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mercredi 19 janvier 2011

Oeuvre choisie: Hannah Arendt, Réflexions sur la Révolution hongroise: partie 1) Le totalitarisme

Sujet retravaillé, le 07-04-2018.

Notions du programme en jeu: la politique, l'histoire, la société, l'Etat, la liberté, la vérité, autrui, la perception, le droit et la justice, la morale, le sujet, la conscience, l'inconscient

En complément, un texte de Castoriadis  portant également sur la Révolution hongroise de 1956: La source hongroise. On pourra encore consulter un large extrait du texte de H. Arendt, ici.

"Dans un monde aussi conflictuel, où victimes et bourreaux s'affrontent, il est, comme le disait Albert Camus, du devoir des intellectuels de ne pas se ranger aux côtés des bourreaux." (Howard Zinn)

Introduction
Hannah Arendt (1906 - 1975) est une philosophe majeure du XXème siècle. Son importance tient, entre autres raisons, à la façon dont elle a repensé de façon originale la politique par le biais d’une critique de la philosophie politique héritée de Platon, qui aurait dénaturé et perverti ce que les grecs ont inventé avec la polis (cité) démocratique. Pour des développements sur ce point, je renvoie aux éléments du cours, Le germe grec de la démocratie, 2d Examen critique des thèses platoniciennes).

Mais Arendt était aussi profondément engagée dans les événements de son temps, à son corps défendant d'abord. Allemande et juive, elle doit fuir le régime nazi. Elle se réfugie d'abord en France puis s'exile aux Etats-Unis où elle finira par obtenir la nationalité américaine. Engagée ensuite intellectuellement dans les événements politiques de son temps. comme le montre ce texte de circonstance, écrit en 1956 au moment des événements de Hongrie. Ils forment une des révolutions, et, à bien des égards, peut-être même la révolution la plus aboutie qu'ait connu l'époque moderne. Comment la population hongroise, en l'espace d'à peine quinze jours, est parvenue à renverser totalement l'ordre oppressif totalitaire qui la tenait sous son joug pour réinstituer entièrement la société sur les bases d'une démocratie radicale, c'est-à-dire directe? Car, c'est cela d'abord qui fait l'importance des événements de Hongrie. Ils nous rappellent qu'il peut exister, dans les conditions modernes de vie sociale, une autre façon d'instituer la démocratie que celle que nous connaissons aujourd'hui, qui est souvent qualifiée de "représentative", sans qu'on aperçoive, généralement, ce qu'a de contradictoire une telle expression. Pour Rousseau, l'un des philosophes, à l'époque moderne, qui a le mieux pensé le concept de démocratie, celle-ci était absolument incompatible avec toute idée de représentation, par quoi le peuple abdique son pouvoir à une élite de représentants:"La démocratie signifiait en effet le gouvernement du peuple par le peuple, et non par ses représentants, pas plus que par une bureaucratie. La représentation tout autant que la bureaucratie étaient considérées comme l'antithèse de la démocratie. Rousseau, père de toute pensée moderne reposant sur l'idée de souveraineté populaire, s'en tenait toujours à ce principe." (Polanyi, La subsistance de l'homme, p. 263) Dans cette mesure, ce qu'on appelle "démocratie représentative" tient bien d'avantage, en réalité, d'une forme de régime politique de type aristocratique dans lequel une élite seule est abilitée à exercer le pouvoir.
Le projet de la démocratie directe, à l'époque moderne, celui qu'on trouve donc dans l'oeuvre de Rousseau, reçoit, pour le conduire encore beaucoup plus loin, l'héritage de l'antiquité grecque de l'invention de la démocratie, qui ignorait totalement la notion de représentation. La Révolution hongroise de 1956 a montré, dans la pratique, comment il est possible d'instituer une véritable démocratie, entendue en ce sens,  à l'échelle des nations modernes. Dans cette mesure, elle constitue une des réfutations les plus marquantes, dans les faits, de l'idée communément répandue, que dans les conditions modernes d'existence, une démocratie directe, comme celle de l'antiquité grecque, ne serait plus possible...

