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mardi 21 mai 2013

Quelque chose peut-il valoir que l'on donne sa vie? (partie3)

Dernière mise à jour, le 14-03-2018

3) Formes agonistique, injurieuse ou fraternelle du don
a) dette négative vs dette positive

« Je parlais de mon frère tout à l'heure. Je peux dire que je lui dois beaucoup, mais ça n'a aucun effet. Je ne ressens aucune dette ; je lui dois beaucoup dans le sens que pour moi, ça a une valeur ; ça a vraiment de l’importance ; mais l'effet sur [moi] dans le sens où je me sens en dette, non... »(cité par Godbout, Don dette et identité, p. 41) Ce que les conceptions modernes ont toutes les peines à concevoir, c'est qu'il puisse exister un état de dette positif, un état de dette qui peut être vécu dans la joie et non dans les passions tristes de la culpabilité, de la faute et du ressentiment. Pour rectifier cette approche purement négative de la dette, et poser les bases d'un concept de dette positive, il faut tenir ferme sur les deux sens de la dette que nous avons distingué. La dette de don qui fait que je peux dire de mon frère que "je lui dois beaucoup" et la dette économique lorsque je dois, par exemple, rembourser mon emprunt à ma banque.

La dette économique est toujours un état négatif dont il faut s'acquitter. Si nous pensons l'état de dette comme négatif, c'est parce que nous la pensons exclusivement dans ce cadre conformément à l'idéologie dominante. Au contraire, la dette de don peut être vécue comme un état positif de reconnaissance et de gratitude à l'égard du donateur, état dont on a tout sauf envie de sortir; c'est ce que saint Thomas d'Aquin appelle la dette de reconnaissance : " La dette de reconnaissance est la conséquence et comme l'expression d'une dette d'affection, dont personne ne doit désirer être quitte."(cité par Godbout, Don dette et identité, p. 52) C'est celle dont Sénèque a si bien parlé:« “Rends ce que tu dois”. Eh bien, [cette maxime] est souverainement honteuse lorsqu'il s'agit d'un bienfait. Quoi ? Rendra-t-il la vie, s'il la doit ? l’honneur ? la sécurité ? la santé ? Rendre est précisément impossible toutes les fois que les bienfaits sont parmi les plus grands. “Du moins, en échange de cela, dit-on, [rendons] un service qui en soit l'équivalent.” Voilà bien ce que je disais : tout le mérite d'une action si éminente sera perdu, si du bienfait nous faisons une marchandise [si beneficium mercem facimus] » (Sénèque, Les bienfaits) Le rapport de don fuit l'équivalence à l'inverse du rapport marchand. Il se nourrit d'un état de dette positive qui fait qu'on ne souhaite pas rendre l'exact équivalent de ce qu'on doit; vouloir acquitter sa dette, c'est vouloir rompre le lien avec notre bienfaiteur. Personne ne souhaite rompre avec quelqu'un avec qui il a noué des liens d'affection.
Mais, tout don ne génère pas automatiquement un état de dette positif. Pour élaborer le concept d’une dette positive, il faut aller encore plus loin en commençant par écarter de notre chemin les formes de don source de violence et de domination. Partons de ce fait qu'à l'époque moderne le socialisme (les forces du rouge) et la réaction (le blanc, les forces de l'Ancien Régime) partageaient une même critique de la société bourgeoise dominante qui consistait à dénoncer l'individualisme triomphant et l'atomisation des rapports sociaux; tous deux faisaient fond sur une anthropologie semblable, celle de l'homo donator. Mais, tandis que le don de la noblesse s'appuyait sur des rapports hiérarchiques de domination et de dépendance personnelle des pauvres à l'égard des riches (le fameux "noblesse oblige" qui faisait obligation aux nobles de faire oeuvre de charité à l'endroit des pauvres), le don tel que l'ont élaboré les divers courants du socialisme moderne  prenait sa source dans des rapports égalitaires ce que résume fort bien R. Vaneigem:"  La noblesse et le prolétariat conçoivent les rapports humains sur le modèle du don, mais le don selon le prolétariat est le dépassement du don féodal."( Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations) (1) En s'inspirant de l'oeuvre fondatrice de Mauss, on peut dégager trois systèmes de don. Seul le dernier nous conduira vers le concept d'une dette positive: le don agonistique qui alimente la rivalité et la guerre,  le don injurieux qui nourrit des rapports de domination et de dépendance personnelle; enfin le don fraternel qui se voulut un "dépassement du don féodal"  dans la perspective de l'institution d'une société égalitaire et fraternelle conformément aux idéaux socialistes.
