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jeudi 10 avril 2014

5) Qu'est-ce qu'une société d'abondance?

Mise à jour, le 19-03-2018

Notions du programme en jeu: la société, les échanges, le travail, le désir.

Commençons par bien distinguer, dans la sphère de l'univers matériel,  deux sens tout à fait différents de la rareté qui sont, en règle générale, confondus dans le discours des économistes. Un sens naturel, valable universellement,  pour toutes les sociétés, et qui tient  aux caractères  intrinsèquement rivaux et non cumulables de certaines ressources naturelles (il faut les économiser) et à la quantité limitée de force de travail que l'être humain peut dépenser (il faut s'économiser). Mais, la rareté peut en outre avoir un sens culturel institutionnel; elle peut découler d'une organisation économique qui créée artificiellement de la rareté. En ce dernier sens, l'économie matérielle de la rareté ne s'applique qu'à une société de marché:"Dans la société de marché, à la signification générale de la rareté  s'ajoute une nouvelle signification, qui est inhérente à la spécificité des institutions. La rareté ne se présente plus seulement, ici, dans son aspect  généralement humain, mais aussi dans son aspect institutionnel." ( Cangiani et Maucourant, Préface à, Polanyi, Essais, p. 37)

Prenons, par exemple, la façon dont Aristote considère l'économie:" [Il] ne voyait pas de place pour le facteur rareté dans l'économie humaine." (Polanyi, Essais, p. 95) Il y a deux raisons à cela:"Aristote attribue la conception erronée [...] d'une rareté générale des biens, à deux états de choses..." (ibid., p. 95) Nous en ajouterons encore  un troisième.
-premièrement, la rareté est générée à partir du moment où les ressources vitales, comme la nourriture, sont  intégrées dans le circuit d'un  marché réglé par le mécanisme offre-demande-prix. Elles ne sont alors plus accessibles que pour celui qui dispose de l'argent suffisant. Ce qui peut manquer, dans un tel contexte institutionnel, c'est la valeur d'échange, l'argent, pour se procurer les valeurs d'usage, les biens nécessaires à la satisfaction des besoins humains; nous en sommes bien là aujourd'hui: la pénurie et la misère dans le monde ne découle pas du manque objectif de valeurs d'usage, par exemple, de produits alimentaires, mais de valeur d'échange pour se les procurer (voir les chiffres de la F.A.O. à ce sujet à 11' 10 " ici pour les sources: l'agriculture mondiale aurait de quoi nourrir 12 milliards de gens. L'argument productiviste, écologiquement catastrophique, de la poursuite de la croissance pour lutter contre la faim n'est sûrement pas la solution mais une partie intégrante du problème, ne serait-ce que pour des raisons de soutenabilité écologique) Les gens mourraient de faim en Afrique ces derniers temps par faute d'argent non loin de silos remplis de grains. Donner ces biens alimentaires ne ferait que déréguler le marché et par répercussion aurait des répercussions néfastes sur  l'ensemble des sociétés qui en dépendent.
D'autre part, dans le cadre institutionnel du marché régi par le mécanisme offre-demande-prix, un agent économique sera incité à augmenter le prix de son offre en organisant sa rareté:"Voilà donc la situation générale: l'abondance des produits de toute sorte est plus redoutée que désirée et il y a tendance à les raréfier, afin de les vendre plus cher." (Pouget, Ecrits syndicalistes, p. 129). C'est ce qui s'est passé maintes fois, par exemple, au moment de la Révolution française et qui avait conduit la  Convention à voter la loi du maximum général en 1793. Elle fixait pour le prix  des produits de première nécessité un maximum à ne pas dépasser sous peine de mort. Elle était censée lutter contre les accapareurs qui les stockaient pour en faire grimper le prix. C'est ce qui se reproduisit en 1870 dans le contexte de la guerre contre la Prusse ( voir, Guillemin, La Commune part. 3, à 1'50) C'est encore cette forme de rareté qu'ont à subir, de nos jours, parmi tant d'autres, des femmes du Burkina Faso, en Afrique, qui leur rend difficile l'accès aux amandes à partir desquelles elles fabriquent le beurre de karité:"les commerçants stockent, souvent dans de mauvaises conditions, en attendant une hausse du prix des amandes."  (Magalie Saussey dans Femmes économie et développement, p. 121) C'est ce type de rareté qui est la conséquence d'institutions, que génère une économie de marché généralisée et non plus simplement une donnée naturelle contre laquelle on ne pourrait rien. Les mécanismes de marché organisent artificiellement la rareté pour valoriser les marchandises. Dans ce cadre institutionnel, l'abondance se transforme  paradoxalement en malédiction pour le producteurDans son essai  Kou l'Ahuri La misère dans l'abondance, au moment de la grande crise des années 1930, J. Duboin relate ainsi le cas d'un paysan qui se lamente de sa surproduction de blé au milieu d'une France gagnée par la misère:"Si j'ai trop de blé il ne va pas se vendre et moi je n'aurai rien donc il faut détruire du blé pour que j'ai de l'argent." Duboin en tirait cette conclusion: "Au prix d'efforts surhumains, les hommes ont obligé l'énergie qui dort dans la nature à faire naître l'abondance et ils n'ont rien eu de plus pressé que de lui déclarer la guerre afin de ressusciter cette bienfaisante rareté qui permet de gagner de l'argent." C'est ce qui explique ce genre de paradoxe qui, pour Ricardo (1772-1823), un des fondateurs du libéralisme économique,  était destiné à prendre toujours plus d'ampleur avec le développement de l'économie de marché: "plus une société progresse, et plus il sera difficile de se procurer de la nourriture…" (cité par Polanyi, La grande transformation, p. 185) C'est cette rareté artificielle que Leontieff  voyait porté à son paroxysme à l'ère de la robotisation et de l'informatisation de la production qui élimine le travail humain:"Quand la création de richesses ne dépendra plus du travail des hommes, ceux-ci mourront de faim aux portes du Paradis à moins de répondre par une nouvelle politique du revenu à la nouvelle situation technique." (cité par Gorz, Misère du présent richesse du possible, pp. 146-147) Cette "nouvelle politique du revenu" conduit au concept d'un revenu inconditionnel déconnecté du travail. Le Paradis de l'abondance de la production industrielle s'accompagne d'une raréfaction  croissante des moyens financiers pour y accéder par l'élimination du travail humain dans la production.