Préambule sur les notions d'histoire et de contre histoire
Pour saisir encore mieux toute la portée des événements de Hongrie, il faut les remettre en perspective: ils s'inscrivent dans l'histoire moderne d'un antagonisme mortel qui a vu s'affronter deux projets rivaux d'institution de la démocratie, l'un fondé sur le système des conseils, l'autre, qui est celui dont nous avons hérité, sur celui des partis politiques.
Le système vaincu= le système des conseils= démocratie directe
Le système vainqueur= le système des partis=démocratie représentative
L'histoire officielle, celle que raconte les manuels scolaires, est avant tout l'histoire écrite par les vainqueurs, les porte paroles des partis politiques ici. Raison pour laquelle on évitera soigneusement d'y parler de l'histoire moderne des conseils, celle des vaincus. Ce texte est ainsi l'occasion de s'adonner à l'exercice d'une contre histoire des révolutions modernes.
La notion de contre histoire est une notion critique: elle part donc de ce constat que l’histoire telle qu’elle a été écrite, et se trouve massivement diffusée dans la société, est l’histoire qui a été écrite du point de vue des vainqueurs. D'une certaine façon, c’est inévitable: les vaincus de l’histoire, précisément parce qu’ils sont les vaincus, ne sont plus là pour témoigner ou l'écrire de leur point de vue (soit qu‘ils soient réduits au silence, soit qu‘ils aient été massacrés). Que serait, par exemple, une histoire de l’Amérique écrite du point de vue des tribus indiennes?(1) Une histoire de l’Afrique du point de vue des esclaves? Il y a là quelque chose de quasiment inéluctable qui ne tient pas nécessairement  à la malhonnêteté des historiens; car, l’histoire qui se veut sérieuse fonde son étude sur des documents; un bon historien s’interdit, par définition, des hypothèses qui ne reposent sur rien. Mais les documents qui ont pu parvenir jusqu’à nous sont ceux que nous ont laissé les vainqueurs. C’est de là que la philosophe française du XXème siècle, profondément engagée dans le mouvement ouvrier de son époque, Simone Weil, tirait cette définition terrible du récit historique qui ne serait « pas autre chose qu’une compilation des dépositions faites par les assassins relativement à eux-mêmes et à leurs victimes. » (L'enracinement. Prélude à une déclaration sur les devoirs envers l'être humain)

Deux positions philosophiques peuvent être soutenues pour trancher le problème.
L’une inspirée de la philosophie de l’histoire de Hegel consiste à penser que c’est l’Histoire elle-même qui juge, et, en rendant son verdict, tranche en faveur des vainqueurs. Il n’y aurait donc pas de scrupule à faire une histoire du point de vue des vainqueurs car ils sont légitimés, par le tribunal de l’Histoire lui-même, à le faire. La deuxième position qui conduit au projet d’une contre histoire du point de vue des vaincus reprochera aux précédents de confondre le droit et le fait: le droit au sens de ce qui est juste, n’est pas nécessairement du côté des vainqueurs. L’histoire des révolutions modernes nous en offrent une belle illustration. Celle que nous avons l’habitude de connaître, est une histoire écrite du point de vue du système des partis politiques, histoire qui, immanquablement, légitimera l’existence de ces partis comme le résultat de longues luttes populaires pour instaurer la démocratie. Mais que serait une histoire des révolutions modernes du point de vue des vaincus? Ce serait une histoire du point de vue des conseils, dont la révolution hongroise de 1956 nous offre l'exemple, parmi les plus significatifs, de par son ampleur. Elle nous conduirait à penser, au contraire, l'institution du système des partis politiques comme une défaite du projet d'une démocratie radicale et populaire. Regarder du côté de ce que les vaincus peuvent avoir à nous dire, c’est chercher ce qu'Arendt appelait dans le dernier chapitre de son livre, Essai sur la révolution, « les trésors perdus de la Révolution.» La Révolution hongroise de 1956 appartient, à coup sûr, à ses « trésors perdus ». Le fait qu'elle n'ait malheureusement duré que très peu de temps avant d'être férocement réprimée par l'armée russe, ne l'empêche pas d'avoir une portée historique considérable, qui, encore aujourd'hui, devrait nous faire réfléchir sérieusement aux perspectives d'avenir de notre "démocratie":« Ce qui s’est passé en Hongrie ne s’est passé nulle part ailleurs et les douze jours de la révolution renferment d’avantage d’histoire que les douze ans qui se sont écoulés depuis que l’armée Rouge a « libéré » le pays de la domination nazie. » (Arendt, Réflexions sur la Révolution hongroise)
Ces « trésors perdus » sont constitués par ce qui aurait pu être l’institution d’une démocratie authentique radicalisant et universalisant son germe grec. C’est du moins ainsi qu’on peut  interpréter les événements de Hongrie. Ce dont-ils témoignent, c’est, ni plus ni moins, de l’acte de fondation de la liberté dont une population comme celle de Hongrie s’est rendu capable. Pourquoi ces trésors se sont perdus? Pourquoi n’avons-nous plus aujourd’hui, en guise de démocratie, qu’un pâle ersatz? C’est le genre de questions qu’une histoire des révolutions modernes du point de vue des vaincus, une contre histoire, est amenée à traiter...

