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lundi 6 février 2012

Les contraintes invisibles qui pèsent sur la pensée (3)

La dénaturation des témoignages
Il y a un premier niveau où s’opère cette dénaturation qui saute tout de suite aux yeux et qui tient au filtre de l‘actionnariat; par exemple, TF1 appartenant à Bouygues, il est évident que le traitement de l’information sur TF1 sera orienté dans un sens favorable aux intérêts de Bouygues et , en règle général, du monde des affaires: il sera problématique d‘attendre de journalistes de TF1 qu‘ils fassent un travail d‘investigation sérieux, par exemple, sur les effets nocifs des téléphones portables tenant compte du fait que l‘actionnaire majoritaire de la chaîne investit massivement dans la téléphonie mobile; il en va ainsi de tous les M.M.C. Aux États-Unis, par exemple, on ne peut attendre de NBC qui appartient à General Electric dont le cœur du business est l’industrie du nucléaire, un traitement critique de l’information touchant le nucléaire!

 Le filtre de la publicité opère de la même façon: Nestlé qui achète à prix d’or du temps d’antenne à une chaîne de télé pour mettre en scène son produit Nespresso avec le playboy George Clooney ne comprendrait pas que les journalistes de la chaîne fournissent à son public un travail d'investigation sur l’étranglement terrible  dont sont victimes les petits producteurs de café partout dans le monde  de la part de grandes firmes comme … Nestlé qui leur achètent à un prix ridiculement bas leur production et qui les réduisent à la famine! Se met ainsi en place chez les journalistes une forme d’auto censure dont la conférence de presse organisée à Washington  en 1992 par le Centre d’étude  des pratiques commerciales donne un bon exemple: il y fut distribué un rapport intitulé " Comment la pression de la publicité peut corrompre une presse libre ". « Ce texte signalait des dizaines de cas d’auto censure résultant du contexte « imposé par les annonceurs et de pressions afférentes ». Presque aucun des journalistes invité n’a assisté à cette conférence, et le rapport n’a généré pratiquement aucun commentaire dans la presse. Ce qui incita l’association Project censuré à inscrire ce rapport parmi les dix " meilleurs sujets censurés " de 1992. " (Stauber et Rampton, L’industrie du mensonge, p.300, éditions Agone)
Les annonceurs pour passer leur pub privilégieront  certains médias au détriment d’autres suivant deux critères principaux: qu’ils bénéficient d’une clientèle solvable; un journal s’adressant aux couches les plus pauvres de la société n’a guère de chance d’attirer des annonceurs; que l’orientation idéologique du média n’entre pas en conflit avec les  intérêts de l’annonceur ce qui élimine d’emblée toute la frange des médias où se trouve développée une critique des grandes corporations privées: " Les médias radicaux et ceux de la classe ouvrière font l’objet d’une discrimination politique de la part des publicitaires. Au fondement de cette discrimination, il y a l’allocation de publicité conditionnée au ciblage du public solvable. Mais bien des entreprises refusent en outre de subventionner des ennemis idéologiques ou ceux qu’ils perçoivent comme nuisant à leurs intérêts… " (F.D.C., p. 50-51)

Le filtre des sources d’information
Ce filtre opère lui aussi comme un puissant vecteur de dénaturation des témoignages.
Un M.M.C. tendra à privilégier certaines sources d’information qui orienteront le traitement de l’information suivant une perspective unilatérale. Nous retrouvons ici notre mouton australien! Celui-ci sera toujours présenté suivant la même perspective qui conduira le grand public à en conclure que le mouton est noir sans qu’il  soupçonne un seul instant qu’il puisse présenter un tout autre aspect appréhendé à partir d’autres sources d’information. Il y a à cela diverses raisons.
D’abord, les journalistes tendront à privilégier  ce qu’il est convenu d’appeler dans le jargon journalistique  "les sources autorisées d’information "  que Coluche tournait ainsi en dérision:



