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mercredi 18 mai 2011

Connaître est-ce le privilège de la science?

Sujet retravaillé, 03-06-2018

In memoriam  Bertrand Russell (1872-1970)



« Il est réconfortant de savoir qu’un homme comme lui existe. Tant que lui et quelques autres de sa trempe seront en vie et en liberté, nous aurons l’assurance que subsistent dans le monde des îlots de santé mentale [...] En ces temps de panique et de mensonge universels, voilà un auteur dont la fréquentation est salutaire.» George Orwell.



Introduction.
Ici, pour rentrer dans le traitement du sujet, le plus simple était de voir que la thèse (oui, c’est le privilège de la science) est le fondement de la conception scientiste qui imprègne aujourd'hui nos sociétés à tel point qu'il n’est pas exagéré de dire que la science joue désormais la fonction qui était réservée autrefois à la religion (une illustration parmi d'autres, c'est dans l‘Expérience de Milgram visant à tester le degré de soumission des individus à l'autorité, la fonction de chef assumé par les scientifiques auquel obéit aveuglément la grande majorité des individus). Est scientiste, toute conception qui soutient qu’il n’y d’autre forme de connaissance recevable que celle que lui donne la science et donc que tout ce qui prétend produire des connaissances en dehors de la méthode scientifique doit être rejeté comme une pseudo (fausse) connaissance. Le sens de la question à traiter est alors de discuter du bien fondé de cette conception scientiste de la connaissance humaine. Partant de là la démarche pour traiter le problème peut être formulée simplement.
-Thèse: on commencera par se demander ce qui peut justifier la conception scientiste de la suprématie de la science dans le domaine de la connaissance.
-Critique: mais ne serait-il pas ruineux de réduire la connaissance au seul savoir scientifique ? L’art, l’éthique ou la morale, la politique, et, même, la religion (en tant qu'elle est une forme de connaissance qui a pour impulsion des affects qui ont trait à l'amour, par exemple, chez bon nombre de mystiques) ne mettent-ils pas en jeu des formes de connaissance différentes de celle de la science? Et poussons le bouchon assez loin: ne seraient-elles pas encore plus fondamentales?
-Synthèse: plusieurs pistes, comme toujours, s’ouvraient ici. On pouvait mettre l’accent sur la distinction science/scientisme en se demandant comment ne pas sacrifier la science avec l’eau du bain scientiste. Ou encore, en méditant sur le sens les évolutions les plus récentes de la science. Il s'est en effet produit un phénomène majeur qui est toujours en cours et que Russell avait déjà fort bien décrit à son époque. Il était à la fois un philosophe et un homme de science ( dans les mathématiques et la logique); donc, il était aux premières loges pour en parler. De plus en plus, l'évolution de la science a fait que l'impulsion liée à l'amour de la connaissance cherchant à explorer le monde a cédé du terrain à l'impulsion qui cherche à obtenir du pouvoir et à conquérir le monde; car, toute connaissance est le fruit de cette double impulsion. A partir de là, on pourra se demander si ce qui mérite d’être soumis à la critique la plus intransigeante, ce n’est pas la substitution de plus en complète, à l’époque actuelle, de la première par la seconde, qui pourrait bien faire, dans un avenir pas si lointain, de la science l'instrument de la domination totale, ce que Russell avait déjà envisagé à son époque?


I Le scientisme et l'esprit scientifique
a)La science=méthode de production de connaissances à caractère objectif et universel
La science dont il s'agit ici est celle dont Galilée a donné le principe directeur, à l'aube des Temps Modernes (XVIIème siècle) et pour les siècles à venir: "Le livre de la nature est écrit en langage mathématique dont les caractères sont des figures géométriques  sans lesquelles il est humainement impossible d’en comprendre un seul mot, sans lesquelles on erre vraiment dans un labyrinthe obscur." La science galiléenne prétend ainsi avoir trouvé les clefs permettant de déchiffrer les  hiéroglyphes du grand "livre de la nature" en en faisant une lecture mathématique. En effet, c'est seulement dans la mesure où nous la comprenons dans ce langage qu'il nous sera possible de produire des connaissances  objectives et universelles. Objectivité et universalité s'obtiennent par la mise entre parenthèses de toutes les données qualitatives de la sensibilité pour y substituer des quantités grâce à des instruments de mesure (par exemple, aux sensations de chaud/froid, on substitue la lecture d'un thermomètre , aux sensations de couleur des mesures d'angles de réfraction comme le fera Newton, etc.) Dire j'ai froid n'a aucune portée cognitive qui nous renseignerait sur l'objet; au mieux cela nous informe de nos états subjectifs; dire il fait 0 degré ne semble plus dépendre de l'observateur (objectivité de la connaissance) et vaut pour tout le monde ( universalité). J’oppose ainsi l’objectivité de la connaissance scientifique aux autres formes de connaissance qui se fondent sur l’expérience ordinaire et qui ne peuvent avoir, pour cette raison, qu’une valeur subjective. C'est le sens de la distinction entre les qualités premières et les qualités secondes que faisait, entre autres, Descartes, à la même époque que Galilée: à le suivre, les qualités premières constituent les propriétés intrinsèques (intérieures) des objets; elles sont celles qui se prêtent au calcul et à la mesure: le temps, l’espace et la masse; tout ce qui existe dans l'univers n'est, pour cette ontologie (doctrine qui définit ce qui existe) qu'une combinaison de ces trois dimensions (notez, en passant, que Descartes pensait même pouvoir les réduire au seul espace ce en quoi il a échoué). Les qualités secondes comme les couleurs, les sons, les odeurs, les saveurs, etc., soit tout ce qui n’est pas susceptible d’être calculé et mesuré ne traduit rien de plus que nos états subjectifs et n'appartient donc pas en propre aux objets; il ne s'agirait que d'apparences. C'est ce qui justifierait la supériorité de la connaissance du savant sur l’artiste: le premier donne à connaître le réel; le second ne ferait qu’exprimer ses états subjectifs; du moins les choses se présentent-elles ainsi dans une perspective scientiste.

