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mercredi 18 mai 2011

Connaître est-ce le privilège de la science?

In memoriam  Bertrand Russell (1872-1970)



« Il est réconfortant de savoir qu’un homme comme lui existe. Tant que lui et quelques autres de sa trempe seront en vie et en liberté, nous aurons l’assurance que subsistent dans le monde des îlots de santé mentale.» George Orwell.



Introduction.
Ici, pour rentrer dans le traitement du sujet, le plus simple était de voir que la thèse (oui, c’est le privilège de la science) est le fondement de la conception scientiste qui imprègne aujourd'hui nos sociétés à tel point qu'il n’est pas exagéré de dire que la science joue désormais la fonction qui était réservée autrefois à la religion (cf. par exemple, dans l‘expérience de Milgram, le prestige dont jouissent les scientifiques, prestige par lequel s‘obtient la soumission et la docilité des individus testés à l‘autorité). Est scientiste, toute conception qui soutient qu’il n’y d’autre forme de connaissance recevable que celle que lui donne la science et donc que tout ce qui prétend produire des connaissances en dehors de la méthode scientifique doit être rejeté comme une pseudo connaissance. Le sens de la question à traiter est alors de discuter du bien fondé de cette conception scientiste de la connaissance humaine. Partant de là la démarche pour traiter le problème peut être formulée simplement.
Thèse: on commencera par se demander ce qui peut justifier la conception scientiste de la suprématie de la science dans le domaine de la connaissance?
Antithèse: mais ne serait-il pas ruineux de réduire la connaissance au seul savoir scientifique ? L’art, l’éthique, la politique, et, même, la religion (en tant qu'elle est une forme de connaissance qui a pour impulsion des affects qui ont trait à l'amour, par exemple, chez bon nombre de mystiques) ne mettent-ils pas en jeu des formes de connaissance différentes de celle de la science? Et poussons le bouchon assez loin: ne seraient-elles pas plus fondamentales?
Synthèse: plusieurs pistes, comme toujours, s’ouvraient ici. On pouvait mettre l’accent sur la distinction science/scientisme en se demandant comment ne pas sacrifier la science avec l’eau du bain scientiste. Ou encore, en méditant sur le sens de la distinction entre deux formes de science, celle portée par le désir de connaissance et celle portée par le désir de pouvoir et en se demandant si ce qui mérite d’être soumis à la critique la plus intransigeante, ce n’est pas la substitution de plus en complète, à l’époque actuelle, de l’une par l’autre qui pourrait bien faire, dans un avenir pas si lointain, de la science l'instrument de la domination totale, soit le cauchemar d’une société totalitaire dont peut-être même Staline ou Hitler ne pouvaient rêver à leur époque?


