vendredi 4 février 2011

Série Technique, explication de texte, Pascal

"Nous ne tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours; ou nous rappelons le passé, pour l'arrêter comme trop prompt: si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient; et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont plus rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste.
C'est que le présent, d'ordinaire, nous blesse. Nous le cachons à notre vue, parce qu'il nous afflige; et s'il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l'avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps où nous n'avons aucune assurance d'arriver.
Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent; et si nous y pensons, ce n'est que pour en prendre la lumière pour disposer de l'avenir. Le présent n'est jamais notre fin: le passé et le présent sont nos moyens; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais."
Pascal, Pensées et opuscules, Pensée 172.

1 Dégager la thèse de ce texte et montrer comment elle est établie?
Pourquoi ne parvenons-nous jamais au bonheur? Pourquoi est-il si compliqué pour les hommes de trouver le bonheur? L ‘objet de ce texte sera de comprendre les raisons pour lesquelles les hommes ne parviennent pas à être heureux ce que souligne la dernière phrase: « et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. » Ces raisons, le texte va les chercher dans le rapport particulier que l’homme entretient au temps ce qui se fera en trois étapes.
Primo, il s’agira de montrer que les hommes sont d’avantage préoccupés par le passé et l’avenir à tel point qu’ils en oublient de vivre le présent qui est pourtant le seul temps qui nous appartient.
Mais il y a une raison profonde à cela que développe la deuxième partie du texte: le temps présent, de par sa nature même, ne peut donner lieu à une satisfaction substantielle, nous aurons l’occasion d’y revenir pour la question 2)a).
Enfin, il s’agira de montrer que des trois dimensions du temps, celle qui importe le plus aux hommes est l’avenir et que , de ce fait, nous sommes condamnés à vivre dans l’espoir d’un hypothétique bonheur futur et jamais dans un état de bonheur présent, effectif. Notre condition est telle que nous pouvons, au mieux, espérer être heureux mais jamais être heureux.

2)a) Qu’est-ce qui caractérise le présent d’après Pascal?
Ce que le texte veut commencer par nous montrer (1ère partie) c’est l’incapacité des hommes à vivre le présent. C'est tout l'abîme qui sépare la vie animale de l'existence humaine. Ce qui caractérise l'animal, c'est justement sa capacité d'être pleinement dans l'instant présent:"Il habite totalement l'instant et utilise pleinement son appareillage, rapidité, venin, griffes, au moment crucial. L'animal est fini, finalisé [...] Il est tout entier présent dans l'espace-temps de la rencontre. Ici même et pas à côté. San retard ni avance. Intégralement présent dans le présent immédiat de l'instant." ( I. Nisand, Où va l'humanité?, pp. 19-20) Au contraire, l'être humain, parce qu'il est un être que la nature n'a pas fini (néoténie de l'être humain), se définit par son incapacité à vivre pleinement l'instant présent et se voit  contraint d'errer dans des temps qui ne sont pas les siens, passé et avenir.


Nous sommes constamment préoccupés par ce qui s’est passé ou ce qui va se passer à tel point nous oublions de vivre le seul temps qui soit en notre possession. En effet passé et avenir ne dépendent pas de nous: le passé , de par sa nature même, ne peut être changé; nous avons ainsi beau regretté ce que nous avons fait, ces regrets ne permettront jamais de changer ce qui s’est passé. Ce caractère du passé s’explique par l’irréversibilité du temps: le temps, de ce point de vue, est à comprendre par distinction avec l’espace: celui-ci est réversible; cela veut dire que je peux le parcourir dans les deux sens: je sors de chez moi pour acheter du pain à la boulangerie et je retourne chez moi; cela n’est plus possible avec le temps: la « flèche » du temps ne peut être parcouru que dans un seul sens. S’il est impossible de changer le passé, à l’autre bout, il est impossible de maîtriser l’avenir. Nous avons beau élaborer tout un tas de projet, nous sommes bien incapables de maîtriser tous les facteurs qui permettront à ces projets de se réaliser: je peux projeter un voyage à l’autre bout du monde et me retrouver dans un hôpital la veille du départ suite à un accident. Je peux projeter d’acheter une maison et me retrouver licencié et sans argent pour rembourser mon crédit etc. Ainsi ni le passé impossible à changer ni l’avenir incertain ne sont en notre possession et c’est pourtant à eux que nous songeons en priorité.