b) La science forme de la maturité intellectuelle de l'humanité
Cette conception scientiste induit alors une compréhension déterminée de l'histoire de la connaissance humaine comme un processus salutaire de désillusionnement de la conscience humaine sous l'égide des sciences; on pouvait ici penser à Freud ( même s'il est important de noter que Freud, comme tous les grands penseurs, est plein de contradictions; ici, en particulier, à côté d'une vision radicalement scientiste de la connaissance humaine, coexiste chez lui une nouvelle approche de la réalité psychique qui contrevient à l'approche scientiste du réel en ce sens qu'elle se veut fondamentalement anti réductionniste. Le scientisme, en règle générale, se veut réductionniste et matérialiste, ce qui veut dire , qu'il prétend qu'on peut expliquer le supérieur -le psychique- par de l'inférieur- le physique, et, que dans cette mesure, la psychologie ne serait qu'une dépendance de la biologie qui ne serait elle-même qu'une dépendance de la physique et de la chimie. Le caractère révolutionnaire de la psychanalyse s'appuie justement sur ce refus d'un tel réductionnisme et par l'idée que le psychique conscient peut être expliqué par du psychique inconscient sans avoir à passer au niveau physique d'explication des phénomènes mentaux): partir de la distinction principe de plaisir/principe de réalité et de la prédominance pour la psyché (âme) humaine du plaisir représentatif sur le plaisir d'organe: Un des traits spécifiques de celle-ci consiste à transformer ses représentations pour en faire des sources de plaisir; de là naissent les illusions propres à la condition humaine, illusions qui se manifesteront, en particulier, dans la conscience religieuse du monde. Les sociétés humaines au stade infantile de leur développement se seraient d'abord construites une représentation du monde conforme à nos désirs mais, de ce fait, parfaitement illusoire: c'est ce qui explique, selon Freud, la caractère prégnant de la religion au stade infantile du développement de l'humanité. C'est à la science ,et précisément à la science moderne, que revient la tâche de faire sortir l'humanité de son stade infantile de développement par l'intégration d'un principe de réalité dans la construction de notre représentation du monde. Ce désillusionnement correspond aux trois grandes humiliations dont parlera Freud que la science inflige à la vision narcissique (autocentrée) de l'homme: la révolution héliocentrique en astronomie qui décentre complètement la place de l'humanité dans l'univers occupant désormais un point quelconque et insignifiant dans son immensité aux antipodes de la vision géocentrique qui la plaçait au centre de tout. La révolution darwinienne en biologie qui détruit l'illusion d'une origine surnaturelle du genre humain qui en faisait l'image de Dieu dans la religion chrétienne; la théorie de l'évolution en fait désormais une espèce parmi d'autres issue du mécanisme de sélection naturelle. Enfin, la révolution psychanalytique; Freud présentait ses propres travaux comme donnant lieu à une troisième grande humiliation infligée au narcissisme humain: avec ses découvertes, l'individu doit renoncer à l'illusion qu'il serait maître de lui-même; ce que la psychanalyse enseigne, c'est qu'il est dominé par des forces provenant de son inconscient psychique dont il ignore tout tant qu'il n'est pas rentré sur la voie d'exploration des profondeurs de son âme. C'est donc par le développement de la science que les êtres humains accèdent à leur maturité intellectuelle et deviennent véritablement adultes ce qui signifie précisément un état d'esprit qui fait que nous n'admettons plus des croyances parce qu'elles nous seraient utiles et confortables pour vivre mais parce que nous avons de bonnes raisons de les tenir pour vraies: c'est le sens de l'éthique de la croyance qu'a défendu Bertrand Russell toute sa vie, éthique qui trouve à s'incarner dans le véritable esprit scientifique dont les traits caractéristiques se résument en trois points essentiels: une tournure d'esprit rationnelle (la logique), sceptique (le doute) et expérimentale (les faits). Avoir l'esprit scientifique c'est donc réunir ces trois choses: ne rien tenir pour vrai qui n'ait été soumis à un contrôle expérimentale rigoureux; la rigueur démonstrative dont la démonstration mathématique offre le modèle; et la composante sceptique, c'est-à-dire la reconnaissance du fait que toute vérité à caractère scientifique n'est toujours que provisoire; c'est ce que Karl Popper avait bien montré: le critère de scientificité d'un énoncé ne réside pas dans sa vérité mais dans sa réfutabilité, c’est-à-dire, dans le fait qu'il laisse ouvert la possibilité d'être contredit par un protocole expérimental. Popper donnait comme exemples types opposant une théorie authentiquement scientifique à une pseudo (fausse) science, la théorie de la relativité d'Einstein et la théorie marxiste (on pourrait prendre aussi bien l'astrologie ou d'autres choses du même tonneau). La première fournit des prédictions précises qui peuvent être testées par des protocoles expérimentaux; elle laisse donc la possibilité d'être réfutée par les faits; la seconde est incapable de produire de telles prédictions risquées; elle n'offre jamais la possibilité d'être démentie par les faits; on a quitté le registre de la science ici pour rentrer dans le domaine des dogmes, des énoncés qui sont tenus pour définitivement vraies et que rien ne pourraient remettre en question.
Il serait problématique, dès lors, de refuser l'idée que la science constitue bien une forme supérieure de la connaissance humaine par laquelle l'humanité apprend à grandir, ce qui veut dire, en particulier, à accepter des énoncés validés par la méthode scientifique, même s'ils doivent nous déplaire et rentrer en contradiction avec nos préjugés; on retrouve l'éthique du véritable esprit scientifique à laquelle Russell s'est toujours tenu, en toutes circonstances: "Je ne peux pas croire qu'il puisse y avoir une quelconque bonne excuse pour refuser d'affronter les éléments de preuves qui parlent en faveur d'une chose non désirée. Ce n'est pas par l'illusion, aussi élevée qu'elle puisse être, que l'humanité peut prospérer mais seulement par le courage et la constance dans la poursuite de la vérité."  Or, ce sont là, précisément, les vertus caractéristiques du véritable esprit scientifique comme il le précisait: "De toutes les activités intellectuelles qui prétendent à la connaissance, la science est probablement celle qui a le moins peur des vérités qu'elle est susceptible de découvrir et qui est la moins susceptible de céder à l'illusion que la vérité doit correspondre à nos aspirations et à nos attentes."

c)Vertus éthique et politique de la science
La supériorité de la science sur toute autre forme de la connaissance humaine  se manifeste ainsi au niveau des vertus éthiques qui lui sont indissociablement attachées et qui ont toutes à voir avec celles requises par les formes de vie authentiquement démocratiques: l'esprit critique, l'acceptation de points de vue divergents du sien, la culture du dialogue et du doute. C'est cette connexion intime entre l'esprit scientifique et l'ethos (comportement) démocratique que Russell avait en vue: "Le tempérament qui est requis pour faire de la démocratie un succès est, dans la vie pratique, exactement ce que le tempérament scientifique est dans la vie intellectuelle; c'est une demeure qui se situe à mi-chemin entre scepticisme et dogmatisme; la vérité ne peut pas être complètement atteinte et elle n'est pas non plus complètement impossible à atteindre. Elle peut être atteinte seulement à un certain degré et avec difficulté". La science est fondée toute entière sur le concept de "vérité approchée", concept qui est un non sens dans le champ des croyances dogmatiques: on n'a jamais vu un fondateur de religion, pas plus qu'un marxiste orthodoxe, par exemple, dire à ses disciples que ce qu'il enseigne est vrai mais seulement jusqu'à un certain point! Notez ici le sophisme de ceux qui soutiennent que, puisque toutes les connaissances humaines, y compris scientifiques, reposent, en dernière analyse, sur des croyances, on est autorisé à mettre sur le même plan la croyance en la Tri-unité divine telle que la Bible l'enseigne et la théorie du Big Bang, la théorie de l'évolution des espèces de Darwin et le créationnisme qu'enseigne la Bible etc. Le sophisme (raisonnement qui se fait passer pour valide alors qu'il est défectueux) consiste à passer sous silence le fait qu'on a affaire à deux types de croyances fondamentalement opposés: des dogmes dans un cas, des hypothèses valables jusqu'à un certain point dans l'autre.
Il y a bien une opposition absolue entre le tempérament scientifique et l'esprit dogmatique tel qu'il s'incarne dans les croyances religieuses. Ce qui est en jeu ici c'est la possibilité d'édifier des relations pacifiées entre les communautés culturelles. Tant que l'on reste dans le registre de dogmes, ses différents partisans n'auront, pour trancher leurs désaccords, que le recours à la violence; aura "raison" le plus fort qui finira par liquider physiquement ceux qui ne se rangent pas à ses croyances. L'histoire nous offre suffisamment d'illustrations de ces conflits haineux et meurtriers. Avec l'esprit scientifique, il en va tout autrement; en cas de divergence, ce qui tranchera entre les différents points de vue, ce sont la rigueur logique dans la construction de la théorie et les protocoles expérimentaux: c'est comme cela que la théorie de la relativité d'Einstein a supplanté celle de Newton, par exemple. La paix et la science sont soeurs jumelles. Russell, qui fût toute sa vie un militant acharné pour la cause de la paix dans le monde l'avait fait bien fait observer:"La science a développé une méthode de l'observation contrôlée, interprétée par le raisonnement méticuleux qui, là où elle est applicable, a conduit à un accord général entre les gens compétents. Quand des controverses surgissent sur des questions scientifiques comme cela se produit fréquemment, elles sont décidées tôt ou tard par la démonstration que le poids des éléments probants se trouve d'un côté et non en brûlant ou liquidant ceux qui soutiennent ce qui est au moment considéré, l'opinion de la minorité."
Il faut ainsi s'attaquer à un argument de poids qu'on pu donner les partisans des dogmes religieux et de la croyance en Dieu, spécialement, selon lequel en son absence s'effondrerait toute assise  à la morale humaine. La chose était parfaitement résumée dans le roman du grand écrivain russe Fedor Dostoïevski, Les frères Karamazov, lorsqu'il faisait dire à un de ses personnages: "Si Dieu n'existe pas tout est permis." Sans cette croyance, tous les interdits moraux perdraient leur sens; on ne pourrait attendre des individus un comportement moral dans un univers qui ne serait livré qu'au hasard et la nécessité et qui serait absurde. Il est vrai qu'on a pu dire, comme la philosophe Hannah Arendt, que la fin de la croyance en l'enfer en Occident a rompu une digue qui contenait les pulsions les plus meurtrières et qu'ainsi le déferlement de barbarie qu'il a connu au XXème siècle trouverait là une de ses racines. A cet argument, on pourra rétorquer que la croyance en Dieu et l'enfer n'ont pas empêché les guerres de religion en Occident, la persécution et le massacre des hérétiques (ceux qui soutenaient d'autres croyances que le dogme officiel de l'Eglise)
Si nous devons bien prendre acte de vivre aujourd'hui dans des sociétés qui ne peuvent plus se fonder sur des dogmes religieux, c'est bien par la diffusion du véritable esprit scientifique que nous pourrons espérer voir se répandre certaines vertus morales essentielles à une vie civilisée, sans même parler de démocratie, précisément celle que Russell visait lorsqu'il parlait de "véracité" ou d"''intégrité intellectuelle", cette disposition d'esprit qui consiste à savoir  faire preuve d'honnêteté vis-à-vis de ce que l'on est porté à croire, c'est-à-dire à admettre là où cela peut se justifier et là où il faut laisser la validité de nos croyances en suspens faute d'éléments suffisamment concluants à leur appui:"Je crois même que certaines vertus très importantes sont plus susceptibles d'être trouvées parmi ceux qui rejettent les dogmes religieux que parmi ceux qui les acceptent. Je crois que cela s'applique spécialement à la vertu de véracité ou d'intégrité intellectuelle; j'entends par "intégrité intellectuelle" l'habitude de décider les questions très débattues en accord avec les preuves ou de les laisser indécidées là où les preuves ne sont pas concluantes [...] cette vertu est , selon moi, de la plus grande importance sociale et beaucoup plus susceptible d'être bénéfique pour l'humanité que le christianisme ou n'importe quel autre système de croyances organisées." (Russell)
On peut donc conclure de l'ensemble de ces analyses que la promotion de cette éthique de la croyance scientifique sur le plan social et politique aurait d'immenses conséquences positives, pour la paix, la démocratie et l'honnêteté intellectuelle. Et plus encore, elle rendrait caduque (dépassé) toutes les formes de charlatanerie qui se nourrissent de la crédulité humaine et qui aujourd'hui prospèrent de tous côtés; et je ne parle pas seulement ici des voyants, astrologues, médiums et gourous de sectes mais aussi des chefs politiques, des prétendus "experts" et intellectuels qui monopolisent les médias, aussi bien bien que ceux qui font le buzz sur Internet en se prétendant "antisystème".
Mais quelque soient les vertus que nous pouvons attendre du développement du véritable esprit scientifique, ne faut-il pas aussi se questionner sur ses limites? En particulier, en laissant de côté ce que la sensibilité nous donne à voir, entendre, sentir, etc., la science mathématique galiléenne ne laisse-t-elle pas de côté quelque chose d'essentiel à la vie humaine? En outre, peut-on seulement régler à l’aide de méthodes scientifiques les questions les plus essentielles que les individus aient à résoudre sur les plans de la morale et de la politique? A savoir, précisément, quelle est la vie la meilleure possible et dans quelle société voulons-nous vivre? Sur ces choses là, il semble que le savoir scientifique soit parfaitement aveugle et pourtant on devrait obtenir un très large consensus pour dire que ce sont là les questions prioritaires de la vie.