 b)Le don agonistique
De la racine grecque agôn = la rivalité. Le don agonistique a joué un rôle important dans l’histoire humaine comme stimulant de l’effort poussant au don de soi. Le danger de cette forme de don, c’est qu’il menace constamment de dégénérer dans la violence et la guerre. C'est à qui donnera le plus de soi  que reviendra le prestige et le pouvoir ce qui peut facilement entraîner dans une spirale du don sans limite, jusqu'à la l'épuisement voire la mort. Deux histoire révélatrices à ce propos. L'une empruntée à la culture fidjienne. Dans cette forme primitive de société, tout marche par des circuits de réciprocité de don-contre dons suivant des axes de symétrie qui répartissent les groupes par paire. Par exemple, ceux du Nord et ceux du Sud. Dans l'école de Lau, l'instituteur voulut entreprendre avec ses élèves une recherche de corail mais sans les répartir en deux groupes; résultat, ils ne firent rien que s'amuser. On lui conseilla de réitérer l'expérience mais cette fois-ci en les divisant en deux groupes, ceux du Nord et ceux du Sud:"Immédiatement, une immense compétition s'engagea...jusqu'à ce que les équipes, épuisées, demandassent à s'arrêter." (Hocart cité par Sahlins dans, Raison utilitaire et raison culturelle, p. 65) Cette course épuisante pour savoir qui sera le meilleur peut déboucher sur une catastrophe si elle n'est pas limitée par les règles strictes de  rituels. Ainsi de l'introduction du football dans les cultures primitives:"lorsque le football fut adopté par les Gahuku Gama de Nouvelle-Guinée, deux clans opposés pouvaient se battre pendant plusieurs jours de suite, jusqu'à ce qu'ils aboutissent à un match nul. Tel est le paradigme général du rite." (ibid., p. 71) La sagesse du  rituel fixe à l'avance le résultat nul  pour éviter de s'engager dans une spirale agonistique qui aboutirait à un  gagnant et un perdant car dans l'imaginaire d'une telle culture, "gagner c'est tuer" (ibid., p. 71) "Faute d'avoir adopté une telle sagesse les Baluba et les Lulua du Kassaï se sont massacrés impitoyablement de 1959 à 1962 à la suite d'un match interethnique à Luluabourg." (Latouche, L'occidentalisation du monde, pp. 76-77)
M. Mauss a étudié le don agonistique sous la forme extrême du potlach qu’on rencontre dans certaines tribus indiennes du nord américain comme les Kwakiutl. C’est un système de don qui repose sur le principe du « qui perd gagne ».  Il s’agit  lors de fêtes hivernales de rivaliser dans la générosité et c’est à celui qui donnera le plus que reviendront à lui et à son clan  l'ascendant pris sur ses rivaux. Il s'agit fondamentalement d'une lutte pour le pouvoir:'Le but poursuivi au cours de cette lutte de générosité est d'établir la hiérarchie entre différents groupes et leurs représentants: le plus fort sera celui qui a offert, y compris en les détruisant, le plus de richesses." (F. Weber, Présentation de Mauss, Essai sur le don, p. 13) Si le cérémonial du potlach engendre une spirale de la générosité, il risque toujours de finir par une surenchère dans le don qui peut aller jusqu’à la destruction des biens et des personnes. Les cadeaux faits sont ainsi censés "avaler" les rivaux  qui les acceptent, marquant l'ascendant social pris sur eux. C’est donc un rapport de don essentiellement conflictuel  qui a pour but d'instituer une domination: "c’est le principe de la rivalité et de l’antagonisme qui domine toutes ces pratiques. On y va jusqu’à la bataille, jusqu’à la mise à mort des chefs et nobles qui s’affrontent ainsi. On y va d’autre part jusqu’à la destruction purement somptuaire des richesses accumulées pour éclipser le chef rival en même temps qu’associé." ( Mauss, Essai sur le don, p. 71) C'est l'étrangeté de cette forme de don qui fait qu'offrir des cadeaux n'est que la poursuite de la guerre par d'autres moyens pour paraphraser Clausewitz. Ainsi encore, dans le monde grec et romain de l'antiquité, de riches mécènes rivalisaient entre eux en consacrant une partie de leur fortune à distribuer publiquement  des bienfaits (banquets, spectacles, construction d'édifices publics etc.) Ici encore, c'était à qui dépensait le plus que revenait les honneurs  conformément à l'esprit de compétition  contre lequel Sénèque mettait en garde: "Honte à se laisser surpasser en matière de bienfaisance!" (Les bienfaits, p. 194)  Il est évident qu'à ce jeu du qui perd gagne, ce sont toujours les plus fortunés, ceux qui pourront dépenser le plus, qui l'emporteront. Deux conditions semblent propices au développement de circuits de don agonistique dans une société:"Il faut d'abord que dans la parenté, l'alliance ne soit plus réglée par l'échange direct de femmes et que, pour l'essentiel, la pratique du bridewealth (don de biens qui est fait à la famille de la femme qui est cédée pour l'alliance en compensation de la perte que représente le départ de la femme)  ait remplacé l'échange de soeurs." (Godelier, L'énigme du don, p. 202) Une rivalité s'engage ainsi à qui donnera le plus de richesses en retour du don de femmes. Ensuite, il faut que les positions politico religieuses qui confèrent un statut important dans la société ne soient pas figées mais ouvertes à la compétition:"Les fondements des sociétés à potlach (don agonistique) seraient ainsi l'absence d'une hiérarchie politique définitivement fixée..." (ibid., p. 221) On trouve une rivalité de ce  type dans les démocraties libérales actuelles où les postes de pouvoir sont ouverts à la compétition entre différents candidats. La surenchère dans des propositions et des réformes  toutes plus démagogiques les unes que les autres s'alimentent à cet esprit. Le développement d'une telle logique risque à tout moment, comme on a pu le voir, de faire verser la société dans l'hubris, la démesure du don de soi:"Donner toujours plus, redonner toujours, telle est la formule, et elle pousse sans cesse le système vers ses limites." (ibid., p. 202) C'est ainsi que le potlach Kwakiutl, tel que l'anthropologie a pu le connaître  était déjà  devenu fou sous l'effet d'un processus de déculturation, au contact du colonisateur blanc:"C'est à la fin du XIXème siècle que les structures ont basculé, et que les potlach, au lieu de servir principalement à valider des positions acquises, sont devenus un mode systématique d'accès à des positions nouvelles. Ceci dans le contexte d'un grand nombre de positions vacantes et de la montée en puissance de nouveaux riches [...] le potlach s'est emballé. [Il] est le produit d'un mécanisme social déréglé, devenu fou, la conséquence inattendue de circonstances exceptionnelles, de l'intrusion dans le fonctionnement des sociétés indiennes de la côte nord-ouest des richesses et de la domination politique, coloniale des Européens." (ibid., pp. 107-108 et 215) Les anthropologues comme Mauss, à leur époque, n'avaient pas le recul nécessaire pour comprendre que l'objet qu'ils étudiaient avait déjà été transformé au  contact de l'homme blanc (c'est tout le paradoxe de l'anthropologie:"au moment où elle commence à s'organiser, à forger ses propres outils et à être en état d'accomplir la tâche qui est la sienne, voilà que le matériau sur lequel elle porte disparaît avec une vitesse foudroyante." (Sahlins, La découverte du vrai sauvage, p. 333) On peut alors légitimement se demander si Mauss, par exemple, n'a pas surestimé l' importance du don agonistique  dans l'histoire humaine et si ce ne sont pas les formes de "dons et contre-dons réciproques pratiqués pour cimenter des solidarités et non pour développer la rivalité des individus et des groupes" qui ont caractérisé "une grande partie de l'humanité" (Godelier, L'énigme du don, p. 214)? Il s'agit là de la dernière forme de don que nous étudierons plus loin conduisant au concept de dette positive. Ce n'est pas pour rien que ces mêmes Kwakiutls avaient deux mots bien distincts pour désigner les dons:"Le terme yaqwa désignait des échanges de dons pratiquement équivalents, et le terme p'asa signifiait quelque chose comme "donner mais en aplatissant, en écrasant le nom du rival, du donataire". Les bouleversements du XIXe siècle auraient conduit à multiplier de plus en plus les dons p'asa par rapport aux dons yaqwa." (ibid., p. 108) Quoiqu'il en soit,  là où la hiérarchie se fige et les statuts sociaux sont solidement établis, fermés à la rivalité, le don agonistique peut céder la place au don injurieux...