1)Le contexte politique de l'époque: le totalitarisme.
a)Le projet totalitaire
Le contexte politique de l’époque: la Hongrie en 1956 constitue un Etat-satellite de l’empire totalitaire russe.
Le grand ouvrage de H. Arendt, Les origines du totalitarisme, auquel elle a rajouté par la suite l'article sur les événements de Hongrie, est consacré à l‘étude du régime de type totalitaire. Dans totalitaire il y a « total »: un Etat totalitaire se donne pour but d’exercer une domination totale sur les individus. Mais qu'est-ce que cela signifie exactement?
Il faut commencer par faire une première distinction pour éviter une confusion largement répandue et  approcher ce qui fait la particularité d’un ordre totalitaire. Un régime totalitaire n’est pas du tout la même chose qu’une tyrannie au sens classique du terme, celui que lui donnait déjà Platon au IVème siècle avant J.-C. Arendt n’a de cesse de les distinguer pour montrer que le totalitarisme est, au sens fort du terme, une création spécifique du XXème siècle, création qui s’est incarnée aussi bien à l’ouest dans le nazisme qu’à l’est dans le bolchévisme.
 La tyrannie classique ne vise pas la domination totale. Elle est l’exercice solitaire du pouvoir: le tyran règne en maître absolu et gouverne uniquement selon son bon plaisir en faisant régner la terreur. Tout état de droit (le pouvoir qui se conforme à des règles qu'il ne peut changer à sa guise) se trouve ainsi aboli. Néron, l'empereur romain du Ier siècle après J.-C. est l’archétype du tyran. Mais le régime totalitaire va beaucoup plus loin dans le projet de domination. Dans une tyrannie classique, il y a une répression impitoyable de toute opposition politique jusqu’à son élimination complète. Une fois celle-ci réalisée, le tyran est parvenu à ses fins. Dans un régime totalitaire, l’élimination de l’opposition politique ne constitue qu’un préliminaire, la première phase prétotalitaire. La véritable domination totalitaire commence seulement une fois que toute opposition politique a été éliminée. Là où le tyran ordinaire estime être parvenu à ses fins, tout commence pour un projet de type totalitaire. Comme le résume Arendt: «La terreur devient totale quand elle devient indépendante de toute opposition... La terreur n'est plus un moyen d'intimider et de supprimer les adversaires; elle augmente au contraire avec la décroissance de l'opposition, atteint son point culminant quand l'opposition n'existe plus... » Dans une tyrannie classique il existe des suspects, des gens que le pouvoir peut soupçonner d'exercer une activité ou de former des opinions subversives visant à le déstabiliser, voir, à le renverser. Dans un régime totalitaire quelque chose de nouveau apparait: l'ennemi objectif, une classe d'individus que la propagande du régime a défini comme ennemi, sans qu'il soit besoin d'avoir commis le moindre acte délictueux pour y appartenir. Cela veut donc dire que dans un régime totalitaire, il n’est plus nécessaire de se sentir coupable de quoi que soit pour être sous la menace de la terreur.
D'autre part, un ordre totalitaire ne peut se maintenir, et se renforcer toujours plus, qu’à condition de renouveler sans arrêt son stock d’ennemis objectifs à mesure que les catégories de populations visées sont liquidées physiquement. On sait par exemple, comme le rappelle Arendt, qu’en Allemagne, Hitler prévoyait, une fois l’extermination des Juifs menée à son terme, de s’attaquer aux Polonais et à certaines catégories d’Allemands (les malades du cœur et des poumons, en particulier). En Russie, le régime totalitaire n’a eu de cesse, de la même façon, de renouveler ses catégories d’ennemis objectifs. Une fois liquidés les descendants des anciennes classes dirigeantes, on s'attaqua aux Koulaks, les paysans propriétaires de grandes fermes, puis les Russes d'origine polonaise, puis les Tatars et les Allemands de la Volga pendant la guerre etc. L’ultime développement de cette logique totalitaire survient quand il n’est même plus nécessaire de définir des ennemis objectifs mais qu’on sélectionne au hasard ceux qui doivent remplir les quotas de déportation fixés par le pouvoir d'Etat comme cela a pu être le cas en Russie.
C’est-ce qui fait que le projet de domination totalitaire est un projet de domination d’une toute autre nature et ampleur que les formes classiques de tyrannie. Dans celles-ci, il reste aux hommes, tant bien que mal, un espace privé de liberté où ils peuvent échappent à l’emprise du tyran. La domination totalitaire se donne pour tâche d’aller beaucoup plus plus loin et d’abolir toute espèce de vie privée. De quelle façon, elle procède donc pour prétendre y parvenir?

