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samedi 25 avril 2015

2) Philosophie de la monnaie. Monnaies primitives vs monnaie officielle moderne

Notions du programme en jeu: les échanges, la société. 
Introduction
Partie 1
Special purpose money primitives vs all purpose money moderne
Une monnaie peut remplir différents usages.  Elle peut donner lieu à un usage en échange: c'est son usage marchand;  elle sert à acheter et à vendre des biens et services. Elle a aussi un usage  en paiement: l'argent sert par exemple à payer des impôts, taxes; amendes etc. Elle a encore un usage comme  réserve de valeur: la monnaie peut être stockée  et  accumulée; c'est ce que l'on appelait autrefois le trésor; enfin elle a un usage  comme étalon, elle est l'unité de mesure de ce qui vaut comme le mètre est l'unité de mesure des longueurs; c'est peut-être son usage le plus fondamental, celui d'unité de compte. En ce sens, "ce que nous appelons "monnaie" n'est absolument pas une "chose", c'est une façon de comparer les choses mathématiquement, proportionnellement- de dire que 1 de X équivaut à 6 de Y. A ce niveau, elle est probablement aussi ancienne que la pensée humaine." (D. Graeber, Dette, pp. 66-67)  Nous voyons alors que les monnaies primitives sont très différentes de la monnaie moderne. On peut reprendre ici la distinction que faisait Polanyi entre monnaie à usage spécifique et monnaie pour tous usages.  Même si elle a pu être critiquée, et devrait être quelque peu relativisée, elle me semble quand même conserver, dans le fond, une valeur opératoire d'une grande portée.