-Deuxièmement, ce qui fait de la rareté quelque chose d'artificielle qui ne doit rien à la nature tient à un ensemble de besoins socialement définis; en terme moderne, on dira qu'elle découle de la demande. Préférer s'acheter un écran plat plutôt que de la nourriture, c'est une certaine façon de gérer la rareté:"C'est alors que la "rareté" acquiert une nouvelle signification, propre au contexte institutionnel: l'argent est "rare" en soi et exige par définition un choix entre des usages possibles."Une situation de rareté ne peut apparaître, dans cette perspective, que dans le cas d'un développement illimité des besoins humains propre aux sociétés de consommation modernes. Aristote, ici aussi,  ne voyait pas de place pour le facteur rareté dans l'économie car il "rejette avec mépris l'idée de besoins humains illimités."  (Polanyi, Essais, pp. 561-562) Cette illimitation  ne se développe que dans une société qui fait de l'appât du gain le mobile dominant des conduites humaines; dans ce cas, l'offre doit constamment stimuler la demande (par ces trois biais que sont la publicité, le crédit et l'obsolescence programmée) pour que se réalise la valeur marchande de la production et multiplier ainsi à l'infini ce qu'Epicure appelait les désirs vains.
C'est à partir de là que l'on peut comprendre la thèse de l'anthropologue américain Sahlins qui prend à  rebrousse poil la mythologie occidentale assimilant l'âge de pierre des sociétés primitives à un état primordial de misère et de pénurie. Au contraire, Sahlins soutient que les seules sociétés d'abondance que l'humanité ait connu jusqu'à présent sont les sociétés primitives de l'âge de pierre conformément au titre de son ouvrage, Age de pierre, âge d'abondance: la circulation des richesses ignore complètement les mécanismes de marché offre-demande-prix mais se fait par "l'échange de tout entre tous". D'autre part, la limitation des besoins fait que les ressources de l'environnement comme la force de travail sont systématiquement sous exploitées: d' immenses troupeaux de bisons pour des besoins limités en bisons par exemple. Dans ce contexte," il n'y pas de place pour le facteur rareté dans l'économie humaine". La thèse de Sahlins mériterait cependant d'être nuancée; elle offre une version certainement trop idyllique des conditions primitives d'existence; la vérité doit se situer quelque part à mi chemin entre les versions habituellement misérabilistes de cet âge et le havre d'abondance qu'en fait l'anthropologue américain. En réalité, toute la difficulté de parvenir à une certitude définitive touchant ces sociétés tient au fait que l'on a commencé à les étudier sérieusement qu'alors que leurs conditions d'existence avaient déjà été profondément transformées, le plus souvent en mal, sous l'effet de ce que l'on appelle de façon très discutable "la civilisation". Comme le relevait Malinowski dès la première moitié du XXème siècle:"L'ethnologie se trouve dans une situation à la fois ridicule et déplorable, pour ne pas dire tragique, car à l'heure même où elle commence à s'organiser, à forger ses propres outils, et à être en état d'accomplir la tâche qui est la sienne, voilà que le matériau sur lequel porte son étude disparaît avec une rapidité désespérante." (cité par Sahlins, A la découverte du vrai sauvage, p. 333)