I Thèse: sur quoi peut se fonder le scientisme pour être légitimé ?
a)La science=méthode de production de connaissances à caractère objectif et universel
La science dont il s'agit ici est celle que fonde Galilée à l'aube des Temps Modernes et dont il donne, pour les siècles à venir, le principe directeur: "Le livre de la nature est écrit en langage mathématique dont les caractères sont des figures géométriques  sans lesquelles il est humainement impossible d’en comprendre un seul mot, sans lesquelles on erre vraiment dans un labyrinthe obscur." La science galiléenne prétend ainsi avoir trouvé les clefs permettant de déchiffrer les  hiéroglyphes du grand "livre de la nature" en en faisant une lecture mathématique. En effet, c'est seulement dans la mesure où nous la comprenons dans ce langage qu'il nous sera possible de produire des connaissances  objectives et universelles. Objectivité et universalité s'obtiennent par la mise entre parenthèses de toutes les données de la sensibilité pour y substituer des instruments de mesure (ex: sensations de chaud/froid----thermomètre ,sensations de couleur-----mesure d'angles de réfraction etc.) Dire j'ai froid n'a aucune portée cognitive qui nous renseignerait sur l'objet; au mieux cela nous informe de nos états subjectifs; dire il fait 0 ne semble plus dépendre de l'observateur(objectivité) et vaut pour tout le monde ( universalité). J’oppose ainsi l’objectivité de la connaissance scientifique aux autres formes de connaissance qui se fondent sur l’expérience ordinaire et qui ne peuvent avoir, pour cette raison, qu’une valeur subjective. Ou encore les qualités premières aux qualités secondes comme le fait Descartes: les qualités premières constituent les propriétés essentielles des objets; elles sont celles qui se prêtent au calcul et à la mesure: le temps, l’espace et la masse; tout ce qui existe dans l'univers n'est, pour cette ontologie scientiste qu'une combinaison de ces trois dimensions (notez, en passant, que Descartes pensait même pouvoir les réduire au seul espace ce en quoi il a échoué). Les qualités secondes comme les couleurs, les sons, les odeurs etc. soit tout ce qui n’est pas susceptible d’être calculé ou mesuré ne traduisent rien de plus que nos états subjectifs. Cette opposition recoupe celle entre le savant et l’artiste: le premier donne à connaître le réel; le second ne ferait qu’exprimer ses états subjectifs.
b)La science forme de la maturité intellectuelle des hommes
Cette conception scientiste induit alors une compréhension déterminée de l'histoire de la connaissance humaine comme un processus salutaire de désillusionnement de la conscience humaine sous l'égide des sciences; on pouvait ici penser à Freud (Freud, comme tous les grands penseurs, est plein de contradictions; ici, en particulier, à côté d'une vision radicalement scientiste de la connaissance humaine, coexiste chez lui une nouvelle approche de la réalité psychique qui contrevient à l'approche scientiste du réel en ce sens qu'elle se veut fondamentalement anti réductionniste. Le scientisme, en règle générale, se veut réductionniste et matérialiste, ce qui veut dire , qu'il prétend qu'on peut expliquer le supérieur -le psychique- par de l'inférieur-le physique, et, que dans cette mesure, la psychologie ne serait qu'une dépendance de la biologie qui ne serait elle-même qu'une dépendance de la physique et de la chimie. Le caractère révolutionnaire de la psychanalyse s'appuie justement sur ce refus d'un tel réductionnisme et par l'idée que le psychique conscient peut être expliqué par du psychique inconscient): partir de la distinction principe de plaisir/principe de réalité et de la prédominance pour la psyché humaine du plaisir représentatif sur le plaisir d'organe: Un des traits spécifiques de celle-ci consiste à transformer ses représentations pour en faire des sources de plaisir; de là naissent les illusions propres à la condition humaine, illusions qui se manifesteront, en particulier, dans la conscience religieuse du monde. Les sociétés humaines au stade infantile de leur développement se seraient d'abord construites une représentation du monde conforme à nos désirs mais ,de ce fait, parfaitement illusoire: c'est ce qui explique, selon Freud, la caractère prégnant de la religion dans ces "sociétés primitives".C'est à la science ,et précisément à la science moderne, que revient la tâche de faire sortir l'humanité de son stade infantile de développement par l'intégration d'un principe de réalité dans la construction de notre représentation du monde(cf. les trois grandes humiliations que la science inflige à la vision narcissique de l'homme: la révolution héliocentrique en astronomie, la révolution darwinienne en biologie, la révolution psychanalytique en psychologie) C'est donc par le développement de la science que les êtres humains accèdent à leur maturité intellectuelle ce qui signifie ici précisément un état d'esprit qui fait que nous n'admettons plus des croyances parce qu'elles nous seraient utiles et confortables pour vivre mais parce que nous avons de bonnes raisons de les tenir pour vraies:  c'est le sens de l'éthique de la croyance qu'a défendu Russell toute sa vie, éthique qui trouve à s'incarner dans le véritable esprit scientifique dont les traits caractéristiques sont: une tournure d'esprit rationnelle, sceptique et expérimentale. Avoir l'esprit scientifique c'est donc réunir ces trois choses: ne rien tenir pour vrai qui n'ait été soumis à un contrôle expérimentale rigoureux. La rigueur démonstrative dont la démonstration mathématique offre le modèle. Et surtout, la reconnaissance du fait que toute vérité à caractère scientifique n'est toujours que provisoire (cf. Popper: le critère de scientificité d'un énoncé ne réside pas dans sa vérité mais dans sa réfutabilité, c’est-à-dire, dans le fait qu'il laisse ouvert la possibilité d'être contredit par un protocole expérimental.)
Si progrès humain il doit y avoir, c'est à condition que nous apprenions à rectifier notre rapport au monde pour y intégrer l'exigence de vérité propre à la science, ce qui veut dire ici, accepter des vérités même si elles doivent nous déplaire: "Je ne peux pas croire qu'il puisse y avoir une quelconque bonne excuse pour refuser d'affronter les éléments de preuves qui parlent en faveur d'une chose non désirée. Ce n'est pas par l'illusion, aussi élevée qu'elle puisse être, que l'humanité peut prospérer mais seulement par le courage et la constance dans la poursuite de la vérité."  Or, ce sont là, précisément, les vertus caractéristiques du véritable esprit scientifique: "De toutes les activités intellectuelles qui prétendent à la connaissance, la science est probablement celle qui a le moins peur des vérités qu'elle est susceptible de découvrir et qui est la moins susceptible de céder à l'illusion que la vérité doit correspondre à nos aspirations et à nos attentes."
c)Vertus éthique et politique de la science
La supériorité de la science sur toute autre forme de la connaissance humaine  se manifeste ainsi au niveau des vertus éthiques qui lui sont indissociablement attachées et qui ont toutes à voir avec celles requises par les formes de vie démocratiques: l'esprit critique, la tolérance, la culture du dialogue et du doute: « Le tempérament qui est requis pour faire de la démocratie un succès est, dans la vie pratique, exactement ce que le tempérament scientifique est dans la vie intellectuelle; c'est une demeure qui se situe à mi-chemin entre scepticisme et dogmatisme; la vérité ne peut pas être complètement atteinte et elle n'est pas non plus complètement impossible à atteindre. Elle peut être atteinte seulement à un certain degré et avec difficulté". La science est fondée sur le concept de "vérité approchée", concept qui est un non sens dans le champ des croyances dogmatiques: on n'a jamais vu un fondateur de religion, pas plus qu'un marxiste orthodoxe, par exemple, dire à ses disciples que ce qu'il enseigne est vrai mais seulement jusqu'à un certain point! Notez ici le sophisme de ceux qui soutiennent que, puisque toutes les connaissances humaines, y compris scientifiques, reposent, en dernière analyse, sur des croyances, on est autorisé à mettre sur le même plan la croyance en la Tri-unité divine telle que la Bible l'enseigne et la théorie du Big Bang, la théorie de l'évolution des espèces de Darwin et le créationnisme qu'enseigne la Bible etc. Le sophisme consiste à passer sous silence le fait qu'on a à faire à deux types de croyances fondamentalement opposés: des dogmes dans un cas, des hypothèses dans le cas de la science.
Il y a bien une opposition absolue entre le tempérament scientifique et l'esprit dogmatique tel qu'il s'incarne dans les croyances religieuses: « La science a développé une méthode de l'observation contrôlée, interprétée par le raisonnement méticuleux qui, là où elle est applicable, a conduit à un accord général entre les gens compétents. Quand des controverses surgissent sur des questions scientifiques comme cela se produit fréquemment, elles sont décidées tôt ou tard par la démonstration que le poids des éléments probants se trouve d'un côté et non en brûlant ou liquidant ceux qui soutiennent ce qui est au moment considéré, l'opinion de la minorité." En particulier, ce que Russell dénoncera c'est un type de pensée réactionnaire qui pense que seule la religion serait susceptible de donner une assise solide à l'éthique et aux vertus morales qu'on est en droit d'attendre des êtres humains (cf. Dostoïevski: "Si Dieu n'existe pas tout est permis."). En réalité, cette opinion ne soutient pas un examen sérieux: "Je crois même que certaines vertus très importantes sont plus susceptibles d'être trouvées parmi ceux qui rejettent les dogmes religieux que parmi ceux qui les acceptent. Je crois que cela s'applique spécialement à la vertu de véracité ou d'intégrité intellectuelle; j'entends par "intégrité intellectuelle" l'habitude de décider les questions très débattues en accord avec les preuves ou de les laisser indécidées là où les preuves ne sont pas concluantes [...] cette vertu est , selon moi, de la plus grande importance sociale et beaucoup plus susceptible d'être bénéfique pour l'humanité que le christianisme ou n'importe quel autre système de croyances organisées." La voie qu'ouvre la connaissance scientifique de l'homme et du monde est ainsi celle qui qui mène vers une humanité adulte libérée des illusions de son stade infantile de développement. Si nous tenons compte des lumières que nous donne la psychanalyse sur la psyché humaine, il doit toutefois apparaître que ce n'est pas une tâche dont il est certain que les êtres humains puissent un jour venir à bout et, encore moins, qu'elle soit sans danger (ici affleure le problème abyssal que soulèvera Nietzsche concernant la valeur de la quête de vérité; pour l'instant je peux le laisser côté ce qui est une façon d'abattre mes meilleures cartes dans la dernière partie du devoir: cf. 3c). La science ici se heurte aux couches les plus profondes de la psyché humaine. Russell le note bien; le progrès des sciences est loin d'avoir fait avancer de façon notable l'éthique de la croyance propre au véritable esprit scientifique: "Le monde est encore plein de gens qui, quand ils éprouvent un sentiment qu'ils estiment être bon ou noble, sont persuadés qu'il doit trouver un certain écho dans le cosmos; ils supposent que ce qui leur semble une sublimité éthique ne peut pas être causalement dénué d'importance. L'indifférence aux joies et aux chagrins humains qui semble caractériser le monde physique doit, croient-ils, être une illusion. Et ils s'imaginent que la douleur que causent certaines croyances doit être une preuve de leur fausseté."
Pourtant, la promotion de cette éthique de la croyance sur le plan social et politique aurait d'immenses conséquences positives, pour Russell,en particulier, celle de rendre caduque toutes les formes de charlatanerie qui se nourrissent de la crédulité humaine: celle des voyants, astrologues, médiums, gourous mais aussi des chefs politiques qui se posent en sauveurs ou encore des versions falsifiées de l'histoire qui nous arrangent bien (cf. par exemple, les fables contenues dans les manuels scolaires d'histoire sur la question de la colonisation. Amusez vous à les comparer au diagnostic que fait Jean Ziegler, par exemple.) Il nous arrange de croire qu'il existe des "défavorisés" dans le monde, c'est-à-dire, des gens qui n'ont pas eu la chance de naître au bon endroit. Mais si on fait valoir l'éthique de la croyance de Russell une telle croyance ne résiste pas à un examen sérieux; en réalité, il n'y a pas de défavorisés; il y a des exploités, des opprimés ou encore des humiliés; il est évidemment beaucoup plus inconfortable d'avoir à se dire que la richesse de nos sociétés occidentales et le confort dont je continue à jouir aujourd'hui se sont construits sur la spoliation et l'exploitation de la plus grande partie de l'humanité; qu'ils reposent sur des montagnes de cadavres et d'actes plus abominables les uns que les autres: j'ai pourtant beaucoup plus de bonnes raisons de croire cela plutôt qu'à l'existence de "défavorisés" même si c'est insupportable à entendre. Si une telle éthique était plus répandue, on peut accorder sans problème à Russell qu'elle conduirait à des transformations politiques profondes pour mettre fin à ce état de fait épouvantable.
  On peut alors facilement deviner que quelqu'un qui fait valoir cette éthique de la croyance sans concession rencontrera tôt ou tard des ennuis: et d'une comme Platon l'indiquait déjà dans L'allégorie de la caverne, il n'est pas bon de vouloir sortir les êtres humains de leurs illusions dans lesquelles ils se sont confortablement installés: l'inconfort qui en résulte retombera sur le fauteur de troubles qu'on voudra ostraciser: c'est l'image du philosophe de retour dans la caverne qui veut libérer les prisonniers de leurs chaînes et qui se fait repousser sans ménagement.  Mais surtout, ce sont les puissants qui voudront le réduire au silence (les illusionistes dans l'Allégorie de la caverne). Ce sont eux qui sont en mesure, dans la société, de par leur position dominante, d'imposer une représentation du monde conforme à leurs intérêts, au besoin, en falsifiant les faits. Quelqu'un qui tient comme un roc sur son éthique de la croyance sera forcément une menace potentielle pour eux. Russell le savait mieux que personne lui qui a du payer de sa liberté et de son droit d'enseigner son intégrité intellectuelle.
d)Transition
Mais quelque soient les vertus que nous pouvons attendre du développement de la connaissance scientifique, ne faut-il pas aussi se questionner sur ses limites? Par exemple, en laissant de côté ce que la sensibilité nous donne à voir , entendre, sentir, etc. , la science galiléenne ne laisse-t-elle pas de côté quelque chose d'essentiel à la vie humaine? D’autre part, peut-on seulement régler à l’aide de méthodes scientifiques les questions les plus essentielles que les êtres humains aient à résoudre sur les plans de l’éthique et de la politique?

