mercredi 30 avril 2014

Cornelius Castoriadis: la fête assiégée, (partie 4)





4)La fête est morte, vive la fête: develop-man
a) Réinvention du Carnaval
Comme le note l'ethnographe Florence Weber, la culture ouvrière, loin du cliché qu'un sociologue comme Bourdieu a pu reproduire, n'est pas réductible à une simple culture de la nécessité et du besoin. La réinvention du Carnaval intégrée dans les manifestations politiques du premier mai dans la petite commune ouvrière de  Montbard, en Bourgogne, en est un bon exemple (sur la signification originellement politique de la fête du premier mai, inventée par le mouvement ouvrier américain, nous renvoyons à l'aperçu que nous en donnons dans la partie 2.a. du sujet La révolte peut-elle être un droit?). Un certain nombre d'éléments "montrent l'imbrication (inextricable) d'une symbolique carnavalesque et d'une tradition de lutte ouvrière." (F. Weber, Manuel de l'ethnographe, p. 203. On peut lire ici l'étude qu'elle lui a consacré)

dimanche 27 avril 2014

Cornelius Castoriadis, la fête assiégée (partie 3)

 Gil Scott-Heron, The revolution will not be televised (1970)

3) Culture festive et culture politique
a) La mort du Charivari 
Le Carnaval ne fût pas le seul cycle de fêtes à décliner. S'il en reste encore aujourd'hui quelques débris, le Charivari, lui, a complètement disparu. Il constituait  une manifestation festive qui pouvait prendre une tournure carnavalesque où s'accomplissait une forme de justice populaire immanente par laquelle une communauté s’assurait elle-même du maintien et du respect de certaines normes communes censées préserver son intégrité. Dans sa version espagnole, la karrosa, quand on apprenait " un événement portant atteinte aux bonnes moeurs, par exemple que quelqu'un a provoqué un scandale parce qu'il était en état d'ivresse, qu'un mari a battu sa femme ou, mieux encore, qu'une femme a battu son mari (sic), qu'une jeune fille a été outragée, que quelqu'un a insulté ses parents, on organise une sorte  de représentation satirique en guise de réparation." (Baroja, Le Carnaval, p. 205) L'inventivité populaire s'exprimait alors sous la forme de représentations théâtrales mettant en scène le procès de l'accusé (cf. partie 1.a.) Dans les traditions populaires du territoire français, il était de coutume de tourner en ridicule celui qui avait mal agi, comme par exemple, dans le Bourbonnais par le châtiment de la promenade en âne:"on lui barbouillait la figure de miel et de plumes, on le coiffait d'une vieille corbeille à pain...on le munissait d'une quenouille. Ainsi affublé, il était monté sur un âne, mais le visage tourné vers le derrière de l'animal." (Eugen Weber, La fin des terroirs, p. 473) Celle ou celui qui a eu quelques lectures de Lucky Luke se rappellera  la version américaine du goudron et des plumes infligés à l'étranger qui contrevient aux us et coutumes de la communauté. En Ariège, le charivari portait le nom de colliouari: "Ainsi, à Daumazan (Ariège), le mariage de la servante du notaire, dont on prétendait qu'elle avait été séduite par son maître, conduisit en 1844 à un charivari dont les participants finirent au tribunal [...] en décembre 1861, le nouveau maire interdit tous les chants et toutes les manifestations satiriques après huit heures du soir susceptibles de troubler l'ordre public: chants et contre chants, se provoquant mutuellement et devenant de plus en plus insultants, débouchaient sur des désordres et des violences." ( ibid., p. 476)

jeudi 24 avril 2014

Cornelius Castoriadis, la fête assiégée ( partie 2)


2) Les agents du siège des fêtes (note: dans le cadre d'une explication de texte étroitement scolaire, cette partie peut être laissée de côté et on peut passer directement à la troisième partie.)