c)Le don injurieux
Il y a deux façons symétriques de se faire avoir dans un rapport de don, d'y contracter une dette négative, en tant que donateur ou en tant que donataire. Soit comme donateur, à partir du moment où "le donataire ne reçoit pas le don comme un don, mais comme un dû."(Godbout, ibid., p. 60) Continuer à donner à l'égard de quelqu'un qui manifeste de l'ingratitude, qui oublie qu'il a reçu (Sénèque), c'est prendre le rôle de l'idiot qui correspond, dans le dilemme du prisonnier à celui qui se prendra la peine maximale en refusant de dénoncer son complice qui, lui-même, le dénoncera. Savoir donner, c'est se placer dans le registre de l'inconditionnalité conditionnelle: si j'ai affaire à des ingrats, que je puisse à tout moment leur dire d'aller se faire voir. Mais, on peut aussi se faire avoir en tant que receveur,,"par le poids de la dette contractée à l'égard du donateur." (Godbout, ibid., p. 60) C'est ce que nous entendons par don injurieux. Ici, la forme de domination que véhicule le don peut venir d'un don tellement important qu'il met le donataire en situation de dette perpétuelle qui l'assujettit complètement à son "bienfaiteur". C'est en ce sens que Confucius demandait:"Pourquoi m'en veux-tu autant? Je ne t'ai pourtant rien donné." Donner sa vie pour quelqu'un peut alors très bien prendre la forme du don empoisonné: " La psychanalyse nous rappelle avec raison qu'il n'y a rien de pire qu'une mère qui veut "tout" donner à son enfant." (Godbout, L'esprit du don, p. 60) Il en va ainsi de tout don trop important qui écrase l'autre et l'empêche de donner à son tour. Puisque tout don est d'abord un don de soi, c'est l'identité du donataire qui se trouve colonisée et détruite par le donateur dans le cas d'un don qui se veut intégral et sans possibilité de retour. D'où le sens du proverbe maori rapporté par M. Mauss:"[les dons] sont priés de détruire l'individu qui les a acceptés." (Essai sur le don, p. 78) Ou encore ce dicton eskimo:"Les dons font les esclaves comme les fouets font les chiens" (cité par Sahlins, La découverte du vrai sauvage, p. 46) chez les indiens Kwakiutl, "les cadeaux étaient-ils dits "avaler" les donataires..." (ibid., p. 255) C'est le problème qui se pose dans certaines organisations dont le fonctionnement démocratique est empêché par le don de type injurieux qui les institue comme ces groupements de femmes au Burkina Faso dont la vocation est pourtant de les émanciper dans le contexte d'une société patriarcale:"Le pouvoir exercé par la présidente peut être analysé à partir de la dialectique du sacrifice et de la dette." (Magalie Saussey dans Femmes économie et développement, p. 126) Le sacrifice en temps, en argent que consacre la présidente pour fonder l'organisation  tend à "avaler" les receveuses:"Le dévouement  prend alors la forme d'un don de soi, la dette n'en est que plus importante [...] Elle exige en retour obéissance et soumission. Dans ce contexte où la soumission est la seule manière pour les productrices d'honorer la dette qu'elles ont envers la fondatrice du groupement, l'alternance du pouvoir[...] ne fait plus sens." (ibid., p. 126) Le don injurieux se retrouve tout du long de l'histoire humaine aussi bien sous des formes politico religieuses  que sous des formes laïcisées à partir du moment où existe une société stratifiée en couches dominantes et dominées.