II Antithèse: Les formes essentielles du savoir non-scientifique
Beaucoup de pistes s'ouvraient ici
a)L'interprétation phénoménologique que fait M. Henry du cogito cartésien
« Mais le génie de Descartes, ce fut de pressentir que [le savoir de la science] ne se suffit pas à lui-même, qu'il en suppose un autre, d'une autre sorte.»   ou encore ceci: «Or, si le texte du cogito est une évidence à l’intérieur du savoir théorique, ce qui s’il signifie est bien différent, c’est la mise hors jeu et l’exclusion de tout savoir de ce type, du savoir de la science et de la conscience en général, au profit d’un savoir d’une autre nature dont le trait essentiel et distinctif est justement d’exclure de soi toute relation à l’objet et à une objectivité possible, toute évidence par conséquent, tout savoir théorique ou scientifique notamment. » (M. Henry, La barbarie)  la seule vérité absolue, celle sur laquelle il faut reconstruire l’édifice de la connaissance humaine au terme de l‘application du doute méthodique, est celle du « Je pense je suis » . Elle constitue une vérité qui suppose l'effondrement préalable de toute la connaissance objective dans le doute que ses objets soient les objets de la perception (arguments du rêve ) ou de purs objets de la pensée comme les figures mathématiques (argument du malin génie).Le "Je pense", que le doute dans toute sa radicalité ne parvient pas à ébranler, renvoie à un savoir essentiellement subjectif celui que la vie a d'elle-même suivant le mode de l'auto affectation: le propre de la vie est de s'éprouver soi-même ce qui veut dire être affectée par elle-même. C‘est en vertu de ce savoir que la vie a d'elle-même  que nous pouvons formuler des jugements comme:"La vie est belle!" , "Quelle chienne de vie!"etc.,  bref, des jugements qui, mettent en jeu une détermination de ce qu’est le bien vivre qui est la finalité ultime de l’existence (Aristote). Et ce n’est pas seulement le fait que le savoir qui seul peut procurer une certitude absolue n’est pas du tout celui de la science, qu’il faut relever. Il faut également dire que la connaissance objective de la science trouve son fondement dans ce type de savoir essentiellement non objectif et non scientifique qui est celui que la vie a d'elle-même: Henry en donne comme illustration l’acquisition d’un savoir scientifique par la lecture d’un livre: « Regardons notre étudiant en biologie: ce n’est pas le savoir scientifique qui lui permet d’acquérir le savoir scientifique contenu dans le livre- ce n’est pas en vertu d’un tel savoir qu’il meut ses mains ou ses yeux, ou qu’il concentre son esprit » Il y a un savoir qui nous rend capable de faire toutes ces choses de la vie et qui présente des traits caractéristiques l’opposant radicalement au savoir de la science; si notre étudiant ne disposait que du savoir objectif de la science, il serait incapable d’en acquérir aucun ni de mouvoir ses yeux ou ses mains ou de concentrer son esprit; c’est-à-dire qu’il serait incapable d’agir ni d’apprendre quoi que ce soit en aucun sens du terme; en somme, il serait tout simplement incapable de vivre. Pensez ici au "savoir-aimer" ou encore au  "savoir-mourir" qui constituent des savoirs fondamentaux de la vie et qui sont, dans nos sociétés dominées par le savoir galiléen, en perdition; pour mesurer l'ampleur de cette perte, remarquons que nous n'arrivons  même plus à apercevoir que ces choses fondamentales de la vie pourraient mettre en jeu un savoir réclamant un apprentissage, savoir, on l'aura compris, qui est d'une nature totalement différente de celui de la science, car il repose sur l'épreuve que la vie fait d'elle-même.
b)Le monde-de-la-vie et le monde la science
Cette distinction est au cœur de la phénoménologie de penseurs majeurs du XXème siècle,comme Husserl, Merleau Ponty ou Henry: . Le monde des abstractions scientifiques est construit entièrement sur le socle indestructible du « lebenswelt » (terme allemand qui est celui qu'emploie Husserl; leben= vie + welt= monde), du monde-de-la-vie et le diagnostic que faisait Husserl sur "la crise de l’humanité européenne" rejoint celui de Henry: la culture scientifique qui la caractérise s’est fourvoyée dans "l’objectivisme" identifiant la réalité à l’objectivité et à la mesure (cf. Planck: « est réel ce qui est mesurable ») Or, si on définit, comme le fait Henry, la culture comme ce processus d'auto accroissement de la vie alors il faut en tirer la conséquence qu'une société qui se caractérise par la prévalence d'une forme de savoir qui repose sur la mise hors jeu de la vie et de son monde doit s'accompagner d'une régression toujours plus marquée de la culture, soit, ce qu'on appelle communément "barbarie". Les réflexions d’un phénoménologue comme Merleau Ponty vont dans le même sens: ce n’est que parce qu’il a renoncé à habiter le monde que le savant peut  en faire un complexe d’objets susceptibles d’être manipulés. Habiter le monde, c’est être dans l’ordre du  lebenswelt , du monde-de-la-vie; de ce point de vue, le monde n’est rien d’extérieur pour nous; il est fait de la chair même de notre être par les propriétés qu‘il a d’être coloré suivant une variété infinie de teintes, sonore et chantant, beau ou laid, accueillant ou menaçant etc. En le dépouillant de toutes ses qualités sensibles et affectives, la science l’a transformé, dans la représentation galiléenne, en une chose inerte, morte, qui lui est extérieure et qui n’est plus pour elle que quelque chose qui se manipule. Symptomatique est, à cet égard, le trouble d'un physicien actuel comme Etienne Klein lorsqu'il lui faut confronter sa connaissance scientifique de la nature avec ce que celle-ci est pour des amérindiens dont la culture repose toute entière sur le sol de l'habitation de la "Terre-Mère":"Avec le recul, j’ai mieux compris : mon trouble n’était pas seulement lié à mon immaturité, à mon inculture. Une telle proximité avec la nature m’était radicalement étrangère, à moi dont le métier consiste pourtant à étudier la nature. Nous vivions sur la même planète, mais leur nature n’était pas la mienne. La leur est habitée de qualités sensibles et fait partie de leur humanité : elle leur parle, ils l’écoutent – ils sont en communion avec elle. Pour le physicien que je suis , la nature est réduite à la matière et à l’énergie, elle est abstraite , insensible, dépouillée de toute vie." (Galilée et les indiens) Ici nous apercevons ce fait décisif que la culture humaine dans la variété infinie de ses formes s'est toujours déployée sur le sol immobile ("L'arche originaire Terre ne se meut pas" dit Husserl) de la Terre  comme une certaine modalité de notre  habitation du monde. Quelle peut être alors la signification d'une culture qui repose sur le primat d'un type de savoir qui implique comme sa condition de possibilité l'exclusion de ce lebenswelt et de toute habitation possible du monde? En réalité, cela signifie qu'une société comme la notre reposant sur  un hyper développement du savoir scientifique tenu pour la seule forme sérieuse de connaissance ne peut aller que de paire avec un appauvrissement toujours plus dramatique de notre habitation du monde.  Ainsi se formule la thèse centrale de M. Henry dans La barbarie: une société qui repose sur le crédit illimité qu’elle accorde à la science galiléenne comme forme exclusive de la connaissance doit manifester, comme son corollaire, tous les symptômes d'une régression toujours plus dramatique dans la barbarie qui est celle d'un monde dans lequel la vie est niée: « On peut concevoir à la limite un hyper développement du savoir scientifique allant de pair avec une atrophie de la culture, avec sa régression dans certains domaines ou dans tous les domaines à la fois et, au terme de ce procès, son anéantissement. Or une telle figure n'est ni idéale ni abstraite, c'est celle du monde dans lequel vient de surgir un type nouveau de barbarie plus grave qu'aucun de ceux qui l'ont précédé et dont l'homme risque en effet aujourd'hui de mourir."
c) Connaissance artiste et connaissance scientifique du monde
Il découle de cette réflexion une réhabilitation de l’art comme forme de culture peut être bien plus fondamentale que celle de la science. Ainsi peut se justifier cet aphorisme de Novalis qui rend un son si étrange pour une époque scientiste comme la notre:« le poète comprend mieux la nature que le savant ». Comme le soutient M. Henry, la sensibilité dont la science fait abstraction est pourtant la propriété essentielle de la vie et il en tire la conséquence décisive: la science méconnaît complètement la vie en la réduisant à des composants chimiques, électriques, atomiques, soit, un ensemble de choses dépourvues de la faculté de s’éprouver soi-même . La vie, au sens phénoménologique du terme, c'est-à-dire, la vie telle qu'elle nous est donnée, ne peut, par principe, jamais l'être dans la dimension de l'objectivité d'où l'absurdité d'affirmations scientistes du type:"j'ai disséqué bien des corps, je n'ai jamais trouvé quelque chose qui ressemble à une âme";et pour cause, le mode de donation de l'âme n'est pas celui d'un objet mais celui de l'auto affectation de la vie  sur un plan d'immanence absolue.
Ce que la science élimine de son champ d'investigation c'est cette vie qui nous constitue et que l'art a de tout temps pris en charge pour l'élever à un niveau supérieur et s'en former une représentation dans le média que constituent ses oeuvres: la peinture est ce qui exerce la vue, la musique ce qui exerce l'ouïe, l’art culinaire le goût etc. Ainsi s'exprime le sens des mosaïques du monastère de Daphni peignant les scènes de la vie du Christ dans l'analyse qu'en fait M. Henry:


" Au vrai, que voyons-nous sur celles-ci? Non pas la Souffrance mais une déposition, non pas la Joie mais une annonciation, non pas le devenir intérieur de la Souffrance dans la Joie, la transformation du Désespoir en l'oeuvre du Salut, mais une crucifixion et une résurrection [...] Nous ne voyons pas la vie sur les mosaïques de Daphni parce que l'objectivité est pour la vie le plus grand ennemi.Mais nous voyons des figures de la vie." Ce que les mosaïques de Daphni  figurent ce sont les affects fondamentaux de la vie et  et leur  transformation les uns dans les autres. Elles  imagent ce qui ne peut jamais se donner dans un voir; elles représentent l'invisible de la vie que nous sommes. La conclusion alors s'impose: l'art  donne à connaître le vivant que nous sommes, non pas la science.
Vous pouviez penser aussi, pour illustrer cette opposition de l'art à la science, à la querelle qui opposa Goethe à Newton sur la question des couleurs; on a ici l'opposition frontale de l’artiste à la vision réductrice de la science. Goethe aspire à connaître l’univers des couleurs en habitant du monde: c‘est la prodigieuse richesse des couleurs qui l‘a affecté profondément lors de son voyage dans le sud de l’Italie d‘où est né l‘impulsion qui le conduira à faire un Traité des couleurs. Newton, lui, au contraire, et conformément à la méthode galiléenne, commence par s’enfermer dans une chambre noire dans laquelle il n'a plus à faire qu'à des calculs d’angles de réfractions de rayons de lumière identifiées et finalement confondues avec des lignes géométriques ("La ligne est une longueur sans largeur." Euclide, Définition 2.).; il a d'emblée expulsé de son champ d'étude les couleurs et ce n'est pas de sa part une étourderie: il n'y a qu'à cette condition là que le type galiléen de compréhension de la nature reposant sur la mesure et le calcul peut se déployer. Mais, pour un peintre, un traité de physique newtonienne sur la lumière ne lui sera d'aucune aide pour son travail; c'est bien vers Goethe qu'il doit se tourner pour apprendre à connaître mieux les couleurs qu'il traite.
 Un physicien comme Schrödinger était encore bien conscient des limites qui sont celles de la méthode galiléenne: cette science ne prend pas en compte les qualités sensibles dans sa description du monde raison pour laquelle elle ne peut tout simplement pas en rendre raison. Castoriadis abondait dans le même sens: la science est parfaitement incapable de nous expliquer par quel processus une certaine vibration électro magnétique dans la nature extérieure peut se transmuer, au bout du compte, pour notre perception, en une sensation de couleur; raison pour laquelle, il en tirait que l’imagination est déjà à l’œuvre dans la plus humble de nos perceptions du monde; le monde tel qu’il s’offre à notre perception est, fondamentalement, une création de notre imagination, création qui est parfaitement incompréhensible pour la méthode rationnelle de la science. Allons plus loin encore: Schrödinger ne dit pas seulement que la méthode scientifique se heurte à des limites qu’elle est bien incapable de dépasser; elle est surtout l'objet d'une contradiction dont on ne voit pas comment on pourrait en sortir. D’un côté elle affirme que tout ce que nous percevons du monde n’est qu’apparence subjective et ne saurait donc constituer une source d’information valable qui nous renseigne sur le réel; et, d’un autre côté, au bout du compte, toute sa connaissance repose entièrement sur les données de la perception: elle récuse d‘un côté ce dont elle a finalement besoin d‘un autre côté. Comme le fait remarquer Schrödinger, le vieux Démocrite avait déjà aperçu le problème il y a 2500 ans dans un dialogue qu'il imagine entre l'intellect (dianoïa= l'intellect discursif) et les sens (aïesthésis):"Le premier dit:"Apparemment, il y a la couleur, apparemment le doux, apparemment l'amer, en réalité il y a seulement des atomes et le vide" à quoi les sens répondent:"Pauvre intellect, c'est de nous que tu tires les éléments de ta croyance, et tu prétends nous réfuter! Tu te terrasses toi-même en prétendant nous réfuter."(Cité par Schrödinger dans Le mystère des qualités sensibles)
d) Le savoir de l'éthique.
Cf. par exemple, Kant: c'est la connaissance que nous avons en nous de la loi morale qui nous fait découvrir notre liberté intérieure de choix qui est absolue, choix entre le bien (conformer sa volonté à la loi morale) et le mal(faire passer son intérêt personnel avant l'accomplissement de la loi morale). La loi morale est la ratio cognoscendi de la liberté comme la liberté est la ratio essendi de la loi morale. Du point de vue de la science, la liberté n'est qu'une illusion; son édifice est construit sur le principe de causalité qui ne peut être appliqué légitimement qu'à des phénomènes, c'est-à-dire aux objets en tant qu'ils nous sont donnés dans les formes de notre intuition (espace et temps)/ l'objet tel qu'il existe en dehors des formes de notre intuition, la chose en soi, est absolument inconnaissable pour la science; seul le savoir que nous avons de la loi morale nous permet d'en connaître quelque chose par l'épreuve que nous faisons de notre libre arbitre face aux choix moraux que nous avons à faire.
Même si la morale kantienne a des limites (cf.Dissertation,Faut-il se soucier des conséquences de ses actes? partie 2), il n'en reste pas moins que la science n'a rien à nous dire sur ce que le monde doit être et sur la façon dont nous devons nous y orienter pour conduire notre existence ainsi que M. Henry le relève dans ce texte essentiel:"Si la science constitue le seul savoir véritable dont dispose l’humanité, quelle instance autre qu’elle pourrait bien nous servir de guide s’il n’y a en effet aucun savoir différent du sien ? Telle est la question." La science considère exclusivement le monde tel qu'il est. La question de savoir comment il doit être est totalement hors de sons champ de compétence. Si nous n'avions à notre disposition rien de plus que ce que la science a à nous apprendre, nous devrions restés totalement démunis en face de cette question et sur celle des orientations que nous voulons prendre dans la vie.  C'est pourquoi, le propre d'une époque dominée par le scientisme est de manifester tous les symptômes de la désorientation, du désarroi des individus et des sociétés face à la question de savoir ce qu'elles doivent vouloir et imaginer; car c'est bien parce qu'il est un être imaginant, et pas seulement un animal rationnel et calculateur que l'être humain peut vouloir autre chose que ce qui est, ce que disait Castoriadis, et qui le conduira, à contribuer à la réhabilitation de cette faculté que la philosophie  avait eu tendance à dévaloriser ("l'imagination, maîtresse d'erreur et de fausseté" Pascal).
C'est ici, que nous voyons la nécessité de sortir de la science pour rentrer dans un autre domaine, plus fondamental, qui est celui de l'éthique dont la dimension est à la fois individuelle (comment dois je orienter ma vie?) et collective (dans quelle genre de société voulons vivre?)
e)le savoir politique
Il vous fallait penser ici à la nature du savoir politique tel qu'il est pensé aux origines grecques de l'idéal démocratique en le comprenant par opposition au savoir scientifique(référence à la fin du Mythe de Protagoras).Deux points essentiels sont ici à retenir: le savoir politique est celui qui occupe le rang le plus élevé car il porte sur les finalités ultimes de la vie: le sens du bien vivre, de la liberté, de la justice, du bien commun etc.( don de Zeus qui occupe le sommet de la hiérarchie divine). D’autre part, il n'est pas de l'ordre de la science car il échoit à tout le monde en partage; il n'y a pas des savants/profanes dans les questions essentielles de la politique: qu’est-ce qui est juste/injuste? C'était d'ailleurs pour Castoriadis la seule raison valable qui légitime le fait que dans une démocratie véritable, les décisions doivent être prises à la majorité. Évidemment, dire cela ne peut vouloir dire en même temps qu’il faut soutenir le relativisme le plus plat en matière d’opinions politiques en pensant qu’elles se valent toutes, ce qui serait certainement tout aussi ruineux que de vouloir transformer la politique en une science que seule des experts pourraient maîtriser. Une opinion politique, pour être éclairée, doit se former sur la base d'une expertise, dont le rôle, on l'aura compris, ne peut être que consultatif et non pas décisionnel, et, d'un débat nourri par les contributions des uns et des autres (ce qui supposerait évidemment d'avoir autre chose qu'un isoloir pour faire valoir sa citoyenneneté mais ceci est un autre problème encore qui est celui de l'absence de démocratie dans les sociétés oligarchiques modernes); cf. par exemple Arendt qui, en voulant montrer l'affinité profonde entre les jugements de goût dans le domaine artistique et les opinions dans le domaine politique, en fait tous deux des modalités de la pensée élargie, c'est-à-dire des modalités de "cette façon de penser à la place d'autrui" qui rend possible la constitution d'un lieu commun où le dialogue devient possible.
e)Transition
Tirer un bilan qui montre la contradiction devant laquelle nous nous retrouvons entre la thèse et l'antithèse et qui appelle un travail de synthèse: d'un côté la science peut incontestablement se prévaloir d'une forme de supériorité sur les autres modalités de la connaissance humaine, en particulier, dans la mesure où c'est par elle que les êtres humains peuvent parvenir à rectifier leur représentation du monde pour y intégrer un principe de réalité. D'autre part, les vertus éthiques attachées à l'esprit scientifique comme la tolérance, la capacité d'auto critique, la culture du dialogue qui montrent sa profonde affinité avec les formes de vie démocratiques en font une forme éminente de la culture et du progrès humain. Mais, d'un autre côté, il a dû apparaître qu'il serait ruineux de réduire le champ de la connaissance humaine au seul mode scientifique de connaissance. Les questions les plus fondamentales que nous avons à résoudre dans les domaines, en particulier, de l'éthique , de la politique, ne peuvent l'être à l'aide des méthodes de le science galiléenne de la nature; croire pouvoir le faire de cette façon, c'est s'engager dans une délire scientiste dont les effets seraient certainement dévastateurs.

