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jeudi 6 octobre 2011

Etre informé sans rien comprendre (suite et fin): le tremblement de terre en Haïti

Avec le traitement médiatique du tremblement de terre en Haïti de 2010 nous atteignons des sommets dans l’art de la duplicité et dans le dégoût que devrait susciter chez n’importe qui de sensé, et de bien documenté la bonne conscience humaniste que les puissances occidentales prétendent se donner.
Ici encore, comme dans le cas de la sécheresse qui sévit en Somalie, dans le traitement médiatique de cette catastrophe, tout laisse à croire que les hommes n’y sont pour rien, qu’il s’agit simplement d’une "catastrophe naturelle" et rien de plus; les puissances occidentales se donnent le beau rôle en organisant des opérations humanitaires et en faisant appel à la générosité de leur population sur l‘air de:"Voyez comme nous sommes bons et généreux!"

 Ici comme en Somalie, on ne comprend rien à l’effet dévastateur de ce tremblement de terre si on ne tient pas compte du fait qu’il survient dans un pays qui a été méthodiquement mis en ruines par plus de cinq cents ans d’un colonialisme le plus sauvage et barbare; l’entendement ordinaire suffit à comprendre que les effets dévastateurs d’une calamité naturelle sont démultipliés lorsqu’elle surgit dans un pays qui est déjà à l’agonie socialement et économiquement avec une immense partie de la population vivant entassée les uns sur les autres dans les conditions les plus misérables qui soient dans des bidonvilles. Retracer dans le détail ce qu’a été pendant plus de cinq cents ans la mise en pièces par les puissances occidentales (l’Espagne d’abord, puis la France et enfin les Etats-Unis) de cette terre serait à mettre au compte du travail de l’historien honnête; résumons les grandes étapes du processus de destruction qui seul peut permettre de comprendre deux choses qui restent totalement occultées tant qu‘on ne connaît de la chose que le traitement qu‘en font les médias de masse:
a) Pourquoi nous avons à faire à un tremblement de terre dont le caractère dévastateur est démultiplié du fait qu’il survient dans un pays déjà à l’agonie.
b) pourquoi il est impossible de prendre au sérieux les gouvernants des grandes puissances (et ici nous viserons plus particulièrement les Etats-Unis et la France, "les habituels tortionnaires" d’Haïti comme se plaît à le rappeler Chomsky) lorsqu’ils s‘affublent du costume de grands humanistes venant lutter contre la misère dans le monde.
-Le génocide initial (1492-1697)
 C’est C. Colomb qui le premier débarque en 1492 et fonde ce qui constituera la première colonie du Nouveau Monde. Les Indiens Arawaks, qui peuplaient alors l’île, accueillirent de façon hospitalière les colons conformément à l‘esprit d‘une société qui n‘est pas gagné par "l'esprit de commerce". En échange, ils se firent massacrer jusqu’au dernier:"En moins de 50 ans, leur nombre avait été réduit à quelques centaines, à partir d’une population précolombienne dont l’évaluation varie de quelques centaines de milliers à huit millions d’âmes, selon la source. Il n’en restait plus un seul, d’après les savants français contemporains, lorsqu’en 1697, la France enleva à l’Espagne le tiers occidental d’Hispaniola, qui s’appelle à présent Haïti." (Chomsky, La tragédie d'Haïti) Il faut bien prendre la mesure de l’ampleur de la sauvagerie de ce génocide orchestrée au nom du progrès de la civilisation comme en témoigne le récit de Las Casas, l'un des rares hommes d'Eglise de l'époque à s'être insurgé contre: "Il était de règle chez les Espagnols d’être cruels (…) pas simplement cruels, mais extraordinairement cruels afin que les traitements durs et sévères qu’ils infligeaient aux autochtones les empêchent d’oser se considérer comme des êtres humains. Se voyant mourir à chaque jour par suite des traitements cruels et inhumains que leur infligeaient les Espagnols, piétinés par les chevaux, passés au fil de l’épée, mordus et déchirés par les chiens et, pour beaucoup, enterrés vifs après avoir dû subir toutes sortes de tortures raffinées [...], [ils] décidèrent de s’abandonner à leur triste sort sans lutter davantage, se livrant à leurs ennemis pour qu’ils fassent d’eux ce qu’ils voulaient."
-Le colonialisme de la France  et le système esclavagiste (1697-1804) ou comment transformer une terre regorgeant de richesses en un champ de ruines.
Durant cette période, l’empire colonial français va exploiter et piller de façon intensive le pays par le système de l’esclavagisme:" Jadis, il s’agissait sans doute de la colonie la plus riche du monde, à l’origine d’une grande partie de la prospérité de la France. En 1789, Haïti assurait 75% de la production mondiale de sucre et était le premier producteur de coton ("le pétrole" des débuts de la révolution industrielle) et d’autres biens de valeur. L’économie de plantation fondée sur l’esclavage, a enclenché le processus de destruction des terres arables et des forêts, qui se poursuit depuis ce temps, régulièrement exacerbé par des politiques impériales. Après y avoir amené des esclaves, les navires français revenaient d’Haïti chargés de bois d’œuvre. La destruction des forêts, d’abord causée par les maîtres français, puis due à la pauvreté, a provoqué l’érosion et d’autres dévastations." (Chomsky, Futurs proches, p.15)