Seul , au fond ,le présent existe. Le passé c’est-ce qui n’existe plus. L’avenir, ce qui n’existe pas encore. Comme le dit le texte, le présent est « le seul [temps] qui subsiste » et pourtant c’est celui auquel nous songeons le moins. La raison de cette incapacité à vivre le temps présent nous est donnée dans la seconde partie du texte. Deux possibilités peuvent se présenter ici: soit le temps présent nous est agréable, soit il nous attriste; dans les deux cas nous sommes incapables de nous y tenir. S’il nous est agréable, nous allons vite regretter de le voir s’enfuir: c’est, par exemple, l’heure où sonne la fin des vacances et c’est un fait d’expérience psychologique que plus le temps présent est agréable plus nous avons la sensation qu’il passe trop vite: une heure de cours passée à s’ennuyer semblera interminable mais pas une heure de libre passée au bistrot! Si , au contraire, le temps présent nous attriste, nous ferons tout pour l’oublier en ressassant les vieux souvenirs d’un temps meilleur ou, en espérant que demain cela ira mieux. Dans tous les cas, nous sommes incapables de vivre le présent.

2)b) Qu’est-ce qui explique que nous ne puissions jamais être heureux d’après Pascal?
Le texte peut donner lieu ici à deux interprétations possibles.
La première qui est la plus superficielle consistera à expliquer cette incapacité à être heureux comme étant de la responsabilité des hommes: il ne tiendrait qu’à eux de moins songer à des temps sur lesquels ils n’ont aucune maîtrise (passé et avenir) et de se contenter de vivre l’instant présent. Nous sommes alors conduits à une éthique de type hédoniste( éthique qui identifie plaisir et vie bonne) qui est celle correspondant à la célèbre devise du poète latin Horace: « Carpe diem (quam minimum credula postero)» ce qui peut se traduire par: « Cueille le jour présent et sois le moins confiant possible en l'avenir ». De ce point de vue, il ne tiendrait qu’à nous de vivre heureux en se contentant de vivre le temps présent. Mais si le temps présent est lui-même pénible à vivre? Quel sens peut avoir le « carpe diem » pour celui qui est souffrant sur son lit d’hôpital? Pour celui ou celle qui vit un chagrin d’amour? La perte d’un être cher? Etc.
C’est pourquoi on peut donner une autre interprétation possible du texte qui est beaucoup plus sombre et pessimiste: l’incapacité des hommes à être heureux ne serait pas quelque chose qui serait de leur responsabilité et auquel ils pourraient remédier en suivant des règles de vie plus appropriées. Cette incapacité serait inscrite dans la condition humaine elle-même qui est celle d’un être fini soumis inexorablement au temps qui passe. Il ne dépend pas des hommes que leur existence soit ou non soumise au temps qui passe. Ainsi, le caractère fuyant du bonheur est inséparable du caractère fuyant de l’existence soumise au temps. A ce niveau d’interprétation on pourra dire qu’il y a un manque d’être= un manque ontologique qui est le propre de toute existence humaine. Comme l’analysait déjà Saint Augustin, le passé est-ce qui n’est plus, l’avenir ce qui n’est pas encore et le présent ce qui tend à n’être plus, c’est-à-dire, à verser continuellement dans le passé. Ainsi, la condition humaine qui est celle d’un être soumis au temps, consiste-t-elle en un quasi néant. Interprété en ce sens, le propos de Pascal rejoint les analyses que faisait Montaigne sur la misère de la condition humaine: « Nous n’avons aucune communication à l’être, parce que toute humaine nature est toujours au milieu entre le naître et le mourir, ne baillant de soi qu’une obscure apparence et ombre […] et si, de fortune, vous fichez votre pensée à vouloir prendre son être, ce sera ni plus ni moins que qui voudrait empoigner l’eau: car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature coule partout, tant plus il perdra ce qu’il voulait tenir et empoigner. Ainsi, étant toutes choses sujettes à passer d’un changement à l’autre, la raison, y cherchant une réelle subsistance, se trouve déçue, ne pouvant rien appréhender de subsistant et permanent, parce que tout ou vient en être et n’est pas encore du tout, ou commence à mourir avant qu’il soit né. » (Montaigne, Essais). Ce que Montaigne comme Pascal veut souligner, c’est le quasi néant de l’existence humaine prise dans le flux continuel du temps qui ne laisse rien subsister de durable. Le temps peut ainsi être illustré par l'image d'un fleuve qui emporte tout et ne laisse rien subister; trivialement, c'est ce qu'on appelle "la fuite du temps".
