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samedi 21 septembre 2013

En quel sens la liberté et la connaissance de soi sont liées ? (Partie 1)


"Connais ton ennemi et connais-toi toi-même ; eussiez-vous cent guerres à soutenir, cent fois vous serez victorieux. Si tu ignores ton ennemi et que tu te connais toi-même, tes chances de perdre et de gagner seront égales. Si tu ignores à la fois ton ennemi et toi-même, tu ne compteras tes combats que par tes défaites." (Sun Tszu, L'art de la guerre, Vème siècle avant J-C)
"Au moment d'avancer, nombreux sont ceux qui ne savent pas que l'ennemi marche à leur tête. La voix qui les commande est la voix de leur ennemi. Et qui parle de l'ennemi est lui-même l'ennemi." (Bertolt Brecht)

Introduction
"Gnothi seauton" (Connais-toi toi-même), voilà, selon Platon, le plus ancien précepte qui était gravé sur le temple de Delphes:"J’irais presque jusqu’à dire que cette même chose, se connaître soi-même, est tempérance, d’accord en cela avec l’auteur de l’inscription de Delphes. Je m’imagine que cette inscription a été placée au fronton comme un salut du dieu aux arrivants, au lieu du salut ordinaire  "réjouis-toi", comme si cette dernière formule n’était pas bonne et qu’on dût s’exhorter les uns les autres, non pas à se réjouir, mais à être sages." (Platon, Le Charmide, 164d) Ainsi, la sagesse s'identifierait  avec la connaissance de soi et la philosophie entendue en son sens littéral, comme quête de la sophia, de la sagesse, serait la recherche de la connaissance de soi.S'agit-il là d'une voie d'exploration qui n'intéresserait qu'une petite élite du savoir, ou alors, la démarche philosophique, entendue en ce sens, n'a-t-elle pas, au contraire, des implications qui devraient intéresser  la liberté de tout un chacun? Et la liberté entendue en quel sens? L'intérêt premier d'un tel conseil, comme nous allons commencer par le montrer, est de nous mettre sur la voie d'exploration des profondeurs inconscientes de l'activité de l'esprit dont nous ne soupçonnons même pas l'existence dans le cours ordinaire de la vie(partie 1). La portée pratique d'une telle démarche est considérable, d'autant plus, à une époque comme la notre, où la connaissance de l'humanité tend à se transformer en technique de domination sur l'humanité (partie 2). Ce qui nous conduira au concept de libre nécessité, de la liberté entendue comme conscience de la nécessité  et non comme absence de nécessité comme le laisse croire l'illusion universellement partagée du libre-arbitre, et, donc, à l'idée que l'affirmation de la liberté est inséparable de la démarche qu'invite à suivre la philosophie du "gnothi seauton" (partie 3)...

