mercredi 20 octobre 2010

Notes à partir d'une conférence de B. Friot sur les retraites partie 3

Pour visonner les extraits:

http://www.dailymotion.com/video/xdrf9t_intervention-bernard-friot-5eme-par_news

http://www.dailymotion.com/video/xdsmnz_intervention-bernard-friot-6-eme-pa_news


2)Etre capable d’imaginer une alternative progressiste au projet gouvernemental

Comme le dit bien Friot, si nous ne sommes pas capables d’imaginer une alternative progressiste au projet gouvernemental, c’est-à-dire, imaginer une alternative qui reprenne le fil du progrès social qui s’est enrayé depuis la fin des années 1970, l’opposition à la réforme risque de nous entraîner vers quelque chose de pire encore car il ne restera  aux gens qu‘à ruminer leur amertume.
Un des arguments souvent relayé par la propagande des réformateurs consiste à faire croire que les opposants à la réforme n’ont rien de concret à proposer à la place ce qui est totalement faux pour peu qu’on prenne le temps de s’informer en dehors du cadre des médias de masse qui n‘offrent pas l‘espace d‘expression nécessaire pour faire entendre ces alternatives.
Un des grands mérites du propos de Friot est justement de proposer une alternative progressiste au projet des gouvernants. En quoi consiste cette alternative?
Partir de ce qu’il y a déjà de révolutionnaire dans notre présent!Friot ne propose pas une utopie= on rase tout et on reconstruit quelque chose d’entièrement nouveau.
Il s’agit plutôt d’envisager quelque chose de révolutionnaire= un projet de transformation de la société qui prend appui sur ce qu’il y a déjà de révolutionnaire dans notre présent, en particulier, deux institutions: le salaire à la qualification et la cotisation sociale.


 Le salaire à la qualification



La situation des retraités contient déjà quelque chose de révolutionnaire dont il faut s’inspirer pour transformer les institutions de notre société!
Si nous ne sommes pas capables de le voir c’est parce que nous sommes trop englués dans la façon de voir les choses des pouvoirs dominants et de la logique capitaliste, en particulier, dans ces croyances absurdes qui disent que: être actif= avoir un emploi=crée de la valeur/ être hors de l‘emploi= être inactif=ne crée pas de valeur / activité ayant de la valeur=activité produisant des biens et services marchands.
Il faut toujours et encore recommencer à nettoyer le langage: le retraité n’est pas un inactif ( Friot précise bien que ceci est vrai pour la moitié des retraités, ceux qui touchent une retraite décente et sont encore en bonne santé; mais ce qui est vrai pour eux devrait l’être pour le plus grand nombre!) et les diverses activités qu’il peut exercer comme la garde des petits enfants pendant les vacances scolaires sont certainement mille fois plus utiles à la société que l’activité de l’avocat fiscaliste qui place l’argent de ses clients dans des paradis fiscaux! Encore une fois, le salaire que touche le retraité n’est pas à voir comme la contrepartie du travail des cotisants comme s’ils avaient à leur charge des boulets ; il est à voir comme la contrepartie de leur activité de retraité.
 
Posons-nous simplement ces questions faussement naïves, car, en réalité, elles nous conduisent au cœur de ce qu’il y a déjà de révolutionnaire dans notre présent, c‘est-à-dire dans notre système de retraites.
Pourquoi le travail que font les retraités est pour eux une source d’épanouissement et non plus une contrainte? Pourquoi ils ne se sont jamais sentis aussi libres de travailler? Pourquoi ils ne connaissent pas le chômage?
Pour une raison essentielle qui tient au fait que LEUR ACTIVITE EST LIBEREE DE L’EMPLOI .