 a)Les agents religieux
Le combat de Dame Quaresma (le Carême), représentée sur la partie droite du tableau, contre Don Carnal et son cortège, à gauche (le Carnaval), peint par Bruegel l'ancien (XVIème siècle), a une portée symbolique considérable touchant les premières vagues d'assaut menées contre les fêtes populaires des cultures européennes par les autorités religieuses à la sortie du Moyen Age:"Le XVème siècle est [...] considéré comme l'apogée de la vie festive médiévale [...] Au fil des siècles suivants, tout cela allait être détruit. La vie festive serait systématiquement attaquée par les réformateurs puritains en Angleterre, puis, finalement, par les réformateurs partout, catholiques ou protestants. En même temps, sa base économique dans la prospérité populaire allait se dissoudre." (Graeber, Dette 5000 ans d'histoire, p. 376) Ce que nous ne comprenons plus depuis que ne subsiste plus que la carcasse du Carnaval, c'est qu'il n'était pas une simple fête ponctuelle l'espace d'un jour, le Mardi gras, désormais réservé aux enfants, mais  qu'il constituait un cycle de fêtes correspondant à une période de l'année; dans le calendrier chrétien, "le carnaval est, donc, une époque, une période de l'année" (Baroja, Le Carnaval, p. 47) qui couvrait l'époque  hivernale de décembre à février.

mercredi 23 avril 2014

Cornelius Castoriadis, la fête assiégée (partie 1)


"La fête [...], création immémoriale de l'humanité, tend à disparaître des sociétés modernes comme phénomène social; elle n'y apparaît plus que comme spectacle, agglomération matérielle d'individus qui ne communiquent plus positivement entre eux, et ne coexistent que par leurs relations juxtaposées, anonymes et passives, à un pôle qui est seul actif et dont la fonction est de faire exister la fête pour tous les assistants. Le spectacle, performance d'un individu ou d'un groupe spécialisé devant le public impersonnel et transitoire, devient ainsi le modèle de la socialisation contemporaine, dans laquelle chacun est passif relativement à la communauté et ne perçoit plus autrui comme sujet possible d'échange, de communication et de coopération, mais comme corps inerte limitant ses propres mouvements. Et ce n'est nullement accidentel que les observateurs des grèves en Wallonie, en janvier 1961, aient été tellement frappés par l'aspect proprement de fête que présentait le pays et le comportement de gens plongés dans une lutte dure et dans le besoin: les immenses difficultés matérielles étaient dépassées par la résurrection d'une vraie société, d'une vraie communauté, par le fait que chacun existait avec et pour les autres. Ce n'est que dans les éruptions de la lutte des classes que peut désormais revivre ce qui est définitivement mort dans la société instituée: une passion commune des hommes qui devient source d'action et non de passivité, une émotion qui renvoie non à la stupeur et à l'isolement mais à une communauté qui agit pour transformer ce qui est."
Cornelius Castoriadis, Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne.

La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Introduction
"Le Carnaval est mort; il est mort, et non pas pour ressusciter comme, jadis, il ressuscitait chaque année." (Baroja, Le Carnaval p. 25) A suivre le propos du texte, ce verdict inaugurant le travail de Baroja sur l'histoire du Carnaval, peut s'entendre au sens le plus large de la fête comprise comme "création immémoriale de l'humanité".   L'apologue de la modernité ne l'entendra certainement pas de cette oreille. Notre époque n'est-elle pas celle de l'âge du fun, de la "conquest of cool", de l'industrie de l'amusement et du divertissement? Si les fêtes des anciens temps ont bel et bien disparu qu'est-ce qui empêche de penser que d'autres, comme la fête de la musique, ont pris le relais? En déplorant la disparition des fêtes, ne sommes-nous pas les agents d'un discours réactionnaire toujours prompt à déplorer ce qui disparaît en restant aveugle à ce qui le remplace? Ne voyons-nous  pas la "destruction créatrice" que Schumpeter saluait comme typique du capitalisme industriel? Le texte prévient l'objection; ce discours  confond deux choses radicalement opposées: la fête et le spectacle. Ce qui remplace les fêtes, ce ne sont pas d'autres fêtes mais des spectacles, transformation loin d'être anodine car elle fournit "le modèle de la socialisation contemporaine, dans laquelle chacun est passif relativement à la communauté et ne perçoit plus autrui comme sujet possible d'échange, de communication et de coopération, mais comme corps inerte limitant ses propres mouvements." De la fête au spectacle, nous serions entraînés dans un processus d'atomisation de la société, dans une forme de socialisation qui tourne à vide, ce  qui constituait déjà le fond de la critique anti capitaliste des socialismes depuis l'aube du XIXème siècle. La question de la fête et de son érosion,  loin d'être frivole, soulève ainsi des questions fondamentales touchant la crise anthropologique des sociétés industrielles. Elle traduit une crise de la socialisation en tant que telle. C'est en ce sens qu'il y a lieu de prendre au sérieux le verdict de la mort du Carnaval qui "avait été annoncée avant, et annoncée comme quelque chose d'une gravité exceptionnelle." (Baroja, Le Carnaval, p. 159)
Le texte s'articule en deux parties distinctes:
1- Comprendre ce que le monde moderne menace de faire disparaître ce qui demande des éclaircissements sur le concept de  fête en tant que "création immémoriale de l'humanité". Nous pourrons alors mieux saisir la signification de sa transformation en un spectacle.
2- Mais, si l'esprit de la fête hérité des origines de l'humanité continue d'exister tant bien que mal dans le monde actuel, l'auteur, partant de l'exemple des grèves de Wallonie, nous invite à en suivre la trace dans le conflit social, et, particulièrement, dans la dimension fondamentalement festive des grèves. La fin du texte sera une invitation à ne pas désespérer de la capacité de résistance des populations à leur atomisation dans le cadre social que leur imposent les agents façonnant la société du spectacle. Les concepts d'indigénisation de la modernité et de develop-man tirés de l'anthropologie de M. Sahlins nous serviront  finalement à penser comment les forces concourant à l'édification de la société du spectacle peuvent être détournées de leur orientation dominante, conformément à une ancestrale stratégie du détournement des cultures populaires, pour alimenter un développement culturel favorable à une nouvelle jeunesse des fêtes, soit, la renaissance d'une société riche en liens. Restera à déterminer dans quelle mesure ce processus de "develop man" peut être émancipateur ou non ...

