 en version papier)
Mais, les clôtures techniques pour rendre exclusif les biens immatériels présentent toujours des failles dans lesquelles des petits malins doués en informatique pourraient s'engouffrer pour en libérer l'accès; d'où la nécessité de compléter par des artifices juridiques, avec le durcissement des droits de propriété intellectuelle (le copyright) qui criminalise les pratiques non marchandes de libre partage et de don (cf., par exemple le Digital Millenium Copyright Act voté en 1998 aux Etats Unis). Conséquence: pour garantir le respect de ces nouvelles formes d'appropriation privative de la culture et de la connaissance, et faire valoir le droit de propriété intellectuelle, il faut développer un flicage généralisé des populations en orientant le développement technologique en ce sens. Il en va ainsi pour tout type de bien non exclusif que l'on voudrait rendre exclusif, que ce soit  une oeuvre de la culture ou la lumière d'un phare:"comment réserver la lumière aux seuls bateaux ayant payé pour en bénéficier? (ibid., p. 32) Il n' y a pas trente six milles solutions: développer des systèmes de contrôle de plus en plus sophistiqués qui en garantissent l'exclusivité. Dans le domaine du numérique, c'est la chasse au téléchargement illégal.
-La connaissance est un bien cumulatif
 Enfin, dans le domaine de l'économie matérielle de la rareté s'applique la loi des rendements décroissants. Passé un certain seuil, plus je continue à enrichir de la terre en engrais et plus son rendement va diminuer par épuisement du sol. Plus nous extrayons de pétrole de la terre et moins nous allons pouvoir en retirer par épuisement des gisements. Plus nous cherchons à circuler vite en ville et plus notre vitesse va décroître passée une certaine limite (qui est dépassée avec l'usage de la voiture) etc.Tout à l'inverse, dans l'économie de la connaissance s'applique la loi des rendements croissants: plus je diffuse de la connaissance et plus elle va pouvoir se multiplier. Un bien est dit cumulatif quand il obéit à la loi des rendements croissants. Reprenons notre exemple de toute à l'heure: l'enseignant qui donne sa connaissance du théorème de Pythagore, non seulement, n'a pas à s'en déposséder (caractère non rival du bien), mais plus il la diffuse et plus il multiplie les chances de progrès dans le champ des mathématiques par un processus qui s'apparente à de la pollinisation. C'est en ce sens que le philosophe hollandais Spinoza (XVIIème siècle) développait comme règle du bien vivre, une société d'abondance de connaissance où il s'agirait d'être le plus nombreux possible à penser le plus possible. C'est ce qui a fait toutes les grandes avancées de la science, par exemple, les découvertes de Newton en physique; dans  une lettre qu’il adresse à Robert Hooke, il explique ce qui lui a permis d'élaborer la théorie de la gravitation universelle:"Si mon regard a pu se porter plus loin (que toi et Descartes), c’est que je me suis dressé sur les épaules de géants." Une théorie, dans le champ de la connaissance, signale son caractère défectueux, qui oblige sinon à l'abandonner du moins à la réformer, justement au fait qu'elle n'obéit plus à la loi des rendements croissants: plus les faits s'accumulent et moins elle arrive à les intégrer et les expliquer. C'est en ce sens que les théories fonctionnalistes en anthropologie qui prétendent expliquer la variété des cultures humaines à partir du principe de l'utilité et de la rationalité économique sont pauvres:"Il existe une énorme disparité entre la richesse et la complexité des phénomènes culturels [...] et les simples conceptions que l'anthropologue a de leurs vertus économiques. Seule une fraction infinitésimale de cette riche réalité [...] est expliquée par sa fonction [De là] "la loi des rendements décroissants de l'explication fonctionnaliste qui en découle" (Sahlins, Raison utilitaire raison culturelle, p. 102) Formulé autrement, dans le domaine de l'économie matérielle, ce qui menace, c'est la surexploitation des ressources (bois, pétrole, gaz, charbon etc.). A l'inverse, l'économie immatérielle de la connaissance est menacée par sa sous exploitation.  