Pour mieux faire ressortir ce qu’a déjà de révolutionnaire la situation des retraités prenons, à l’autre extrême, un étudiant qui sort de l'université avec ses diplômes et qui ne trouve pas d'emploi; il ne peut rien faire de sa qualification dans un système qui condamne les individus  à mendier un emploi pour voir leur activité reconnue socialement.
 Au contraire, à partir du moment où on affecte un salaire à vie sur la base de sa qualification, l’étudiant en question sera libéré du marché du travail et il ne sera plus contraint d’attendre de trouver un emploi pour exprimer sa qualification ou de devoir craindre, à tout moment, de le perdre.
La conclusion importante qui s’impose est la suivante:
CE QUI NOUS EMPECHE DE TRAVAILLER C’EST L’EMPLOI.
Ici il faut bien voir que c’est aux opposants aux projet gouvernemental de bien prendre garde à ne pas faire le jeu des dominants en acceptant, sans s’en apercevoir, leur idéologie: ici celle de l’emploi.
L’exemple des retraités nous le montre: il n’y a pas de chômage chez eux car leur travail n’est plus lié à l’exercice d’un emploi. Ce qui crée le chômage, c’est la logique de l’emploi : il n’y a de chômeurs que dans une société où les gens n'ont pas d'autres moyens que de chercher un emploi sur un marché du travail pour vivre et voir leur activité socialement reconnue!
Lorsque nous réclamons aux gouvernants des emplois, sans le savoir, nous nous sommes placés sur leur terrain qui est celui de la gestion capitaliste du monde dont nous avons totalement intériorisé les normes: le système de domination capitaliste ne peut exister qu’aussi longtemps qu’il existe un marché de l’emploi où chacun est conduit à venir louer sa force de travail s‘il veut avoir de quoi vivre.
Il y a un paradoxe énorme sur cette question: nous protestons contre la création d’un marché de l’eau, d’un marché de l’éducation, d’un marché du vivant etc. ouverts aux groupes privés mais par contre nous ne songeons jamais à remettre en question l’existence d’un marché du travail qui est pourtant la source principale de notre misère car c‘est bien d’abord lui qui nous dépossède de notre existence en nous contraignant à nous louer à d‘autres pour vivre! Au contraire, nous réclamons plus d’emplois sur ce marché!
Ce que propose Friot comme alternative progressiste à la politique gouvernementale de nos élites consiste à revendiquer de sortir de la logique de l’emploi pour aller vers une logique de la qualification.
Dire, par exemple, cet étudiant qui sort de l’université a droit à un salaire à vie lié à sa qualification; il a cessé d’être tributaire du marché de l’emploi pour travailler.

 Ce salaire à la qualification existe déjà dans d’autres domaines que celui de l’activité des retraités.
La mère de famille qui est en congé maternité reçoit bien un salaire  mais qui n’est plus lié à l’exercice d’un emploi mais à sa qualification; c’est le sens de la jurisprudence du tribunal d’appel de Paris dont parle Friot: une mère de famille avait déposé plainte contre son entreprise car elle lui refusait de la réintégrer au même niveau de salaire que ceux qui ne se sont pas arrêtés de travailler dans l’entreprise pendant qu’elle avait arrêté dix ans  pour se consacrer à ses enfants.
Le jugement rendu  lui a donné raison et a obligé l’entreprise à lui verser des indemnités et à la replacer au même niveau sur la grille des salaires que ses collègues de travail.
Il faut bien comprendre en quel sens un tel jugement a déjà une portée révolutionnaire qu’il suffirait d’étendre à des secteurs plus vastes de l’activité sociale: le jugement du tribunal implique de déconnecter totalement le salaire de l’emploi; en effet, si on considère que le salaire est la simple contrepartie d’un emploi, alors le jugement du tribunal serait manifestement injuste puisque cette dame a cessé d‘exercer son emploi pendant 10 ans. Ce jugement n’a de sens que si on pose que le salaire n’est pas la contrepartie d’un emploi mais d’une qualification que cette dame a exprimé pendant dix ans dans l’éducation de ses enfants plutôt que dans l’exercice d’ un emploi.


 




 
Si on paie les gens  sur la base de leur qualification et non plus d’un emploi ne vont-ils   pas être tentés de s’en contenter et ne plus rien fichent ?

On peut opposer deux réponses à cette objection courante.
Primo, un argument de bon sens: il vaut mieux des gens qui ne fichent rien plutôt que des gens dont l’activité est  nuisible comme c’est le cas dans l’actuel mode de production capitaliste.
Comme le disait Spinoza, l’être  doué de raison, entre deux maux, choisit le moindre.
 Une très grande part du P.I.B intègre actuellement des activités qui sont profondément nuisibles pour les hommes. L’exemple type  ce sont les semences non reproductibles: leur fonction est de transformer en marchandise qui se vend/s’achète ce qui était jusque là le produit du savoir-faire des paysans et de leur droit de ressemer tous les ans  le produit de leur récolte : déposséder les paysans de leur semences pour les contraindre à en racheter tous les ans telle est « l‘utilité sociale» de ces biens marchands. Mais ce n’est qu’un exemple parmi une foule d’autres: la production d’eau minérale en bouteille plastique est profondément nuisible en ce sens que c’est d’avantage une usine de plastique et de solvants qu’une usine d’eau  alors qu‘il nous suffirait, à bien moindre coût, d‘ouvrir l‘eau du robinet pour en boire(cf. ce qu‘en dit Lepage dans son conte sur l‘éducation nationale); c’est aussi l’avocat fiscaliste qui travaille pour éviter aux plus hauts revenus d’être taxés et de participer ainsi à l’effort de solidarité, la gamme de tous les  gadgets innombrables qu’on renouvèle d’année en année, les gens qui travaillent dans les « relations publiques » pour manipuler l’opinion des masses, la quantité astronomique d’armes de destruction massive etc. à l’infini: Friot estime à un tiers la part du P.I.B actuel qui intègre des activités nuisibles.