Formes politico religieuses du don injurieux
 Pour l'immense partie de l'histoire humaine le politique et le religieux ne sont pas séparables:"La séparation du politique et du religieux est un fait récent dans l'histoire de l'humanité et qui n'est pas pensable ou acceptable dans beaucoup de sociétés." (Godelier, au fondement des sociétés humaines, p. 224) Ce qui confère le pouvoir dans un Etat politico religieux c'est la proximité qu'une caste entretient avec les puissances divines qui sont à la source des dons qui sont censés avoir apportés la civilisation aux hommes. Dans les formes les plus radicales, cette proximité va jusqu'à la fusion comme dans l'Egypte pharaonique ou l'empire Inca; Pharaon comme l'Inca-Inti ( le Fils du Soleil)  se présentent comme des dieux incarnés qui donnent tout,et, de ce fait, écrasent ceux qui reçoivent ses dons; on se trouve en présence d'"une dette que ne pouvaient contrebalancer, encore moins annuler, tous les contre-dons [que les hommes] pouvaient lui faire de leur labeur, de leurs récoltes et même de leur personne si Pharaon exigeait leur vie." (Godelier, L'énigme du don, p. 267) Et encore, "c'est bien là en effet qu'elle s'inscrit, la différence entre le Sauvage amazonien et l'Indien de l'empire inca. Le premier produit en somme pour vivre, tandis que le second travaille, en plus, pour faire vivre les autres, ceux qui ne travaillent pas, les maîtres qui lui disent: il faut payer ce que tu nous dois, il faut éternellement rembourser ta dette à notre égard." (Clastres, La société contre l'Etat, pp. 168-169) Mais c'est beaucoup plus généralement dans l'ordre du pouvoir politico religieux, que la dette de la société à l'égard du dieu ou de son représentant sur terre est écrasante, et ce,  à trois titres. D'abord, le don est fait sans que le receveur n'est jamais sollicité quoique ce soit; les actes civilisateurs de la divinité "se présentent comme un don gratuit qui oblige à jamais ceux qui l'ont reçu mais ne l'avaient pas sollicité." (Godelier, L'énigme du don, p. 257) Ensuite, aucun contre don ne peut équilibrer le don fait:Lorsque tout est donné la "dette est ineffaçable. Aucun contre-don ne peut en être l'"équivalent", ne peut l'effacer."(ibid., p. 257) Pas même, celui de sa propre vie ou celle de son enfant comme dans le cas d'Abraham qui doit sacrifier son fils à Dieu. Enfin, le donateur, la divinité ou son représentant sur terre, n'est pas tenu d'accepter le contre-don:"les dieux donnent même quand ils reçoivent. ils font "la grâce", ils ont la "bonté" d'accepter. Mais de même qu'ils n'étaient pas obligés de donner, les dieux ne sont pas obligés d'accepter et pas non plus obligés de rendre[...] c'est parce que les hommes savent qu'ils pourraient ne pas en être écoutés, et leur voeux, leurs désirs ne pas être exaucés qu'ils s'imposent souvent la plus grande rigueur dans l'accomplissement des rites." (ibid., p. 258) C'est la nature d'une telle dette intériorisée qui fait participer des gens à leur propre soumission et qui peut entraîner, dans les cas les plus extrêmes,  du terrorisme de type  kamikaze:"Dette telle que, ce qu'ils donnaient en retour, leur travail, leurs biens, leur vie même, à ceux qui les gouvernaient (des dons qui nous apparaissent comme des "corvées", des "tributs", bref, des "exactions") ne pouvait jamais être, à leurs yeux, fût-ce l'équivalent de ce qu'ils avaient reçu et continueraient à recevoir s'ils restaient à leur place et en remplissaient les obligations." (Godelier, au fondement des sociétés humaines, pp. 240-241) C'est aussi dans cette perspective que se comprend  la critique que Nietzsche adresse au christianisme:"Le surgissement du dieu chrétien, en tant que dieu maximal atteint jusqu'à présent, a pour cette raison suscité aussi l'apparition du maximum du sentiment de culpabilité sur terre." (La généalogie de la morale, p. 172) Le don radical que fait Dieu à l'humanité est le don de son propre fils, de la chair de sa chair, le sacrifice de la croix. Il place les hommes dans un état de dette écrasant qui entraine un sentiment de culpabilité insurmontable et qui pourra très facilement dégénérée dans une haine féroce à l'égard de soi-même comme nous l'avons vu. La particularité du christianisme, de ce point de vue, tient au fait que le croyant se retrouve avec "une dette [qui] est double, parce que Dieu a créé l'homme deux fois, lors de la création du monde, puis à nouveau lorsque le Christ est mort sur la croix pour racheter les péchés de l'homme." (Godelier, L'énigme du don, p. 274). Dans tous les cas de figure "la religion est dette, mais lisons saint Thomas:"l'homme ne peut rendre à Dieu rien de ce qu'il doive. Mais jamais il n'égalera sa dette."" (Somme théologique cité par Godelier, L'énigme du don, p. 275)Toutefois, il faut nuancer. Le sacrifice qu'exige la religion , qu'il soit celui d'une vie humaine ou animale, n'est pas universel:"Il existe des religions qui ne le pratiquent pas comme cela semble être le cas de nombreuses sociétés vivant principalement de la chasse et de la cueillette." (Godelier, L'énigme du don, p. 250) . Il y a une distinction assez tranchée entre les religions de type primitif des chasseurs collecteurs qui correspondent à des variétés d'animisme dans lesquels l'être humain entretient des rapports amicaux avec les esprits qui peuplent la nature et les formes plus tardivement apparues de polythéisme et, plus encore, de monothéisme: "Les religions à sacrifices sont les religions où les dieux dominent l'homme de toute leur puissance et s'en font craindre." (Godelier, L'énigme du don, p. 251)
Les formes laïcisées du don injurieux
Le don injurieux peut exister sans aucune connotation religieuse. Il prendra alors la forme du clientélisme: il est un rouage essentiel dans la reproduction des classes dominantes d'une société: on accorde des bienfaits à une clientèle dont on attend en retour qu'elle soit fidèlement à notre service pour entretenir, par exemple, un état de "contre révolution préventive permanente" (R. Debray). Il n'y a qu'à cette condition qu'une poignée d'individus peut assurer sa domination sur une grande masse d'hommes. Les formes actuelles du clientélisme ne sont cependant plus ce qu'elles étaient du temps, par exemple,  de la Rome antique où elles se reproduisaient par des mécanismes institutionnels publiquement reconnus qui alliaient des riches patrons à des pauvres: c'était, par exemple, le cérémonial de la "salutation" matinale où le client venait chanter les louanges de son patron et pouvait repartir pourvu d'un sportule, un panier-repas. La protection qu'accorde le maître a pour contre partie la fidélité du client, son dévouement corps et âme (la "fides" comme disaient les Romains). Le clientélisme actuel tend à l'invisibilité obligeant à le reconstituer par des enquêtes sociologiques:"Toute société sécrète son clientélisme. Mais il s'agit aujourd'hui d'un clientélisme honteux." (A. Matignon, préface aux Bienfaits de Sénèque, p. 7) Ce clientélisme informel et plus ou moins inavouable se noue particulièrement entre le pouvoir et les milieux intellectuels comme Goncourt et d'autres le pratiquaient déjà sous le Second Empire en France au XIXème siècle:"Mais Flaubert et moi, si vous ne nous aviez pas achetés, pour ainsi dire, avec votre grâce, vos attentions, vos amitiés, nous aurions été, tous deux, des éreinteurs de l'Empereur et de l'Impératrice." ( Goncourt cité par Lidsky, Les écrivains contre la Commune, p. 