La monnaie moderne qui nous est familière est une monnaie qui sert pour tous les usages; c'est  une "all purpose money". qui remplit à elle seule cette quadruple fonction de la monnaie; une seule monnaie pour l'échange, le paiement, la réserve et l'étalon. C'est ce qui la sépare tout à fait des formes de monnaie que l'humanité a d'abord connu. C'est parce qu'elle est une monnaie tous usages, que la monnaie moderne a un pouvoir presque sans limite. Dans les  sociétés primitives, au contraire, nous avons toujours affaire avec des "special purpose money", des monnaies spécifiques pour un usage limité; il y a toujours eu dans ces sociétés une pluralité de monnaies en fonction des différents usages:"L'étude comparative des institutions monétaires primitives doit partir du fait suivant: tandis que la monnaie moderne est une monnaie "tous usages" [...] les monnaies primitives et anciennes étaient plutôt des monnaies "à usage limité"; autrement dit, différents objets étaient employés pour différents usages de la monnaie." ( Polanyi, La subsistance de l'homme, p. 194) Aussi curieux que cela paraisse, " la société primitive ignore la monnaie "tous usages". Les différents usages de la monnaie s'attachent habituellement à différents objets symboliques [...] La monnaie primitive peut dans les cas extrêmes utiliser un type d'objets comme moyen de paiement, un autre comme étalon de valeur, un troisième pour accumuler la richesse et un quatrième pour les finalités de l'échange." (ibid., pp. 164-166). Dans les sociétés anciennes; la monnaie s'est toujours conjugué au pluriel en contraste parfait avec la monoculture monétaire qui domine le monde moderne. Par exemple, chez les Grecs anciens, il y a une monnaie pour l'étalon distincte de la monnaie d'échange"chez Homère, quand on estime la valeur d'un bateau ou d'une armure, on la mesure toujours en boeufs -mais quand on échange vraiment des objets, on ne paie jamais rien en boeufs." (D. Graeber, Dette, p. 75) En Mésopotamie, il y a avait une monnaie pour l'étalon distincte de la monnaie pour le paiement"si les dettes étaient calculées en argent, elles n'avaient pas à être payées en argent - en fait, on pouvait les payer avec pratiquement tout ce dont on disposait." (ibid.,p. 52) Une autre constante de ces monnaies à usage limité réside dans la partition entre une monnaie spécifiquement dévolue au commerce avec l'étranger qui n'a pas cours à l'intérieur même de la société et éventuellement l'usage d'une monnaie locale; par exemple, "les Baruya produisent en quantité du sel qu'ils utilisent comme monnaie dans leurs échanges avec les tribus voisines mais qui ne circule jamais comme telle ou comme marchandise à l'intérieur de leur propre tribu." (Godelier, L'énigme du don, p. 230)  Les anciens grecs avaient deux monnaies bien distinctes l'une pour les échanges locaux et l'autre pour le commerce international :" Dans les usages de la monnaie, les Grecs distinguaient strictement la monnaie locale et la monnaie extérieure." (Polanyi, La subsistance de l'homme, p. 374) .
Un des problèmes que la monnaie moderne officielle pose est qu'une seule monnaie ne peut  remplir convenablement à elle seule tous les usages que l'on attend d'une telle institution. En particulier, l'usage en réserve ne se concilie pas  avec l'usage comme moyen d'échange. Il faut demander à la même monnaie à la fois de se retirer de la circulation pour être accumulée et à la fois de circuler pour faciliter les échanges. On demande à la même monnaie de régler le commerce international et le commerce local. Les innombrables crises  qui secouent le système monétaire actuel viennent, c'est par exemple la thèse que soutient Lietaer, de l'absence de diversité  qui fait que tout repose sur une seule et unique monnaie à intérêt positif.  Comme il y a, dans le domaine de l'agriculture industrielle dominante, une monoculture qui fragilise à l'extrême les écosystèmes, il y a, de la même façon, dans le domaine économique, une monoculture monétaire qui rend le système très peu résilient, c'est à dire incapable de supporter le moindre choc. En ce sens, nous avons besoin de retrouver quelque chose des special purpose money primitives pour réintroduire de la diversité dans le système monétaire. C'est, entre autres raisons, ce qui fait l'intérêt des monnaies à usage limité qui sont crées aujourd'hui partout dans le monde et que nous aborderons à la fin de ce chapitre.
La fable du troc
D'autre part, les monnaies primitives ne sont pas des formes rudimentaires de la monnaie moderne.  Elles ont de tous autres usages qui ne les destinent pas d'abord à l'échange marchand. Au contraire,  la monnaie moderne fait prévaloir l'usage de la monnaie comme moyen d'échange au point de définir la monnaie par cette fonction:"Dans une économie de marché comme la nôtre, la monnaie est principalement identifiée à cet usage, et l'on fait dépendre tous les autres usages de cet usage fondamental. Il s'agit d'une des hypothèses les plus importantes dans tout l'univers de la pensée économique moderne." (Polanyi, La subsistance de l'homme, p. 172) Dans une société comme la nôtre où domine le marché, l'échange est le premier de tous les usages que l'on attend d'une monnaie. Mais c'est là une particularité de la monnaie moderne qui ne s'applique pas ailleurs. Les monnaies primitives, au contraire, ne servent pas d'abord principalement à l'échange, voir ignore purement et simplement cet usage: "dans les sociétés primitives, l'échange n'est pas l'usage essentiel de la monnaie. Si l'on doit considérer que l'un des usages est plus "fondamental" qu'un autre, il s'agit plutôt de l'usage pour un paiement ou comme étalon. Ces pratiques sont répandues même là où l'usage de monnaie comme moyen d'échange n'est pas pratiqué." (Polanyi, Essais, p. 224) La monnaie n'a pas d'abord servi à vendre ou acheter des biens mais à effectuer des paiements dont nous préciserons, dans la partie suivante, la nature.
Les théories modernes de la monnaie issues de la pensée libérale, en mettant l'accent sur l'échange,  se sont construites sur la base d'une fiction traitant des origines de la monnaie qui ne résiste pas à un examen sérieux des données de l'histoire et de l'anthropologie. On en trouve les premières ébauches chez les fondateurs du libéralisme économique au XVIIIème siècle comme Turgot en France, Beccaria en Italie et Smith en Angleterre. Ce dernier, par exemple,  imagine que la monnaie serait née pour remédier aux limites que posaient les pratiques de troc, spécialement celles qu'auraient posé le problème de la triple concordance des désirs entre les potentiels partenaires de l'échange. D'abord le problème de désirer mutuellement  un bien possédé par l'autre: si je désire un objet que l'autre possède mais que lui-même n'a besoin de rien de ce que j'ai, l'échange sera impossible; ensuite, celui de désirer les biens respectifs au au même moment; même si le premier problème est réglé, encore faudra-t-il que les partenaires désirent simultanément les deux objets respectifs; et celui enfin de s'accorder sur les termes de l'échange entre les deux biens. Avec l'invention de la monnaie, on pourra remédier à ce triple problème, et c'est à partir de là, que les échanges auraient pu se démultiplier à l'infini et faire enfin rentrer l'humanité sur la voie de l'histoire et du progrès, par où l'on voit bien les enjeux considérables au coeur de cette croyance:"On connaît les raisonnements des économistes cherchant à montrer comment la monnaie a été inventée pour suppléer aux inconvénients majeurs du troc. Ils ne sont pas dénués d'humour comme lorsqu'on évoque le tailleur sur le point de mourir de faim parce qu'il ne réussit pas à trouver un seul boulanger ayant besoin d'un costume." (Alain Testart, Aux origines de la monnaie, p. 45)