Secundo, il défend un optimisme anthropologique qui pense, qu’en règle générale, les gens ne sont pas enclin à rien foutre; que la grande majorité a  le désir de faire quelque chose de sa vie. Ce’ qu’on peut accorder à Friot, sur ce point, c’est que sans une certaine dose de foi en l ‘homme, il sera impossible d’envisager une alternative progressiste au système actuel. Ne resteront que des alternatives encore pires que ce que nous connaissons aujourd'hui.
 Ce qu’il faut, ce sont des institutions qui entretiennent cette aspiration à faire quelque chose de sa vie et non pas qui la décourage. Mais, justement, ce qui décourage aujourd’hui une quantité de plus en plus grande de la population de travailler, ce n’est pas un droit à la paresse, mais la contrainte de plus en plus forte du marché de l’emploi = le fait que l‘unique moyen de voir son activité socialement valorisée soit la possession d‘un emploi qui nous livre pieds et poings liés au système de domination capitaliste.
L’activité des retraités est déjà la preuve vivante  que les gens ne sont pas spontanément conduits à ne plus rien fiche une fois qu’ils ne sont plus sous la contrainte de chercher un emploi, bien au contraire!




Petit lexique des termes

Activité/ Travail /Emploi/ Qualification

 Le principe  du capitalisme  consiste à dire: une activité ne peut être transformée en travail, c’est-à-dire être considérée comme ayant de la valeur  et être ainsi intégrée dans le P.I.B que si elle s’exerce dans le cadre d’un emploi produisant des biens et services marchands. Autrement dit, Il n’y a que l’emploi qui peut convertir une activité en travail. Il est capital de comprendre cela car c’est  la clef de voûte du mode de production capitaliste: le capital financier ne peut exercer une pression vers le bas sur les salaires qu‘à la condition que les gens  n‘aient d‘autre choix pour  toucher un salaire que de trouver un emploi sur un marché du travail, qu‘à condition donc d‘avoir confondu  le travail et l‘emploi.: seule une activité exercée dans le cadre d’un emploi a de la valeur en régime capitaliste.
Rompre avec ce principe, c’est sortir de la logique capitaliste. Mais c’est déjà ce qui existe avec les retraites si, encore une fois, on veut bien comprendre le salaire des retraités comme la contrepartie de leur activité de retraité exprimant leur qualification et non comme la contrepartie du travail des cotisants; on déconnecte de cette façon le salaire de l’emploi; le salaire n’est plus lié à un emploi mais à une qualification que je peux exprimer dans des activités autres que celles de l’emploi. Autrement dit pour convertir une activité en travail et lui donner ainsi une valeur  socialement reconnue, on est sorti de la logique de l’emploi qui veut que seule une activité exercée dans le cadre d’un emploi a de la valeur.
L’enjeu fondamental du combat à mener autour de la réforme des retraites, selon Friot,  peut être exposé sous la forme de cette question: il s’agit de savoir  si c’est la logique de l’emploi (=politique gouvernementale dont le sens de la gouvernance est d’assurer la gestion capitaliste du monde) ou la logique de la qualification  (=alternative progressiste qui dépasse le capitalisme) qui doit l’emporter?




A suivre...

vendredi 15 octobre 2010

Notes à partir d'une conférence de B. Friot sur les retraites 2ème partie

Pour visionner l'extrait de la conférence

http://www.dailymotion.com/video/xdrelu_retraites-bernard-friot-4eme-partie_news

1) critique de la réforme gouvernementale (suite): P.I.B, travail, et activité: comment faut-il accroitre le P.I.B (produit intérieur brut=somme  des biens et services qu’une société produit et à laquelle elle attribue une valeur)?
Quand on parle en ces termes, comme le fait la propagande gouvernementale:
« En 1960 il y avait quatre actifs pour un retraité

