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vendredi 3 mai 2013

Quelque chose peut-il valoir que l'on donne sa vie? (Partie 1)


 "C’est parce que nous avons un but que nous trouvons la force de nous vouer aux besognes du commencement, dont nous connaissons la valeur et la signification. C’est fastidieux, croyez-moi, de se quereller avec le patron pour gagner cinq sous de plus par jour, ou pouvoir aller au cabinet sans payer l'amende; c’est humiliant de quêter sou à sou les cotisations des pauvres diables, qui ont à peine pour vivre; c’est abrutissant de délibérer avec des gars têtus et bornés qui éternisent la plus insignifiante discussion et grossissent la moindre difficulté. Sans l’idéal toujours présent aux yeux des conscients, lequel d’entre eux consentirait à se tuer en de si misérables besognes!
-Que vous en reste-t-il, si cet idéal, votre création, exige votre disparition par le sacrifice de votre vie?
- La vie se mesure-t-elle à la durée? Les jouissances qu’elle donne se mesurent-elles au tas de nourriture consommé ou à consommer? Est-ce renoncer à la vie que la vouloir vivre en intensité et en beauté? Faire sa volonté, se magnifier, fût-ce à ses propres yeux, conformément à l’idéal, est-ce se sacrifier? […] Quoi! Je me dirais un homme libre, et je ne pourrai même faire par réflexion ce que, d’instinct et sous l’impulsion de l’espèce, le passant fait lorsqu’il se jette à l’eau pour repêcher un inconnu!"
( Eugène Fournière, L’âme de demain, 1902)
"J'ai compris qu'il ne suffisait pas de dénoncer l'injustice, il fallait donner sa vie pour la combattre." (Albert Camus, Les Justes)

Introduction
Ainsi, se passent les choses ordinaires de la vie, comme le soulignait un socialiste des origines, au XIXème siècle, Eugène Fournière, ce que confirment moult exemples que l'on peut trouver dans les faits divers:"W. Autrey, ouvrier du bâtiment de 50 ans, a sauvé un homme qui était tombé sur les voies du métro new-yorkais alors qu'une rame entrait dans la station. N'ayant pas le temps de mettre l'homme en sécurité [il] le plaqua au sol et s'aplatit sur lui pendant que les wagons passaient au-dessus de leur tête. Il minimisa son geste héroïque:" Je n'ai rien fait d'exceptionnel."" (Frans de Waal, L'âge de l'empathie, p. 335) Le 11 septembre 2001, dans les tours du World Trade Center, pendant que les occupants dévalaient les escaliers pour fuir la mort, les pompiers, eux, les grimpaient pour aller à sa rencontre; et, de surcroît, pour  secourir des gens leur étant inconnus. Ou, encore mieux: lors de la catastrophe nucléaire de Fukushima, 450 policiers se sont mobilisés durant une année pour se rendre en plein coeur de la zone irradiée au péril de leur vie tout cela pour retrouver la dépouille d'un de leur collègue mort dans le tsunami et lui offrir ainsi une cérémonie funéraire à sa mémoire. Quelle étrange impulsion peut pousser à se comporter ainsi? Suffit-il de se dire, dans un cas, qu'on les paye pour ça et qu'ils ne font que leur job? Et pourquoi alors s'engager dans un travail dont le contrat stipule  le don de sa vie? Y-a-t-il seulement un sens à vouloir fixer un prix à la vie? "De tous les biens ,aucun ne nous est si cher ni si désirable que la vie. Il n'est vie si misérable et si dure qu'un homme ne veuille la vivre... Si dure que soit la vie,on veut néanmoins vivre. Pourquoi manges-tu?Pourquoi dors-tu?Pour vivre...Mais pourquoi vis-tu?Pour vivre dis-tu, et cependant tu ne sais pas pourquoi tu vis. Si désirable est la vie en elle-même qu'on la désire pour elle- même..."  (Maître Eckhart, Traités et sermons, p.148) Si, comme le pense ce mystique allemand du XIII-XIVème siècle, la vie est le bien le plus précieux, si rien ne vaut la vie, on ne voit plus bien au nom de quoi on pourrait la donner. Pourtant, si cette question nous embarrasse tant, c'est parce qu'il nous est difficile, à nous les modernes, de penser l'existence humaine hors des cadres de l' anthropologie de l'homo oeconomicus qui ne veut voir dans l'être humain qu'un égoïste calculateur occupé à maximiser son intérêt. Donner sa vie  relèverait d'un comportement irrationnel et superstitieux qui confine à la bêtise. L'esprit cynique moderne traitera par le mépris cette façon de se faire avoir et cherchera