III Synthèse: la science sans le scientisme.
Je donne ici une certain nombre de distinctions conceptuelles essentielles pour faire un pas de plus dans le traitement du problème.
a)Science et scientisme
Poser et développer le sens de la distinction entre science :vision très partielle, abstraite du réel qui est le produit d'une construction intellectuelle qui n'en retient que ce qui se prête à la mesure/calcul mais tout à fait légitime tant qu'elle reste consciente de ses limites au-delà desquelles nous sommes renvoyer à des formes plus fondamentales du savoir humain vues dans l'antithèse(art, éthique, politique en particulier) et scientisme: croyance à la toute puissance de la science ;ici nous ne sommes plus dans l'ordre de la science mais d'une croyance qui présente tous les traits de l'illusion qui renvoie aux formes les plus infantiles du phantasme de toute puissance. Henry le dit d'ailleurs: ce n'est pas la science qui est en question mais le scientisme. Ce qui est ruineux c'est d'identifier le monde abstrait qui est le résultat d'une construction scientifique avec le monde réel, d'identifier objectivité et réalité. La science, dans la mesure où elle ne cède pas à cette confusion a toute sa place dans l'édifice de la connaissance humaine.
b) Amour de la connaissance et amour du pouvoir
 Pour comprendre la nature de cette toute puissance que nous attribuons aujourd'hui à la science, il faut commencer par distinguer avec  Russell  deux formes opposées de la science: la science en tant que produit du désir de connaissance et la science en tant que produit du désir de pouvoir. Cette distinction recoupe, au moins partiellement, celle entre la science contemplative des anciens et la techno science moderne qui est l'héritière du projet galiléen d'une compréhension de la nature par le calcul et la mesure. Ce qui est problématique, c'est la réduction de plus en plus complète de la science en un simple instrument de pouvoir, pouvoir dont les effets dépassent toujours plus notre capacité de représentation (cf. dissertation, Faut-il se soucier des conséquences de ses actes? 3c)). Ecoutons Russell lui-même:"L'amour de la connaissance auquel est dû le développement de la science est lui-même le produit d'une double impulsion. Nous pouvons chercher la connaissance de l'objet parce que nous aimons l'objet ou parce que nous souhaitons avoir du pouvoir sur lui. La première impulsion conduit au genre de connaissance qui est contemplatif; la deuxième au genre qui est pratique. Dans l'évolution de la science, l'impulsion qui vise le pouvoir l'a emporté de plus en plus sur l'impulsion qui cherche l'amour. L'impulsion qui vise le pouvoir est incarnée dans l'industrialisme et dans la technique gouvernementale; elle est incarnée également dans les philosophies connues sous le nom de "pragmatisme" et "d'instrumentalisme". Chacune de ces philosophies, au sens large, soutient que nos croyances concernant un objet quelconque sont vraies dans la mesure où elles nous rendent capables de manipuler de façon avantageuse l'objet en question pour nous -mêmes; c'est ce qu'on peut appeler une conception gouvernementale de la vérité. »  Le pragmatisme, l'instrumentalisme et l’utilitarisme constituent, pour Russell, la métaphysique des Temps Modernes, soit une vision du monde à l'intérieur de laquelle tout est transformé en moyens et où l'amour du pouvoir se substitue  à l'amour de la connaissance (cf. ici  l'explication de ce texte de Russell, 1a ,où est exposé le sens de cet instrumentalisme en tant que trait typique de « l’esprit moderne») Si on prend la science en tant qu'impulsion porté par l'amour de son objet, alors on peut dire que cette impulsion est présente souvent à un degré infiniment plus élevé chez l'artiste, le poète, l'amoureux ou le mystique que dans un laboratoire de recherche de Monsanto! La connaissance goethéenne de la nature est, par exemple, une connaissance dont l’impulsion a trait essentiellement à l’amour. Il importe de voir que ceux qui ont fondés la science dans l 'antiquité grecque ont été mus, eux aussi, par une impulsion de ce type. Chez Platon, cette impulsion prend le nom de "thaumazein" Cf. Le Théétète 155d:"Car c'est la vraie marque d'un philosophe que le sentiment d'émerveillement que tu éprouves, la philosophie, en effet, n'a pas d'autre origine...") ce qu'on traduit d'ordinaire par  "étonnement"  en affaiblissant considérablement le sens du terme; le terme "d'émerveillement" serait plus approprié même s'il n'est qu'un pis aller (l'émerveillement, le bouleversement, la fascination pour l'inconnu et même la terreur face à l'infini, toutes ces connotations étant comprises dans le "thaumazein "); c'est cet affect qui pousse à philosopher, et à faire de nous des chercheurs de connaissance, des «philosophes »  au sens étymologique du terme. Aristote, de la même façon, fera de l'émerveillement suscité par  la contemplation du spectacle céleste mais aussi de la terreur face à l'illimité,l'impulsion fondamentale vers la connaissance:"C'est, en effet, l'émerveillement qui poussa, comme aujourd'hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques." (Métaphysique, A, 2); le "thaumazein", l'impulsion fondamentale qui nous pousse à penser, peut aussi bien prendre la forme, comme chez Marx, et comme ce devrait être le cas  pour n'importe qui se prétend aujourd'hui  "ami de la sagesse", de la stupeur, d'une "sainte colère", d'un sentiment de révolte voir celui d'une "haine raisonnée"  comme ici  face au spectacle d'un monde dévasté.
Ce qu'il importe donc de dénoncer pour quelqu’un comme Russell, ce n'est évidemment pas, de façon générale, la science; ce qui pose problème, c'est la réduction de plus en plus complète de la science en une entreprise de domination aussi bien sur la nature que sur les hommes: « Le pouvoir conféré par la science comme technique ne peut être obtenu que par quelque chose d'analogue à l'adoration de Satan, c'est-à-dire, par le renoncement à l'amour."(souligné par moi.)Pour quelqu’un comme Russell réputé pour sa critique intransigeante de la religion, en tant que forme infantile de production de connaissances illusoires, l’image est forte; il y a donc bien quelque chose de maléfique dans l’hyper développement techno scientifique actuel: l’amour a été cédé en échange du pouvoir tel est le sens du "satanique" contre lequel la sagesse des anciens nous mettait en garde dans le Mythe de Protagoras (cf. la signification symbolique du vol fait au dieux de la technique pour en faire don à l'humanité. )
c)Vérité et véracité
Ce qui a prodigieusement contribué à cette dérive qui prend dorénavant toutes les allures d'une catastrophe, c'est ce paradoxe qui a voulu que véracité et vérité se sont toujours plus disjointes à mesure que les sciences se développaient ainsi que Russell le note: « La science qui a commencé comme la poursuite de la vérité est entrain de devenir incompatible avec la véracité puisque la véracité complète tend à rendre de plus en plus complet le scepticisme. La science a conduit non à de nouvelles croyances supérieures mais à des incroyances..." (souligné par moi.) C'est l'exigence de véracité de la science poussée toujours plus loin qui l'a conduit finalement à renoncer à la vérité, c'est-à-dire, à la science en tant que produit du désir de connaissance. Pour l'expliquer, il vous faut voir que dans tous les domaines fondamentaux de la science, en particulier, ceux des mathématiques et de la physique, l'apport décisif de la science au XXème siècle a été de détruire les certitudes héritées de la science classique. Dans le domaine mathématique, la création des géométries non euclidiennes a conduit à relativiser ce qu'on prenait jusqu'alors pour des vérités universelles, les vérités de la géométrie euclidienne entraînant, au bout du compte une crise sans précédent des fondements de la connaissance mathématique (problème auquel Russell a consacré l'essentiel de sa vie d'homme de science soit dit en passant et qui lui faisait dire que "les mathématiques sont une science où l'on ne sait pas de quoi on parle, ni si ce qu'on dit est vrai."); ce qui a rendu possible cette création et la crise qui s‘en est suivie c‘est justement l‘exigence de véracité et ceci en particulier, l’exigence de rigueur dans la démonstration de n’admettre comme axiome que des propositions dont le degré d’évidence est le plus élevé possible ce qui n’était pas le cas, par exemple, du postulat 5 d’Euclide (cf. cours) . Dans le domaine de la physique, les avancées de la Mécanique quantique ont mis à bas toutes nos conceptions sur l'espace, le temps et la matière que nous avions hérité de la physique classique de Newton et qu'on pensait indéboulonnables (cf. le principe de non séparabilité, la déconstruction de la représentation classique de la matière comme atome, l'obscurcissement  de la notion d'objectivité qui vient de la transformation de l'observateur en un participant de ce qu'il observe etc.). Qu'en est-il de choses que nous croyions connaître très bien comme l'espace, le temps, la matière? A vrai dire, nous n'en savons plus trop rien! L'état actuel de la connaissance dans le champ le plus fondamental de la physique, celui de la Mécanique quantique ressemble désormais à un champ de ruines et conduit à ce diagnostic que dresse un physicien comme Jean Bricmont: "La nature n'a nullement l'obligation d'être aimable à notre égard et, en particulier, de se laisser comprendre par ce petit animal qu'est l'homme en des termes qui lui sont accessibles intuitivement. Probablement ce que nous appelons 'intuition' est le résultat d'une adaptation à un environnement nécessairement macroscopique et que, lorsque nous essayons de comprendre ce qui se passe à un niveau plus fondamental, microscopique, cet aspect de notre esprit s'avère inadéquat." Comme le disait  Russell, la science est désormais devenue massivement une source d'incroyances. Elle a détruit les croyances héritées mais elle s'est avérée incapable de leur substituer de nouvelles croyances d'un ordre supérieur (évidemment, on peut laisser ouverte la porte qu'elle puisse y parvenir un jour le problème étant que les sources de financement pour la recherche ne vont pas du tout dans cette direction mais dans celle de "projets finalisés"  pensés en terme d'innovations qui donneront lieu à un brevet et à une commercialisation; comme le souligne Testart il n'est pratiquement plus question dans le champ scientifique de faire des "découvertes" ou alors à la marge; c'est-à-dire, de chercher à créer de nouvelles théories qui nous donneraient une compréhension neuve du monde; un tel "projet" est hasardeux, prend beaucoup de temps et peut très bien ne déboucher sur rien du tout...)