17) La clique actuelle des journalistes et intellectuels des Mass Médias, des universitaires vivant de leurs privilèges en constituent les "dignes" héritiers. Mais, il existe aussi, et de plus en plus, des formes décomplexées de clientélisme à l'adresse des classes populaires, qui sont celles du social business. De puissantes corporations, les institutions centrales du capitalisme moderne, prennent en charge des services qui auparavant étaient assurés par l'Etat. Le documentaire, The corporation, tiré de l'ouvrage de J. Bakan, , à partir d’une heure treize en donne des exemples significatifs dans le chapitre, Gestion de la perception; à voir ici."Des entreprises et des riches particuliers, pouvant bénéficier d’avantages fiscaux, se substituent à l’Etat en matière de santé, de fourniture d’eau ou d’éducation par exemple. Ils le remplacent ou font face à ses carences déterminées par l’absence de véritables régimes fiscaux et d’infrastructures ainsi financées, permettant de répondre aux besoins de la population dans ces domaines." ( J-M Servet, Le principe de réciprocité aujourd’hui, p. 201 dans, Socio économie et démocratie, l’actualité de Polanyi) Il faut bien comprendre la perversité de tels dispositifs qui obéissent à la logique du don injurieux, pouvant aller, comme c’est le cas de cette ville entièrement construite par la Société Disney vers des formes de domination de type totalitaire; Ils portent en eux la menace « d’un don sans réciprocité ne permettant comme seul retour qu’une gratitude sans limites  et créant une dette qui ne peut jamais être honorée par les bénéficiaires. Les liens de dépendance personnelle qu’[ils favorisent] risquent d’enfermer les donataires dans leur situation d’infériorité. » (J-L Laville, Avec Polanyi et Mauss, pp. 287-288) Ce qui se développe ici, sous le couvert d’une modalité de « moralisation du capitalisme »,  c’est le renouvellement de ce « que l’on croyait typique du XIXème siècle […] sous la figure des nouveaux philanthropes […]avec la prolifération des fondations et des mécénats privés. » (ibid., p. 290) Les implications politiques de ce social business sont un affaiblissement de ce que suppose un mode de vie démocratique: "Aujourd’hui, les systèmes de redistribution que fait émerger la philanthropie à risque du social business éloignent le fonctionnement des sociétés de ses fondements démocratiques."(J-M Servet, ibid., p. 205) En 1944, Polanyi, lui aussi, soulevait le problème comme le rapporte Laville:""l’individu est conditionné pour soutenir un ordre établi pour lui par ceux qui sont plus sages que lui-même." Derrière la bienveillance de la philanthropie se profile le danger d’un affaiblissement de la démocratie au profit d’une ploutocratie (de ploutos=la richesse) dans laquelle tout individu est appelé à faire « confiance aux élites, au managérialisme et aux grandes firmes[…] La démocratie en tant que « mode de vie dans lequel le peuple lui-même et non ses supérieurs s’autodétermine reste à accomplir. » » (ibid., p. 290) Ce capitalisme de la séduction, à "visage humain" est aujourd'hui encouragé dans les écoles de commerce (voir, Jeunes diplômés d'écoles de commerce, et si votre voie était celle du social business?) Un mode de vie démocratique suppose, au contraire, la capacité des habitants à prendre eux-mêmes en charge la vie de leur quartier. L'antithèse du social-business se trouve, par exemple, dans les initiatives de ces femmes issues de l'immigration, vivant dans des banlieues, qui se regroupent en association, comme l'explique une de ses fondatrices en France:"[Elle] explique l'origine de la création de son association comme une réelle volonté de prendre en main la situation pour changer la vie et le quartier." (Hersent et Rita-Soumbou dans Femmes économie et développement, p. 211) C'est le b-a-ba d'un ethos, d'un mode de vie démocratique que sapent les formes injurieuses du social-business.
  Un peu de connaissance en histoire politique serait salutaire pour comprendre le danger que fait peser sur la démocratie ce "capitalisme moralisé". Il est la forme moderne de ce que pratiquait l'oligarchie (les riches propiétaires) au Vème siècle avant J.-C. à Athènes pour venir à bout de  la démocratie. C'est le sens du combat politique que mena Périclès au nom de la démocratie contre Cimon à cette époque:"La machine démocratique était contrariée, car les propriétaires des manoirs familiaux avaient coutume d'inviter voisins et parasites à des repas gratuits. Cimon, le dirigeant aristocratique, était connu pour ce genre d'hospitalité politique. Périclès, son opposant démocratique, encouragea l'habitude du marché afin de rétablir l'équilibre, et fit en sorte que tous les citoyens se voient attribuer un petit subside quotidien pour le service public rendu, qui leur permît de subsister tout le jour en achetant un repas sur le marché." (Polanyi, La subsistance de l'homme, p. 202)Le "social business" que pratiquait le riche Cimon allait beaucoup plus loin que de simples repas offerts, et ressemble à s'y méprendre à celui des corporations actuelles quand "il fit combler les marécages du sud de l'acropole à ses propres frais, embellit la cité en faisant planter des arbres sur l'agora, et "transforma l'Académie, jusque-là sèche et aride, en un bois irrigué qu'il orna d'allées dégagées et de promenades ombragées."" (ibid., p. 261) Les pauvres se retrouvent en situation de dette perpétuelle à l'égard de leur riche bienfaiteur. Dans cette logique, les dons reçus sont priés d'avaler ceux qui les reçoivent, ce qui fait que, autrefois, du temps de Périclès, sans le contre poids de forces démocratiques, "un tel système allait transformer les maisons en établissements seigneuriaux et réduire la paysannerie au statut de clients dépendants, sinon de serfs." ( ibid., p. 255) D'où aussi le sens de la critique qu'A. Testart adresse au don qui ne serait, au fond que l'expression de rapports de domination hérités du passé dont le rapport marchand nous libèrerait:" Regardez n'importe quel monument des temps modernes ou de l'ère médiévale, ou encore la plupart des musées d'aujourd'hui, qui mentionnent à l'envie le nom de leurs "généreux" donateurs: ce sont autant de monuments élevés à la gloire des nantis [...] A ce jeu de qui donne et qui reçoit, qui gagne? Celui qui a le mérite de donner, et à ce jeu, toujours, les pauvres perdront, par nécessité mathématique. La pratique dominante du don a toujours été celle de la classe dominante. Renforcez donc la pratique donatrice au détriment de l'échange marchand, vous obtiendrez au mieux un patriarcat romain, ou des Médicis ou des Borgia, au pire, des jeux du cirque et des guerres civiles qui mettront aux prises des César et des Crassus." Ce qu'on peut cependant contester à Testart, c'est l'idée que "la pratique dominante du don a toujours été celle de la classe dominante." Comme P. Clastres l'a montré, dans les formes primitives de chefferie, si la première des qualités pour postuler au statut de chef est la générosité, l'accès à cette fonction ne s'obtient qu'au prix de l'exploitation du chef par sa communauté ce qui conduit à l'idée étrange pour nous d'un "chef sans pouvoir" et condamné à rester pauvre. Testart réduit à tort le don à ses seules formes agonistique et injurieuse minimisant, voir occultant purement et simplement, la part importante que les pratiques du don réciproque et fraternel ont joué dans l'histoire et que nous verrons dans la partie qui suit.