 1) Exploration des profondeurs inconscientes de l'activité mentale
a) dévoiler l'illusion conscientialiste
Le précepte de Delphes présuppose une chose, c'est que nous ne nous connaissons pas véritablement. Or, il n'est déjà pas évident de reconnaître cela car c'est aller à l'encontre de  l'illusion conscientialiste qui consiste à réduire le psychique au conscient et à s'imaginer que nos pensées sont, pour l'essentiel, le fruit d'une élaboration de la conscience. Telle est la représentation spontanée que nous formons tous de notre esprit. Une tradition philosophique que l'on peut résumer par un triangle dont les sommets iraient de Spinoza à Freud en passant par Nietzsche avait mis en garde:"Nous pourrions en effet penser, sentir, vouloir: et tout cela n'aurait pas besoin de "pénétrer dans la conscience"[...] Toute la vie serait possible sans se voir en quelque sorte dans un miroir: et, en effet, la partie de loin la plus importante de cette vie se déroule encore en nous sans cette réflexion-, y compris notre vie pensante, sentante, voulante, si offensant que cela puisse paraître aux oreilles d'un philosophe des temps passés." (Nietzsche, Le gai savoir,354, 1887) Depuis plus d'un siècle, la recherche scientifique n'a fait que confirmer toujours plus cette intuition philosophique à rebours des croyances dominantes, y compris dans le champ philosophique, parfaitement illusoires que l'être humain se plaît à entretenir sur la représentation qu'il a de soi comme d'un sujet parfaitement transparent à lui-même et souverain quant aux choix qu'il est amené à faire. Plus la recherche scientifique avance et plus la part que nous pensions attribuer  au conscient dans l'activité mentale diminue:" Depuis 50 ans, les neuroscientifiques ont accumulé les évidences montrant que nos conduites sont constamment modulées par des facteurs environnementaux dont nous n'avons nulle conscience. Il est maintenant clairement établi que notre cerveau passe sont temps à traiter des informations sans "nous" le dire [...] Cela implique pour le dire très schématiquement, que la plupart de nos décisions sont prises sans que notre Moi en soit informé." (Michel Desmurget, TV lobotomie, p. 217) Les avancées dans le domaine de la psychologie, de la sociologie et de la neuro physiologie ont fait un champ de ruine de la conception qui reste celle de l'opinion commune suivant laquelle "l'esprit formerait une unité consciente, soumise au contrôle et à la responsabilité du moi, de son analyse, en un mot, de ses choix qui seraient guidés par des processus rationnels et par des critères économiques[...]Seulement voilà, ces suppositions se sont révélées complètement fausses à la lumière des découvertes de la psychologie scientifique, car environ 98% de l'activité mentale concerne la soi-disant "pensée obscure" lieu de stimulations et de processus inconscients [...] L'homme est conscient de 200 bits de données environ sur les 400 milliards que son cerveau élabore en une seconde: il est donc conscient d'un demi milliardième de ce qui se passe dans son cerveau." (Della Luna et Cioni, Neuro-esclaves Techniques et psychopathologies de la manipulation politique, économique et religieuse, pp. 93-94-100) Voilà qui devrait ramener le moi conscient à infiniment plus de modestie concernant ses prétentions à la souveraineté et à la connaissance de soi.
Pour une illustration vidéo, voir le documentaire, diffusé sur Arte, la chaîne que les gens préfèrent et qui n'est regardée que par une toute petite minorité, Le cerveau et ses automatismes.
Il nous faut donc commencer par explorer cette immense champ de la part inconsciente de l'activité mentale suivant le précepte de Delphes, en particulier, tout ce qui relève des mécanismes par lesquels notre esprit apprend une infinité de choses échappant totalement au contrôle conscient.
b)L'apprentissage sans la conscience