dimanche 20 avril 2014

b) Socialisme ou barbarie

Dernière mise à jour, le 31-03-2018

Notions du programme en jeu: la politique, la liberté, la société et l'Etat, l'histoire, le travail, les échanges.

Cette alternative s'est reposée avec insistance depuis la fin du XIXème siècle. A ma connaissance, on en trouve la première trace chez Engels, le compagnon de route de Marx:"La société bourgeoise est placée devant un dilemme: ou bien passage au socialisme ou bien rechute dans la barbarie."  Rosa Luxemburg, une grande figure du socialisme de liberté reprendra la formule en 1915  pour appréhender le désastre que sera la Première Guerre Mondiale. Castoriadis et d'autres formèrent, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, un groupe de militants qui s'étaient donnés comme mot d'ordre "socialisme ou barbarie". C'est encore Jacques Ellul, à la fin de sa vie, qui avait averti que nous étions à ce point de croisée très court qui peut nous faire bifurquer vers une socialisme de liberté ou une cybernétisation de la société.
Pour  comprendre la signification et évaluer la pertinence de cette alternative, il faut commencer par se confronter à une objection. Une alternative posée dans les termes de "socialisme ou barbarie", sera fortement contestée par les libéraux pour qui le sacro-saint marché est la réponse à tous les maux.

mardi 15 avril 2014

1a) Qu'est-ce qu'un socialisme de liberté? Renaissance des sociétés primitives à un niveau supérieur.

Mise à jour, le 22-07-2019.
Notions du programme en jeu: la politique, la liberté, le langage, l'histoire, la morale, les échanges.

Le problème des mots.
Une remarque préliminaire nécessaire pour porter l'attention sur un malentendu inévitable tenant compte de l'évolution du sens du mot "socialisme" depuis son invention au XIXème siècle. Il fait partie de ces termes usés jusqu'à la corde qui a fini par désigner toute autre chose que ce qu'il signifiait à l'origine: on définira cela comme un usage orwellien. La confusion est ici systématique. En fait, on ose encore à peine prononcer le mot tellement il a été  l'objet d'un rejet massif dans l'opinion publique, ô paradoxe, sous la présidence d'un dirigeant du Parti Socialiste, F. Mitterrand,  qui  sera pourtant réélu en 1988! Durant la décennie 1980, parmi les termes qui perdent le plus d'appréciations positives dans l'opinion, figure celui de "socialisme". (cf. A. de Besnoit, L'effacement du clivage Droite-Gauche, p. 12) (1) C'est pourquoi, une des figures majeures de cette philosophie politique au XXème siècle, Castoriadis, suggérait, à la fin de sa vie, de le jeter à la poubelle pour inventer de nouveaux mots. C'est un problème de langage terrible qui est le même que celui qui faisait dire à Polanyi que "nous devons absolument exiger [...] de nouveaux termes, qui nous libéreraient de notre impuissance totale et funeste à décrire les événements les plus banals de notre époque sans suggérer précisément le contraire de ce que nous voulons exprimer." (Polanyi, Essais, p. 425)