Il faut ici encore pouvoir plonger très concrètement dans ce qu’a été l’horreur abyssale de ce système de domination. Voyez par exemple ce témoignage que cite ChomskyUn ancien esclave racontait qu’ils « pendaient les gens tête en bas, les noyaient dans des sacs, les crucifiaient sur des planches, les enterraient vivants, les écrasaient dans des mortiers [...], les forçaient à manger de la merde, [...] les jetaient vivants pour être dévorés par les vers, ou sur des fourmilières, ou encore les attachaient solidement à des piquets dans les marécages pour être dévorés par les moustiques, [...] les jetaient dans des chaudrons de sirop de canne en ébullition » – quand on « ne les écorchait pas à coups de fouet » pour extraire la richesse qui a contribué à donner à la France son billet d’entrée dans le club des riches." (La tragédie d’Haïti Chapitre 8 de "L'an 501, la conquête continue", L'Herne) Il faut, de la même façon, plonger dans l’horreur absolue de ce qu’étaient les convois maritimes chargés d’acheminer les esclaves noirs depuis leur terre d’Afrique, qui n’est pas s’en rappeler d’autres convois, de chemins de fer ceux-ci , au XXème siècle sur notre bonne terre d‘Europe: "Durant l’un de ces voyages, les marins, ayant entendu un vacarme assourdissant provenant des cales où les Noirs étaient enchaînés les uns aux autres, découvrirent les esclaves dans différents états de suffocation. Un grand nombre d’entre eux étaient déjà morts, d’autres avaient tué leurs camarades en tentant désespérément d’échapper à l’étouffement. Les esclaves sautaient souvent par-dessus bord, préférant se noyer plutôt que de supporter toutes ces souffrances. Selon un témoin, le pont aux esclaves était "tellement couvert de sang et de mucosités divers qu’on se serait cru dans un abattoir."" (H. Zinn, Une histoire populaire des Etats Unis, p.38)
-L‘indépendance et le début de l‘asphyxie du pays par la dette: 1804-1915.
En 1804 après une lutte sauvage et dévastatrice contre les puissances coloniales liguées entre elles (France et Grande Bretagne avec l’appui des Etats-Unis), Haïti devient le premier pays de Noirs à s’affranchir de la tutelle coloniale des puissances occidentales; mais il le paiera très cher; la France, comme dédommagement pour la perte de sa colonie exige alors d’Haïti une indemnité telle que le pays ne s’en relèvera jamais: 90 millions de francs or soit dix fois le revenu annuel du pays qu’il mettra 122 ans à rembourser lui interdisant, pendant ce temps, de consacrer ses ressources à son propre développement. On a ici, par parenthèse, un bel d’exemple d’un procédé orwellien typique des puissances coloniales qui consiste à faire du débiteur le créancier et du créancier le débiteur. En réalité, ce que l’histoire faite avec honnêteté enseigne, c’est que c’est la France qui a une immense dette à l’égard d’Haïti en ayant pendant plus d’un siècle pillé sans vergogne un pays qu’elle a conquis par la force la plus sauvage, pillage.
1915 à nos jours: la domination des Etats-Unis
Chomsky présente le début de cette phase ainsi:"La pire des nombreuses épreuves infligées à la perle des Antilles depuis l’indépendance a sans doute été l’invasion commandée par Woodrow Wilson en 1915, qui a pratiquement rétabli l’esclavage, a fait des milliers de morts (15 000 selon l’historien haïtien Roger Gaillard) et a ouvert le pays à sa prise de contrôle par les entreprises américaines. Bouleversée, la société s’est retrouvée sous le joug d’une garde nationale meurtrière, formée par les Etats-Unis et servant les intérêts de l’élite mulâtre et blanche d’Haïti, encore plus rapace et prédatrice que ses semblables latino-américaines et s’appropriant sans vergogne l’argent des programmes d’aide au pays. Voilà l’une des grandes réussites de ce qui a traversé le temps sous le nom d’"idéalisme wilsonien.""(Futurs proches, p. 17)
Le seul moment dans l’histoire récente où Haïti a tenté de reprendre son destin entre ces mains fut en 1990 avec l’ accession d’Aristide au pouvoir qui récolta les deux tiers des voix lors de la première élection libre du pays. Cela ne dura pas: dès l’année suivante un coup d’Etat, avec la bénédiction des Etats-Unis, rétablit la junte militaire. Quand, en 1994, les Etats-Unis réinstallent Aristide au pouvoir c’est sous la condition qu’il applique rigoureusement le programme néo libéral qui était celui de Bazin, le candidat sponsorisé par Washington lors des élections de 1990 et qui avait alors recueilli 14% des voix; tel est le sens orwellien de la "promotion de la démocratie" dans le monde inspiré de l’"idéalisme wilsonien": on subventionne des candidats qui n’ont aucune assise populaire mais dont le programme va dans le sens des intérêts américains. Ce programme s’inscrit dans la politique de la dette odieuse qui touche la plupart des pays du Tiers Monde; en effet, dans le cas d’Haïti, la dette contractée par le dictateur Duvalier, soutenu par les puissances coloniales, n’a absolument pas profité à la population haïtienne; un chiffre donne une idée de la monstrueuse farce que constitue cette dette qui rend impossible tout investissement pour développer le pays: la fortune de Duvalier est estimé à 900 millions de dollars, soit, plus que la dette totale du pays au moment de son départ pour la France, qui, hospitalière avec ses amis dictateurs, lui réserva un exil doré.
C’est dans ce contexte d’une terre dévastée depuis plus de 500 ans et dont l’agriculture a été ruiné par les politiques néo libérales qu’il a du subir ces dernières décennies qui ont provoqué un exode massif de la population paysanne dans les villes du pays, s’entassant dans des bidonvilles les plus misérables qui soient dont l'alimentation de base est constituée de galettes de boue séchée, qu’il faut comprendre l’ampleur du désastre qu'a été le tremblement de terre de 2010: on ne comprend strictement rien à l’ampleur de la tragédie si on ne voit pas qu’elle touche une société qui était déjà dévastée par l’oppression que lui font subir les grandes puissances "humanistes" qui vont lui apporter leur aide humanitaire.






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