En 2010 il y a 2 actifs pour un retraité

En 2050 il y aura un actif pour un retraité

Donc il y a un problème »
On raconte des balivernes et voici pourquoi.
Ce que les réformateurs passent sciemment sous silence, c’est le fait que le c.o.r (le conseil d’orientation des retraites) lui-même prévoit pour l’horizon 2050 un doublement du P.I.B; cela signifie très concrètement que le gâteau à partager entre tous sera deux fois plus gros qu’il ne l’est maintenant ce qui atténue considérablement la portée de l’argument démographique des réformateurs; dire qu’ en 2050, il n’y aura plus qu’un retraité pour un actif et que donc les actifs devront faire deux fois plus d’effort pour alimenter les caisses de retraites est aussi stupide que de dire: en 1900 la population comptait 30% d’agriculteurs; il n’y en a plus aujourd’hui que 3%, donc il n’y a plus assez d’agriculteurs pour nourrir la population donc nous allons, dans l’année qui vient mourir de faim si les agriculteurs ne travaillent pas dix fois plus! Le raisonnement est faussé car il n’intègre pas le fait qu’aujourd’hui, grâce aux gains de productivité (= pour le même temps de travail on produit plus), 3% d’agriculteurs produisent plus que 30% d’agriculteurs en 1900. (1)
Le mensonge consiste à se baser sur des chiffres qui ne veulent rien dire puisqu’ils n’intègrent pas l’accroissement du P.I.B que projette les propres instituts d’état comme le c.o.r.
La question décisive que soulève Friot est de savoir comment sera obtenu le doublement du P.I.B en 2050? C’est la question absolument fondamentale qui devrait être placée au centre du débat politique.
Il est essentiel de voir que l’augmentation du P.I.B peut être obtenue de trois façons qu’il faut distinguer si on veut s’y retrouver pour traiter cette question.
Il existe deux façons de l’augmenter qui passent par des gains de productivité= produire plus pour le même temps de travail.
Une dernière façon qui ne passe pas par des gains de productivité.

a) Première façon
La première façon est celle qui correspond au mode de production capitaliste: l’augmentation de la productivité se fait au prix de la surexploitation aussi bien des êtres humains que de notre environnement naturel. On impose des cadences de travail de plus en plus importantes aux salariés et on pille les ressources naturelles à un rythme de plus en plus effréné. Cette voie d’augmentation du P.I.B nous conduit dans une impasse qu’on pressent déjà aujourd’hui (épuisement des ressources naturelles en pétrole, gaz, charbon, uranium etc + dégradation de l’environnement), épuisement des êtres humains au travail. Il est clair qu’il y a aujourd’hui une urgence absolue à imaginer de nouveaux modes d’augmentation du P.I.B si nous voulons sortir des impasses du capitalisme. Friot dégage deux pistes pour cela.

b) Deuxième façon.
Une augmentation du P.I.B qui passe par des gains de productivité qui ne soient plus prédateurs aussi bien des personnes que de la nature; il nous faut imaginer de nouveaux modes de production respectueux des personnes et de la nature ; cela implique aussi la question de savoir ce qu’il faut produire: des semences non reproductibles ? Des vélos? Des voitures? Et sur la base de quelle organisation du travail? il y a ici un champ immense de la recherche qui s’ouvre devant nous et qui devrait être une priorité du débat politique aussi bien que de la recherche techno scientifique.