éventuellement à l'exploiter; dans le dilemme du prisonnier, c'est le cas de celui qui dénoncera son complice en attendant que l'autre n'en fasse pas de même. Une réponse positive au sujet supposera de dépasser cette anthropologie noire pour apercevoir ce qui peut faire de l'être humain un homo donator, un être éprouvant d'abord  le besoin de donner plutôt que de posséder et d'accumuler. Nous soutiendrons que la satisfaction de ce besoin est la condition essentielle d'une vie heureuse. Mais si le don est l'aliment de base dont se nourrit la vie, et l'accroît, il faudra aussi prendre garde que dans ses formes perverties, il peut devenir le pire des poisons: le clientélisme, le colonialisme à prétention humanitaire, le nationalisme, le fanatisme religieux, le totalitarisme en constituent autant de figures. Le don nécessite donc un art qui saura  neutraliser ce qu'il contient de potentiellement toxique pour en extraire les vertus bienfaisantes. Pour cela, il faudra se demander  ce qui permet de distinguer le don vertueux du don empoisonné? Celui qui vaille qu'on lui dise "oui" de celui dont il faut prendre bien garde de se protéger?

1) L'homo donator
Si nous pouvons répondre positivement à l'intitulé du sujet, c'est en vertu de deux choses: parce que  tout don est un don de soi et  parce que donner est un besoin fondamental, celui qui nous pousse à nouer et entretenir des liens d'affection. Reprenons dans l'ordre.
a) don = don de soi
Tout don est un don de soi. "On ne donne rien tant qu'on ne se donne pas soi-même." (Ramuz) Telle est la propriété fondamentale de tout don. Celui qui ne veut pas avoir à donner de soi préfèrera passer par le circuit de l'argent. Dès que l'on a aperçu cela, on a déjà un début de réponse au sujet: ce qui peut valoir qu'on donne sa vie, c'est ce qui nous pousse à donner, c'est l'esprit du don. La question du sujet se repose alors dans les termes de savoir ce qui peut faire de l'être humain un homo donator, un être sociable qui possède en lui le besoin de donner et non pas d'abord cet égoïste calculateur qu'a voulu voir l'anthropologie libérale pour libérer l'imaginaire du capitalisme et légitimer la loi du marché comme base de l'organisation sociale. Mais faisons une distinction: on peut  donner de sa vie ou donner sa vie. Dans ce dernier cas, nous avons à faire à une radicalisation du don qui engage la vie toute entière; donner sa vie, c'est se donner intégralement et sans reste. C'est l'engagement de celui qui est prêt à mourir pour son enfant, sa patrie, son dieu etc. C'est ce que nous appellerons à la suite de Caillé l'inconditionnalité inconditionnée. La matrice de ce registre de l'inconditionnalité, c'est la reconnaissance inconditionnelle dont doit bénéficier le nouveau né de ses parents pour devenir une personne et accéder à sa propre identité. Que la mère de Hitler puisse dire, "quoique tu aies fait tu resteras toujours mon fils", ne s'entend que dans le registre de l'inconditionnalité inconditionnée. Les liens de parenté sont de cet ordre; je peux dire: "je ne suis plus ton ami". mais il est impossible de dire:"tu n'es plus mon fils". Ainsi s'expliquent ces témoignages de gens pour qui la première (et dernière?) chose qui vaudrait qu'on donne sa vie, ce sont ses enfants. Cependant, sortie du don parental, l'inconditionnalité inconditionnelle ne va pas sans poser problème.Ne contient-elle pas le risque de dériver vers des formes de domination et de fanatisme éminemment dangereuses? Avant d'en venir là, il importe déjà de comprendre plus modestement ce qui vaut qu'on donne de sa vie, ce que nous appelerons, en reprenant un concept d'Alain Caillé, une inconditionnalité conditionnée. Je me donne mais pas tout entier et je garde sur moi la possibilité de sortir du rapport de don si je n'y trouve plus mon compte parce que j'estime, par exemple, que l'autre ou les autres ne jouent plus le jeu, c'est-à-dire, accumulent pour eux les bénéfices de la circulation du don. Cela correspond à l'apprentissage peut-être le plus important que nous ayons à faire sur le chemin de la vie: "apprendre à donner [aussi bien qu'à recevoir] sans se faire avoir."(Godbout et Caillé, L'esprit du don, p. 46) Car, apprendre à donner de soi, c'est apprendre à aimer...