Pour commencer à mieux nous connaître et rectifier la fausse représentation que nous nous  faisons de nous-mêmes comme d'un sujet maître de ses pensées, suivons donc  comme voie d'exploration de l'activité inconsciente de l'esprit les différents biais par lesquels la conscience peut être facilement court circuitée  pour inculquer un apprentissage à quelqu'un:"Une donnée désormais acquise par la psychologie scientifique, bien qu'absolument contraire aux idées éthiques ennoblissantes que l'homme se plaît à raconter sur soi, c'est que la conscience n'est pas nécessaire pour apprendre[...] En somme, il faut abandonner comme étant complètement faux le principe remontant au XIXème siècle selon lequel la conscience serait l'architecte ou le magasinier ou le passage obligatoire de tout apprentissage, et tirer de cette constatation toute une série de conséquences, plutôt désagréables, dans le domaine social, politique, juridique, moral et, évidemment, psychologique et pédagogique." (Della Luna et Cioni, pp. 103 et 105) Trois domaines d'exploration des formes d'apprentissage court circuitant la conscience seront ici parcourus pour nous amener à reconnaître que nous sommes infiniment plus suggestibles, influençables et manipulables que nous pouvons nous l'imaginer tant que nous ne sommes pas entrés sur le chemin du "gnothi seauton". En termes imagés, notre esprit est gardé par un veilleur, la conscience, dont on peut déjouer la vigilance, avec une déconcertante facilité

Le conditionnement
Il joue un rôle de première importance dans la socialisation des individus. Il peut être de deux types: classique et pavlovien ou opérant. Dans le premier cas, le conditionnement consiste à associer un signal à une stimulation. Pavlov réalisait l'expérience sur des chiens en associant le signal (la cloche) à l'administration de nourriture. Le conditionnement est acquis dès lors que le chien se met à saliver au seul son de la cloche. Mais, ne nous pensons pas si supérieurs que cela au chien. On peut soumettre de la même façon un être humain, par exemple, le conditionner à baisser les paupières à un signal acoustique en associant préalablement celui-ci à un courant d'air dirigé sur les yeux. Les sujets de l'expérience "rapportent qu'ils ne sont conscients d'aucun élément de l'ensemble du conditionnement." (ibid., p. 104)  Voilà qui peut avoir des applications de grande portée, par exemple, dans le conditionnement militaire. Comment obtenir d'un soldat qu'il obéisse à un ordre qui spontanément peut répugner à sa conscience comme de tuer? La docilité peut s'obtenir facilement par un processus de désensibilisation qui inhibe les mécanismes d'identification émotionnelle à la victime inscrits dans les zones les plus archaïques de notre cerveau (cf. le sujet qui sera traité plus tard dans l'année, Toute morale est-elle contre nature?) qui fait que, hors cas pathologiques, pour l'immense majorité des êtres humains, l'idée de tuer quelqu'un qui ne nous a rien fait suscite spontanément une aversion en nous. Un psychologue de l'US Navy donnait la recette d'une simplicité enfantine inspirée des principes du conditionnement classique pour transformer l'être humain en une machine à tuer:"La désensibilisation consistait à ordonner à ces sujets l'exécution de tâches banales tout en regardant un film où l'on mutilait ou tuait des êtres humains." (Della Luna et Cioni, p. 112) De cette façon, l'inconscient du soldat a associé l'acte de tuer avec une tâche banale, et de cette façon, cet acte devient pour lui, également banal. C'est exactement un conditionnement de ce type que subit le téléspectateur attablé tranquillement devant son poulet-frites en regardant les images du JT de 20 heures qui lui montre des images de massacres, attentats, meurtres, guerres et autres calamités. Le philosophe Gunther Anders, dès 1956, au début de la télévision, s'en étonnait déjà, avec beaucoup de lucidité:"personne ne s'étonne aujourd'hui de prendre son petit déjeuner en regardant un cartoon où l'on enfonce un couteau dans le torse suggestivement bombé de la fille de la jungle pendant qu'on lui instille dans les oreilles les triolets de la Sonate au clair de lune. Une telle situation ne pose de problème à personne." (L'obsolescence de l'homme, p. 163) Le problème, de taille, est justement que cela ne pose aucun problème aux gens; qu'ils restent ainsi aveugles au processus de conditionnement les désensibilisant à la violence.