Le don injurieux de type colonialiste
Il faut aussi reconsidérer du point de vue du don injurieux le phénomène du colonialisme. La forme la plus complète de domination que peuvent subir les pays colonisés ne vient pas uniquement de leur exploitation économique et du pillage de leurs ressources,mais, s'introduit, plus loin et radicalement, par le biais du don empoisonné, celui qui nie l'autre dans sa capacité à donner à son tour. "Plus encore que par le marché, c‘est par les dons non rendus que les sociétés dominées finissent par s‘identifier à l‘Occident et perdent leur âme." ( S. Latouche cité par Godbout, Ce qui circule entre nous, p. 204) Ce qui est en cause, c'est tout le discours de l'aide au développement que les pays riches prétendent apporter; sous couvert d'humanisme, il s'agit d'imposer notre modèle de développement avec tout l'imaginaire qui lui est lié en niant l'autre dans sa capacité à suivre d'autres voies que les nôtres, et, à nous apprendre quoi que ce soit. "Donner pour dominer" telle est la formule du don injurieux que développait ainsi Baudrillard dans ses versions néo colonialistes:"Le pouvoir réside dans le fait de donner sans qu'il vous soit rendu. Ce mécanisme ne s'applique pas seulement aux mots, aux représentations et aux symboles, mais à tous les aspects de la réalité sociale qui forme une culture. Les centres culturels qui diffusent leurs produits esthétiques, l'aide alimentaire ou médicale, les transferts technologiques, l'assistance militaire ne sont pas de monstrueuses machines à piller le tiers monde mais à le dominer." (cité par A.C. Robert, L'afrique au secours de l'Occident, pp. 97-98) Ce qui est colonisé par ce biais, ce ne sont pas des terres mais, beaucoup plus fondamentalement, l'identité des colonisés. C'est ainsi que J. Rémy définit le néo colonialisme comme "l’établissement par les dominants d'une dette dont les dominés ne peuvent s’acquitter". Elle conduit les premiers à occuper la place de créditeurs permanents et assigne les seconds au rang de débiteurs permanents:"La main qui reçoit l'aide est toujours en dessous de celle qui la donne", comme le dit encore S. Latouche. Ce furent aussi les limites de la réflexion nietzschéenne sur le don de penser que tout don, étant l'apanage des natures richement pourvues, doit nécessairement écraser le donataire:"Nietzsche est la plus tragique illustration de la puissance destructrice du don, du mouvement pur du donneur qui, ne trouvant pas de receveur parce qu'il les anéantit de toute sa puissance destructrice, revient tel un boomerang vers le donneur et le détruit aussi." (Godbout, ibid., p. 215) Celui qui donne sans rien vouloir recevoir ne fait qu'écraser le receveur  de ses dons et finit par se détruire lui-même. Nietzsche bascula dans la folie emporté par la pitié qui monta en lui en voyant un cheval se faire martyriser par son maître. 
d)Le don réciproque et fraternel
 C’est contre cette logique perverse du don injurieux, que le socialisme originel  a combattu pour faire valoir une toute autre logique du don. Le « don selon le prolétariat »  s‘est constitué en réaction contre des formes oppressives de protection sociale: « A cet égard, il est essentiel de s’arrimer sur l’histoire […] pour souligner que la solidarité démocratique s’est opposée depuis le XIXème siècle à une solidarité philanthropique […] Dès son apparition, l’associationnisme solidaire a pour objet de délivrer « les ouvriers du cauchemar philanthropique », de cette paternité affectueuse dont-ils bénéficieront à condition d’être « sobres, économes, doux et humbles envers leurs maitres, et de ne point se mêler des choses qui sont en dehors de leur sphère comme la politique. » » (J-L La ville, Avec Polanyi et Mauss, pp. 287 et 288 dans Socio économie et démocratie, L’actualité de Polanyi) C’était tout le sens par exemple, du socialisme associationiste que préconisait une figure importante du socialisme en France, Mauss:" La charité est blessante pour celui qui l’accepte, et tout l’effort de notre morale tend à supprimer le patronage inconscient et injurieux du riche aumônier .  Au contraire,  l’assurance sociale, la sollicitude de la mutualité, de la coopération." (Essai sur le don, p. 214 et 218)  correspondent aux formes de don selon le prolétariat  qui concilient liberté, égalité et fraternité. L'origine des communautés Emmaüs a valeur d' exemple et indique la voie qui mène au don réciproque. S'il est bien un mérite qu'il faut savoir reconnaître à l'abbé Pierre, c'est d'avoir su désamorcer le poison que peut contenir les formes radicalisées du don injurieux dans la charité chrétienne pour s'élever à une approche qui nous conduit vers l'état de dette positive. La communauté d'Emmaüs "a commencé un jour qu'un individu suicidaire, sortant de prison, est venu lui demander de l'aide. L'abbé Pierre lui a répondu:" Viens d'abord m'aider à reloger ces familles qui sont dans la rue, ensuite on s'occupera de toi." Cette personne est devenue son plus proche collaborateur et a contribué à la naissance du mouvement [...]"Sans réflexion, sans calcul, j'ai fait, pour ainsi dire, le contraire de la bienfaisance", écrit l'abbé Pierre en commentant cette épisode. Le mythe fondateur des communautés d'Emmaüs postule que même les plus démunis ont d'abord besoin de donner plutôt que de recevoir." (souligné par moi, Godbout, Ce qui circule entre nous, p. 206) Et voici encore un autre exemple qui va dans le même sens, montrant l'abîme qui sépare la "bienfaisance" du don injurieux unilatéral du don réciproque qui établit l'égalité entre les partenaires:"En 1984, Daniel Moreau, 39 ans ouvrier à l'usine de M..., vit seul. Sa soeur Joëlle, célibataire sans enfants, vit dans l'immeuble HLM d'en face; elle est chômeuse de longue durée et héberge pour des périodes longues l'un ou l'autre de ses 12 frères et soeurs. Daniel, plutôt que de recourir au pressing, donne son linge à laver à Joëlle; en échange, il lui "paie" ce service 100 F chaque fois qu'il y a recours (soit quatre fois plus cher que s'il s'adressait à une blanchisserie). Il s'en explique: donner de l'argent à Joëlle sans motif[...], ce serait la vexer; il a trouvé ce subterfuge pour l'aider sans l'humilier. Tout le monde y trouve son compte." (F. Weber, Manuel de l'ethnographe, p. 275) Tel est le principe fondamental que doit respecter tout don pour ne pas être empoisonné: qu'il ne nie pas le donataire dans sa capacité à donner lui aussi, qu'il ne l'écrase pas de sa générosité pour reprendre l'expression de M. Mauss:"La réciprocité est capitale {...] Par la grâce de la réciprocité, [les rivaux] sont préservés de toute domination. La réciprocité annihile les risques de domination."