b) aimer=donner 
 A la formule que donne un des représentants les plus fameux des Lumières, Helvétius, typique d'une pensée qui a érigée l'égoïsme en système,"Aimer, c'est avoir besoin" (cité par Sahlins, La découverte du vrai sauvage, p. 346), nous opposerons la forme active de l'amour:" l'amour consiste essentiellement à donner, non à recevoir." (Erich Fromm, L'art d'aimer, p. 39) La pulsion qui pousse à donner est donc celle de l'amour. C'est pourquoi la forme  où  le don apparaît par excellence comme un don de soi réside dans l'amour que se porte deux êtres comme l'exprime magnifiquement le poète Emerson:"Le seul présent, le seul don est un fragment de toi-même. C'est un don de ton sang que tu dois m'offrir." C'est parce que nous sommes capables d'aimer, que nous sommes poussés à donner. Donner, dans cette optique, n'est pas une obligation, un devoir ingrat à remplir, mais constitue un besoin au même titre que, sur le plan physiologique, respirer. On ne peut vivre sans air; on ne peut non plus vivre sans amour ou, ce qui revient au même, sans éprouver le besoin de donner. L'exemple type, c'est l'amour maternel. Ce qu'il est censé donner  peut s'exprimer à partir de la symbolique biblique du lait et du miel:"La terre promise (la terre est toujours un symbole maternel) est décrite comme "ruisselante de lait et de miel." (Fromm, L'art d'aimer, p. 69). Le lait symbolise le soin que la mère est capable d'apporter à son enfant pour le protéger; mais il n'est que le premier aspect de l'amour. Infiniment plus difficile est de savoir donner le miel:"Pour être en mesure de donner du miel, une mère ne doit pas seulement être une "bonne mère", mais une personne heureuse." ( ibid., p. 69) Ce qu'elle peut seulement communiquer par là à l'enfant, c'est combien "il est bon d'être vivant, qu'il est bon d'être un petit garçon ou une petite fille, qu'il est bon d'être sur cette terre."(ibid. p. 68) Autrement dit, c'est la confiance dans la vie qui coule du miel. On peut être la plus prévenante des mères; mais si  sa propre vie n'est pas dominée par des affects joyeux, on ne pourra donner le miel dont aura besoin l'enfant pour affronter la vie. Il faut aimer ce que l'on est, aimer de quoi est fait sa vie, pour arriver à donner à son enfant, l'aliment de base d'une ossature psychologique qui ne sera pas dominée par la peur de perdre mais par le besoin de donner à son tour. Pour le dire encore autrement, il faut pouvoir s'aimer soi-même pour aimer pleinement son enfant, et, par extension, qui que ce soit d'autre. (cf. Aristote, de l'égoïsme, partie 3 ):"si on a l'occasion de rencontrer chez une mère un authentique amour de soi et d'en observer les effets, on verra que rien n'est plus favorable, que rien ne contribue d'avantage à donner à un enfant l'expérience de l'amour, de la joie et du bonheur, que d'être aimé par une mère qui s'aime elle-même." (ibid., p. 82) La logique de l'amour maternel se donne  à voir dans le jugement de Salomon (la Bible, 1 Rois 3,16-28): deux femmes se contestent la maternité d'un enfant. Le roi propose de le trancher en deux et d'en donner une moitié à chacune. La vraie mère en se dénonçant est prête à perdre son enfant pour le sauver: c'est la logique de l'amour, identiquement celle du don; la fausse mère mue par l'impulsion à posséder, s'engage, au contraire, dans une logique de rivalité qui doit condamner l'enfant: c'est la logique de l'intérêt égoïste. La sagesse du roi, en employant ce stratagème, consiste à avoir eu confiance en l'amour pour que prévale sa logique sur celle de la rivalité et de la violence. Le comportement de la vraie mère nous conduit sur le chemin des vertus du don qui légitime l'idée que quelque chose vaille la peine qu'on  donne sa vie...