c)Troisième façon

Une augmentation du P.I.B qui ne passe plus par la recherche de gain de productivité mais
par le fait de donner de la valeur à des activités qui n’en ont pas pour l’instant, ce que Friot appelle la transformation de l’activité en travail.
Il est absolument essentiel de bien comprendre cette dernière façon d’augmenter le P.I.B car sans elle il nous sera impossible de sortir des impasses dans lesquelles le mode de production capitaliste avec l'appui des réformes gouvernementales nous conduit.
Augmenter le P.I.B en transformant une activité en travail, c’est par exemple, ce qu’on a fait avec le fait de donner un salaire à l’activité des infirmières; pendant très longtemps, cette activité n’était pas intégrée dans le P.I.B car elle ne donnait pas lieu à salaire; c’étaient les bonnes sœurs qui exerçaient leur activité  d'infirmières comme une vocation au service de Dieu et des hommes.En donnant un salaire pour l'activité des infirmières on a augmenté le P.I.B du pays alors même que la somme totale de production de biens et services est restée la même.C'est, avec la façon précédente, la deuxième voie que préconise Friot  pour augmenter le P.I.B car elles seules  sont  respectueuses de la dignité humaine et de la nature.
Ici, pour comprendre l’essentiel de ce qu’il veut dire, il faut sortir de nos cadres de pensée habituels tels que les élites ont voulu les formater et commencer par nettoyer le langage.
Quand on parle par exemple d’actifs pour les opposer aux retraités, il y a  un grand coup de « karcher » à passer sur les mots.
En effet, parler de retraités pour les opposer aux actifs c’est admettre de façon tacite que les « vieux » ne font rien, qu’ils sont inactifs, qu’ils sont des déchets improductifs qui ne créent plus de valeur.
Or ceci est intégralement faux! LES RETRAITES NE SONT PAS DES INACTIFS.
Comme le dit Friot, lui même retraité, il ne s’et jamais senti aussi libre de travailler depuis qu’il est à la retraite et il arrive à pleinement s‘épanouir dans ce qu‘il fait: écrire des livres, organiser des conférences, faire de la recherche etc. Mais c’est aussi le grand-père qui s’occupe de ses petits enfants, qui travaille dans une association, qui cultive son potager, qui participe aux activités de sa commune etc. Par exemple, là où j’habite, la plus grande partie du travail d’entretien de la commune est assurée par des retraités (fauchage, travaux de peinture…) Tous ces gens ont une activité mais ne nous leur reconnaissons pas de valeur et c’est pourquoi nous les déclarons « inactifs ».
Au contraire, il nous faut arriver à voir la pension que touche le retraité comme la contrepartie en salaire de son activité de retraité et non pas comme on tend à la voir aujourd’hui comme la contrepartie de ce que lui reverse les actifs! De la même façon qu’il faut voir le salaire des infirmières comme la contrepartie de leur activité d’infirmière et non comme la contrepartie du travail des cotisants, de la même façon les allocations familiales comme la contrepartie de l‘activité d’éducateur des parents. Autrement dit, l’activité des retraités doit participer à l’accroissement du P.I.B par les biens et services que cette activité génère. Notre vision de la vieillesse est à révolutionner entièrement, de ce point de vue; il suffit de voir les maisons de retraites et hospices dans lesquels nous les parquons pour nous en débarrasser!
Cette source d’accroissement du P.I.B est la seule qui implique de ne pas produire plus de biens et de services; il s’agit simplement de faire en sorte de reconnaitre une valeur à des activités qu’on a considéré jusque là comme étant sans valeur. On les a considéré comme étant sans valeur car dans le système capitaliste valeur=valeur marchande= ce qui est susceptible de se vendre ou de s'acheter. Le service que rend une grand-mère en s'occupant de la garde  de ses petits enfants n’a pas de valeur marchande donc ne vaut rien. C’est de cet imaginaire capitaliste qu’il faut nous défaire pour penser la question du salaire des retraités.
Il faut donc comprendre que la valeur d’un bien ou d’un service est une convention= une libre création des hommes; c’est à nous de décider s’il faut attribuer ou non de la valeur à l’activité des retraités comme pour n’importe quelle autre activité et l‘intégrer ainsi dans le P.I.B de la même façon qu’on l’a fait pour l’activité des infirmières ou des fonctionnaires.
En ce sens augmenter le P.I.B ne veut pas dire forcément plus de bagnoles, plus de gadgets, plus de voies d’autoroutes, plus d’aéroports, plus d’armes de destruction massive etc. ce qui est le mode capitaliste d’accroissement du P.I.B qui ne sera plus longtemps tenable.
Il ne faut donc pas confondre le P.I.B et la somme totale des biens et services qu’une société produit.
Il n’y a qu’une partie, très variable suivant les sociétés, de cette activité qui est dotée d’une valeur et intégrée dans le P.I.B. Par exemple, la Chine a sensiblement le même P.I.B que la France alors qu’elle génère bien plus d’activités; seulement, une part bien plus petite de cette activité est intégrée dans le P.I.B.

A suivre...

(1) Ratio de la "dépendance économique" et ratio de "la dépendance vieillesse"; ou comment un ratio a pu servir à en cacher un autre qui est nettement moins favorable à l'idée qu'il va falloir travailler toujours plus longtemps.
Ce que ne précise pas Friot, c’est le fait que la propagande gouvernementale a encore réussi à fausser la question et à faire la promotion du TINA (there’s no alternative: il n’y a pas le choix; il faut accepter la réforme) d’une autre façon en occultant le chiffre véritablement pertinent ; L’ensemble du débat médiatique sur la question des retraites s’est centré  sur l’évolution d’un chiffre qui est le « ratio de dépendance vieillesse », défini comme le rapport entre le nombre de personnes âgées et la population en emploi.  Il est intéressant de noter à ce propos que même les adversaires de la réforme dans les milieux de la gauche se sont laissés entrainer sur ce terrain; la question à poser est alors de savoir pourquoi l‘opposition médiatique au projet de réforme est aussi faible et se laisse aussi facilement embarquer sur le terrain de l‘adversaire? Si on accepte de poser le problème dans les termes du ratio de dépendance vieillesse, il devient tout de suite beaucoup plus difficile de s’opposer au mot d’ordre du TINA; comme le dit Gadrey, « lorsqu’on ne regarde que ce chiffre, il fait apparaître une hausse très forte entre 2010 et 2050 (selon des prévisions qui sont loin d’être parfaites) : il passerait de 0,54 à 0,81, soit une progression de 50 %. Dur, dur ! Chaque actif aurait « sur le dos » le financement de 0,81 retraités contre seulement 0,54 aujourd’hui ». (cf. cet article  de l'économiste Jean Gadrey pour un traitement approfondi de la question; et la suite ici)