Tandis que dans le conditionnement classique, la stimulation ( le signal sonore dans nos exemples) précède le comportement du sujet (saliver, baisser les paupières), à l'inverse, dans le conditionnement opérant, la stimulation vient après sanctionner le comportement. L'application pédagogique  et sociale d'une immense portée est communément désignée comme le système de conditionnement par le bâton ou la carotte (la bonne ou la mauvaise note dans le système du contrôle continu à l'école; la promotion ou le licenciement en entreprises etc.) Une expérience des plus simples montre à quel point, ici aussi, nous sommes si facilement manipulables par ce biais:"faites asseoir une personne en face de vous et demandez lui de vous dire des mots au hasard [...] Choisissez une catégorie de mots [...] et chaque fois que la personne prononce un mot de cette catégorie, répétez le avec sympathie ou souriez ou dites "bien! bien!". Au bout d'un moment vous pouvez constater que la personne prononce plus fréquemment ces mots-là." (ibid. p. 105) Le plus important et qui est aussi le plus  pénible à entendre car cela sape les illusions agréables que nous nous faisons sur nous-mêmes, c'est que le conditionnement est acquis totalement à l'insu du sujet:"Mais si après coup, vous lui demander si elle a remarqué un quelconque stimulus, un conditionnement, la fréquence de certains mots, elle vous répond qu'elle ne s'est rendue compte de rien."(ibid., p. 106) La chose inquiétante, c'est qu'on peut obtenir de n'importe qui le comportement souhaité à son insu. Voilà qui ouvre un immense champ de développement à exploiter pour la propagande dont Jacques Ellul notait très justement, à l'encontre du préjugé courant, qu'elle ne vise pas tant à inculquer une orthodoxie (une opinion conforme à une idéologie) qu'une orthopraxie  (un comportement conforme à la norme), soit, un ensemble de conditionnements (aller voter, payer ses impôts, respecter les lois de l'Etat, obéir aux ordres d'un chef etc.) permettant aux classes gouvernantes de garder sous contrôle le troupeau humain.
Les messages subliminaux
Pour en comprendre la possibilité, il faut partir de cette donnée scientifique qui met en évidence le décalage temporel existant entre le moment où notre cerveau commence à traiter de façon automatique et inconsciente une information qui lui parvient  et le moment où ce traitement s'élabore au niveau conscient. Notre conscience est toujours en retard sur ce qui nous affecte ce qui fait que, sur le plan conscient. Nous vivons continuellement, là aussi sans nous en rendre compte, en léger différé dans le passé: "Il a été admis que la réaction initiale aux stimulations sensorielles est inconsciente ou subconsciente et que ce n'est qu'après 450-485 millisecondes que l'on a une élaboration consciente." (ibid., p. 168; cf. aussi à 18'10 dans le documentaire ci-dessus) Ce qui veut dire que dans ce laps de temps infinitésimal notre inconscient traite de l'information sans que nous nous en rendions compte. C'est dans cet interstice temporel que peuvent s'introduire les images subliminales qui sont trop rapides pour que notre cerveau ait le temps d'élaborer leur traitement sur le plan conscient; il les traite sans que nous ne puissions jamais le savoir, et pourtant cela pourra prédéterminer, par la suite nos comportements, goûts, préférences, souhaits etc. Par exemple, on peut combiner une technique de conditionnement pavlovien avec celle du message subliminal pour orienter des choix politiques:"ces stimuli subliminaux négatifs (par exemple, le mot "rat" ou l'image d'un visage effrayé ou menaçant, flashés pendant un laps de temps  insuffisant pour la perception consciente), s'ils sont associés à l'image d'un candidat, produisent un sentiment de refus envers le candidat même, qui persiste après l'exposition..." (ibid., p. 784) A contrario, on peut  aussi user de stimuli subliminaux  positifs pour susciter une inclination: associer, par exemple, un stimulus subliminal érotique, une blonde taille mannequin, à une marque de voiture (noter que l'usage de cette technique est, en principe, interdit par la loi). Ce genre de procédé permet de court circuiter l'analyse rationnelle et active, au niveau inconscient, une zone de l'activité cérébrale  (l'amygdale dans le système limbique)  liée aux émotions comme les travaux de Chris Frith l'ont établi:"la scintigraphie du cerveau