c) La strate naturelle du don
Mais, le don n'est pas simplement un phénomène culturel; ou, s'il en est un, tout laisse à penser qu' il s'étaye sur une strate qui s'étaye sur les bases les plus primitives de la vie. De ce point de vue, notre compréhension habituelle de la nature est sujette à caution. Nous ne croyons y voir que la loi de la jungle qui veut que le plus fort écrase le plus faible et que le souci de sa propre conservation, l'impulsion égoïste, soit le trait dominant. Nous sommes victimes de la même illusion que celle qui nous fait concevoir l'humain, avant tout, comme un égoïste calculateur. Si nous y prenons garde, nous apercevrons tout un ensemble de données qui montrent que la pulsion qui pousse à donner est omniprésente dans la nature. Goethe s'émerveillait des récits d' Eckermann lui relatant la générosité qu'on trouve dans le monde des volatiles, par exemple, ces rouges gorges recueillant, pour les nourrir, des petits roitelets ayant perdu leur mère:"Nous sommes vraiment là en présence de quelque chose de divin qui me plonge dans le ravissement. S'il était vrai que ce fait de la becquée donnée à une créature par une autre qui lui est étrangère se retrouve dans toute la nature, plus d'une énigme serait ainsi expliquée [...] Qui entend cela et ne croit pas en Dieu, Moïse ni les prophètes ne lui seront d'aucun secours. Voilà ce que j'appelle l'omniprésence de Dieu, lequel a partout répandu et implanté une parcelle de son amour infini, et chez les animaux a déposé en bourgeon ce qui chez l'homme bien né s'épanouit dans sa fleur la plus splendide." (Goethe, Conversations avec Eckermann, pp. 546-547)
. Que penser encore de l'étrange comportement de cet hippopotame qui n'a visiblement rien à gagner dans cette affaire?



 (cf. pour un étayage de cette strate naturelle du don, le sujet, Toute morale est-elle contre-nature?)Tout se passe ici comme si avions devant nous l'illustration de la façon dont la relation entre l'homme et l'animal se vit dans les sociétés primitives:"Pour que la communication entre les espèces soit possible, il faut donc que les animaux cachent sous leur peau des hommes. Leur apparence corporelle est superficielle, et il ne faut pas s'y arrêter pour révéler l'humanité en eux, comme ce qui a lieu dans les rêves." (Marshall Sahlins, La nature humaine une illusion occidentale, p. 96) Dans la représentation occidentale de l'évolution, ce sont les hommes qui descendent des animaux. C'est exactement l'inverse qui est vrai pour les sociétés primitives:"Alors que notre anthropologie traditionnelle considère que les humains ont à l'origine une nature animale, dont la culture doit s'accommoder [...], les Amérindiens pensent qu'après avoir été hommes, les animaux demeurent des hommes, même si ce n'est pas manifeste."(Viveiros de Castro cité par Sahlins, ibid., p. 97) Que penser enfin de cette troublante forme d' entraide entre les plantes? Le trait le plus remarquable étant qu' elle ne  semble prévaloir que dans les conditions de plus grande précarité pour tous.
 (A suivre...)

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