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samedi 4 avril 2015

1) Philosophie de la monnaie. Introduction

Notions du programme en jeu: la société, le travail, les échanges, la morale.

Si l'on poursuit  jusqu'au bout l'analyse polanyienne, la mise à distance  du travail à l'égard du marché par un  levier comme celui du revenu inconditionnel n'est qu'un aspect du réencastrement de l'économie. Il faut la mener de paire avec un questionnement sur ce qu'il doit advenir de ces autres éléments stratégiques de la vie humaine que sont la terre et la monnaie ( la connaissance aujourd'hui aussi comme nous l'avons déjà vu).Ce qui menace l'existence des sociétés  ce n'est pas seulement la captation de la force de travail par le marché; ce sont  aussi celles de la monnaie et de la terre. Nous voyons  aujourd'hui les périls de la situation. Les risques d'effondrement de notre système monétaire comme celui écologique dont souffre la terre sont à l'ordre du jour. Si l'on suit Polanyi, Il faut repartir de là: la monnaie et la terre ne sont pas plus des marchandises que le travail. Elles doivent être également mis à l'abri de leur captation marchande.


Abordons la question de  la monnaie sachant que la question de la terre obéit à une problématique similaire. Dans le contexte actuel,  le revenu inconditionnel pose immédiatement la question de son financement alors que partout l'argent fait défaut. Cette rareté de la monnaie a une cause systémique qui tient à la nature même d'un ordre marchand dans lequel ce sont  les banques privées qui détiennent le monopole de la création monétaire par les crédits qu'elles accordent. Nous réduisons à tort la monnaie aux pièces et aux billets émis par l'Etat; mais cela ne représente qu'une toute petite fraction de la masse monétaire qui existe dans le monde ; l'essentiel à 90% vient des crédits que les banques accordent. Là encore nous croyons à tort que lorsqu'une banque accorde un crédit elle prête de l'argent qu'elle aurait en dépôt. En réalité, elle crée par une simple ligne d'écriture de la monnaie qui n'existait pas avant que le prêt soit fait. Par un étrange tour de passe passe , la banque peut vendre à un prix fixé par l'intérêt une monnaie qu'il ne lui coûte rien de produire. Si la société est soumise aujourd'hui à la tyrannie du marché, c'est aussi parce qu'il s'est  approprié  ce pouvoir exorbitant de créer à partir de rien de la monnaie. Comme il y a un marché de l'emploi qui s'est accaparé le travail à partir de l'abrogation en Angleterre de la protection sociale de Speenhamland en 1834, à partir de quoi l'individu dépend totalement d'un marché du travail pour sa subsistance, comme il y a également un marché qui s'est approprié la terre à partir du mouvement des enclosures, comme il y a encore un marché qui s'est appropriée la connaissance, il y a aussi un marché financier qui s'est approprié la monnaie dans la phase actuelle du capitalisme, qui en organise artificiellement la rareté et fait grimper son prix pour les plus pauvres, l'intérêt. La monnaie est ainsi traitée avec le travail, la terre et la connaissance comme une marchandise destinée à faire du profit. Ce sont aujourd'hui les sociétés entières qui sont sous la coupe réglée des marchés financiers auxquels il faut consentir des sacrifices comme autrefois il fallait sacrifier pour les idoles. C'est le sens de l'asservissement par la dette qui est, dans l'histoire, avec l'épée, l'un des deux principaux moyens pour soumettre les populations. Ce dont nous avons besoin ici c'est d'un questionnement  sur ce qu'est la monnaie et sur ce qu'elle devrait être. Le contraste est saisissant entre quelque chose à laquelle nos sociétés ont conféré une toute-puissance et l'absence quasi complète de tout enseignement à son sujet  dans les écoles de la République. On tient là le sujet tabou par excellence qu'il faut soigneusement laisser dans l'ombre pour maintenir le niveau d'ignorance favorable à la reproduction de l'ordre établi. J'ai beau trifouiller les moindres recoins de ma mémoire je n'ai pas souvenir d'avoir reçu dans mon parcours scolaire l'ombre d'un début  d'enseignement à ce sujet. Un enseignement de philosophie à vocation émancipatrice ne peut cependant passer longtemps à côté de cette question cruciale pour s'éclairer sur les affaires du monde. 