démontre que des images subliminales de visages effrayés stimulent l'amygdale, et que certains messages subliminaux peuvent faciliter l'assimilation de messages successifs en clair." (ibid., p. 172) Tout apprentissage, conscient ou non, pour être efficace, suppose d'être associé à l'activation d'une émotion dans les zones les plus archaïques et inconscientes de notre activité cérébrale contrairement à ce que porterait à penser une approche purement intellectualiste de la connaissance humaine. C'est une des raisons principales pour laquelle, on apprend si peu, en règle générale, à l'école: on ne peut rien retenir de substantiel quand ce qu'on apprend n'est lié à l'activation d'aucune émotion et qu'on y est plongé dans un ennui vertigineux du lundi au vendredi! Dans le cas d'un apprentissage inconscient,  le sujet affecté par le message subliminal tendra à se déterminer en fonction de motifs purement émotionnels et irrationnels qui lui échapperont complètement. Un certain nombre d'expériences tendent à étayer la thèse de l'efficacité des messages subliminaux pour manipuler l'inconscient des gens:"La société qui produit le Coca-Cola avait inséré des séquences de photogrammes plus brefs, avec un contenu publicitaire, dans les pellicules de certains films projetés dans les salles cinématographiques. Durant le spectacle, les spectateurs exposés à cette publicité avaient consommé 39% de Coca-cola en plus." (ibid. p. 661) Ou encore celle-ci:"En 1978, on apprit que de nombreux supermarchés américains diffusaient, au moyen de haut-parleurs et à un niveau sonore impossible à percevoir consciemment, des messages qui exhortaient à ne pas voler. Le vol à l'étalage se réduisit d'environ 36%." (ibid., p. 661)
L'amorçage (cf. à 59' dans le documentaire ci-dessus)
Un pêcheur qui veut faciliter la prise de sa proie usera d'une amorce, jeter de la nourriture dans l'aire où il va pêcher. Un principe analogue  vaut dans le champ de la psychologie humaine:"En psychologie cognitive, le priming (ou amorçage) définit un type de paradigme dans lequel la présentation d'un stimulus préalable (appelé "amorce"; par exemple, des mots tels que "force" ou "effort") influence l'expression d'un comportement consécutif (appelé "cible"; par exemple, la vigueur de la poignée de main adressée à l'expérimentateur en fin d'expérience)." (Desmurget, p. 209)  Application parmi d'autres de l'amorçage: comment je peux m'y prendre pour faciliter et amorcer chez des sujets des comportements égocentriques, exciter leur gourmandise ou encore augmenter leur seuil de tolérance à la douleur? Très simplement, Il suffit de leur faire manipuler de l'argent au préalable:


Voilà qui donne, en passant, une certaine idée du type anthropologique qui se développe dans une société qui  fait de l'argent la valeur suprême, le bien universel qui permet l'acquisition de tous les autres biens: un type d'individu centré sur lui-même, mû par un appétit sans limite de pouvoir et de richesse, dur envers lui-même comme envers les autres, type dont on trouve évidemment les formes les plus pathologiquement accomplies chez des individus occupés à jongler quotidiennement avec des millions dans les hautes sphères de la finance. Nul besoin d'être grand psychologue pour lire  ces  effets d'amorçage de l'argent sur l'expression  du visage d'un ponte du capitalisme mondial comme celui d'Henry Kravis, qui, dans une ferme aux animaux dédiée au capitalisme, endosserait à la perfection le rôle de l'aigle ou du requin:

 On peut encore, par l'amorçage, faciliter l'obéissance à des ordres criminels chez les sujets comme le montre cette variante de l'expérience de Milgram:"les sujets étaient initialement  confrontés à des listes de mots évoquant des comportements soit hostiles, soit neutres. ils devaient ensuite infliger des décharges électriques à un inconnu (en fait un acteur) lorsque ce dernier répondait de façon erronée à une question qui lui était posée. Le niveau de décharge était laissé à l'appréciation des sujets sur une échelle de 1 à 10. Les individus du groupe "hostile" utilisèrent des niveaux de chocs en moyenne 50 % plus élevés que leurs congénères du groupe "neutre"." (Desmurget, p. 218) On voit ainsi comment le phénomène de l'amorçage peut facilement être mis au service d'un système facilitant le contrôle social des gens et leur obéissance à des ordres que leur conscience réprouve.