Cette existence promise à la mort est finalement tout comme un néant comme Goethe le faisait dire à Méphistophélès au moment de la mort de Faust:
« Le chœur:
"Tout est fini."


Méphistophélès:
"Fini? Sottes paroles!
Pourquoi fini?
La fin, le pur néant: cela revient au même.
Alors pourquoi l’éternelle création?
Au néant tout doit retourner!
Tout est fini. Qu’est-ce à dire?
C’est tout comme s’il n’y avait jamais rien eu…" » (Faust II)
L’être véritable, dans la conception classique héritée de penseurs comme Platon, c’est l’existence éternellement présente de ce qui n’est pas soumis à la loi implacable du changement. C’est, pour un penseur chrétien comme Pascal, le royaume de Dieu qui n’est pas de ce monde.
Autant l’espace est la dimension dans laquelle l’homme peut manifester sa puissance en le transformant et l’aménageant, autant le temps exprime la dimension tragique de l’existence humaine, son impuissance à changer le passé révolu à jamais, son impuissance à prévoir l’avenir incertain aussi bien que son impuissance à saisir et retenir le présent fuyant…

3) Le bonheur est-il une utopie?
Introduction
Utopie du grec a-topos=ce qui n’existe en aucun lieu. Tout nous invite dans nos analyses précédentes à envisager le bonheur comme une utopie= comme un idéal de perfection existentielle qui n’existe nulle part. Il faut commencer par distinguer bonheur/plaisir pour voir le problème: le bonheur n’est pas le simple plaisir éprouvé dans l’instant et destiné à passer; il implique une durée et une permanence qui semble irréconciliable avec le caractère temporel de l’existence humaine qui rend toute chose éphémère. Est-ce à dire que les hommes sont condamnés au malheur? Nous faut-il renoncer à l’idée de pouvoir être heureux? Ne pourrait-on, du moins, se contenter d’une version affaiblie du bonheur?

1) Thèse: le bonheur, au sens fort du terme, est utopique.
a)Bonheur/plaisirs
Je reprend et approfondis le sens de cette distinction qui m’a permis de poser le problème en introduction. Au sens fort du terme, je définirai le bonheur comme un état de satisfaction profond et durable. Il se distingue en cela des simples moments de plaisirs qui peuvent se succéder dans mon existence. Etre heureux ce n’est pas simplement passer un bon week end , de bonnes vacances ou une bonne soirée entre copains. Celui qui trouve le bonheur est celui dont la vie possède une permanence dans la tonalité des affects joyeux. L’ensemble du propos de Pascal ne prend tout son sens que si on admet que la durée et la permanence constituent des attributs essentiels du bonheur= ce sans quoi il est détruit.
Or , il est facile de montrer que ce caractère de permanence attaché à l’idéal du bonheur est incompatible avec la condition humaine qui est celle d’un être soumis inexorablement à la dure loi du temps. Quelque soit notre degré de satisfaction présente, nous savons tous que nous attend tôt ou tard le vieillissement, la détérioration du corps et des facultés mentales la maladie et finalement la mort.