 En attendant, rien n’est plus inconfortable que de vivre dans un univers d’incroyances; est-ce seulement possible? L’éthique de la croyance qu’attend de nous aujourd’hui le véritable esprit scientifique n’est-elle pas au-dessus de nos forces?
il était aussi possible  de traiter de façon nietzschéenne ce qui est en jeu ici et qui consistait à soutenir que ce désir de connaissance, que valorise tellement Russell, s'est avéré être, au bout du compte, et, par une cruelle ironie de l'histoire, quelque chose de profondément mortifère ( c'est-à-dire quelque chose qui porte la mort); on trouve bien des aphorismes de Nietzsche lui-même  qui abondent dans ce sens et où s'ouvre l'abîme effrayant que soulève une telle perspective: si l'illusion fait partie des conditions d'existence des êtres humains alors vouloir détruire l' illusion, revient, en réalité, à vouloir détruire ce qui rend la vie humaine possible et l'éthique de la croyance que promeut Russell s'avère être, en réalité, une innocente entreprise de destruction de l'humanité: "A considérer le devenir, on s'aperçoit que l'illusion et la volonté de se faire illusion, que la non vérité ont fait partie des conditions 'existence de l'homme...." (La volonté de puissance)  d'où la conclusion qui s'impose:"La volonté illimitée de parvenir à la connaissance est un grand danger, peu de gens l'ont encore compris. L'âge du suffrage universel vit sur les postulats bienveillants et enthousiastes du siècle passé." (sous entendu, du XVIIIème siècle qui était celui de l'optimisme et de la foi dans le progrès des sciences) "; et allons encore plus loin dans la perspective: "Abolir les grandes illusions déjà complètement assimilées, détruirait l'humanité. Il faut approuver et accepter beaucoup d'erreurs et de maux."
Que l'éthique de la croyance que défend Russell ne soit pas sans danger, c'est certain; qu'elle doive conduire à la destruction de l'humanité c'est une autre histoire. Laissant la question indécidée ( car probablement indécidable), il n'en reste pas moins que  l'incontestable catastrophe actuelle réside dans le fait que cet effondrement de la science en tant que produit du désir de connaissance libère dès lors sans mesure une autre potentialité de la science et lui laisse le champ entièrement libre: la science en tant que produit du désir de pouvoir: « Quand, en revanche, la science est considérée comme une technique pour la transformation de notre environnement et de nous-mêmes, on trouve qu'elle nous donne un pouvoir tout à fait indépendant de sa validité métaphysique. Plus encore, nous ne pouvons exercer ce pouvoir qu'en cessant de nous poser des questions métaphysiques sur la nature de la réalité. Par conséquent, c'est seulement dans la mesure où nous avons renoncé au monde en tant qu'amoureux de lui que nous pouvons le conquérir comme techniciens." (souligné par moi.) Ce qui correspond, sur le plan intellectuel, très exactement, à la philosophie du pragmatisme, de l’instrumentalisme et de l’utilitarisme qui finit, dans ses versions radicales, chez un penseur comme Rorty, par liquider purement et simplement la notion de vérité comme privée de sens et à en faire de même pour toutes les questions qui ont hanté la métaphysique, sur Dieu, l'âme et le monde, pendant des siècles. Les seuls problèmes qui doivent se poser à l’humanité sont d’ordre technique. Le critère décisif pour accepter ou non une croyance réside dans sa capacité à nous permettre de transformer de façon avantageuse le monde; autrement dit, une croyance n'est recevable que pour autant qu'elle nous donne du pouvoir sur les choses. Peu importe, par exemple, ce qu’il en est de la nature du vivant et de savoir s’il est rien de plus qu’un assemblage de gènes; le pouvoir illimité de manipulation que confère la biologie génétique sur le vivant constitue sa source essentielle de légitimité; de même pour toutes les applications qui découlent de la Mécanique quantique comme les ordinateurs.
Cette transformation de la science en une entreprise de domination aveugle aussi bien sur la nature que sur les hommes faisait d’ailleurs que Russell était bien conscient du fait qu'une société organisée sur la base d'un savoir techno scientifique pourrait très bien prendre, dans un avenir proche, les traits d'une société totalitaire. Deux exemples qui étaient ces craintes: le perfectionnement de la technologie de l'internet; je renvoie à cette intervention de Bernard Benhamou qui montre bien le risque: "Si nous n’y prenons pas garde, la société de demain pourrait aller bien au delà de 1984..." 1984 étant , bien entendu, une allusion au roman de George Orwell qui imaginait à quoi pourrait ressembler une société totalitaire à l'avenir.
Les délires de type eugéniste sur la fabrication possible d’une « transhumanité » au croisement de la biologie génétique, de l'informatique et des nano technologies qu'il serait trop long de développer ici (cf. cet article de J. Testart).
d)La question des moyens/finalités
La philosophie de la connaissance de Russell présente l'intérêt majeur d'associer la promotion d'un véritable esprit scientifique comme forme supérieure de la connaissance à une critique sans concession du scientisme de l'époque. Comme le donnait à penser Russell dans cet autre texte (cf.1b), sa critique de la science est, on l'aura maintenant compris, une critique de la techno science et ce,dans la mesure où elle tend à s'autonomiser, c'est-à-dire, à ne plus obéir qu'à sa propre logique de développement. C'est l'inversion des moyens qui tendent à se constituer en finalité conférant à ce développement techno scientifique l'aspect d'une fatalité inéluctable contre lequel nous ne pouvons plus rien ("on n'arrête pas le progrès.") et d’une absurdité: la question: "un progrès vers quoi?" n’a plus de sens s’il est vrai que ce développement est à lui-même sa propre finalité (un moyen en vue de produire d’autres moyens et ainsi à l’infini...). Ce dont notre époque a un besoin absolu, comme il le notait, c’est de soumettre ce développement techno scientifique à des finalités d’un ordre supérieur qui se trouvent dans les domaines de l’éthique et de la politique: "L’homme a été empêché de réaliser ses espérances jusqu’à présent par l’ignorance concernant les moyens. A mesure que cette ignorance disparait, il devient plus capable de modeler son environnement physique, son milieu social et lui-même de façon à leur donner les formes qu’il estime être les meilleurs. Dans la mesure où il est sage son pouvoir nouveau est bénéfique; dans la mesure où il est stupide, c’est tout à fait l’inverse. Si, par conséquent, une civilisation scientifique veut être une bonne civilisation, il est nécessaire que l’accroissement de ce pouvoir soit accompagné par un accroissement en sagesse; j’entends par « sagesse » une conception correcte des fins de la vie; c’est une chose que la science en elle-même ne fournit pas. " (souligné par moi.)D'où la nécessité absolue dans laquelle nous sommes tenus aujourd'hui de reprendre la question des principes directeurs qui doivent orienter notre existence humaine et celle de la société dans laquelle nous voulons vivre, soit, formulé dans les termes de la philosophie grecque, la question de savoir ce qu'il en est du bien vivre en vue duquel il vaudrait la peine de disposer du pouvoir techno scientifique question sur laquelle la science est évidemment muette.
On pouvait ainsi, en prolongeant le propos de Russell,  méditer sur ces principes. Exemples: l’automatisation de la production/la technologie internet/la télévision qui pourraient être des instruments de démocratisation de la culture et correspondre à un projet politique de type spinoziste comme: "être le plus nombreux possible à penser le plus possible." Sur l'automatisation de la production, il faut engager une réflexion sur les finalités de l'économie: son but devrait-il être vraiment de trouver du travail aux gens comme on le rabâche sous toutes les coutures aujourd‘hui ? Ou, au contraire, de permettre aux gens de travailler moins pour libérer leur existence pour d'autres tâches que le travail ?
Sur un objet comme la télévision, cf. , par exemple, les conditions que mettaient Bourdieu pour qu'un intellectuel puisse y intervenir de telle sorte qu'il puisse y dire des choses intelligentes et non participer à un abrutissement de masse comme cela est aujourd‘hui le cas: qu'il choisisse lui-même le thème de son intervention, qu'il dispose de temps devant lui pour dérouler le fil de sa réflexion, qu’on place en face de lui, le cas échéant, des interlocuteurs qui disposent de la compétence nécessaire pour lui donner la réplique; cet ensemble de conditions n'est évidemment jamais réuni dans le mode de production des émissions destinées au grand public raison pour laquelle les intellectuels qui font acte de « probité» , vertu cardinale de l’éthique nietzschéenne, qui correspond à ce que Russell appelait « l’intégrité intellectuelle » sont tellement réticents à venir intervenir sur des plateaux de télévision ce qui a pour conséquence funeste de laisser le champ libre aux "intellectuels de pouvoir" (Orwell), ceux qui ont remplacé l'amour de la connaissance par l'amour du pouvoir, ce que j’appellerai aussi volontiers, à la suite du regretté Pierre Desproges, "les cuistres", qui constituent les porte voix et la caution intellectuelle des puissants en échange d'une position privilégiée dans la hiérarchie sociale. Un exemple, de ce qu'il en est de la nature des cuistres (le vieux terme de "cuistre" renferme un ensemble de connotations toutes péjoratives comme laquet, pédant, ridicule, vaniteux de son savoir, manquant de savoir vivre...)