On voit bien, partant de là,  comment le fait de clôturer la connaissance constituerait une grave entrave à son développement cumulatif. Au Newton des temps actuels, cela reviendrait à dire:"Pour grimper sur les épaules du géant, introduisez votre carte de crédit, nous prélèverons ensuite le montant correspondant." C’est précisément ce qui passe aujourd’hui dans le champ de la biologie  où le brevetage des gènes et des séquences génétiques aboutit à un " morcellement de la connaissance en autant de brevets sur des séquences partielles détenues par des acteurs différents, situation qui compromet gravement le développement de la recherche ultérieure." (F. Orsi, La constitution d'un nouveau droit de propriété intellectuelle sur le vivant aux États-Unis, Revue d'économie industrielle, n°99, 2e trimestre 2002) Comme le résume bien le prix Nobel de médecine J. Sulston, "les questions scientifiques sont trop complexes pour qu'on les attaque de façon fragmentée, avec des données en quantité limitée et des clefs d'accès toujours détenues par une entreprise." Mais, c'est d'une façon beaucoup plus générale, l'ensemble des créations culturelles qui obéissent à la loi des rendements croissants et qui se  nourrissent de la libre circulation des oeuvres :"Avant d’être un grand compositeur, Bach n’était-il pas un grand auditeur, capable d’amender et de détourner ce qu’il écoutait ? Ce phénomène de création à partir d’autres créations est l’essence même de l’immatériel. La Fontaine a puisé ses Fables chez Esope. Richard Trevithick n’aurait pu inventer la locomotive sans les travaux de Watt et de Papin sur la machine à vapeur. Disney n’aurait pas construit son empire sans Victor Hugo, Andersen et les frères Grimm." (Latrive, Du bon usage de la piraterie, p. 52)
Le capitalisme cognitif, en clôturant la connaissance, et plus largement encore, la sphère de la culture, entrave son développement; il épuise la poule aux oeufs d'or. La contradiction peut être formulée dans les termes du couple valeur d'échange-valeur d'usage. Les biens qui circulent, dans une économie de marché, ont toujours une double valeur: la valeur d'échange qui correspond à leur prix et une valeur d'usage qui répond aux besoins de la vie. Dans le domaine des biens immatériels de la connaissance, plus on augmente leur valeur d'échange, plus on diminue leur valeur d'usage.  Augmenter la valeur d'échange d'une connaissance suppose d'en organiser artificiellement la rareté; augmenter sa valeur d'usage suppose, au contraire, de la faire circuler la plus librement possible.  Autrement dit, plus la valeur d'échange de la connaissance augmente (plus elle est rare)  moins elle peut remplir sa valeur d'usage. Cela revient à dire que le capitalisme cognitif ne peut se reproduire qu'en épuisant les gisements de connaissances qu'il exploite. Dans le régime d'une économie de la connaissance amenée à se développer, il y a un abîme de plus en plus béant qui se creuse entre le caractère social, coopératif de la production de connaissance et le caractère privé de son appropriation par le capital. Le capitalisme cognitif génère une contradiction telle que sa résolution implique de le remettre en question. L'application des lois d'une économie de la rareté à la sphère de l'abondance conduit à une impasse:"étendre sans limites l'appropriation privée de l'immatériel est vouée à l'échec: cette offensive se soldera soit par la dissolution du lien social et la stérilité économique généralisée, soit par des conflits toujours plus virulents entre les auto-proclamés propriétaires intellectuels et la gratuité anarchique." (Latrive, Du bon usage de la piraterie, p. 76 en version numérique; p. 162 en livre de poche)