Ainsi, tout comme le temps, le bonheur est condamné à être fuyant et à nous échapper au moment où nous pensons pouvoir le saisir.
b)Bonheur et civilisation
Le deuxième facteur qui rend l'idée d'un bonheur permanent utopique est constitué par les exigences qu'impose la civilisation. La première de toutes ces exigences est le renoncement pulsionnel qu'elle doit imposer aux enfants pour les socialiser. Comme le disait Castoriadis, la psyché humaine est, en elle-même, une entité autocentrée qui est, de ce fait, profondément asociale. Au tout début de son existence, il suffit au nourrisson de crier et pleurer pour que, miraculeusement, le sein qui rassasie, apparaisse. A ce stade, la psyché humaine vit dans l'illusion de la toute puissance de ses désirs, dans l'illusion  que tout ce qui existe est au service de la satisfaction de ses pulsions. L'entrée dans la civilisation commencera à se faire dès lors que ses pleurs ne font plus surgir miraculeusement le sein. Il apprend alors qu'il existe un monde qui ne se plie pas à ses désirs, que son désir n'a pas la toute puissance de faire surgir son objet, qu'il y a un réel qui se heurte à ses exigences pulsionnels; ainsi peut commencer à se former la distinction entre le soi et le non soi , entre je et les autres. il apprendra alors que ce n'est pas parcequ'il désire ce jouet qu'il peut le prendre, que ce n'est pas parce qu'il désire cette personne qu'il peut s'en saisir, que ce n'est pas parce qu'il déteste untel qu'il peut le tuer etc.
Cet apprentissage, même dans les formes d'éducation  les plus douces et les moins répressives, ne peut se dérouler sans faire violence à la psyché humaine, raison pour laquelle Castoriadis en concluait qu'il est illusoire de croire possible la réalisation d' une société parfaite, intégralement pacifiée et heureuse. L'entrée dans la civilisation ne peut se faire sans violence; on en a l'image parlante dès les premiers mois de l'existence du nourrisson lorsqu'"il commencera inexplicablement à crier et à hurler de façon infernale. Non pas parce qu'il a faim ni parcequ'il est malade. Tout simplement parce qu'il découvre un monde qui n'est pas malléable par sa volonté..." (Castoriadis, Les carrefours du labyrinthe, Psychanalyse et sociétéI)
2) Mais il est possible, malgré tout, de chercher à maximiser les affects joyeux/minimiser les affects tristes
a) Ne pas multiplier les désirs à l’infini.
Tel était le sens de l’éthique épicurienne. L’hédonisme d’Epicure (philosophe grec du IV/IIIème siècle avant J-C) est ainsi aux antipodes de l’hédonisme lié à la société de consommation que le deuxième âge du capitalisme a inauguré. Est hédoniste une éthique qui identifie la vie bonne avec la vie de plaisir; mais, pour Epicure, ce n’est pas en jouissant de toujours plus de choses qu’on parvient à maximiser les affects joyeux; bien au contraire: plus nous avons de désirs à satisfaire et plus nous aurons d’occasions de manquer des choses que nous désirons: ainsi, celui dont la vie est fondée sur la simplicité et la limitation des désirs aura bien plus de chances de la voir dominée par des affects joyeux que celui qui s‘encombre de tout un tas de choses superflus. L’antithèse de l’épicurien au sens originel du terme, c’est le consommateur pulsionnel de la société capitaliste  tel que le définissait E. Bernays: « un individu qui n’a pas besoin de ce qu’il désire et qui ne désire pas ce dont il a besoin », bref un individu dont les besoins sont produits artificiellement pour écouler l’énorme surproduction des sociétés capitalistes et qui a totalement inversé les priorités de l’existence en faisant passer le superflu comme étant le nécessaire et le nécessaire comme étant le superflu (cf. la famille qui a à sa disposition un magnifique poste de télévision flambant neuf et plus de quoi se payer à manger…): il est douteux qu’un tel hédonisme soit propice aux développement d’une tonalité joyeuse de la vie…
b) Accepter la finitude de la condition humaine
L’être humain, parce qu’il n’a pas l’instinct pour le guider, doit être capable de s’auto limiter s’il ne veut pas faire son malheur en versant dans la démesure.