Comme l’analysent Chomsky et Herman, ces sources présentent « le grand avantage d’être reconnues et crédibles sur la seule base de leur statut et prestige[…] Mark Fishman observe que […] les journalistes se comportent comme si les personnes autorisées savaient ce qu’il est de leur responsabilité professionnelle de savoir.[…] En particulier, un journaliste tiendra les allégations d’un responsable, non pour de simples allégations, mais pour des faits crédibles et établis. Cela revient à une division morale du travail: les responsables connaissent et communiquent les faits, les journalistes les relaient pour l’essentiel . » » (FDC, p.55) C’est-ce qu’on appelle en philosophie l’argument d’autorité: telle opinion est vraie car c’est X qui la formule. La pensée rationnelle a pu s’émanciper à l’époque des Lumières de la tutelle des autorités instituées, en particulier religieuses, en tenant comme nul ce type d’argument qui aujourd'hui est réemployé sous une forme laïcisée. Jusqu'où peut aller cette forme de soumission au prestige de l'autorité dans l'univers du journalisme c'est ce que donne à penser cette déclaration du porte-parole de l'OTAN Jamy Shea lorsqu'on l'interrogeait en 2000 à propos du caractère moutonnier des journalistes pour rendre compte des opérations militaires menées au Kosovo:"J'ai simplement voulu signaler que dans ce genre de situation, où 400 journalistes sont enfermés dans un lieu clos, il y a le danger que ces journalistes soient un peu trop dépendants d'une seule source d'information. J'étais un peu gêné d'être dans la situation où des journalistes, qui ne pouvaient être sur le terrain au Kosovo, voyaient en moi une sorte de source universelle, d'être omniscient. Les journalistes avaient un peu trop investi sur ma personne, et ce n'était pas sain..." (cité par Stauber et Rampton, L'industrie du mensonge, p.276) Comme le remarque Jeff Cohen, "ce ne sont plus des journalistes mais des sténographes du pouvoir" auxquels nous avons à faire ici.
D'autre part,  privilégier ces "sources autorisées" présente l'intérêt majeur de réduire le coût de production de l'information. Autrement dit, ces "sources autorisées"  livrent de l’information clef en main  et en abondance réduisant d’autant son coût de production. Or, les institutions qui peuvent se permettre de fabriquer en continu de l’information  prête à être diffusée ne sont pas légion: ce sont exclusivement les grandes administrations d’Etat et les services de propagande relations publiques des grandes corporations privées. Pour donner un ordre de grandeur, comparons comme le font Chomsky et Herman les moyens dont disposent deux des plus grandes ONG aux Etats Unis avec ceux d’une administration d’ Etat comme l’US Air Force (le service de l’armée de l’air américaine): « Le ratio des communiqués de presse pour les deux ONG par rapport à l’USAF est de un pour cinquante (ou si l’on compte aussi les communiqués sur les personnels de l’USAF, de un pour deux mille deux cents); celui des conférences de presse est de un pour quatre vingt quatorze- mais si on pouvait tenir compte de l’ensemble des services de communication du Pentagone, le différentiel se creuserait encore considérablement. »(FDC, p.57)  Le rapport est du même ordre de grandeur si on considère les grandes corporations privées comme le notent Stauber et Rampton:"Même si toutes les organisations écologistes du monde mettaient leurs ressources en commun, elles ne disposeraient jamais d'un budget de relations publiques équivalent à celui d'un seul fabricant de pesticides décidé à défendre ses intérêts." (ibid., p. 318)
Pour livrer de l'information clef en main, ces institutions déploient ainsi des moyens considérables: elles "mettent à la disposition des journalistes des locaux, [leur] font parvenir à l'avance les textes des discours et des rapports, ajustent les horaires des conférences de presse en fonction des délais de bouclage [...] C'est le travail des chargés de communication que de "répondre aux besoins et à la temporalité journalistique en leur livrant un matériel préparé clés en main par leurs services." (FDC, p.59) Ce service "clés en main" d'informations culmine en 1986 avec le bombardement américain de la Libye qui fut la première intervention militaire à être spécialement programmée pour coïncider avec le journal du soir et être ainsi retransmise en direct; plus tard, suivant le même principe, le débarquement en Somalie des troupes américaines virera au tragicomique, les marines étant aveuglés par les projecteurs des chaînes de télévision américaines qui les attendaient sur place.
Un dernier exemple qui montre très bien de quelle façon les sources d'information officielles orientent le traitement médiatique de l'information, se rapporte aux lois  antiterroristes votées en France. Pendant une certaine période, on trouvait à tour de bras des sujets dans les médias parlant de ces jeunes qui s'autoradicalisent pour finir par verser dans le terrorisme. Puis, brusquement, cela s'est interrompu. L'explication est très simple: à partir du moment où la loi antiterroriste a été votée à l'Assemblée, la police a cessé de livrer des communiqués de presse sur ces jeunes: les sources d'information officielles se sont taries.