Résumons la situation nouvelle qui est celle d'une économie de la connaissance mettant en jeu un type de bien non rival, non exclusif et cumulatif: le développement de la sphère de l'immatériel sape les catégories fondamentales du capitalisme, en particulier, celle d'une économie fondée sur la rareté. Le capitalisme cognitif est la figure d'un capitalisme qui ne parvient plus à se reproduire que sous assistance respiratoire artificielle dès lors que ses fondations sont ébranlées. C'est le diagnostic que livrait Gorz dans un de ses derniers textes, L'immatériel, en 2003:"Le capitalisme cognitif est le mode sur lequel le capitalisme se perpétue quand ses catégories ont perdu leur pertinence [...] Virtuellement dépassé, le capitalisme se perpétue en employant une ressource abondante, l'intelligence humaine, à produire de la rareté, y compris de la rareté de connaissance." Les rapports sociaux de production capitalistes pouvaient répondre  au défi que lançait à la société la première phase de l'"ère des machines", au moment de la Révolution industrielle du XIXème siècle. L'emploi de machines demandait de lourds investissements et une concentration de la main d'oeuvre dans les grands centres industriels. La bourgeoisie, de ce point de vue, a accompli sa mission historique en s'attaquant aux structures sociales de l'Ancien Régime qui étaient devenues obsolètes. Désormais, avec la deuxième grande révolution de "l'ère de la machine" qu'inaugurent  la microélectronique et l'informatique, ce sont les structures de la société bourgeoise de marché qui tendent à être, à leur tour, dépassées, et qui ne peuvent subsister que de façon artificielle en entravant le potentiel créateur de ces nouveaux modes de production. Ce que Polanyi avait formulé en 1937, avant que ne s'amorce ce deuxième âge de la machine, qu'il ne pouvait avoir anticipé, trouve peut-être seulement aujourd'hui toute son actualité:"Les moyens de production qui ont forcé l'humanité à adopter le capitalisme, réclament aujourd'hui une organisation socialiste de la vie économique." (Polanyi, Essais, p. 462) Nous pourrons difficilement échapper à la question sociale qui se repose aujourd'hui avec insistance:"nous devons donc poser à nouveau la question de l'organisation de la vie humaine dans la société à l'Ere de la Machine." (Polanyi, Essais, p. 506) Pour l'affronter, se fait de plus en plus sentir "la nécessité d'une réponse nouvelle au défi absolu que constitue la machine." (ibid., p. 506)  Quelle peut être cette réponse nouvelle? Ellul, dont le coeur de la réflexion, était centré sur le phénomène technicien à l'âge des machines nous avait laissé ce testament intellectuel qui mettait en garde l'humanité devant le fait qu'elle était, à l'âge de l'informatisation, de la robotisation et de la micro électronique à la croisée des chemins:" Nous sommes à mes yeux à ce point de croisée possible entre un socialisme de liberté et une cybernétisation de la société." (cité par Porquet, Ellul, l'homme qui avait (presque) tout prévu, p. 262)  Pour Ellul comme pour Polanyi et  d'autres encore,  "l'ère de la  machine" nous oblige à envisager de nouvelles formes d'intégration économique, sans quoi,  nous risquerons de dériver vers un monde inhumain ou, éventuellement, transhumain. Avec le développement de la sphère de l'immatériel, émerge un nouveau type de production dont on ne pourra tirer tout le potentiel, exploitant au mieux la loi des rendements croissants, que s'il s'accompagne du développement de nouveaux rapports sociaux dépassant l'égoïsme étroit de la société bourgeoise. C'est la "richesse du possible" dont parlait Gorz, pour l'opposer à "la misère du présent" qui est celle qu'entraîne la radicalisation de la société de marché. Plus précisément encore, avec l'essor de l'économie de la connaissance, nous entrevoyons la possibilité d'une nouvelle forme d'intégration économique qui pourrait devenir dominante, reposant sur la coopération non marchande, la réciprocité, le partage et une réappropriation collective de la production. Nous sommes parvenus à ce point où commence à se dessiner, sur le plan de l'immatériel, le concept clé d'un "socialisme de liberté" (2)...