Or, le ratio véritablement pertinent pour bien poser le problème n’est pas celui-ci mais celui de la dépendance économique, à savoir le rapport entre l’ensemble de ceux qui occupent un emploi et l’ensemble de ceux qui sont en situation de non emploi à savoir non pas seulement les retraités mais aussi les jeunes, chômeurs, femmes au foyer etc.
Il se trouve que l’évolution pour les années à venir de ce ratio est nettement moins favorable à l’idée diffusée par la propagande gouvernementale que les « actifs » auront à faire beaucoup plus d’effort à l’avenir pour « prendre en charge "les inactifs":" Son évolution est bien moins forte – quatre fois moins précisément - que celle du ratio de dépendance vieillesse : + 13,5 % en 40 ans. Tout simplement parce que l’augmentation de la proportion de personnes âgées sera, en partie, compensée par la diminution de la proportion de jeunes. Et, contrairement à une idée reçue, le coût « d’entretien » des personnes âgées n’est pas plus élevé que celui des jeunes. " (même source)
L’intégration de ce ratio dans le raisonnement change d’un coup singulièrement la perspective appelant les travailleurs à devoir faire de terribles sacrifices pour sauver les retraites:"chaque actif n’a pas à se préparer à « porter un sac à dos » plus lourd de 50 % pour les « non actifs », mais seulement de 13,5 %, et cela change fondamentalement la perspective. Le catastrophisme n’est vraiment pas de mise dans ces conditions".(même source)
Evidemment, il n’a jamais été question de poser le problème en ces termes dans les médias. Voilà en tout cas un bon exemple de la façon dont la propagande peut arriver à manipuler l’arithmétique pour éviter tout débat politique sérieux.

jeudi 14 octobre 2010

Notes à partir d'une conférence de B. Friot sur l'enjeu des retraites partie1

Pour visionner la conférence.

1ère partie

http://www.dailymotion.com/video/xdqz53_retraites-bernard-friot-1ere-partie_news

2ème partie

http://www.dailymotion.com/video/xdr8dg_retraites-bernard-friot-2eme-partie_news

3ème partie
http://www.dailymotion.com/video/xdrebi_retraites-bernard-friot-3eme-partie_news


Cette conférence de Friot peut s’articuler en deux moments: d’abord la critique de la réforme gouvernementale en dénonçant les mensonges sur lesquels elle s appuie et son but inavoué et inavouable.
Dans un deuxième temps, quelle alternative concrète et progressiste peut-on proposer au projet gouvernemental. L’alternative que dégage Friot se veut révolutionnaire ( dépasser l'organisation capitaliste du travail et des échanges) et non plus réformiste (aménager le système existant).
La société est-elle prête à s’engager dans un projet révolutionnaire? La question est indécidable;ou plutôt, il reviendra à la population d'en décider.
Notez cependant que Friot distingue bien entre sa perspective révolutionnaire et ce que serait une perspective utopiste.
Projet utopique= projet qui voudrait faire table rase du passé et construire quelque chose d’entièrement nouveau= chimère qui conduit aisément au délire totalitaire (cf. le nazisme, le bolchévisme)
Projet révolutionnaire= projet qui prend appui sur des institutions existantes de la société qui ont déjà un caractère révolutionnaire pour s’en servir de tremplin pour transformer la société. Friot vise ici, en particulier, la cotisation sociale qui permet déjà aujourd’hui de ne plus lier une partie du salaire à l’exercice d’un emploi.
 