II Critique du scientisme
Beaucoup de pistes s'ouvraient ici pour poser des limites à la science et donc critiquer la conception scientiste des choses.
a) Descartes n'est pas cartésien
Allons y franchement et commençons par attaquer le scientisme sur un de ses présumés points forts en remontant aux sources même de la science et de la philosophie modernes avec l'oeuvre de Descartes (XVIIème siècle). Son influence considérable se signale dans ce simple fait qu'on a tiré de son nom un adjectif passé dans la langue courante, "cartésien". On entend par là un esprit rationnel qui n'adhère qu'aux méthodes scientifiques telle que la modernité galiléenne les a institué. Un esprit cartésien répondrait catégoriquement oui à notre sujet. Or, ma thèse que je reprends de la magistrale interprétation qu'a fait le philosophe Michel Henry de l'oeuvre philosophique de Descartes, est que Descartes n'est pas cartésien, entendu en ce sens là.
Pour le montrer, il faut repartir de la célébrissime formule de Descartes à quoi on résume souvent sa philosophie, le "Cogito sum" (Je pense je suis) On en trouve une variante que je laisse de côté car elle induit en erreur sur la signification de ce qu'il faut penser ici: "Cogito ergo sum" (Je pense donc je suis) Le "donc" est en trop pour cette raison que la vérité que prétends formuler Descartes ici n'est absolument pas le fruit d'un raisonnement. Il s'agit d'un savoir d'une nature tout autre. Le "Cogito sum" est la seule certitude absolue que Descartes retire de la mise en oeuvre du doute méthodique; tout le reste de ses connaissances s'est effondré ne résistant pas à son épreuve. La grande originalité de Michel Henry est d'avoir bien montré que le savoir renfermé dans le "Cogito sum" est d'une nature radicalement différente de celui de la connaissance scientifique et qu'il lui est tout simplement inaccessible. Cela implique de dire que le savoir le plus fondamental, celui sur lequel Descartes va reconstruire tout l'édifice de la connaissance humaine est absolument non-scientifique. Ce n'est pas très difficile à comprendre: l'évidence du "Cogito sum" n'est pas du tout donné dans le champ de l'objectivité et ne peut l'être d'aucune manière. Tout ce qui ressort du champ de la connaissance objective, qui est le domaine propre de recherche des sciences (voir la partie 1a), est récusé par le doute méthodique (l'argument du rêve et du malin génie pour ceux qui ont étudié la chose). La totalité du champ du savoir objectif est structurée de telle sorte qu'entre le sujet et l'objet de la connaissance vient toujours s'intercaler la représentation que le sujet se fait de l'objet qui fait qu'il ne peut jamais avoir la certitude absolue qu'elle concorde bien avec lui. Dans la sphère d'évidence du "Cogito sum", cette distance est complètement abolie. Ne reste donc que cette unique certitude absolue qui consiste en un savoir totalement inobjectivable: c'est l'évidence que j'ai de ma propre existence, évidence dans laquelle le sujet et l'objet de la connaissance ne font qu'un et où, par conséquent, il n'y a plus de sens à distinguer un sujet d'un côté et un objet de l'autre: c'est donc un savoir situé au-delà de la distinction entre sujet et objet sur laquelle repose la science. Telle était pour Michel Henry la grande découverte de Descartes dans le champ de la philosophie:"Mais le génie de Descartes, ce fut de pressentir que [le savoir de la science] ne se suffit pas à lui-même, qu'il en suppose un autre, d'une autre sorte [...] si le texte du cogito est une évidence à l’intérieur du savoir théorique, ce qui s’il signifie est bien différent, c’est la mise hors jeu et l’exclusion de tout savoir de ce type, du savoir de la science et de la conscience en général, au profit d’un savoir d’une autre nature dont le trait essentiel et distinctif est justement d’exclure de soi toute relation à l’objet et à une objectivité possible, toute évidence par conséquent, tout savoir théorique ou scientifique notamment." (M. Henry, La barbarie)
On en est donc amené à la conclusion que la connaissance objective de la science trouve son fondement dans un type de savoir essentiellement non objectif et non scientifique. Illustrons la chose très concrètement comme le fait Michel Henry: "Regardons notre étudiant en biologie: ce n’est pas le savoir scientifique qui lui permet d’acquérir le savoir scientifique contenu dans le livre - ce n’est pas en vertu d’un tel savoir qu’il meut ses mains ou ses yeux, ou qu’il concentre son esprit." Si notre étudiant ne disposait que du savoir objectif et théorique de la science, il serait incapable d’en acquérir aucun ni de mouvoir ses yeux ou ses mains ou de concentrer son esprit; c’est-à-dire qu’il serait incapable d’agir ni d’apprendre quoi que ce soit en aucun sens du terme; en somme, il serait tout simplement incapable de vivre. C'est pourquoi ce que Descartes appelle "pensée", Michel Henry l'interprétera comme étant la "vie" et le "Cogito sum" ne sera alors rien d'autre que le savoir que la vie a d'elle-même, cette propriété essentielle qu'elle a, sans laquelle elle ne serait plus la vie, de s'éprouver elle-même sans l'ombre d'une distance à soi-même. Michel Henry n'a pas été le seul philosophe au XXème siècle à mettre en évidence ce fait. Une telle analyse se retrouve au cœur de la phénoménologie de penseurs majeurs du XXème siècle, comme Edmund Husserl ou encore Maurice Merleau Ponty, pour n'en retenir que deux des plus importants. Husserl, par exemple, distingue rigoureusement le monde des abstractions scientifiques ( les objets construits en faisant abstraction de tout ce qui ne peut être soumis au régime de la mesure et du calcul) et ce qu'il appelle le "lebenswelt" (le monde-de-la-vie) qui est le socle indestructible sur lequel s'édifie le premier. C'est à partir de là seulement que l'on peut saisir la pertinence de cette affirmation de Husserl, qui, autrement, resterait une énormité niant une des plus grandes avancées de la science moderne que, du point de vue du lebenswelt, il reste définitivement vrai que, "L'arche originaire Terre ne se meut pas". C'est sur cette base immobile que se déploie l'ensemble du monde-de-la-vie, y compris l'activité du scientifique pour qui la terre se meut.