Le sage stoïcien de l’Antiquité grecque partait du principe qu’il faut , commencer par apprendre à distinguer entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous pour diminuer l’emprise des affects tristes sur nos vies. On peut assez facilement tirer le texte de Pascal en ce sens; si nous avons tort de tant nous occuper du passé et de l’avenir c’est, comme on l’a vu, parce qu’il s’agit de temps qui ne sont plus ou pas encore notre pouvoir: nous ne pouvons pas changer le passé et nous ne pouvons pas prévoir l’avenir. Mais cela veut dire qu’ il faut aussi savoir accepter notre condition d’être fini soumis à la loi inexorable du temps et tout ce que cela implique: vieillissement, maladie, mort etc. Ici aussi les fantasmes liés au projet de la Modernité de se rendre "comme maître et possesseur de la nature" peuvent être mis en cause. Il faudrait ici opposer le mode de vie insouciant des sociétés primitives de chasseurs- collecteurs nomades au notre constamment tourné vers l'avenir, Ce qui les caractérise, au contraire, c'est leur faculté à vivre le présent sans se soucier de savoir ce que leur réserve l'avenir:"Eternellement fixé sur le présent, sans "la moindre pensée ni le moindre souci de ce que lui réserve le lendemain"le chasseur paraît peu enclin à ménager ses ressources, incapable d'un comportement raisonnable face au funeste destin qui le guette. Au contraire, il adopte une attitude d'insouciance délibérée qui s'exprime au niveau économique par deux tendances complémentaires. La première est la prodigalité: cette propension des chasseurs à manger jusqu'à la dernière  miette tout ce qu'ils ont sous la main, même lorsque les temps sont objectivement durs [...] Une seconde tendance, complémentaire de la précédente, n'est que l'aspect négatif de cette prodigalité: l'incapacité de mettre de côté des surplus alimentaires, de constituer des stocks de nourriture." (Sahlins, Age de pierre àge d'abondance, pp. 70-71) En ce sens, on peut se demander s'ils ne sont pas plus doués que nous pour vivre une vie heureuse, malgré la précarité de leur existence matérielle. En tous les cas, leur mode de vie oblige à relativiser la thèse du texte de Pascal qui voit dans l'incapacité à vivre l'instant présent une constante universelle de la condition humaine. C'est d'ailleurs l'absence de stockage qui explique que ces sociétés primitives sont profondément égalitaires et qu'elles ne connaissent pas la répartition de la société entre riches et pauvres. L'apparition du stockage marque de ce point de vue une grande rupture dans l'évolution de la civilisation qui explique l'origine des inégalités parmi les hommes.
c) Reconnaître que la véritable richesse ce sont nos rapports sociaux et non pas la possession de marchandises: l’amour et l’amitié.
Ici aussi il nous faut mettre en question le mode d’évaluation de la richesse propre à nos sociétés capitalistes: celles-ci conçoivent la richesse comme une accumulation de marchandises. Mais la véritable richesse est d’abord fonction de la profondeur de nos rapports sociaux. Il est difficile d’imaginer une vie heureuse d’où seraient absents et l’amour et l’amitié. Ainsi, dans l’évaluation que nous faisons du P.I.B (produit intérieur brut= somme des biens et services auxquels nous attribuons de la valeur) nous intégrons toute sorte d’activités profondément nuisibles aux hommes et à l’environnement (production de pesticides, armes de destruction massive, semences non reproductibles, avocats fiscalistes qui permettent aux grandes fortunes d’échapper à l’impôt etc.) mais absolument rien de ce que les gens peuvent vivre en termes d’amour, d’amitié, de rapports de coopération, de solidarité et de fraternité; . Bien au contraire, notre organisation sociale qui met en compétition et concurrence les individus les uns contre les autres est profondément destructrice du lien social et serait certainement très pauvre s’il fallait évaluer le P.I.B en y intégrant la richesse des rapports sociaux.