 
 
 
1) Critique de la réforme gouvernementale
Quel est le véritable enjeu de la réforme des retraites?
La thèse de Friot est de dire qu’il faut creuser derrière le motif officiel de la réforme qui est fallacieux et mensonger pour découvrir le motif secret et inavouable: la création d’une catégorie de main d’œuvre démunie et sans ressources qui sera contrainte d’accepter des emplois au rabais, exerçant ainsi une pression vers le bas sur l’ensemble des salaires. Autrement dit, la réforme est un instrument qui aboutit logiquement à la création d’emplois vieux comme on a connu ces dernières décennies les «emplois jeunes».
Pourquoi d’abord le motif invoqué par le gouvernement pour réformer est mensonger?
Une première chose qui doit nous mettre la puce à l’oreille est purement d’ordre factuel: l’augmentation de la durée de cotisation pour les retraites ne date pas d’aujourd’hui mais a été amorcé en 1993. Nous avons donc 17 ans derrière nous pour juger de l’efficience d’une telle mesure et à l’évidence force est de constater que l’âge moyen à laquelle se situe la «cessation d’activité» reste stable et plafonne à 59 ans; les gens, en moyenne, ne travaillent pas plus longtemps en augmentant leur durée de cotisation!
C’est pourquoi Friot en tire la conclusion que le véritable motif de la réforme des retraites, contrairement à ce qui est répandu partout n’est pas de faire travailler les gens plus longtemps mais de créer une réserve de main d’œuvre bon marché, les «vieux» et exercer ainsi une pression sur les salaires de tous à la baisse.
Comment cela se fait-il?
D’abord il faut comprendre qu’entre l’âge de cessation d’activité et l’âge de départ à la retraite il y a une marge de plusieurs années très inégale suivant les catégories socio professionnelles; par exemple; partent à la retraite à 65 ans, 5% des hommes et 30% des femmes (ce qui est très injuste, soit dit en passant, en terme d’égalité hommes/femmes!); l’âge moyen de départ à la retraite pour les hommes est de 61,5 ans.
Entre ces deux moments, cessation d’activité/départ à la retraite, les gens se retrouvent dans une situation de no man’s land où ils ne sont plus des employés et par encore des retraités: la plupart sont en situation d’invalidité ou au chômage; s‘ils veulent toucher leur retraite à taux plein ils sont contraints, malgré tout, de rester sur le marché du travail ( en partant à la retraite à 60 ans sans avoir cotisé le temps suffisant on ne touche déjà plus que 50% du taux plein). Se constitue ainsi une réserve de main d’œuvre pour le capital financier particulièrement vulnérable et qui sera prête à accepter de travailler à moindre coût; grossièrement exprimée, l’idée c’est: les vieux sont dépassés, plus assez réactifs, pas assez productifs on ne va pas encore bien les payer pour les faire bosser! Ajoutez à cela le fait  que l‘Etat doit nous donner des avantages (subvention/défiscalisation) pour nous inciter à les embaucher!

Il faut remettre cette réforme en perspective si on veut en comprendre tout l’enjeu; elle s’inscrit dans une politique de fond dont le coup d’envoi a été lancé dans les années1970 et qui a consisté à freiner la progression salariale au profit du capital financier; le but de tout cela étant de minimiser le coût du travail pour dégager des marges de profit toujours plus importantes . Ce qui s’est produit, c’est une inversion d’une tendance historique, profonde, de progrès social sous l‘impulsion, principalement, du mouvement ouvrier, qui avait conduit pendant plus d‘un siècle à TRAVAILLER MOINS POUR GAGNER PLUS. Sur trente ans, cette inversion qui est donc aussi bien un processus de régression sociale s’est traduit par une perte de 9,3 % de part du P.I.B revenant aux salaires pour aller dans les poches du capital financier, soit l’équivalent de 180 milliards d’euros tous les ans.
De multiples catégories de la population ont tour à tour servi de levier pour exercer une pression vers le bas sur les salaires: l’exode rural des paysans vers les villes qui a apporté une main d’œuvre peu qualifiée et bon marché; les femmes également, les immigrés et enfin les «jeunes» dont l‘exploitation s‘est avérée décisive pour casser le salaire d‘embauche et exercer ainsi une pression vers le bas sur l‘ensemble de la grille des salaires.
Ceci serait à ranger dans le petit manuel d’auto défense intellectuelle: chaque fois qu’un gouvernement utilise une catégorie socio professionnelle dans le cadre de l’action publique (politique pour les jeunes, pour les vieux …) il faut prendre garde que cela ne cache pas le motif inavouable de rogner sur les droits de tous!