Pour aborder la question de la monnaie, un bon angle d'attaque est d'entendre ce qu'a à en dire un représentant d'une société primitive comme celle du Tonga (Polynésie) qui  rejette complètement  son usage. Un regard extérieur voit des choses que nous ignorons à cause de  l'aveuglante proximité que nous entretenons avec elle. Cette forme indigène de critique de la monnaie peut nous éclairer sur certains aspects essentiels touchant sa nature et ce qu'elle peut avoir d'indésirable pour la mentalité primitive: "Voici, provenant d'un chef indigène nommé Finau (Tonga), que cite Mariner, une excellente analyse de l'éthique qui gouverne la pratique économique des chefs. Finau répond comme suit à une explication que lui fournit Mariner quant à la valeur de la monnaie:"Il dit que l'explication ne le satisfait guère: il continuait à penser que c'était chose peu sensée que d'attacher une valeur à l'argent, alors qu'on ne pouvait, ou ne voulait, s'en servir à des fins utiles. Si, dit-il, l'argent était fabriqué avec du fer, et qu'on pouvait en tirer des couteaux, des haches et des burins, il y aurait quelque raison de lui accorder de la valeur; mais tel qu'il est, je ne lui en vois aucune. Si un homme ajouta-t-il, dispose de plus d'ignames qu'il n'en a besoin, qu'il les échange contre des cochons ou du gnatoo (tissu d'écorce). Sans doute l'argent est-il plus facile à manier et plus commode, mais comme il ne risque pas de s'abîmer lorsqu'on l'accumule, les gens auront tendance à le thésauriser, au lieu de partager avec lui, comme doit faire un chef, et ils deviendront égoïstes; alors que si le principal bien que possède l'homme est la nourriture, et il convient qu'il en soit ainsi car la nourriture est ce qu'il y a au monde de plus utile et nécessaire, l'individu ne peut pas l'accumuler, car la nourriture est périssable, et il est obligé, dès lors, soit de l'échanger pour un autre bien utilitaire, soit de le partager avec ses voisins, les chefs subalternes et toutes les personnes qui  sont à sa charge, et cela pour rien, sans contrepartie aucune. Et il conclut en disant "Je comprends très bien maintenant ce qui rend les Papalangis [Européens] si égoïstes - c'est cet argent". (Sahlins, Age de pierre âge d'abondance, pp. 365-366) On ne peut imaginer critique plus radicale de l'argent. Est radical ce qui va à la racine des choses. On peut deviner que ce qui est visé ici c'est notre monnaie métallique faite d'or ou d'argent dont on ne peut rien tirer d'utile pour le mode de vie primitif. En particulier, l'argent est tellement associé à notre monnaie moderne que par dérivation métonymique le métal a fini par désigner la monnaie en général. De fait, l'or et l'argent n'ont jamais eu aucune vertu utilitaire comme de faire des outils. Avant de devenir de la monnaie au sens moderne du terme Ils ont  été d'abord des objets précieux et des marques de prestige que l'on exhibait comme un trésor. De là dérive primitivement leur attrait:" Que dans beaucoup de sociétés, de cultures, l'or et l'argent aient servi de monnaie ne peut nous surprendre. Ce sont des métaux qui depuis des siècles devaient parer les corps des dieux et des hommes (et femmes) de pouvoir et qui étaient inutiles dans la vie quotidienne. On ne pouvait en faire des outils. L'or, pensaient les anciens Egyptiens, est la "chair des dieux"." (Godelier, L'énigme du don, p. 231) Dépouillé de son aura religieuse, il ne reste qu'un bout de métal dépourvu de toute valeur pour les besoins de la vie humaine. Ce point de vue prend tout son relief si on le met en rapport avec cette sentence amérindienne bien connue:"Quand le dernier arbre aura été abattu - Quand la dernière rivière aura été empoisonnée- Quand le dernier poisson aura été péché- Alors on saura que l'argent ne se mange pas." C'est bien pour transformer de l'argent en plus d'argent que nous en venons à surexploiter les véritables sources de la richesse au point de menacer de les tarir. C'est une histoire semblable que les anciens grecs racontaient à propos de Midas condamné à mourir de faim dans la solitude à partir du moment où son voeu  s'exauce de tout  transformer en or. Le premier point de la critique indigène de la monnaie révèle au grand jour le caractère fétichiste de notre rapport à elle. Toute société humaine a ses fétiches, des objets qui sont l'oeuvre de l'artifice humain et qu'elle investit d'un pouvoir qui la domine. L'argent est le premier de tous ces fétiches dans une société qui fait de la transformation de l'argent en plus d'argent son principe vital d'existence. Tel est le niveau le plus fondamental de la domination dans le capitalisme moderne; ce n'est pas celle qu'une classe sociale exerce sur une autre mais celle que le fétiche de l'argent exerce sur l'ensemble de la société; en ce sens les riches capitalistes ne sont pas moins dominés par ce fétiche que les classes pauvres. Ils le sont plutôt d'avantage. C'est pourquoi l'émancipation humaine dans nos sociétés ne  suppose pas seulement de mettre fin à la domination que des classes sociales exercent sur d' autres mais plus fondamentalement encore d'exorciser le pouvoir que nous prêtons à l'argent, ce qui relève d'un fétichisme auto destructeur. 