b) Méthodes de la domination totalitaire
Le projet d’une domination totale ne peut avoir des chances de réussir que s'il parvient à atomiser toute vie sociale en isolant complètement les individus les uns des autres:« La domination totale réussit dans l’exacte mesure où elle réussit à couper toutes voies de communication, celles qui relient une personne à une autre entre les quatre murs du domaine privé, comme celles qui sont publiques et que protège dans les démocraties la liberté d’expression et d’opinion.» (Arendt, Les origines du totalitarisme, p. 917) C'est un premier point essentiel à voir, car, comme le disait encore Arendt,"seul l'individu isolé peut être totalement dominé." Cet isolement le rendra incapable de distinguer le vrai du faux, la fiction de la réalité. C'est uniquement sous cette condition que l'appareil de propagande de l'Etat totalitaire peut réussir à construire une représentation du monde totalement fictive et imaginaire qui est prise pour la réalité. C’est pourquoi, Arendt pouvait dire que ce qu’un régime totalitaire craint le plus, ce n’est pas tant l’aspiration à la liberté des individus que leur exposition à la « réalité factuelle » car c’est à partir de là que tout l‘édifice du monde purement fictif construit par la propagande peut menacer de s’effondrer. Elle donnait deux illustrations de ce trait typique du totalitarisme, l'un à l'est, l'autre à l'ouest: Staline qui déporte en masse les soldats de l’armée d’occupation revenant des pays de l’ouest, après la guerre, pour éviter qu‘ils ne propagent dans la population un compte rendu de la situation réelle en Occident qui était aux antipodes de ce que la propagande du régime voulait faire croire. Pour l'Allemagne, il est remarquable de constater l’effondrement soudain et brutal de tout l’endoctrinement nazi dans la population une fois celle-ci remise au contact de la réalité, à la fin de la guerre.
L'exposition des hommes à la réalité factuelle est donc ce qui menace le plus la cohérence du monde fictif construit par la propagande. Celle-ci, dans un ordre totalitaire, renverse complètement le rapport entre la représentation du réel et le réel lui-même. En principe, si on ne veut pas délirer, c'est la représentation qui doit se conformer à son objet. Tout s'inverse dans la logique totalitaire. Arendt  donne une illustration de cette logique folle qui aboutit à dire que si la réalité n'est pas conforme à la propagande, ce n'est pas la propagande elle-même qui est invalidée mais la réalité:"Le système russe d'aujourd'hui est supérieur à tous les autres ..." Le dirigeant totalitaire en tire la conclusion logique: "sans un tel système, les gens n'auraient jamais pu construire quelque chose d'aussi merveilleux que, mettons, le métro. De là, il tire à nouveau la conclusion logique que quiconque connait l'existence du métro de Paris est suspect parce qu'il pourrait conduire les gens à douter que la voie bolchévique soit la seule possible. Ceci conduit enfin à la conclusion que pour demeurer un bolchevik loyal, il faut détruire le métro parisien. Seule compte la cohérence." Autrement dit, il est dans la logique d'un ordre totalitaire de viser à rendre la réalité conforme à la propagande. C'est même son aboutissement ultime: le sens de cette transformation est de faire en sorte que le faux devienne vrai, le vrai le faux. Comme le disait le philosophe français G. Debord, quoique dans un autre contexte,"mentir devient superflu quand le mensonge est devenu vrai."
Si le projet de la domination totale peut avoir une chance de réussir, c'est donc pour autant que le régime parvient à maintenir les individus dans un état d'isolement le plus complet possible les uns des autres. Il faut prendre comme repère les situations limites d'isolement complet pour comprendre en quel sens la communication avec autrui est essentielle pour nous permettre de faire ces distinctions élémentaires, fiction/réalité ou vrai/faux, sans lesquelles c'est notre rapport au monde qui se trouve ébranlé dans ses fondations. Une situation limite est celle de Robinson Crusoé sur son île déserte. Michel Tournié, dans sa version de Robinson Crusoé, montrait bien comment, dans une situation limite comme celle de l'isolement absolu sur une île désertique, un individu finit par douter de la réalité des faits et sombrer dans un état de démence dans lequel plus rien ne lui permet de démêler le rêve de la réalité: "Et ma solitude n'attaque pas que l'intelligibilité des choses. Elle mine jusqu'au fondement même de leur existence. De plus en plus, je suis assailli de doutes sur la véracité du témoignage de mes sens. Je sais maintenant que la terre sur laquelle mes deux pieds appuient aurait besoin pour ne pas vaciller que d'autres que moi la foulent. Contre l'illusion d'optique, le mirage, l'hallucination, le rêve éveillé, le fantasme, le délire, le trouble d'audition... le rempart le plus sûr, c'est notre frère, notre voisin, notre ami ou notre ennemi, mais quelqu'un, grands dieux, quelqu'un!"  (Vendredi ou les limbes du Pacifique, p.54) C'est pourquoi le plus grand crime dans un Etat totalitaire, c'est de parler de l'existence des camps de concentration: en parler à d'autres que soi, c'est nous garantir de leur réalité. Quand les individus ne peuvent plus communiquer entre eux au sujet de cette réalité, elles finit par se métamorphoser en un cauchemar.
Il faut ici souligner la convergence des analyses d'Arendt avec celles de l'autre grand penseur du totalitarisme au XXème siècle, Georges Orwell: ce que celui-ci a montré, c'est qu'un mode de domination totalitaire exige des individus qu'ils accordent plus de crédit au discours officiel des autorités qu'à leur propre expérience de la réalité et aux jugements qu'ils peuvent en tirer. Dans l'idéal, la domination totale serait d'obtenir de l'individu qu'il croit d'avantage les autorités lorsqu'elles lui disent que la neige est chaude plutôt que sa propre expérience qui lui enseigne qu'elle est froide. Dans 1984, le roman d'Orwell qui a le mieux illustré la logique d'un système totalitaire, le héros, Winston Smith, finit par croire qu'il y a cinq doigts levés là où il n'en voit que quatre. L'application historique de l'équation 5=4 se trouve dans les fameux plans quinquennaux de Staline qui devaient finalement être réalisés en quatre ans.
Pour comprendre comment une telle manipulation mentale est possible, il faut mettre à jour les mécanismes psycho sociaux sur lesquels le projet totalitaire peut s'appuyer pour aller au bout de sa logique. C'est alors qu'il apparaitra qu'il n'est pas aussi absurde qu'il n'y paraît d'attendre des individus qu'ils puissent croire voir cinq doigts là où ils n'en perçoivent que quatre; que c'est même, dans le fond, désespérement facile d'y parvenir. Un  classique dans le domaine de la psychologie sociale des années 1950, l'expérience de Asch, le montre très bien:

L'expérience révèle, de façon éclatante, que c'est dans les conditions d'isolement complet que l'individu a le plus de chances de renier sa propre expérience de la réalité. Il suffit ainsi qu'il y ait un autre individu qui vienne lui confirmer la validité de ce qu'il perçoit pour que la pression du groupe se relâche et que la probabilité pour qu'il juge par lui-même augmente dans des proportions importantes. Aussi bien, cette expérience montre avec toute la clarté possible,"dans quelle mesure notre appréhension de la réalité dépend de notre partage du monde avec les autres hommes, et quelle force de caractère est requise pour s'en tenir à quelque chose, vérité ou mensonge, qui n'est pas partagé."( Arendt, Vérité et politique) (2) On comprend alors pourquoi dans un Etat totalitaire, il est d'une importance cruciale qu'une telle situation ne puisse se produire, pourquoi il lui faut couper toutes ces voies de communication entre les individus dont parlait Arendt, qui leur permettraient de construire une expérience objective de la réalité.
On peut aussi comprendre, partant de là, pourquoi Orwell faisait de l'existence de vérités objectives le rempart ultime contre la domination totale. C'est seulement parce que je sais que ce sont les faits eux-mêmes qui décident de la vérité ou de la fausseté des énoncés que nous pouvons faire à leur sujet, et que ces faits sont indépendants de tout pouvoir humain, que j'ai une chance de pouvoir maintenir mes propres jugements sur eux indépendamment de ce que l'on voudrait me faire croire. Comme le disait Grotius, à une époque où il s'agissait de limiter le pouvoir du Monarche absolu,"Même Dieu ne peut faire en sorte que deux et deux ne fassent pas quatre." D'où encore le sens de la célèbre phrase attribuée à Galilée (XVIIème siècle), alors que le pouvoir religieux de l'époque le condamnait pour professer la théorie de l'héliocentrisme en contradiction avec ce qu'enseignait l'Eglise:"Et pourtant elle tourne."
C'est donc pour cette raison qu'Orwell, dans 1984, prend appui sur les vérités les plus triviales (2+2=4, les pierres sont dures etc.), pour faire ressortir le roc indestructible  que constitue l'existence de vérités objectives, ultime garde fou contre toute forme de manipulation mentale. C'est le sens qu'Orwell donnait à ce propos qu'il mettait dans la bouche de Winston Smith dans 1984:"La liberté, c’est la liberté de dire que 2+2 font  quatre; si cela est accordé, le reste suit."
Il n'en reste pas moins que dans les conditions d'un isolement complet, comme l'atteste l'expérience de Asch, même ces vérités les plus triviales finissent pas être sérieusement menacées. D'ailleurs, ce qui terrifiait le plus Orwell face aux perspectives qu'ont ouvert les expériences totalitaires du XXème siècle, c'était la destruction du concept même de vérité objective. La question décisive qui se pose alors pour un projet de domination totale, c'est de savoir comment produire les conditions d'un isolement complet à l'échelle d'une société entière?