La création d’emplois jeunes s’inscrit dans la même logique qui va conduire à créer des emplois-vieux.
Ici aussi, la réforme a caché un mensonge qui a été de faire croire qu’il y avait un problème spécifique de chômage chez les jeunes; quand les gouvernants annonçaient qu’il y avait ¼ jeune au chômage, il occultait sciemment deux choses: primo qu’il s’agit du pourcentage de chômeurs chez les jeunes (18-25ans) se retrouvant sur le marché de l’emploi; or 70% des 18-25 ans poursuivent leurs études; en réalité, le poids du chômage chez les jeunes n’est pas de 25%, ce qui constitue le taux de chômage, mais de 25% sur 30%, soit 7,5%, soit le poids moyen du chômage dans toutes les autres classes d’âge! D’autre part, une partie considérable de ces 18-25 ans se retrouvent sur le marché du travail car ils ont connu l’échec scolaire et sont faiblement voir pas du tout diplômés; mais ici aussi, le taux de chômage pour les gens faiblement diplômés et ayant connu l’échec scolaire est important dans toutes les tranches d’âge!
CQFD: il n’ ya jamais eu aucune spécificité du chômage chez les jeunes qui méritait la création «d’emplois-jeunes». C’est pourtant à partir de ce mensonge , qu’on été crée les emplois-jeunes.
Puisqu'on a réussi à faire croire que les jeunes avaient du mal à trouver du travail, on a pu  faire passer l'idée qu'il fallait  baisser le coût du travail pour inciter les entreprises à les embaucher; qu'il fallait aussi subventionner et défiscaliser ces emplois ; on arrive ainsi à socialiser le coût de la mise au travail en faisant porter l’effort sur la collectivité, l’Etat en l’occurrence, tout en privatisant les profits dégagés par cette réduction du coût du travail. Socialiser les coûts/privatiser les profits est un principe de base de toute entreprise capitaliste.

D'autre part, il faut bien voir que le fait de baisser le salaire d'embauche des jeunes se répercute par une pression vers le bas sur l'ensemble de la grille des salaires.

Un chiffre donne bien toute la mesure de l’extraordinaire régression salariale qu’a induit la politique des «emplois-jeunes»: en monnaie constante, pour que les salaires d’embauche actuels des jeunes retrouvent le niveau qui était le leur dans les années 1970, il faudrait les doubler!
Cette réserve de main d’œuvre bon marché est aujourd’hui en voie de se tarir; les manifestations contre le C.P.E ( contrat première embauche dont Friot signale au passage le mensonge sur lequel il reposait aussi) )ont été le signal que désormais les jeunes ne joueraient plus aussi facilement le jeu!
Les gouvernants se retrouvent ainsi dans la position de rechercher une main d’œuvre bon marché de substitution au jeunes; la réforme des retraites conduisant à la création d’emplois-vieux est l’occasion toute trouvée!
Cette réforme a d’autant plus de chances de voir le jour que la population vit aujourd’hui dans un profond fatalisme qui la conduit à penser pour la première fois dans l’histoire récente que ses enfants auront un sort pire que le sien. Ce pessimisme morbide et tout à fait nouveau a aussi été soigneusement entretenu par les classes dirigeantes pour mieux faire passer la pilule des régressions sociales: un mensonge l’illustre, celui consistant à faire croire qu’à la période du plein emploi des trente glorieuses (1945-75 en gros) a succédé les trente piteuses caractérisées par un chômage de masse; en réalité, il n’en est rien: le taux d’emploi des 20-60 ans était de 67% en 1962; il est aujourd’hui de 76%! Ce qu’on cache pour entretenir le pessimisme ambiant, c’est que le plein emploi dans les trente glorieuses était celui des hommes; les femmes étaient cantonnées au foyer et aux tâches domestiques, elles n’étaient pas encore sur le marché de l’emploi.
Les couches dirigeantes se nourrissent ainsi du pessimisme et du fatalisme ambiants pour mener à bien leurs réformes et rendre docile le troupeau qu’il faut guider, n’est-ce pas M. Voltaire?
On a ici un exemple parlant des techniques de propagande que Bernays jugeait nécessaires pour guider les foules dans les «démocraties» modernes : la manipulation de l’opinion a consisté à faire croire aux gens qu’aujourd’hui est pire qu’hier et que demain sera encore pire qu’aujourd’hui. Or, cette croyance est totalement absurde: les hommes produisent aujourd’hui bien d’avantage de richesses qu’hier et ils en produiront encore d’avantage demain d’après les propres perspectives de croissance de nos élites! Le problème, au niveau le plus superficiel, réside dans le fait que cette richesse est répartie de façon tellement inégale que c‘est à en avoir honte d‘appartenir à l‘espèce humaine; un seul exemple: on estime que la production agricole mondiale actuelle permettrait de nourrir 12 milliards d’êtres humains, soit le double de l’humanité actuelle; or, il se trouve que près d’un milliard de personnes ne mangent pas à sa faim!

A suivre...