 Finau concède  que la monnaie pourrait éventuellement servir à faciliter les échanges mais le problème alors est qu'elle rendrait les gens qui l'utilisent égoïstes . Et il met le doigt sur la raison essentielle: à la différence de la nourriture, la monnaie ne se dégrade pas avec le temps et peut donc être accumulé indéfiniment  par quelqu'un au détriment des autres au lieu d'être partagé. Prenons, par exemple, quelqu'un qui dispose d'un sac de pommes de terre et quelqu'un qui dispose d'une somme d'argent; le premier ne peut pas attendre indéfiniment pour vendre ses pommes de terre car elles vont se gâter; celui qui a de l'argent peut par contre attendre toute le temps qu'il veut jusqu'à ce que l'autre veuille bien les lui céder au prix qu'il souhaite. La monnaie, à partir du moment où elle rend possible un processus de stockage et d'accumulation sans fin  est l' invention antisociale par excellence qui fait naître l'égoïsme et rompt de façon radicale avec l'économie tribale du don dans laquelle la générosité est la vertu première attendue du chef et de tout le monde en général. Les choses vont même plus loin que ne le pense Finau car notre monnaie officielle ne se contente pas de se conserver mais elle gagne en intérêt avec le temps. Cette propriété étrange à laquelle on ne prête pas assez d'attention de gagner en intérêt avec le temps méritera qu'on y revienne car c'est elle qui démultiplie l'appétit d'accumuler la monnaie au détriment de sa circulation. Comme le notait un slogan pour la création de monnaies alternatives, "la monnaie, c'est comme la merde. Si on l'entasse, c'est une nuisance; si on la répand, c'est un fertilisant."
La monnaie que nous utilisons n'est donc pas neutre, contrairement au préjugé que l'on a en règle générale, elle est bien d'avantage qu'un simple moyen d'échange; elle induit une forme de vie sociale aux antipodes de l'éthique du don typique des sociétés primitives; c'est une institution qui, du moins sous la forme que nous lui connaissons,   excite et fait proliférer les pulsions possessives et égoïstes qui, autrement, seraient découragés là où la forme essentielle de la richesse est la nourriture. Dans une société monétarisée comme la nôtre, la richesse aura tendance à être accumulée  par certains aux détriments des autres, à favoriser la possessivité au détriment du partage, à générer  des inégalités et des rapports sociaux nettement antagonistes et conflictuels. Un des mérites de cette critique indigène est de montrer que l'égoïsme n'est pas naturel mais qu'il découle d'une société qui institue une monnaie défiant l'usure du temps comme forme fondamentale de la richesse.
Il ne faudrait pourtant pas en conclure que les sociétés primitives ignorent complètement la monnaie. Il existe bien des monnaies primitives; mais, comme nous allons le voir, elles  ne sont pas des formes rudimentaires de notre monnaie car elles remplissent d'autres usages que ceux auxquels nous sommes habitués. Ce qui pose aujourd'hui problème c'est le monopole qu'un certain type de monnaie  détient.dont le marché à l'exclusivité. C'est elle qui encourage la possessivité, l'égoïsme  et l'accumulation. Il faut voir la monnaie comme une institution clé de la société qui en fait un sujet fondamental de la politique et non pas le domaine réservé d'économistes.  Quelle monnaie voulons-nous pour quel type de société? Une monnaie pour une société qui bâtit les choses sur le long terme comme en a besoin la transition écologique ou une société court termiste qui n'a que le profit immédiat comme perspective? Une monnaie qui favorise la possessivité ou la générosité? Qu'est-ce que nous souhaitons voir encourager comme comportements? Est-ce la monnaie elle-même qui pervertit l'être humain et en fait cet être cupide et égoïste ou plutôt est-ce une certaine façon de l'instituer? Ne peut-on imaginer des monnaies qui découragent l'accumulation? Qu'en irait-il d'une monnaie qui au lieu de gagner en intérêt avec le temps se déprécierait au contraire? La créativité sociale dans le monde actuel nous offrira quelques bons exemples de telles monnaies  là où il s'agit de lutter pour que la société se réapproprie la monnaie dont le marché l'a dépossédé et contribue ainsi à l'édification d'une toute autre société.  (à suivre...).

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