Ce lebenswelt contient donc les savoirs fondamentaux que la vie a d'elle-même, ceux qui qui nous font dire, par exemple, sur le mode des affects tristes, "Quelle chienne de vie", ou, sur le mode des affects joyeux, "Quelle est belle la vie". On pourra facilement en tirer de là que la question éthique (ou morale) de savoir quelle est la meilleure vie possible, de pouvoir se dire la seconde chose plutôt que la première, est tout à fait hors du champ de compétence de la science. Les savoirs fondamentaux de la vie qui permettent de la rendre la meilleure possible ne renvoient d'abord  à rien d'objectif mais à des choses que nous avons massivement oublié, entre autres, deux tout à fait essentielles qui se complètent, le "savoir-aimer" et le  "savoir-mourir., ce dernier  tel qu'on le pratiquait encore chez nous au Moyen Age et qui est porté à sa plus haute perfection dans la culture tibétaine. Si nous les avons oublié, n'est-ce pas, en bonne partie, en raison de la diffusion massive de l'idéologie scientiste dans nos sociétés? En réduisant tout le champ de la connaissance à sa seule dimension objective, n'est-ce pas les fondements mêmes de la science que le scientisme entreprend de détruire? Et donc la vie tout simplement?

b) La barbarie d'une époque scientiste
Très logiquement, si l'on a admis les résultats de l'analyse précédente, on est conduit, comme le fera Michel Henry, à soutenir la thèse qu'une époque scientiste comme la nôtre verra se produire un double mouvement: d'un côté, un hyper-développement du savoir scientifique qui s'accompagnera, dans le même temps, d'une atrophie (affaiblissement) des savoirs fondamentaux que la vie a d'elle-même, comme ceux que nous avions évoqué. Telle est du moins la thèse centrale de l'ouvrage de Michel Henry dont le titre, La barbarie, est donc à entendre en ce sens:"On peut concevoir à la limite un hyper développement du savoir scientifique allant de pair avec une atrophie de la culture, avec sa régression dans certains domaines ou dans tous les domaines à la fois et, au terme de ce procès, son anéantissement. Or une telle figure n'est ni idéale ni abstraite, c'est celle du monde dans lequel vient de surgir un type nouveau de barbarie plus grave qu'aucun de ceux qui l'ont précédé et dont l'homme risque en effet aujourd'hui de mourir." Ce qu'il faut entendre par "culture" ici ce sont ces savoirs fondamentaux que la vie a d'elle-même; elle n'est rien d'autre, vu sous cet angle, que l'ensemble de ces branches par lesquelles la vie à développer les savoirs qu'elle a d'elle-même; nous les classifierons par ordre éthique (moral), politique et esthétique (l'art).
Il y a donc cet apparent paradoxe d'une époque comme la nôtre où le savoir scientifique se développe toujours plus en même temps que la culture ne cesse de régresser: cela porte un nom, c'est la "barbarie" sous une forme inédite, qui s'accompagne d'un très haut niveau d'intellectualité dans le champ scientifique. Là aussi, ce sombre diagnostic rejoint tout à fait celui que faisait Husserl  pour comprendre les racines de ce qu'il appelait "la crise de l’humanité européenne". Celle-ci se serait fourvoyée, dans "l’objectivisme" identifiant la réalité à l’objectivité et à ce qui seul peut se mesurer et se calculer. Cet objectivisme est tout entier ramassé dans cette formule du physicien Max Planck: "Est réel ce qui est mesurable." En opérant une telle réduction, en réalité, nous nous éloignons de ce que nous cherchons à connaître. Ce fait paradoxal est parfaitement illustré par ce voyage qu'a fait un physicien actuel comme Etienne Klein au coeur des peuples amérindiens (les Indiens d'Amérique). Il en a retiré un constat essentiel que lui qui croyait, en tant que scientifique, bien mieux connaître la nature que ces gens censés vivre encore dans un univers de superstitions puériles en est finalement arrivé à renverser complètement la perspective:"Avec le recul, j’ai mieux compris : mon trouble n’était pas seulement lié à mon immaturité, à mon inculture. Une telle proximité avec la nature m’était radicalement étrangère, à moi dont le métier consiste pourtant à étudier la nature. Nous vivions sur la même planète, mais leur nature n’était pas la mienne. La leur est habitée de qualités sensibles et fait partie de leur humanité : elle leur parle, ils l’écoutent – ils sont en communion avec elle. Pour le physicien que je suis , la nature est réduite à la matière et à l’énergie, elle est abstraite , insensible, dépouillée de toute vie." (Etienne Klein, Galilée et les indiens) Une distinction s'impose ici pour encore mieux lever ce "trouble": habiter la nature ou la manipuler. Ces Indiens, ignorant tout de notre science, sont, par là même, encore complètement immergés dans le lebenswelt (le monde-de-la-vie). Autrement dit, ils habitent pleinement la nature. Le physicien a renoncé à une telle habitation pour pouvoir l'étudier scientifiquement; il ne l'habite plus mais la manipule avec des protocoles expérimentales. Dans l’ordre du  lebenswelt , la nature n’est rien d’extérieur à celui qui l'habite; elle est faite de la chair même de sa vie par les propriétés qu‘elle a d’être colorée, chantante, odorante, menaçante, accueillante, etc. En la dépouillant de toutes ses qualités sensibles et affectives, la science l’a transformé, dans la représentation galiléenne, en une chose inerte, morte, condamnée à lui rester désespérément étrangère.
Il faut maintenant examiner les trois formes de la culture, artiste, morale et politique, dont nous pouvons soutenir qu'elles renferment des savoirs plus fondamentaux que ceux de la science.
    
c) Connaissance artiste et connaissance scientifique du monde
Il nous faut donc réhabiliter l’art comme forme de culture plus fondamentale que celle de la science. La science galiléenne n'a guère plus de trois siècles d'existence; l'art se perd dans la nuit des temps.
On peut prendre, pour partir, cet aphorisme tiré de l'oeuvre romantique de Novalis qui rend un son si étrange pour une époque scientiste comme la nôtre:« le poète comprend mieux la nature que le savant ». Il est utile de préciser ici que Novalis avait des compétences dans les deux domaines même s'il inclinait evidemment d'avantage du côté de la poésie. L'art, plus généralement, est cette formation culturelle dont l'oeuvre repose entièrement sur le développement de notre sensibilité: la peinture est ce qui exerce la vue, la musique ce qui exerce l'ouïe, l’art culinaire, le goût, etc. Or, la sensibilité est précisément ce dont prétend faire abstraction la science galiléenne pour parvenir à quantifier ce qu'elle étudie. Mais en faisant cela, c'est la vie elle-même qu'elle élimine. La vie n'est telle que parce qu'elle est sensible et d'abord en ce sens le plus fondamental qu'elle s'éprouve elle-même par toute la série de ses deux affects fondamentaux; la joie et la tristesse. Il en découle que la science ignore complètement la vie en la réduisant à des composants chimiques, électriques, atomiques, soit, un ensemble de choses inertes, dépourvues de la faculté de s’éprouver soi-même. Rappelons le encore une fois. La vie, au sens phénoménologique du terme, c'est-à-dire, la vie telle qu'elle nous est donnée immédiatement, ne peut pas, par principe, l'être dans la dimension de l'objectivité; d'où l'absurdité d'affirmations scientistes du type:"j'ai disséqué bien des corps, je n'ai jamais trouvé quelque chose qui ressemble à une âme"; et pour cause, le mode de donation de l'âme n'est pas celui d'un objet mais celui de l'auto-affectation de la vie  sur un plan d'immanence (intériorité) absolue.
Ce que la science élimine, par principe, de son champ d'investigation c'est cela même que l'art a de tout temps pris en charge pour l'élever à un niveau supérieur et s'en former une représentation dans le média que constituent ses oeuvres.  Ainsi s'exprime, exemple parmi des milliers, le sens des mosaïques du monastère de Daphni peignant les scènes de la vie du Christ dans l'analyse qu'en fait Michel Henry:


Ce que nous donne à voir ces mosaïques ne peut donc être la vie elle-même mais seulement une représentation d'elle: "Au vrai, que voyons-nous sur celles-ci? Non pas la Souffrance mais une déposition, non pas la Joie mais une annonciation, non pas le devenir intérieur de la Souffrance dans la Joie, la transformation du Désespoir en l'oeuvre du Salut, mais une crucifixion et une résurrection [...] Nous ne voyons pas la vie sur les mosaïques de Daphni parce que l'objectivité est pour la vie le plus grand ennemi.Mais nous voyons des figures de la vie." Ce que les mosaïques de Daphni  figurent ce sont les affects fondamentaux de la vie et  et leur  transformation les uns dans les autres. Elles  imagent ce qui ne peut jamais se donner dans un voir; elles représentent l'invisible de la vie que nous sommes.
Art et science forme donc la polarité la plus complète. Rien ne l'illustre mieux que le conflit qui a opposé au XVIIIème siècle Goethe à Newton autour de l'étude des couleurs. Goethe aspire à connaître l’univers des couleurs en artiste et poète: c‘est la prodigieuse richesse des couleurs qui l‘a émerveillé lors de son voyage dans le sud de l’Italie d‘où est née l‘impulsion qui le conduira à faire un Traité des couleurs. Newton, lui, au contraire, conformément à la méthode galiléenne, commence par s’enfermer dans une chambre noire dans laquelle il n'a plus à faire qu'à des calculs d’angles de réfractions de rayons de lumière passés au travers d'un prisme, identifiées et finalement confondues avec des lignes géométriques ("La ligne est une longueur sans largeur." Euclide, Définition 2.). Ce faisant, il a d'emblée expulsé de son champ d'étude les couleurs et ce n'est pas de sa part une étourderie: il n'y a qu'à cette condition là que le type galiléen de connaissance de la nature reposant sur la mesure et le calcul peut se déployer. Mais, pour un peintre, un traité de physique newtonienne sur la lumière ne lui sera d'aucune aide pour son travail; c'est bien vers le Traité des couleurs de Goethe qu'il se tourne quand il veut apprendre à mieux connaître les couleurs qu'il traite.
 Dieu merci, tous les scientifiques n'ont pas succombé au scientisme. Un physicien qui travaillait dans le champ de la Mécanique quantique (cette partie de la physique qui étudie l'infiniment petit) comme Erwin Schrödinger était encore bien conscient des limites qui sont celles de la méthode galiléenne. Et lui aussi avait reconnu, qu'en dernier analyse, la science est toute entière fondée sur ce qu'elle exclue de son champ d'étude quand elle doit faire abstraction des qualités sensibles. Le vieux philosophe grec Démocrite l'avait déjà aperçu il y a 2500 ans, dans un dialogue qu'il imagine entre l'intellect (dianoïa= l'intellect discursif, l'intelligence de la science) et les sens (aïesthésis qui a donné esthétique):"Le premier dit:"Apparemment, il y a la couleur, apparemment le doux, apparemment l'amer, en réalité il y a seulement des atomes et le vide" à quoi les sens répondent:"Pauvre intellect, c'est de nous que tu tires les éléments de ta croyance, et tu prétends nous réfuter! Tu te terrasses toi-même en prétendant nous réfuter."(Cité par Schrödinger, Le mystère des qualités sensibles) D’un côté l'intellect affirme que tout ce que nous percevons du monde n’est qu’apparence subjective et ne saurait donc constituer une source d’information valable qui nous renseigne sur le réel; et, d’un autre côté, au bout du compte, toute sa connaissance repose entièrement sur les données de la perception. C'est ce qui fait aussi que la science est parfaitement incapable d'expliquer les données élémentaires de la vie, comme les couleurs que nous percevons; elle est, comme le reconnaissait Schrödinger lui-même, dont c'était pourtant la spécialité, parfaitement incapable de nous expliquer par quel processus une certaine vibration électro magnétique dans la nature extérieure, qu'étudie la physique,  peut se transmuer, au bout du compte, pour notre perception, en telle sensation de couleur.  C'est ce qui faisait dire à Cornelius Castoriadis que l'imagination créatrice est déjà à l’œuvre dans la plus humble de nos perceptions du monde; le monde tel qu’il s’offre à notre sensibilité est, fondamentalement, une création de notre imaginaire, création qui est parfaitement incompréhensible pour la méthode rationnelle de la science.

d) Le savoir de l'éthique (morale)
Pour développer sur ce plan  l'idée que nous tenons ici aussi un savoir plus fondamental que celui de la science, on peut partir de l'oeuvre de Kant, qui a été le représentant le plus éminent des Lumières en Allemagne, donc a priori tout sauf un obscurantiste. La philosophie morale de Kant montre que c'est la connaissance que nous avons en nous de la loi morale qui nous fait découvrir notre liberté intérieure, le choix entre le bien (conformer sa volonté à la loi morale) et le mal (la transgresser). La formule complète qui exprime tout le complexe que forment la liberté et la loi morale est celle-ci. La loi morale est la ratio cognoscendi (ce qui nous fait connaître) de la liberté et la liberté est la ratio essendi (le fondement) de la loi morale. La connaissance de cette loi est d'ordre pratique; elle se distingue de la raison théorique qui est le champ de la science. C'est ce qui fait que la science n'a rien à nous dire sur ce que le monde doit être; elle se limite à étudier le monde tel qu'il est.  On peut facilement en tirer que si nous ne disposons que du savoir de la science, nous sommes alors complètement désarmés face à la question: "que doit-on faire?" Et pour Michel Henry, c'était bien là un des drames que génère fatalement une époque scientiste comme la nôtre comme il le relevait dans ce texte essentiel:"Si la science constitue le seul savoir véritable dont dispose l’humanité, quelle instance autre qu’elle pourrait bien nous servir de guide s’il n’y a en effet aucun savoir différent du sien ? Telle est la question." C'est pourquoi, le propre d'une époque dominée par le scientisme est de manifester tous les symptômes de la désorientation, du désarroi des individus et des sociétés face à la question de savoir ce qu'elles doivent vouloir et imaginer.
Et il faut même aller encore plus loin dans le problème. Pour la science, comme le soutenait un philosophe comme Castoriadis, la question de la destruction de l'humanité est strictement équivalente à celle de sa conservation. Elle n'a rien à nous dire sur le fait de devoir préférer plutôt l'une que l'autre. Léon Walras avait parfaitement exprimé l'indifférence complète de la science à l'égard de la question des valeurs pour ce qui concerne la science économique:"Qu'une substance soit recherchée par un médecin pour guérir un malade, ou par un assassin pour empoisonner sa famille, c'est une question très importante à d'autres points de vue, mais tout à fait indifférente au nôtre. La substance est utile, dans les deux cas, et peut même l'être plus dans le second que dans le premier." (Walras, Eléments d'économie politique pure ou théorie de la richesse sociale, p. 21) Ce qui vaut pour la science économique s'applique donc à l'ensemble du champ des sciences; elles ne se constituent comme telles qu'en vertu de ce que le sociologue allemand Max Weber appelait une "neutralité axiologique" qui fait qu'elles mettent complètement hors-jeu la  référence aux valeurs.
Il doit donc être clair maintenant que si nous n'avions que le savoir scientifique à notre disposition, nous serions dans la panade la plus complète pour nous orienter dans le champ des valeurs. Et le problème se reproduit sur le plan politique.
  
e) Le savoir politique
Il vous fallait penser ici à la nature du savoir politique tel qu'il est pensé aux origines grecques de l'idéal démocratique moderne en le comprenant par opposition au savoir scientifique. Cela se retrouve le plus clairement du monde exposé dans le Mythe de Protagoras dans l'oeuvre de Platon. Il faut bien noter que Protagoras était un démocrate par opposition à Platon qui vomissait la démocratie. C'est Protagoras que Platon laisse parler dans ce texte car, même s'il n'était pas démocrate, il savait dialoguer avec ses adversaires ce qui signifie ici, dans ce contexte, savoir se mettre à leur place (on aimerait bien trouver plus souvent ce genre de qualité dans nos prétendues "démocraties").
Deux points essentiels du mythe sont ici à retenir: le savoir politique est celui qui occupe le rang le plus élevé car il porte sur les finalités ultimes de la vie: le sens de la vie bonne, de la liberté, de la justice et du bien commun etc. C'est exprimé symboliquement par le don que fait Zeus de ce savoir, lui qui occupe le sommet de la hiérarchie divine. D’autre part, ce savoir n'est pas une affaire de spécialistes mais celle de tous. Il n'y a pas de savants, en ce domaine, qui en sauraient plus que les autres. C'était d'ailleurs pour Castoriadis la seule raison valable qui légitime le fait que dans une démocratie véritable, les décisions doivent être prises à la majorité. On voit ici tout ce qui nous sépare de la démocratie antique; chez nous, la politique est clairement devenue une affaire de spécialistes, les politiciens. Peut-on seulement encore parler sérieusement de démocratie dans ces conditions? La question centrale de la politique, pour le mythe, c'est celle de savoir ce qui est juste/injuste. Ici aussi, la science n'a rien à en dire. Évidemment, cela ne signifie pas qu’il faudrait soutenir le relativisme le plus plat en matière d’opinions politiques en pensant qu’elles se valent toutes; l'opinion, pour être éclairée, a besoin d'une expertise, mais au bout du compte, ce n'est pas l'expert qui tranche; savoir construire un pont est une affaire d'expert; décider s'il est juste ou non de le faire, est l'affaire commune de tous (du moins, dans ce qui serait une vraie démocratie...)
 Au terme de cette partie, nous nous trouvons devant une contradiction entre la thèse et sa critique qui appelle un travail de synthèse. Nous avons beau avoir mené une critique radicale du scientisme, il serait pourtant ruineux de renoncer au véritable esprit scientifique, rationnelle, sceptique et expérimental, tel que nous en avons fait ressortir les vertus. Il s'agit donc de se débarrasser de l'eau du bain scientiste sans jeter en même temps le bébé de l'esprit scientifique. Michel Henry le précisait bien d'ailleurs: ce qu'il s'agit de soumettre à la critique la plus complète, c'est le scientisme, mais la science une fois débarrassée de cette idéologie qui est d'ailleurs contradictoire avec la composante sceptique du véritable esprit scientifique, qui se garde d'avoir des avis définitifs et complètement tranchés, a toute sa place dans l'édifice de la culture humaine. Le scientisme n'est pas la science; il la trahit plutôt. Dans son domaine, la science, elle aussi, appartient au monde-de-la-vie en développant des pratiques qui cultivent les vertus dont nous avons parlé. Le grand problème devant nous est que l'évolution de la science moderne a conduit dans une direction bien précise qui fait qu'il y est de moins en moins question de connaissance et de ses vertus éthiques et politiques qu'elle peut engendrer, et de plus en plus, de pouvoir. C'est ce que Bertrand Russell avait déjà très bien cerné à son époque et qui n'a fait que s'accentuer depuis.