samedi 12 avril 2014

6) L'utopie destructrice de la société de marché

Dernière mise à jour, le 03-01-2018.
Notions du programme en jeu: la société, le travail, la politique, l'Etat, les échanges, la vérité, autrui, la morale, le devoir, le droit, le sujet, la culture.

Polanyi n'avait pu anticiper le deuxième grand mouvement des enclosures touchant  la connaissance. Mais il avait déjà développé l'idée qu'une société de marché qui prétend transformer en simples marchandises ces constituants fondamentaux de la vie humaine que sont la terre, le travail, la monnaie (et donc aujourd'hui aussi la connaissance), constitue une impossibilité  anthropologique. Ce qui est attaqué ce sont les piliers porteurs de la vie de l'être humain: "son apport au collectif (le travail), son environnement naturel (la terre), et son unité de mesure de ce qui vaut (la monnaie)." (N. Postel et R. Sobel, Socio économie et démocratie, L’actualité de Polanyi, p. 113)

jeudi 10 avril 2014

5) Qu'est-ce qu'une société d'abondance?

Mise à jour, le 19-03-2018

Notions du programme en jeu: la société, les échanges, le travail, le désir.

Commençons par bien distinguer, dans la sphère de l'univers matériel,  deux sens tout à fait différents de la rareté qui sont, en règle générale, confondus dans le discours des économistes. Un sens naturel, valable universellement,  pour toutes les sociétés, et qui tient  aux caractères  intrinsèquement rivaux et non cumulables de certaines ressources naturelles (il faut les économiser) et à la quantité limitée de force de travail que l'être humain peut dépenser (il faut s'économiser). Mais, la rareté peut en outre avoir un sens culturel institutionnel; elle peut découler d'une organisation économique qui créée artificiellement de la rareté. En ce dernier sens, l'économie matérielle de la rareté ne s'applique qu'à une société de marché:"Dans la société de marché, à la signification générale de la rareté  s'ajoute une nouvelle signification, qui est inhérente à la spécificité des institutions. La rareté ne se présente plus seulement, ici, dans son aspect  généralement humain, mais aussi dans son aspect institutionnel." ( Cangiani et Maucourant, Préface à, Polanyi, Essais, p. 37)

mardi 8 avril 2014

4) Tentative pour se sortir le marteau de l'économie de la tête

Notions du programme en jeu: les échanges, le travail, la société, l'histoire, la politique.

Le but du jeu ici, comme nous l'avions indiqué à la fin de la partie précédente, est de déblayer le terrain pour rendre envisageable l'institution d'un revenu inconditionnel qui mette à l'abri de leur captation marchande ces activités de mise en commun des ressources abondantes de la connaissance à l'ère de l'informatique. Il sera difficile de  sortir des impasses du capitalisme cognitif sans repenser  la façon dont doivent s'organiser les principes d'intégration économique dans ce nouveau contexte. Ce qui ressort de notre exposé jusque là, c'est que  le principe dominant de l'échange marchand devient caduque (dépassé) dans un tel contexte. Rendre concevable  une alternative suppose comme préalable de se sortir le marteau de l'économie de la tête pour repenser la question  des stimulants de l'activité humaine en dehors de l'argent.

vendredi 4 avril 2014

3) Critique du capitalisme cognitif (suite): vers un socialisme de l'immatériel

Notions du programme en jeu: la société, la politique, la liberté, la morale.

Il ne faudrait surtout pas sous estimer la résistance qu'oppose le monde  à l'extension du capitalisme cognitif. C'est la lutte qui est menée aujourd'hui contre le deuxième grand mouvement des enclosures par la communauté mondiale des informaticiens, et, plus largement encore, par la communauté mondiale des utilisateurs du réseau Internet, pour laisser ouvertes et libres de circuler les ressources abondantes de la connaissance à l'âge de l'informatique.