(1) Ce détournement du droit est une règle générale de la stratégie des grandes firmes capitalistes. Un autre exemple d 'une importance historique décisive qui a rendu possible les détournements ultérieurs de droits initialement attachés aux individus concerne le quatorzième amendement de la Constitution des Etats Unis; voté  au lendemain de la guerre de Sécession pour accorder une égalité de droit aux Noirs; il spécifiait qu’"aucun Etat ne peut priver quiconque de sa vie, de sa liberté ou de ses biens sans procédure légale." Dans les faits, entre 1890 et 1910, sur les 307 affaires portées devant les tribunaux au nom de cet amendement, 288 furent le fait de corporations et 19 seulement de Noirs. Les juristes travaillant à leur service s’étaient rendus compte qu’une corporation, cette institution centrale du capitalisme moderne,  pouvait revendiquer le droit de constituer une personne à part entière et obtenir les droits définis par l’amendement ce que la Cour Suprême accepta finalement. Ainsi, une loi initialement votée pour garantir leurs libertés fondamentales à des individus a été détourné de son sens initial pour accroître démesurément le pouvoir de ces entités anonymes à but lucratif et les protéger de toute intrusion de l'Etat dans leurs affaires; voyez à partir de 9'10, dans le documentaire inspiré de l'oeuvre de J. Bakan, The corporation  pour un aperçu de cette histoire. Se vérifie une fois de plus le dicton qu'exposait un avocat à l'humour graveleux: "le droit, c'est comme la peau des couilles, ça peut se tendre dans tous les sens".

(2) Nous avons abordé les impasses du capitalisme cognitif sous l'angle d'une problématique de la rareté et de l'abondance. Mais, un autre angle d'attaque, à notre avis, complémentaire, est envisageable, pour aborder la crise des catégories fondamentales du capitalisme à l'ère de l'immatériel. Si on repart du concept de "valeur -travail". Il nous conduira à la même impasse. La "valeur-travail", comme l'a analysé Marx, est ce mode spécifique du capitalisme moderne consistant à déterminer la valeur de ce qui est produit par le temps de travail que contiennent les marchandises: un kilo de blé peut avoir la même valeur qu'un arme à feu parce qu'ils incorporent le même temps de travail pour être produit. Ce mode d'évaluation par la "valeur-travail" devient obsolète, dépassé, dans la sphère immatérielle de la production à l'ère de l'informatiqueUn exemple: il n'y a aucun sens à vouloir mesurer sous le régime de la "valeur-travail" l'activité d'un informaticien qui travaille à résoudre un bug. Il peut y passer des heures entières sans trouver la solution. Un travail subconscient s'élabore dans le cours de sa vie, en dehors de ses "heures de travail", et qui peut l'amener un beau matin, en se réveillant, à trouver enfin la solution. En ce sens, son activité ressemble à celle de l'artiste, du penseur et de tout ce qui relève des activités créatrices de la culture.  C'est aussi comme cela qu'est censé fonctionner le travail d'un "enseignant dévoué à sa tâche". Pendant qu'il fait sa sieste peut mûrir une solution pour résoudre un problème pédagogique dont il ne voyait pas le bout. Enrôler son activité sous le régime de la "valeur-travail" c'est ne rien comprendre à la nature d'une telle tâche. C'est cet angle d'attaque des impasses du capitalisme fondé sur la "valeur-travail",  à l'ère de l'informatique, qu'avait aussi développé un penseur comme Gorz. Il voyait bien  se dessiner, de,plus en plus, cette nouvelle configuration socioéconomique dans laquelle ce n'est plus tant dans l'entreprise, mais dans la vie informelle de la société, que se créé une part croissante de  la richesse à l'ère de l'immatériel; ce qui l'amenait à l'idée d'un revenu déconnecté du temps de travail, soit, à une forme de revenu inconditionnel:"Le temps de travail ne pourra plus être la mesure de la valeur d'échange et celle-ci ne pourra plus être la mesure de la valeur économique. Le salaire ne pourra plus dépendre de la quantité de travail et le droit au revenu  ne pourra plus être assujetti à un poste de travail." Cet angle d'attaque de la crise actuelle qui affecte les catégories fondamentales du capitalisme, à l'ère de l'immatériel, et qui nous oblige à réalimenter notre imagination sociale et politique, pour envisager une sortie civilisée à son impasse,  est celle que suit, actuellement, quelqu'un comme Jean Zin, par exemple : "l'extinction de la loi de la valeur n'est pas tant dans la gratuité numérique que dans la non linéarité d'un travail qui n'est plus mesurable par le temps."  (Sortir du capitalisme. Le scénario Gorz,Vendredi 22 novembre 2013) La "valeur" ici signifie la "valeur-travail" et la "non linéarité" le fait d'une activité qui, de par sa nature même, échappe complètement à la loi de la "valeur-travail", à sa mesure par le temps qu'on y consacre.

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