L'information en kit
L'information clés en main trouve un de ses points d'application dans le concept de "reportage en kit": comme il existe des meubles en kit qu'on peut monter soi-même dans  les réseaux de grande distribution  qui ont l'avantage d'être moins chers, il existe, de la même façon, de l'information en kit que ces puissantes sources d'information livrent prête à être montée aux M.M.C. Par exemple, la  Coalition de l'industrie laitière aux Etats Unis qui s'inquiétait de l'opinion négative dans le grand public au sujet de l'hormone de croissance rBGH fabriquée par Monsanto "envoya plus de 5000 "kits d'information" aux détaillants des produits laitiers, associations professionnelles locales ou nationales, médias locaux et nationaux spécialisés..." (Stauber et Rampton, ibid., p.102)
Le mode d'emploi du " reportage en kit"  comporte deux versions: "La première est complète, avec des commentaires préenregistrés ou un script indiquant les moments où le journaliste local doit lire son texte. La seconde, ou "bande B", comprend les images brutes qui ont permis de réaliser la version complète. La chaîne peut monter ces images comme bon lui semble, les combiner avec des images d'autres sources ou les passer telles quelles." (Stauber et Rampton, ibid., p.288) Comme le montre l'exemple de l'hormone de croissance rBGH, ces " reportages" sont l'oeuvre  d'agences de propagande relations publiques qui travaillent au service des grandes corporations privées: "La société North American Precis Syndicate (NAPS), par exemple, envoie des "reportages en kit", de la part des plus grandes agences-conseil et des 500 entreprises les plus prestigieuses selon le classement du magazine Fortune, à 10 000 journaux et magazines." (Stauber et Rampton, ibid., p. 286) Mais elles peuvent ausi être au service de la propagande des Etats, comme le montre  le "kit d'infos" fabriqué par Gray and Company dédié à la gloire du tyran Hassan II du Maroc en 1985. Ce type de "produits" ignoré du grand public a pourtant une diffusion de plus en large comme le note George Glazer, vice président d'une grande agence américaine de propagande relations publiques: "Les reportages préfabriqués sont des produits aussi largement diffusés par les agences de lobbying que les communiqués de presse classiques." (cité par Stauber et Rampton, ibid., p. 286)
Cette écrasante suprématie dans la production d’informations en continu  permettra à ces institutions de contrôler le traitement médiatique de l’information via, en particulier, ce que j’appellerai la technique pour rendre invisible le gorille et qu'on peut illustrer par l'expérience suivante.


Le principe de cette expérience appliqué  aux affaires du monde consistera à  détourner l’attention des médias de nouvelles qu’on juge indésirables en les saturant d’informations concernant un autre évènement quitte à fabriquer celui-ci de toute pièce. Cette technique comme le rappellent Chomsky et Herman a commencé à être éprouvé lors de la première guerre mondiale  qui fut le creuset des techniques modernes de propagande adaptées à l’essor des M.M.C:  "On trouve trace de  ce type de techniques au moins à partir du Committee on Public Information, chargé de coordonner la propagande durant la Première Guerre mondiale: celui-ci découvrit, en 1917-1918, que l’un des meilleurs moyens de contrôler l’information était de saturer les canaux de « faits » ou de tout ce qui pouvait ressembler à des informations officielles. " (FDC, p.62) à suivre...

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