Dans les choses de l'amour
On peut arriver, dès lors que l'on a une connaissance assez fine de la psychologie humaine à faire en sorte que quelqu'un tombe amoureux de vous à son insu. Voici, par exemple, comment un psychologue, expert en manipulation mentale, parvient à faire tomber amoureuse de lui une jeune fille et la conduire à tromper son compagnon en employant les procédés relatifs à l'amorçage qui vont faciliter la réactivation du processus  qui la conduit à tomber amoureuse:"Je lui demandai:"Je serais vraiment curieux de savoir une chose à propos de ton amoureux...qu'est-ce qui t'a attiré en lui au début?" La fille commence à me décrire ce qu'il en était. "Ben...Au début, il ne m'attirait pas...c'est la manière avec laquelle il...etc. et la manière avec laquelle...et aussi..."Voilà ce qui est important, la fille explique en détail, pas à pas, comment la séduire. Alors je demandai:"Au moment où tu es tombée amoureuse de lui, qu'est-ce que tu ressentais exactement?" Quelle que soit la réponse, la remémoration lui fait retrouver l'état d'alors, la fait tomber amoureuse- de toi, qui es celui qui provoque le retour en elle. De cet agréable sentiment. Je lui demandai:"Où cette sensation commence-t-elle?" Dans la poitrine" (d'habitude, les personnes disent plutôt dans la gorge ou dans l'estomac). Je poursuivis:"Et cette sensation dans ta poitrine, où s'est-elle déplacée?" Elle répondit qu'elle était descendue dans l'estomac. "Fais moi comprendre... la semaine dernière, en bavardant avec l'une de mes amies, celle-ci me disait que quand elle se sentait attirée par un homme, ça commence par une sensation à la gorge, mais pour toi ça commence dans la poitrine...-et je lui touchai la poitrine, "et après plus bas à l'estomac, c'est ça?"- et ce disant, je fis glisser mon doigt jusqu'au nombril. Ainsi j'ai activé son processus personnel qui l'amène à être attirée, puis  je lui ai fait parcourir, en marquant du doigt le cheminement de cette sensation ...tout ceci avec l'excuse de bien comprendre. Je conclus avec:"Dans un certain sens, c'est étrange...que tu te sentes vraiment attirée par quelqu'un comme ça...mais ce sont des choses qui arrivent, et à mon avis, tu ne devrais jamais chercher à t'y opposer." La fille, en effet, ne s'y opposa pas, au contraire..." (Della Luna et Cioni, pp. 256-257)
c) La découverte de nos faiblesses
L'intérêt de la démarche du "Gnothi seauton" que nous avons commencé à suivre est déjà de nous amener à reconnaître lucidement que nous sommes beaucoup moins rationnels que  nous prétendons l'être. Nous nous complaisons dans la représentation de nous-mêmes comme de personnes sensées qui savent se déterminer consciemment sur la base de considérations logiques et de faits. Comme la repris la plus grande partie de la tradition philosophique qui a partagé le préjugé de l'opinion commune, l'homme est censé se définir par la raison, faculté supérieure de connaissance qui l'élèverait infiniment au-dessus des bêtes. Or, l'exploration de cette "pensée obscure" qui détermine l'essentiel de notre activité mentale invite à abandonner complètement cette conception. Notre pensée est déterminée, au contraire, pour l'essentiel, par des biais cognitifs qui échappent à toute rationalité. Les lois de fonctionnement de la pensée qui oeuvrent au niveau inconscient ne sont pas celles qui régissent la pensée réflexive consciente d'elle-même. Comme l'ont établi, par exemple, Kahneman et Tversky, prix Nobel d'économie en 2002, les agents économiques pris dans une situation d'incertitude (sur un placement financier à effectuer, par exemple) vont orienter, le plus souvent, leur décision suivant des biais cognitifs inconscients et irrationnels. Les trois tendances que décrivent les auteurs qui vont altérer le processus rationnel de prise de décision sont les suivantes:
"-L'aversion à l'échec (la souffrance due à une perte au jeu est environ deux fois plus forte que la joie d'avoir gagné); " (ibid., p. 95) Par exemple, on persuadera  beaucoup plus facilement un patient qui doit subir une opération si on lui dit qu'il a 90% de chances d'y survivre que si on lui dit qu'il a 10% de chances d'y laisser sa peau.