Conclusion.
On récapitule l'essentiel de la démarche
a) Rappeler que toute notre époque est dominée par l'idéologie scientiste qui accorde la toute puissance à la science et lui octroie le privilège de la connaissance.
b) Que cette idéologie est ruineuse car elle passe par dessus bord les formes les plus fondamentales de connaissance pour les hommes que constituent l'art, l'éthique, la politique et la religion dans sa dimension mystique oserai-je rajouter (c‘est-à-dire la religion en tant qu‘elle aussi est une impulsion à la connaissance qui a trait à l‘amour; c‘est un autre point sur lequel la pensée de Russell mériterait d'être discutée car on pourrait lui reprocher d'identifier trop facilement religion et superstition; cf. Wittgenstein: le ressort de la religion est la confiance quand le ressort de la superstition est la peur; ou encore le vieux Aristote lui-même:"c'est pourquoi même l'amour des mythes est, en quelque manière, amour de la Sagesse, car le mythe est un assemblage de merveilleux."), à l'intérieur desquelles nous posons la question essentielle des fins ultimes de l'existence: bien vivre, liberté, justice, bien commun.
c) Qu'aucune forme de la culture ne peut revendiquer pour elle-même le monopole exclusif de la connaissance mais que c'est le co développement de toutes les formes scientifiques et non scientifiques du savoir qui peuvent rendre la vie humaine complète et non mutilée. Qu'à ce titre, nous pouvons faire de la science une forme éminente de la connaissance à deux conditions:
-qu'elle soit mue, de façon dominante, par une impulsion qui a trait à l'amour, entendu en un sens oblatif.
-que sa dimension de pouvoir qui lui confère aujourd’hui le prestige insensé dont elle jouit, soit subordonnée rigoureusement à des finalités d'ordre éthique et politique portant sur le sens du bien vivre, finalités qui puissent faire l'objet d'un débat et d'un processus de prise de décision démocratique(cf. le combat de gens comme Jacques Testart, en ce sens, et, cette conférence qui prend toute la mesure du diagnostic que Russell avait fait d'une transformation de plus en complète de la science en une quête de pouvoir).