c) Les laboratoires de la domination totale
A l' isolement de Robinson sur son île déserte correspond ces situations extrêmes auxquelles fait allusion Arendt et que constituent l'emprisonnement solitaire et la torture en dehors desquelles la question reste ouverte de savoir si le projet totalitaire peut réussir dans son objectif. Plus précisément, ce qui tient lieu d'île déserte dans le système totalitaire, ce sont les camps de concentration et d'extermination. Arendt les pense comme les laboratoires de la domination totale, c’est pourquoi elle en fait l’institution centrale du totalitarisme. L'emploi du terme "laboratoire" n'est pas innocent. Il nous indique au moins deux choses. D'une part la dimension scientifique de l'expérience que constitue le camp qui implique de traiter les choses avec la plus grande objectivité possible. C'est pour cela que le régime nazi préférait le caractère méthodique, discipliné et froid des  SS  au sadisme et à l'engagement trop émotionnelle et exalté, des SA. D'autre part, la dimension expérimentale de la chose nous renvoie au caractère inédit du projet de domination totale qui fait  que nul ne peut prévoir à l'avance les transformations précises que les conditions de vie dans les camps produiront sur les humains.
 Ce que réalise le camp, ce sont donc les conditions d’un isolement absolu qui rejette totalement hors du monde les détenus. L'important à voir est que ce laboratoire, avant d’être une usine à produire des cadavres, est d’abord une usine à produire des « cadavres vivants ». Autrement dit, ce que vise d’abord l’univers concentrationnaire, c’est la destruction méthodique de la personne humaine. Arendt en décrit les trois étapes: destruction de la personne juridique, destruction de la personne morale et enfin destruction de l'individualité.
-Destruction de la personne juridique. On détruit d'abord la personne juridique, l'individu en tant qu'il est porteur de droits. Pour cela, on le soustrait à la protection de la loi: on lui enlève, par exemple, la nationalité ce qui le classe comme apatride et hors de la loi au regard de la communauté internationale. Ensuite, on place les camps de concentration hors du système pénal normal: on sélectionne les détenus en dehors de la procédure judiciaire normale qui veut qu'un délit encourt une sanction prévue par la loi. Nul besoin d'avoir quelque chose à se reprocher pour attérir dans un camp.
-Destruction de la personne morale. Arendt en décrit trois aspects. D'abord, on rend le martyre impossible. Le martyre était ce qui pouvait encore donner un sens à la mort de ceux qui avaient été victimes de l'oppression dans les formes non totalitaires de domination, par exemple, le martyre des premiers chrétiens du temps de l'Empire romain. Le martyre n'a plus de sens dans les conditions qui sont celles des camps. On a ici affaire à une institution faite pour effacer totalement de la mémoire des vivants le souvenir de l'individu, en faisant en sorte, par exemple, que les gens de l'extérieur ne puissent jamais savoir si la personne en question est toujours vivante ou non. On veille à expulser son souvenir de la mémoire du reste de la population en coupant tous les ponts de communication avec le monde extérieur. il y a là, ici encore, quelque chose d'inédit dans notre histoire, comme le notait Arendt:" Le monde occidental a jusqu'ici, même dans ses périodes les plus noires, accordé à l'ennemi tué le droit au souvenir..." On peut, de ce point, prévoir précisément ce qui serait advenu si les nazis avaient triomphé: la destruction intégrale de toute trace du génocide et de ses victimes; ainsi Primo Levi rapportait  leurs prédictions:"Aucun d'entre vous ne restera pour porter témoignage, mais même si quelques-uns en réchappaient, le monde ne les croira pas. [...] Nous détruirons les preuves en vous détruisant. Et même s'il devait subsister quelques preuves, et si quelques-uns d'entre vous devaient survivre, les gens diront que les faits que vous racontez sont trop monstrueux pour être crus  [...], ils nous croiront, nous qui nierons tout, et pas vous. L'histoire des Lager [les camps d'extermination], c'est nous qui la dicterons." (Primo Levi, Les Naufragés et les rescapés, p. 11-12) Deuxième aspect, on place les individus dans des situations ou tout choix moral entre le bien et le mal devient absurde: c'est par exemple le cas de cette mère grecque que les nazis laissent libre de choisir parmi ses trois enfants, lequel devait être tué. Troisième aspect: on s'arrange pour brouiller la distinction bourreaux/victimes en faisant participer les victimes elles-mêmes au processus d'extermination. C'était un des sens du "travail" dans les camps nazis. 
-Destruction de l'individualité. C'est la dernière étape, et, en réalité, le but ultime de la domination totalitaire car ce qu'elle vise c'est d'abord une transformation radicale de la "nature humaine" à partir du champ de ruines qu'on en a fait. La liste est longue des méthodes employées à cette fin: conditions de transport semblables à celles de troupeaux de bestiaux, usages multiples et variés de la torture physique etc. Toutes ont pour objectif de parvenir à ceci que décrit Rousset: "Rien donc ne demeure, sinon d'affreuses marionnettes à face humaine, qui toutes se comportent comme le chien dans les expériences de Pavlov, qui toutes réagissent d'une manière parfaitement prévisible même quand elles vont à leur propre mort, et qui ne font que réagir. Tel est le véritable triomphe du système." "Le triomphe des SS exige que la victime torturée se laisse conduire à la corde sans protester, renonce, s'abandonne, dans le sens où elle cesse de s'affirmer. Et ce n'est pas pour rien. Ce n'est pas gratuitement, par sadisme uniquement, que les SS veulent cette défaite. Ils savent que le système qui réussit à détruire la victime avant qu'elle monte sur l'échafaud est le meilleur, incomparablement, pour maintenir un peuple en esclavage." (David Rousset, Les jours de notre mort, cité par Arendt) On peut aussi bien dire qu'il s'agit de détruire jusqu'à la dernière trace de spontanéité chez les victimes, ce qu'Arendt appelle la "capacité d'agir", qu'elle plaçait au fondement de la liberté humaine, pour les transformer en une chaîne de réflexes conditionnés comme un chien qu'on a dressé. Il s'agit donc de détruire ce qui en fait des humains avant même de les avoir liquidés physiquement.