( J.L. Boilleau cité par Godbout dans Don dette et identité, p. 41) D'où aussi le caractère ambigu de la sainteté qui prétend tout donner pour les autres sans rien vouloir en retour:"Ainsi saint François donne tout et à tous, jusqu’à se dépouiller entièrement, en plein centre d’Assise, de ses vêtements." (P. Chanial, Revue du Mauss, n. 32, p.111).  Au contraire, le don est vertueux dès lors qu'il enclenche la ronde du don, qu'il pousse le donataire à donner à son tour:"On pourrait poser que l'état de dette positif émerge lorsque le receveur, au lieu de rendre, commence à donner à son tour." (Godbout, Don dette et identité, p. 45) On ne rend plus; on ne cherche plus l'équivalence pour annuler la dette mais on donne à son tour au nom d'un lien d'affection qu'on veut entretenir. Au coeur  de la pensée sociale de  Tolstoï, nourrie elle aussi par les Evangiles, se retrouve le souci d'établir les conditions d'un don vertueux qui n'écrase pas le receveur. Il a formulé le problème avec toute la clarté et la précision nécessaires dans le contexte social de la misère écrasante du peuple russe à la fin du XIXème siècle:" Mais le principal est que plus on donne, plus se trouve affaiblit l'énergie du peuple, et plus elle est affaiblie, moins le peuple travaille, et moins il travaille, plus sa misère augmente.  Pourtant, il est impossible de ne pas donner." (La famine, pp. 186-187, éditions Le pas de côté) Le point crucial pour tenter de trouver une issue est de sortir de la logique du don injurieux qui va du puissant, que ce soit l'Etat ou des fortunes privées,vers le faible pour considérer le don entre égaux, qui, seul, aurait la vertu d'enclencher la ronde du don. C'est ce qu'illustre Tolstoï  à travers l'histoire des orphelins de Mavra auxquels une pauvre ménagère donne un morceau de pain:"Elle ne craint pas que la tranche de pain reçue puisse affaiblir l'énergie des enfants de Mavra et les habituer à mendier, car elle sait que ces enfants comprennent eux-mêmes combien lui est cher ce morceau qu'elle coupe pour eux." (ibid., p. 202) Au contraire, c'est dans une telle configuration que la ronde du don a le plus de chance de s'enclencher, c'est-à-dire de pousser le receveur à donner à son tour:"Au contraire, lorsqu'un homme a vu qu'un autre a partagé son dernier bien, qu'il a travaillé pour un malheureux, il veut faire de même." (ibi., p. 204) C'est de cela qu'il s'agit lorsque nous disons que "le don selon le prolétariat est le dépassement du don féodal." Nous entrons dans la sphère du don réciproque et fraternel seul capable d'engendrer un état de dette positif et de fournir la base anthropologique solide d'une critique à visée émancipatrice des sociétés libérales dominées par l'imaginaire du capitalisme et de l'homo oeconomicus qui va avec. La portée politique de cette forme du don réciproque et fraternel est cruciale: elle est celle d'un socialisme de liberté. C'est, par exemple, dans cet esprit que Jaurès défendait envers et contre tout (malgré le fait qu'elle constituait une escroquerie sur le plan économique; voir Chanial, La délicate essence du socialisme, pp. 168-169 pour des développements) le principe de l'assurance sociale concernant la la loi sur les retraites ouvrières de 1910.  Jaurès pensait l'assurance sociale concernant les retraites par opposition à un principe d'assistance sociale qui prévalait jusque là. En obligeant l'ouvrier à cotiser pour les retraites, la loi le mettait à l'abri des formes injurieuses du don, celle de la charité de l'Etat qui faisait de lui un assisté qui ne doit de survivre que grâce à la bienveillance de son tuteur. Comme le disait Jaurès, "entre l'assurance et l'assistance, même libéralement organisée, il y a un abîme." (cité par Chanial dans, La délicate essence du socialisme) C'est l'abîme qui sépare le don injurieux qui écrase et "avale" le donataire du don réciproque et fraternel qui l'émancipe. Comme le développait Jaurès aussi bien que son camarade Vaillant: "La France, poursuit Jaurès, est si habituée à ne concevoir le secours aux vieux, aux vaincus de la bataille sociale, que comme charité, charité bourgeoise faisant suite à la charité chrétienne, qu'il n'est pas mauvais que par le versement de l'ouvrier, sa retraite prenne aux yeux de tous le caractère d'un droit nouveau [...] La classe ouvrière souligne Vaillant "ne veut pas que ses vieux jours, sa faiblesse, ne soient livrés, je ne dirais pas seulement à la misère mais aussi à l'injure de l'assistance."" (cité par Chanial dans, La délicate essence du socialisme, pp. 170-171) La propriété sociale qu'implique cette façon d'appréhender la question des retraites, devait, pour Jaurès, s'étendre à l'ensemble des questions sociales d'importance comme celle de l'assurance maladie, chômage, parentale etc.:"C'est le don de chacun pour tous et de tous pour chacun qui institue solidairement cette propriété commune où chacun sera en droit de puiser." (Chanial, ibid., p. 173) C'est dans le même esprit que le jeune Marx des Manuscrits de 1844  pensait ce qu'est le socialisme, aux antipodes de ses versions étatiques ultérieures. Tout l'effort du socialisme, dans ce qu'il a eu de mieux à offrir, a été de repenser la solidarité sans la charité du don féodal qui écrase le receveur. En cela, ce que le socialisme a cherché à faire revivre, c'est la forme la plus originelle du don, celle réciproque et fraternelle que l'on trouve dans les sociétés primitives.