 Dans ce cadre libéral de pensée, c'est la confrontation des intérêts privés qui construit la société; dans cette logique, il y aurait d'abord eu le troc puis la monnaie et enfin le système de crédit sur la base d'un processus d'abstraction croissant. Sauf que rien de tout cela n'a résisté à un examen ultérieur des acquis de la connaissance en histoire et en anthropologie. J'ai déjà eu l'occasion d'attirer l'attention sur le fait que le troc loin d'être une pratique répandue dans les sociétés primitives est au contraire marginalisé et découragé car il comporte un élément antisocial nettement marqué qui, s'il se répandait, menacerait l'intégrité des liens sociaux. Il y a dans le troc un élément essentiel d'antagonisme qui fait que l'on cherche à tirer un profit de l'échange au détriment de l'autre:" Ce n'était pas sans raison que les mots signifiant "troquer", "échanger", dérivaient dans presque toutes les langues européennes de termes signifiant "truquer", "arnaquer", "embobiner" ou "tromper"." (Graeber, Dette, p. 356)
Dans les conditions primitives et archaïques d'existence, la distribution et la circulation des richesses se fait sans recourt à une quelconque monnaie d'échange pas plus que par le troc mais dans le registre d'une économie de dons à partir de principes de réciprocité et de redistribution comme on l'a bien décrit, par exemple, dans le cas des Iroquois. Si  un membre de la tribu a besoin d'un bien quelconque il n'aura jamais l'idée d'aller l'obtenir chez quelqu'un par du troc mais s'adressera à l'institution chargée de la redistribution des richesses:"[les études de Lewis Henry Morgan] expliquaient clairement que la principale institution économique des nations iroquoises était la "maison longue" où la plupart des biens étaient empilés puis alloués par le conseil des femmes, et que personne, jamais, n'avait échangé des têtes de flèche contre des morceaux de viande." (Graeber, Dette, p. 39) De façon plus générale, la conclusion à laquelle  parvient l'anthropologie est qu'il n'y a probablement jamais eu d'économie de troc dans les conditions primitives d'existence comme le souligne Caroline Humphrey:"C'est bien simple: aucun exemple d'économie de troc n'a jamais été décrit, sans parler d'en faire émerger la monnaie; toute la recherche ethnographique existante suggère qu'il n'y en a jamais eu." (cité par Graeber, ibid., p. 40) Dans ce type de société les choses circulent sur la base de circuits de don - contre don qui rendent incongru l'usage de la monnaie. Mettons qu'un visiteur offre à un membre de la tribu un couteau comme l'on fait John et Lorna Marshall chez les Bushmen du Kalahari:"A leur retour, un an plus tard, ils ont découvert qu'entre leurs deux voyages pratiquement tous les membres de la bande avaient été en possession de ce couteau à un moment ou à un autre." (D. Graeber, Dette, pp. 46-47) Couteaux, haches, burins etc n'ont aucun mal à circuler dans la communauté sans la médiation de l'argent. Au contraire, dans une société monétarisée comme la nôtre qui fait prévaloir l'échange les choses circuleraient beaucoup plus difficilement car celui qui achète le couteau le garderait pour lui. A suivre M. Mauss, ce qui a égaré A. Smith , et, à sa suite  l'ensemble des théories économiques libérales, c'est le récit du navigateur britannique James Cook qui, débarquant sur les îles de Polynésie au XVIIIème siècle, et projetant sur les indigènes les catégories économiques de l'occidental de son temps, croyait avoir affaire avec une forme de commerce basée sur du troc alors qu'il s'agissait de toute autre chose qui renvoyait à l'ordre du don dans l'esprit de ses hôtes:" Il n'y a rien de plus faux que la notion de troc. Toute la spéculation d'Adam Smith part d'une erreur de Cook sur les Polynésiens qui montaient à bord et proposaient aux Européens un échange, non d'objets, mais de cadeaux." (M. Mauss cité par L. Richir, L'erreur de Cook, p. 8) Echanger des cadeaux n'a pas du tout la même signification qu'un simple échange d'objets sous forme de troc. Ce qui échappait complètement à la mentalité marchande de Cook et à celle de Smith à sa suite, c'est que les indigènes n'étaient pas motivés par l'acquisition de biens (logique marchande du troc) mais par l'établissement de liens (logique du don). Les cadeaux s'échangent pour sceller une entente non pour obtenir un gain matériel. C'est le dialogue de sourd qui résulte de la confrontation d'une économie de don avec l'économie marchande occidentale.
Les cas marginaux de troc que l'on peut décrire touchant l'économie primitive concernent des choses que l'on pratique avec des étrangers, des gens avec qui on sait que l'on n'aura pas de relation  suivie. L'élément latent d'hostilité et de conflictualité propre au troc  qui fait que l'on cherche à tirer avantage de la transaction au détriment de l'autre est alors libre de se manifester; ainsi on peut "comprendre pourquoi il n'existe aucune société fondée sur le troc. Ce ne pourrait être qu'une société où chacun est à deux doigts de prendre à la gorge tous les autres..." (Graeber, Dette, p. 44) Le troc, contrairement à ce que laisse croire la fable des économistes libéraux, n'est pas une donnée initiale de l'histoire mais, tout au contraire, son produit tardif quand des économies monétarisées se décomposent et obligent les gens à poursuivre leurs échanges  par d'autres moyens comme on l'observe lorsqu'un pays est victime d'un krach financier et qu'il y a pénurie de monnaie. Il faut donc repenser d'une toute autre façon les origines de la monnaie (à suivre...)

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