-les préférences asymétriques pour le risque (on préfère ne plus jouer quand on on est entrain de gagner tandis qu'on préfère continuer à jouer quand on est entrain de perdre); 
"- la fausse évaluation des probabilités (surestimer la probabilité d'événements rares)." (ibid., p. 95) C'est ce qui explique, par exemple, pourquoi tant de monde jouent à des jeux de hasard alors que si la décision était prise sur la base d'un calcul rationnel des probabilités de gagner plus personne ne jouerait.
Nous commençons aussi à comprendre, grâce aux acquis de la science, que notre état de veille ordinaire que nous prenons pour de la lucidité est, en réalité, une sorte d'état légèrement hypnotique, diffus, qui nous rend facilement influençable et suggestible: le psychologue Milton Erickson "fut le premier en Occident, dans le domaine scientifique, à mettre en évidence que les personnes passent la plus grande partie de leur vie en état d'hypnose légère, une hypnose auto-induite, automatique, dont elles ne sont pas conscientes [...] Alors, par rapport à l'état de conscience rationnelle et critique dans lequel il croit véritablement agir, en réalité celui qui occupe la plus grande partie de sa vie et de ses activités est bien différent. C'est une condition de non vigilance et d'inconscience, un état que l'on peut définir de sous-hypnotique, ou de transe légère...." (ibid., p. 260 et 261) C'est à partir de là qu'on peut comprendre la pertinence de l'intuition qui a été celle de Descartes au XVIIème siècle lorsqu'il remarquait qu'il n'y avait "point d'indices concluants, ni de marques assez certaines par où l'on puisse distinguer la veille d'avec le sommeil." (Méditations métaphysiques, Première méditation) Chose digne d'être relevée, cette remise en question de la distinction état de rêve- état d'éveil se situe dans le contexte du doute qu'a Descartes au sujet de la sensation de son propre corps:"Et comment est-ce que je pourrais nier que ces mains et ce corps-ci soient à moi?" (ibid.) Il se trouve que dans mes rêves, je peux  également avoir la sensation fausse de mon corps (je rêve que je marche, que j'écris avec ma main etc.) Ce que Descartes ne pouvait à son époque étayer que par le biais d'expériences de pensée se trouve aujourd'hui solidement confirmé par les données de la recherche en neurosciences (pour un aperçu des expériences en ce domaine, voir le documentaire en 1a à 34'40  et aussi Le cerveau et la perception de la réalité à 10'30 et 24'30:
Pour emprunter une image, qui va désormais nous suivre, tirée de l'art de la guerre de Sun Tszu, notre esprit est semblable à une forteresse qui présente de gigantesques failles, de toutes sortes, dans lesquelles un ennemi pourrait facilement s'engouffrer pour la prendre d'assaut. Et c'est bien quelque chose de ce genre qui se développe de plus en plus, avec le progrès scientifique et technique, dans une société qui n'est supposée être gouvernable, de l'avis des experts en ingénierie sociale, qu'en fabriquant le consentement des foules (à suivre)....

3 commentaires:

  1. Vraiment intéressant, un travail génial, continuez.

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  2. Merci. Je vais tâcher de continuer. Je crois avoir encore certaines choses sous la manche qui devraient t'intéresser.

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  3. Ah c'est vraiment super. Je serais là pour lire tout ça, en tout cas c'est un très bon travail on ne se lasse pas de le lire.

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