-Troisièmement, le dernier facteur qui explique que la notion de rareté, au sens où l'entend l'économisme moderne, n'a aucune place dans ces sociétés tient à une toute autre détermination de la richesse qu'ignore une comptabilité de type capitaliste. Dans les sociétés où prévalent encore les formes d'intégration économique fondées sur la réciprocité, "est pauvre celui qui est isolé, qui n'a pas de parents ou d'amis sur qui compter; celui qui ne s'insère pas dans une communauté humaine, qui ne peut compter sur aucun soutien social." (A.C Robert, L'Afrique au secours de l'Occident, p. 152) L'abondance et la rareté sont  d'abord pensées en terme de liens sociaux et non pas de richesse économique chose que l'anthropologue Malinowski avait déjà relevé en son temps:"(Il) fait remarquer que, chez les Trobriandais, la richesse ne se mesure pas à la valeur marchande des biens thésaurisés, à la somme de capital accumulé, mais au nombre ainsi qu'à la qualité des partenaires auxquels un individu, voire un groupe tout entier, est associé." (Richir, Donner, recevoir, rendre, p. 182) C'est pourquoi le statut de célibataire est le pire qui soit dans ces sociétés`car il ne permet de s'insérer dans aucun réseau d'alliances par la parenté:"Tous les ethnologues de terrain s'entendent à le dire: au sein d'une société primitive, il n'est pire condition que celle du célibataire." (ibid., p. 314) S'il faut se marier alors il faut le faire en dehors de sa famille pour étendre son réseau de relations sociales; ainsi se trouve réprimandé chez les Arapesh (Nouvelle-Guinée) ce garçon qui voulait se marier avec sa soeur:"Quoi donc? Tu voudrais épouser ta soeur? Mais qu'est-ce qui te prend? Ne veux-tu pas avoir de beaux-frères? Ne comprends-tu donc pas qui si tu épouses la soeur d'un autre homme et q'un autre homme épouse ta soeur, tu auras au moins deux beaux-frères, tandis que si tu épouses ta soeur tu n'en auras pas du tout? Et avec qui iras-tu chasser? Avec qui feras-tu les plantations? Qui auras-tu à visiter?" (M. Mead cité par Richir, ibid., p. 121) Si on suit ce concept indigène de la richesse, les sociétés qui auraient besoin qu'on les aide dans leur lutte contre la pauvreté seraient plutôt les sociétés occidentales atomisées dans lesquelles le lien social gravement atteint demande à être restauré, conformément au titre  du livre d' A. C. Robert, L'Afrique au secours de l'Occident, prenant à rebrousse-poil les clichés dominants issus du complexe de supériorité de la civilisation occidentale...

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