Toutefois, il reste une précision importante à apporter: la forme réciprocitaire du don n'est pas la seule possible pour générer le concept d'une dette positive qui n'établit pas de rapport de domination. Il y a aussi ce que nous appellerons le type du don furtif qui correspond aux cas où le donateur conserve l'anonymat. Grâce à cela est écarté tout risque de domination. C'est pourquoi,"les traditions religieuses soulignent souvent que la seule charité véritable est anonyme - autrement dit, qu'elle ne vise pas à mettre  celui qui la reçoit en position de débiteur." (Graeber, Dette 5000 ans d'histoire, p. 133) La figure mythologique du père Noël s'inscrit dans cette logique là. Elle permet aux parents de conserver l'anonymat. Dans les formes modernes du don, nous avions déjà évoqué le principe du café suspendu (on commande deux cafés dans un bistrot et on en laisse un "suspendu" pour un inconnu nécessiteux qui pourra venir plus tard le prendre) Le don d'organe ou le don de sang se situent dans le même registre. L'inventivité sociale, dans ce domaine, comme dans celui du don réciprocitaire, devrait avoir d'innombrables possibilités de s'exprimer pour renouveler les formes vertueuses du don.
Quoiqu'il en soit, nous voilà désormais assez solidement outillés pour appréhender, pour finir, le concept de dette positive, celle qui vaut la peine de donner sa vie...


(1)  Point crucial à relever, qui mérite une parenthèse,  pour éviter de confondre chien et loup et ne pas perdre le Nord  dans le champ politique: c'est sur le fond de cette critique de l'atomisation de la société bourgeoise (le bleu) commune au forces réactionnaires (le blanc) comme au socialisme (le rouge) qu'a pu se constituer ce qui semble de prime abord une contradiction dans les termes, un socialisme de droite de type réactionnaire. D'où les passerelles qui peuvent expliquer le ralliement de certains socialistes comme Lagardelle, Sorel et d'autres à la mouvance fasciste. Il faut prendre le plus grand soin pour distinguer entre un socialisme de liberté et un socialisme de droite prétendant reconstituer le lien social sur la base du don féodal supposant le rétablissement d'une société hiérarchisée et fondée sur des ordres (la noblesse, le clergé, le tiers-état) :"Ce sens péjoratif, cette connotation autoritaire, restera prégnante jusque dans les années 1850, à tel ,point que des penseurs classés comme réactionnaires, tels de Maistre, Bonald- ou bien plus tard l'antisémite Drumont-, se voyaient agrégés à la famille socialiste." (Chanial, La délicate essence du socialisme, p. 23)Il ne faut jamais oublier que dans l'idéologie nazie qui se présentait comme un "national-socialisme", il y a le terme "socialisme". C'est le sens précis qu'a eu le mot "fascisme" qui aujourd'hui a perdu toute signification précise: il s'agit d'un socialisme de droite dont on sait très bien qu'il a produit les pires calamités au XXème siècle. Le dernier grand avatar de cette sinistre tradition politique, en France, a été le gouvernement de Vichy. La principale source d'inspiration intellectuelle de ce régime a été le courant de l'Action Française, avec à sa tête C. Maurras, qui avait pour symbole le lys blanc:"Pierre Dominique a déclaré que " ce qui dominait à Vichy, c'était le nationalisme, un nationalisme de droite dont Maurras était l'expression." (E. Weber, L'Action Française, p. 487) La philosophie politique de l'action Française en faisait l'héritière du socialisme de droite du XIXème siècle: " Dans leurs attaques dirigées contre l'individualisme démocratique, les théoriciens d'Action Française entreprenaient de prouver que la société libérale était en réalité moins libre que l'ordre monarchique qu'ils prônaient. Selon eux, la société "atomisée" où les individus apparaissaient comme  autant d'entités indépendantes aux yeux de la loi, arrachait en réalité ce même individu à la "société naturelle" dont il faisait partie, telle que la famille, le métier, la région au bénéfice d'une société plus vaste mais moins naturelle." (E. Weber, L'Action Française, pp. 46-47) Le populisme actuel d'extrême droite qui en appelle à une "critique du capitalisme" doit être resitué dans ce contexte historique pour comprendre à quoi on a à faire. Leroux, qui revendiquait la paternité de l'invention du  terme "socialisme" dès 1834, en France, comprenait son engagement politique par opposition à un socialisme reposant sur l'autoritarisme ou l'étatisme; il prenait grand soin de "distinguer ce socialisme de celui qu'il défendra et qui, à l'inverse, vise à substituer l'association à l'autorité..." (Chanial, La délicate essence du socialisme, p. 23) Nous dirions, en reprenant les termes de Vaneigem, qu'il voulait  substituer le don selon le prolétariat, la réciprocité,  au don féodal, la charité.

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