III L'amour de la connaissance ou celui du pouvoir
a) La double impulsion à la base de la connaissance humaine
 Il faut commencer par distinguer avec  Russell  deux formes opposées de la science: la science en tant que produit du désir de connaissance et la science en tant que produit du désir de pouvoir. De l'une vient le projet d'explorer le monde, de l'autre celui de le conquérir. Il faut tout de suite commencer par noter que l'une est aussi nécessaire que l'autre. Il faut à l'humanité une certaine part de quête du pouvoir pour transformer la nature selon ses besoins déjà pour cette raison élémentaire, que naturellement l'être humain est profondément inadaptée pour vivre du fait de son inachèvement biologique; c'est ce que la science appelle la néoténie. Sans les artifices de la technique, nous ne pourrions tout simplement pas survivre.
Ce qui est problématique, c'est que l'évolution de la science moderne a conduit, de plus en plus, à stimuler l'appétit de conquête au détriment de la pulsion d'exploration. Cela Russell l'avait décrit ainsi:"L'amour de la connaissance auquel est dû le développement de la science est lui-même le produit d'une double impulsion. Nous pouvons chercher la connaissance de l'objet parce que nous aimons l'objet ou parce que nous souhaitons avoir du pouvoir sur lui. La première impulsion conduit au genre de connaissance qui est contemplatif; la deuxième au genre qui est pratique. Dans l'évolution de la science, l'impulsion qui vise le pouvoir l'a emporté de plus en plus sur l'impulsion qui cherche l'amour." Il faut repartir de la naissance des sciences chez les Grecs de l'antiquité pour apercevoir toute l'évolution suivie. Ce qui dominait alors c'est l'impulsion qui a trait à l'amour, raison pour laquelle leur science était avant tout contemplative. Chez Platon, par exemple, ce qui pousse à philosopher, tient en certain affect face à la découverte du monde:"Car c'est la vraie marque d'un philosophe que le sentiment d'émerveillement que tu éprouves, la philosophie, en effet, n'a pas d'autre origine..." (Platon, Théétète, 155d) Ce qu'on traduit d'ordinaire par  "étonnement",  en affaiblissant considérablement le sens du terme grec; le terme "d'émerveillement", plus proche, n'est encore qu'un pis aller (faute de mieux): le bouleversement, la fascination pour l'inconnu et même la terreur face à l'infini (les savants grecs étaient littéralement terrorisés par l'idée d'infini), toutes ces connotations étant comprises dans le terme grec, le "thaumazein ". C'était, pour la science grecque, cet affect qui pousse à philosopher, et à faire de nous des chercheurs de connaissance, des "philosophes"  au sens étymologique du terme. Aristote l'avait formulé ainsi:"C'est, en effet, l'émerveillement qui poussa, comme aujourd'hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques." (Métaphysique, A, 2)
Tout a basculé à l'époque moderne. Désormais, c'est l'impulsion qui a trait au pouvoir à partir de laquelle se développe prioritairement, et de plus en plus, la science à tel point que le terme même de "science" devient caduque (dépassé). Il vaudrait mieux désormais parlé de techno-science pour penser au mieux ce qui s'est passé. Technique et science ont fusionné et c'est un projet de conquête du monde pour le moins inquiétant qui se met en place. Cela Russell l'avait formulé ainsi:"Le pouvoir conféré par la science comme technique ne peut être obtenu que par quelque chose d'analogue à l'adoration de Satan, c'est-à-dire, par le renoncement à l'amour."  Pour quelqu’un comme Russell connu pour sa critique intransigeante de la religion et des illusions qu'elle a véhiculé, l’image du diable est lourde de sens; il y a bien quelque chose de maléfique dans l’hyper développement techno scientifique actuel: l’amour a été cédé en échange du pouvoir et il n'est pas du tout évident que l'on ait gagné au change: "Quand, en revanche, la science est considérée comme une technique pour la transformation de notre environnement et de nous-mêmes, on trouve qu'elle nous donne un pouvoir tout à fait indépendant de sa validité métaphysique. Plus encore, nous ne pouvons exercer ce pouvoir qu'en cessant de nous poser des questions métaphysiques sur la nature de la réalité. Par conséquent, c'est seulement dans la mesure où nous avons renoncé au monde en tant qu'amoureux de lui que nous pouvons le conquérir comme techniciens." (Russell)
Si on prend la science en tant qu'impulsion porté par l'amour de son objet, alors on peut dire que cette impulsion est présente à un degré infiniment plus élevé chez l'artiste, le poète, l'amoureux ou le mystique que dans un laboratoire de recherche à la pointe de la technoscience comme Monsanto mettant au point des chimères génétiques ou des produits toxiques. Avant de pouvoir évaluer toutes les implications d'un tel bouleversement de la science, il faut comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là. Il y avait une sorte de fatalité tragique à ce que les choses tournent de cette façon; là aussi c'est un point que Russell avait  mis en évidence avec lucidité.
  
b)Vérité et véracité
Ce qui a prodigieusement contribué à cette dérive qui prend dorénavant toutes les allures d'une catastrophe, c'est ce paradoxe qui a voulu que véracité et vérité se sont toujours plus disjointes à mesure que les sciences se développaient. L'exigence de véracité de l'homme de science l'a conduit finalement à quasiment renoncer à l'idée même de vérité: « La science qui a commencé comme la poursuite de la vérité est entrain de devenir incompatible avec la véracité puisque la véracité complète tend à rendre de plus en plus complet le scepticisme. La science a conduit non à de nouvelles croyances supérieures mais à des incroyances..." (souligné par moi, Russell.) Pour comprendre cet apparent paradoxe, il faut voir que dans tous les domaines fondamentaux de la science, en particulier, ceux des mathématiques et de la physique, l'apport décisif de la science au XXème siècle a été de détruire les certitudes héritées de la science classique sans pouvoir en reconstruire d'autres.
Dans le domaine mathématique, la création des géométries non euclidiennes a conduit à relativiser ce qu'on prenait jusqu'alors pour des vérités universelles, les vérités de la géométrie euclidienne entraînant, au bout du compte une crise sans précédent des fondements de la connaissance mathématique. C'est un problème auquel Russell a consacré l'essentiel de sa vie d'homme de science soit dit en passant et qui lui faisait dire que "les mathématiques sont une science où l'on ne sait pas de quoi on parle, ni si ce qu'on dit est vrai." Ce qui a rendu possible cette situation et la crise qui s‘en est suivie c‘est justement l‘exigence de véracité et ceci en particulier, le souci de rigueur dans la démonstration de n’admettre comme axiome (propositions non démontrées) que des propositions dont le degré d’évidence est le plus élevé possible ce qui n’était pas le cas, par exemple, du postulat 5 d’Euclide qui dit que par un point extérieur à une droite ne peut passer qu'une seule parallèle à cette droite. S'en est suivi l'invention des géométries non-euclidiennes qui fait qu'un énoncé comme celui-ci n'est vrai que dans une certaine géométrie mais devient faux dans les autres.
Dans un espace à courbure positive, comme celui-ci, il peut passer une infinité de parallèles par le point M.
Et dans un espace à courbure négative il n'en passe aucune.
 Le vrai et le faux deviennent des notions tout à fait relatives qui dépendent d'un choix d'axiomes de départ qui, en eux-mêmes, ne sont ni vrais ni faux; il n'y a pas de sens à dire que la géométrie euclidienne serait "plus vraie" qu'une autre.
Dans le domaine de la physique, les avancées de la Mécanique quantique (étude de l'infiniment petit) ont mis bas toutes nos conceptions sur l'espace, le temps et la matière que nous avions hérité de la physique classique et qu'on pensait indéboulonnables. Par exemple le principe de non- séparabilité de la Mécanique quantique fait que ce qui nous apparaît séparé dans l'espace ne l'est pas à l'échelle de l'infiniment petit; le principe d'incertitude remet complètement en question le déterminisme strict de la physique classique pour lui substituer la notion de probabilités: par exemple, nous serions tous d'accord pour dire que dans un étang un certain poisson doit nécessairement avoir une localisation bien précise; à l'échelle quantique, ce principe ne peut plus s'appliquer; on peut seulement établir des probabilités quand à la localisation d'une particule de matière; la Mécanique quantique a également complètement déconstruit la représentation classique de la matière elle-même comme atome si bien que l'on ne sait plus à quoi au juste elle peut ressembler: pour l'essentiel, un objet est constitué de vide à l'échelle quantique; ce qu'il y a de "matériel" dans l'objet est tantôt onde tantôt particule suivant l'interaction avec l'observateur si bien que la distinction entre le sujet et l'objet de la connaissance devient complètement caduque. Qu'en est-il de ces notions élémentaires de physique que nous croyions connaître très bien? A vrai dire, nous n'en savons plus trop rien! L'état actuel de la connaissance dans le champ le plus fondamental de la physique ressemble désormais à un champ de ruines et conduit à ce diagnostic que dresse un physicien comme Jean Bricmont: "La nature n'a nullement l'obligation d'être aimable à notre égard et, en particulier, de se laisser comprendre par ce petit animal qu'est l'homme en des termes qui lui sont accessibles intuitivement. Probablement ce que nous appelons 'intuition' est le résultat d'une adaptation à un environnement nécessairement macroscopique et que, lorsque nous essayons de comprendre ce qui se passe à un niveau plus fondamental, microscopique, cet aspect de notre esprit s'avère inadéquat." Comme le disait  Russell, la science est désormais devenue massivement une source d'incroyances. Elle a détruit les croyances héritées mais elle s'est avérée incapable de leur substituer de nouvelles croyances d'un ordre supérieur. Evidemment, on peut laisser ouverte la porte qu'elle puisse y parvenir un jour le problème étant que les sources de financement pour la recherche ne vont pas du tout dans cette direction.