d) La superfluité humaine
Parvenu à ce stade, on pourra, comme Arendt, se risquer à définir le système totalitaire comme un système qui vise à rendre les hommes superflus. Le plus grand danger pour un régime totalitaire, au fond, c'est l'existence d'êtres humains: l'humain, n'importe quel humain, parce qu'il est un être pensant, est déjà de ce fait un danger pour un ordre de domination totalitaire. "Du seul fait qu'ils sont capables de penser, les êtres humains sont suspects par définition..." C'est d'ailleurs pourquoi Arendt dira que le véritable but de l'éducation totalitaire n'est pas de fanatiser les gens contrairement à ce qu'on pense: "Le but de l'éducation totalitaire n'a jamais été d'inculquer des convictions mais de détruire la faculté d'en former aucune". C'est ce qui peut expliquer pourquoi les nazis ne choisirent pas sur la base de critères subjectifs et psychologiques les recrues destinés à former les bataillons SS dans les camps; c'est-à-dire qu'on ne tenait aucun compte de leur degré d'engagement à la cause du régime, mais on se contentait de simples critères objectifs portant sur le physique des individus.
De façon complémentaire, Jacques Ellul avait bien montré que le but d'une propagande n'est pas, contrairement à ce que l'on croit, d'endoctriner les gens ( de produire une orthodoxie, du grec doxa, l'opinion), mais de produire chez eux un certain comportement attendu (une orthopraxie, du grec praxis, l'action): on"ne cherche pas essentiellement à diffuser une doctrine, à répandre une idéologie, à créer une orthodoxie. [On] cherche à obtenir la fusion des individus [...], leur mobilisation, à les transformer en militants actifs selon une orthopraxie." (Jacques Ellul, Propagandes, p. 221) Cette thèse trouve sa confirmation dans ces propos mêmes de Joseph Goebbels, chef, sous le gouvernement de Hitler, du ministère de l'éducation du peuple et de la propagande:"Nous ne parlons pas pour dire quelque chose, mais pour obtenir un certain effet." (cité par Jacques Ellul, ibid., p. 5) Pour comprendre la nature exacte des buts d'une propagande, il faut donc voir, qu'elle induit un découplage chez les individus qui la subissent entre le plan intellectuel des opinions et celui des comportements. On pourra, par exemple, formuler des opinions démocratiques tout en se comportant en parfait fasciste, ou, ne pas avoir de convictions particulièrement racistes n'empêchera pas nécessairement l'individu de se comporter en raciste:"Ce n'est pas parce que tel individu a des convictions hitlériennes ou communistes qu'il se comportera en bon hitlérien ou bon communiste. Au contraire. (On sait de mieux en mieux que ce sont ceux qui ont des convictions claires et conscientes qui sont la graine des hérétiques) [...] Inversement, ce n'est pas parce que tel individu n'est pas capable de formuler clairement les buts de guerre qu'il se comportera en moins bon soldat s'il est convenablement monté par la propagande, - ou parce qu'il n'est pas capable d'expliquer qu'il est raciste, qu'il n'ira pas exterminer des juifs." (ibid., p. 294)
Mais, à ce niveau, il n'y a pas encore de différence de nature entre les systèmes totalitaires et les pseudo (fausses) démocraties occidentales: dans les deux cas, la propagande vise toujours et d'abord à produire une orthopraxie. Ce n'est donc pas sur ce plan que l'on peut penser la singularité de l'horreur qui a pris forme avec eux au XXème siècle. Elle se situe bien dans la destruction intégrale de la personne humaine, dans ses trois dimensions, juridique, morale et individuelle, que visait fondamentalement la propagande totalitaire, et qui conduit finalement à rendre les humains superflus. C'est précisément cela qui fait que le XXème siècle a inventé un nouveau type de crimes qui dépasse en gravité tout ce que l'humanité avait connu jusque là comme atrocités (et Dieu sait que la civilisation occidentale avait pourtant déjà placé la barre assez haut en cette matière, si l'on ose dire, notamment avec le colonialisme et le système esclavagiste) et qui a conduit à la définition dans le droit international d'un nouveau type de crime: le "crime contre l'humanité".
Il reste à préciser que la notion " d' humains superflus" est l'occasion de pointer d'inquiétantes convergences entre les expériences totalitaires conduites au XXème siècle et notre présent. Car, ce que tend à engendrer l'ordre social actuel, c'est précisément une masse de plus en plus importante d'humains superflus, ce qui a été la tendance lourde du capitalisme, depuis ses origines, avec les premiers actes des enclosures de la terre dès la fin du XVème siècle en Angleterre: voir, à ce sujet, Les racines historiques de l'institution des camps de concentration, article qui veut montrer que, même si le totalitarisme a bien été une création singulière du XXème siècle, on aurait tort de croire pour autant qu'il ait pu surgir de nulle part, hors de tout contexte historique. Car, il reste à faire attention à une chose: la critique du totalitarisme a pu être largement récupérée pour donner une légitimité, en apparence, définitive à l'ordre mondial que le capitalisme a imposé, comme si celui-ci ne contenait pas, lui-même, des ferments totalitaires...