2 commentaires:

  1. merci pour cette dissertation corrigée , le sujet s'est trouvé être celui de mon bac blanc !

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  2. Bonjour,

    Je me permets de vous faire partager ce texte de Popper qui vient nuancer la conception un peu idéaliste qu'on pourrait se faire de l'homme de science :

    « Il est totalement erroné de supposer que l'objectivité de la science dépend de l'objectivité de l'homme de science. Et il est totalement erroné de croire que celui qui pratique les sciences de la nature serait plus objectif que celui qui pratique les sciences sociales. Celui qui pratique les sciences de la nature est tout aussi partial que les autres hommes et (…) il est malheureusement courant qu'il soit d'une partialité extrême pour les idées qu'il défend. Certains des physiciens contemporains les plus éminents ont même fondé des écoles qui opposent une résistance acharnée aux idées nouvelles (…). Ce qu'on peut appeler objectivité scientifique repose uniquement et exclusivement sur la tradition critique qui, en dépit des résistances, rend souvent possible la critique d'un dogme qui prévaut. Autrement dit, l'objectivité de la science n'est pas une question d'individu, intéressant les hommes de science pris à part, mais une question sociale qui résulte de leur critique mutuelle, de la division du travail amicalement-hostile entre scientifiques, de leur collaboration autant que de leur rivalité. Elle dépend donc partiellement d'une série de conditions sociales et politiques qui rendent cette critique possible. » (« La logique des sciences sociales », 1961, in De Vienne à Francfort, la querelle allemande des sciences sociales » ; extrait reproduit dans le manuel magnard de 1984).

    merci encore pour tous ces posts dont je m'inspire librement pour préparer mes premiers cours en classe de terminale

    CL

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