c) Le projet de la domination totale
 C'est désormais l'appétit du pouvoir qui commande l'essentiel de la recherche. Autrement dit, il ne s'agit plus d'abord de faire des découvertes mais de mettre au point des innovations à partir de "projets finalisés" qui donneront lieu à un brevet et à une commercialisation: le projet et l'innovation sont les deux termes fétiches de cet univers technoscientifique. Il n'est pratiquement plus question dans le champ scientifique de faire des découvertes ou alors à la marge; c'est-à-dire, de chercher à créer de nouvelles théories qui nous donneraient une compréhension neuve du monde; un tel "projet" est tout ce qu'il y a de plus hasardeux, prendrait beaucoup de temps et pourrait très bien ne déboucher sur rien. Dans un monde dominé par l'économie et la technique, la rentabilité et l'utilité, ce genre de chose est laissé en friche.
On devrait donc aller jusqu'à dire que connaître est de moins en moins l'affaire de la science. On estimera bien la gravité de la chose qu'en voyant se dessiner le projet d'ensemble vers quoi tend tout ce gigantesque développement technoscientifique, celui d'une conquête totale du monde. Russell était déjà, à son époque, bien conscient du fait qu'une société organisée sur la base d'un savoir techno scientifique pourrait très bien prendre, dans un avenir proche, les traits d'une société totalitaire. Donnons deux exemples qui étayent aujourd'hui ces craintes: le perfectionnement de la technologie de l'informatique; je renvoie à cette intervention de Bernard Benhamou qui montre bien le risque; avec le développement des objets intelligents connectés au réseau informatique, la traçabilité de tout ce que nous portons sur nous atteint sa perfection ce qui qui nous conduit tout droit vers une société du contrôle total si aucun garde-fou n'est posé: "Si nous n’y prenons pas garde, la société de demain pourrait aller bien au delà de 1984..." (B. Benhamou) 1984 est , bien entendu, une allusion au roman de George Orwell qui décrivait un système totalitaire.
 Le deuxième exemple est d'une portée encore bien supérieure; il a pour sigle, les NBIC: Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique, sciences Cognitive:

 Il s'agit d'un projet qui vise à faire converger ces quatre technologies et qui promet de complètement remodeler la face du monde. Sur le plan idéologique, il se projette dans le transhumanisme, c'est-à-dire un au-delà de l'espèce humaine qui aurait aboli les limites insurmontables de celles-ci: la maladie, la vieillesse, la mort (Pour une critique de ce projet qui semble effectivement délirant, voir, par exemple, cet article de Jacques Testart. Son parcours est assez exemplaire; c'est lui et son équipe de chercheurs, qui ont mis au point la technique du premier bébé-éprouvette né en France en 1982; mais depuis il a pris toutes ses distances avec la recherche actuelle pour s'en faire un critique virulent).
Cela veut dire, en termes russelliens, que l'appétit du pouvoir tend donc à devenir illimité. C'est ce que Russell voyait donc se dessiner déjà, bien avant que le projet des NBIC prenne forme, dans ce texte, Les Temps modernes. L'incontestable catastrophe actuelle réside dans le fait que l'effondrement de la science en tant que produit du désir de connaissance libère dès lors sans mesure une autre potentialité de la science et lui laisse le champ entièrement libre: la science en tant que produit du désir de pouvoir. Les seuls problèmes qui doivent se poser  à l’humanité sont d’ordre technique. Le critère décisif pour accepter ou non une croyance réside dans sa capacité à nous permettre de transformer de façon avantageuse le monde; autrement dit, une croyance n'est recevable que pour autant qu'elle nous donne du pouvoir sur les choses. Peu importe, par exemple, ce qu’il en est de la nature du vivant et de savoir s’il est rien de plus qu’un assemblage de gènes; le pouvoir illimité de manipulation que confère la biologie génétique sur le vivant constitue sa source essentielle de légitimité; de même pour toutes les applications qui découlent de la Mécanique quantique comme les ordinateurs, alors même que nous ne comprenons plus les notions élémentaires que manie la théorie, etc.
 Il en découle un nouveau concept de la vérité à l'oeuvre dans tous les champs du pouvoir politique aussi bien qu' économique, qui correspond, sur le plan intellectuel, très exactement, à la philosophie du pragmatisme, de l’instrumentalisme et de l’utilitarisme qui finit, dans ses versions radicales, chez un penseur comme Rorty, par liquider purement et simplement la notion de vérité comme privée de sens:"L'impulsion qui vise le pouvoir est incarnée dans l'industrialisme et dans la technique gouvernementale; elle est incarnée également dans les philosophies connues sous le nom de "pragmatisme" et "d'instrumentalisme". Chacune de ces philosophies, au sens large, soutient que nos croyances concernant un objet quelconque sont vraies dans la mesure où elles nous rendent capables de manipuler de façon avantageuse l'objet en question pour nous -mêmes; c'est ce qu'on peut appeler une conception gouvernementale de la vérité."