(1) Voyez, par exemple, le livre salutaire de l'historien américain Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats Unis, qui est la meilleure introduction  que je connaisse à l'application pratique de la  notion d'une contre histoire et dont il donne ainsi le programme: "Dans un monde aussi conflictuel, où victimes et bourreaux s'affrontent, il est, comme le disait Albert Camus, du devoir des intellectuels de ne pas se ranger aux côtés des bourreaux.
Ainsi, puisque le choix de certains événements et l'importance qui leur est accordée signalent inévitablement le parti pris de l'historien, je préfère tenter de dire l'histoire de la découverte de l'Amérique du point de vue des Arawaks, l'histoire de la Constitution du point de vue des esclaves, celle d'Andrew Jackson vue par les Cherokees, la guerre de sécession par les Irlandais de New York, celle contre le Mexique par les déserteurs de l'armée de Scott, l'essor industriel à travers le regard d'une jeune femme des ateliers textiles de Lowell, la guerre hispano-américaine à travers celui des Cubains, la conquête des Philippines telle qu'en témoignent les soldats noirs de Luson, l'Âge d'or par les fermiers du sud, la Première Guerre mondiale par les socialistes et la suivante par les pacifistes, le New Deal par les Noirs de Harlem, l'impérialisme américain de l'après-guerre par les péons d'Amérique latine..." ( Une histoire populaire des Etats-Unis, p.15)

(2) Notez bien que l'autorité qui prive l'individu de l'usage de son propre entendement n'a pas nécessairement besoin d'être celle d' un groupe. Il peut aussi bien s'agir d'une personne dont l'autorité en impose suffisamment. L'expérience que Lorge a fait en 1936, aux Etats-Unis, l'atteste: on demandait à un échantillon d'individus ce qu'il pensait d'une citation de Thomas Jefferson, un des pères fondateurs des Etats-Unis, disant qu'une rébellion de temps en temps est salutaire pour une société. On réitérait l'expérience mais cette fois en faisant croire que la citation venait de Lénine, un ennemi juré du capitalisme américain. Dans le premier cas, une large majorité approuvait le propos, dans le second cas, c'était évidemment le contraire. Les individus modifient ainsi complètement leur jugement sur un même énoncé suivant qu'il vienne d'une autorité qu'ils tiennent ou non comme étant légitime. En réalité, la citation venait bien de Jefferson...

Suite du développement:
2) Le système des conseils
3) Les questions socioéconomiques
4) Epilogue

1 commentaire:

  1. Donc, la réelle finalité de l'Etat totalitaire serait donc de transformer les êtres humains en robots et de contrôler le nombre de naissances et de morts, de sorte à maintenir la population à un certain chiffre (pas de surpopulation) sur le territoire délimité par cet Etat, pour agrandir, protéger et pérenniser les privilèges de l'élite dirigeante ?

    Je crois que le monde décrit dans 1984 est certainement le plus terrifiant possible, c'est un gouvernement satanique à l'état pur.

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