d) Se prémunir contre le cauchemar de la domination totale
La philosophie de la connaissance de Russell présente l'intérêt majeur d'associer la promotion d'un véritable esprit scientifique comme forme supérieure de la connaissance à une critique sans concession du scientisme de l'époque. Sa critique de la science est, on l'aura maintenant compris, une critique de la technoscience et ce, dans la mesure où elle tend à s'autonomiser, c'est-à-dire, à ne plus obéir qu'à sa propre logique de développement. C'est l'inversion des moyens qui tendent à se constituer en finalités conférant à ce développement techno scientifique l'aspect d'une fatalité inéluctable contre lequel nous ne pouvons plus rien ("on n'arrête pas le progrès.") et d’une absurdité: la question: "un progrès vers quoi?" n’a plus de sens s’il est vrai que ce développement est à lui-même sa propre finalité (un moyen en vue de produire d’autres moyens et ainsi à l’infini...). Ce dont notre époque a un besoin absolu, comme Russell le notait, c’est de soumettre ce développement techno scientifique à des finalités d’un ordre supérieur qui se trouvent dans les domaines de l’éthique et de la politique: "L’homme a été empêché de réaliser ses espérances jusqu’à présent par l’ignorance concernant les moyens. A mesure que cette ignorance disparait, il devient plus capable de modeler son environnement physique, son milieu social et lui-même de façon à leur donner les formes qu’il estime être les meilleurs. Dans la mesure où il est sage son pouvoir nouveau est bénéfique; dans la mesure où il est stupide, c’est tout à fait l’inverse. Si, par conséquent, une civilisation scientifique veut être une bonne civilisation, il est nécessaire que l’accroissement de ce pouvoir soit accompagné par un accroissement en sagesse; j’entends par « sagesse » une conception correcte des fins de la vie; c’est une chose que la science en elle-même ne fournit pas. " (souligné par moi.) D'où la nécessité impérieuse dans laquelle nous sommes tenus aujourd'hui de reprendre la question des principes directeurs qui doivent orienter notre existence et celle de la société dans laquelle nous voulons vivre, soit, formulé dans les termes de la philosophie grecque, la question de savoir ce qu'il en est du bien vivre en vue duquel il vaudrait la peine de disposer du pouvoir techno scientifique, question sur laquelle la science est évidemment muette.
Sur un objet comme la télévision, on pourrait se risquer à dire qu'elle pourrait éventuellement être un moyen pour accroître la sagesse à certaines conditions, celles, par exemple, que définissait un sociologue comme Bourdieu; pour qu'un intellectuel puisse y intervenir pour dire des choses intelligentes et non participer à un abrutissement de masse comme s'est aujourd‘hui le cas il en faudrait trois: qu'il choisisse lui-même le thème de son intervention, qu'il dispose de temps devant lui pour dérouler le fil de sa réflexion, qu’on place en face de lui, le cas échéant, des interlocuteurs qui disposent de la compétence nécessaire pour lui donner la réplique; cet ensemble de conditions n'est évidemment jamais réuni dans le mode de production des émissions destinées au grand public; c'est la raison pour laquelle les intellectuels qui font acte de "probité" , vertu cardinale de l’éthique nietzschéenne, qui correspond à ce que Russell appelait "l’intégrité intellectuelle" ne viennent à peu près jamais sur les plateaux de télévision; Bourdieu a essayé une fois et n'est plus jamais revenu; la conséquence funeste, c'est de laisser le champ libre aux "intellectuels de pouvoir" comme les appelait Orwell, ceux qui ont remplacé , eux aussi, conformément à l'esprit de l'époque, l'amour de la connaissance par l'amour du pouvoir, ce que j’appellerai aussi volontiers, à la suite du regretté Pierre Desproges, "les cuistres", qui constituent les porte voix et la caution intellectuelle des puissants en échange d'une position privilégiée dans la hiérarchie sociale. Un exemple, de ce qu'il en est de la nature des cuistres (le vieux terme de "cuistre" renferme un ensemble de connotations toutes péjoratives comme laquet, pédant, ridicule, vaniteux de son savoir, manquant de savoir vivre...)


 e) La quête de la vérité et la mort
Il était aussi possible  de traiter, sous un angle encore différent, l'évolution actuelle des sciences, de façon nietzschéenne et qui problématise sous une forme extrême l'éthique de la véracité qu'a défendu Russell. Cette approche consiste à envisager la perspective que cette éthique de la véracité de la science, au bout du compte, et, par une cruelle ironie de l'histoire, a fini par avoir quelque chose de profondément mortifère ( qui porte la mort). Rien n’est plus inconfortable que de vivre dans un univers d’incroyances; est-ce seulement possible? L’éthique de la croyance qu’attend de nous aujourd’hui le véritable esprit scientifique n’est-elle pas au-dessus de nos forces?  On trouve bien des aphorismes de Nietzsche lui-même dans un ensemble de textes réunis après sa mort sous le titre, La volonté de puissance, qui abondent dans ce sens; s'ouvre alors l'abîme effrayant que soulève une telle perspective: si l'illusion fait partie des conditions essentielles de la vie alors vouloir détruire l' illusion, revient, en réalité, à vouloir détruire ce qui rend la vie humaine possible et l'éthique de la véracité que promeut Russell s'avère être, en réalité, une innocente entreprise de destruction de l'humanité: "A considérer le devenir, on s'aperçoit que l'illusion et la volonté de se faire illusion, que la non vérité ont fait partie des conditions d'existence de l'homme...." (Nietzsche, La volonté de puissance)  D'où la conclusion qui s'impose:"La volonté illimitée de parvenir à la connaissance est un grand danger, peu de gens l'ont encore compris. L'âge du suffrage universel vit sur les postulats bienveillants et enthousiastes du siècle passé." (sous entendu, du XVIIIème siècle qui était celui de l'optimisme et de la foi dans le progrès des sciences); et allons encore plus loin dans la perspective: "Abolir les grandes illusions déjà complètement assimilées, détruirait l'humanité. Il faut approuver et accepter beaucoup d'erreurs et de maux."
 Que l'éthique de la croyance que défend Russell ne soit pas sans danger et exige une grande force de caractère, c'est certain; qu'elle doive conduire à la destruction de l'humanité c'est une autre histoire. Laissons la question indécidée ( car probablement indécidable) Russell et Nietzsche se rejoignaient sur un point cependant: celui de tenir ferme sur l'honnêteté intellectuelle. On ne peut tout jeter de l'esprit scientifique: l'objectivité qu'il a produit est indissociablement attachée à des idéaux de paix, de liberté et d'égalité. Il importe de le conserver après s'être débarrassé de son objectivisme.

 Conclusion.
On récapitule l'essentiel de la démarche
a) Rappeler que toute notre époque est dominée par l'idéologie scientiste qui accorde la toute puissance à la science et lui octroie le privilège de la connaissance.
b) Que cette idéologie est ruineuse car elle passe par dessus bord les formes les plus fondamentales de connaissance pour les hommes que constituent l'art, l'éthique, la politique et la religion dans sa dimension mystique oserai-je rajouter (c‘est-à-dire la religion en tant qu‘elle aussi est une impulsion à la connaissance qui a trait à l‘amour; c‘est un autre point sur lequel la pensée de Russell mériterait d'être discutée car on pourrait lui reprocher d'identifier trop facilement religion et superstition; la distinction que faisait un philosophe comme Wittgenstein pourra servir ici: le ressort de la religion est la confiance quand le ressort de la superstition est la peur; ou encore le vieux Aristote lui-même qui valorisait ainsi le mythes au coeur de la religion:"c'est pourquoi même l'amour des mythes est, en quelque manière, amour de la Sagesse, car le mythe est un assemblage de merveilleux."
c) Qu'aucune forme de la culture ne peut revendiquer pour elle-même le monopole exclusif de la connaissance mais que c'est le co-développement de toutes les formes scientifiques et non scientifiques du savoir qui peuvent rendre la vie humaine complète et non mutilée. Qu'à ce titre, nous pouvons faire de la science une forme éminente de la connaissance à deux conditions:
-qu'elle soit mue, de façon dominante, par une impulsion qui a trait à l'amour, entendu en un sens oblatif (qui consiste à donner).
-que sa dimension de pouvoir qui lui confère aujourd’hui le prestige insensé dont elle jouit, soit subordonnée rigoureusement à des finalités d'ordre éthique et politique portant sur le sens de la vie bonne et de ce que nous voulons comme société, finalités qui puissent faire l'objet d'un débat et d'un processus de prise de décision démocratique.

2 commentaires:

  1. merci pour cette dissertation corrigée , le sujet s'est trouvé être celui de mon bac blanc !

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  2. Bonjour,

    Je me permets de vous faire partager ce texte de Popper qui vient nuancer la conception un peu idéaliste qu'on pourrait se faire de l'homme de science :

    « Il est totalement erroné de supposer que l'objectivité de la science dépend de l'objectivité de l'homme de science. Et il est totalement erroné de croire que celui qui pratique les sciences de la nature serait plus objectif que celui qui pratique les sciences sociales. Celui qui pratique les sciences de la nature est tout aussi partial que les autres hommes et (…) il est malheureusement courant qu'il soit d'une partialité extrême pour les idées qu'il défend. Certains des physiciens contemporains les plus éminents ont même fondé des écoles qui opposent une résistance acharnée aux idées nouvelles (…). Ce qu'on peut appeler objectivité scientifique repose uniquement et exclusivement sur la tradition critique qui, en dépit des résistances, rend souvent possible la critique d'un dogme qui prévaut. Autrement dit, l'objectivité de la science n'est pas une question d'individu, intéressant les hommes de science pris à part, mais une question sociale qui résulte de leur critique mutuelle, de la division du travail amicalement-hostile entre scientifiques, de leur collaboration autant que de leur rivalité. Elle dépend donc partiellement d'une série de conditions sociales et politiques qui rendent cette critique possible. » (« La logique des sciences sociales », 1961, in De Vienne à Francfort, la querelle allemande des sciences sociales » ; extrait reproduit dans le manuel magnard de 1984).

    merci encore pour tous ces posts dont je m'inspire librement pour préparer mes premiers cours en classe de terminale

    CL

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