3) conditions sociales et politiques d’une vie la plus heureuse possible.
a) Le paradoxe des sociétés industrielles
Nous n’avons jamais eu autant de confort et biens de consommation à notre disposition et pourtant les études sociologiques montrent que nos sociétés industrielles développent une importante souffrance chez les individus. Un sociologue comme Durkheim montrait dès le début du XXème siècle que, dans les pays industrialisés, le taux de suicide augmente souvent de façon vertigineuse. Nous le voyons de nos jours à la consommation frénétique d’antidépresseurs. Ce qui est en cause ici c’est un mode de vie qui est celui d’une société capitaliste qui soumet les individus à la folle logique de l’accumulation du capital soit la transformation de l’argent en plus d’argent. Cette contrainte et la somme de souffrances qu’elle entraîne se manifeste d’abord au travail.
b) La question du travail
Les affects joyeux se développent dans l’exercice d’une activité librement consentie. C’est le cas des sports de loisirs, de l’activité librement consentie du retraité qui participe à la vie de la commune ou qui s’occupe de l’entretien de son potager. Le bonheur ce n’est pas nécessairement ne  rien faire; l’inactivité est, au contraire, une source de malaise comme on le voit dans le temps de l’ennui. Etre heureux suppose d’abord de pouvoir exercer une activité ressentie comme un épanouissement de notre personnalité. Or la société de travailleurs qu’a formé le capitalisme, est le contraire d’une société où l’activité humaine pourrait être librement consentie.
Deux raisons essentielles font qu’aujourd’hui l’activité humaine est dominée par des affects tristes:
- le fait que le salarié doit, pour vivre, céder sa force de travail au capital; dès lors son activité a cessé de lui appartenir: ce sont d’autres lui qui décideront ce qu’il doit produire/comment il doit le produire/suivant quel rythme/horaires. Le travail est alors vécu comme un fardeau au lieu d’être la libre expression de son aspiration à faire quelque chose de sa vie.
- à un niveau plus profond, c’est la dictature que le temps exerce sur nous dans le mode de production capitaliste: les impératifs de productivité pour être concurrentiel sur le marché économique et permettre au capital actionnarial de se valoriser pressure toujours plus les salariés qui ne peuvent tenir les cadences d’un travail le plus souvent abrutissant (cf. les opérateurs téléphoniques) qu’au prix d’une souffrance toujours plus aiguë.
c) La question politique.
La distinction conceptuelle que je pose et développe est celle entre bonheur privée/bonheur public. Nous pouvons orienter notre quête du bonheur suivant ses deux pôles de l’existence humaine. En un sens, le bonheur est une affaire privée, c’est-à-dire qu’il renvoie à une évaluation de ce qu’est la vie bonne qui doit être laissée à la libre appréciation de chacun (choix de sa sexualité, liberté de conscience en matière de cultes et de croyances etc.). Là où le pouvoir politique prétend décréter pour tous ce qu’est le bonheur, il devient totalitaire. Mais, en un autre sens, le bonheur peut aussi être cherché dans la sphère publique, c’est-à-dire, dans la participation active aux affaires communes.
Dès lors, j’en tire qu’une société sera d’autant plus favorable à la quête du bonheur qu’elle laissera à chacun la double possibilité aussi bien de chercher son bonheur dans sa sphère privée d’existence, en retrait de la vie publique que dans sa participation aux affaires communes. C’est d’ailleurs ainsi qu’A. Arendt concluait son Essai sur la Révolution. Une bonne « République » est celle qui laisserait ouverte les lieux du pouvoir politique à tous ceux « qui ont fait la démonstration de ce qu’ils se souciaient d’autre chose encore que de leur bonheur privé et s’intéressaient à l’état du monde […] Les joies du bonheur public et les responsabilités des affaires publiques deviendraient alors le lot de ceux, rares, qui dans tous les milieux de la société ont du goût pour la politique et ne sauraient être « heureux » en étant privé de son exercice. » Evidemment, ceci supposerait de toutes autres institutions politiques que celles que nous avons aujourd'hui; dans ces dernières, l'accès au domaine public dépend d'autres  facteurs que l'aspiration au bonheur public, le recrutement des élites politiques se faisant en fonction  de critères tenant à la position sociale; un fils d'ouvrier aura ainsi infiniment moins de chances de se voir ouvrir l'accès au domaine public qu'un enfant d'enarque.
Mais, à l'autre bout, il faut aussi qu'une société accorde pour tous ceux qui  selon Arendt constitue la grande majorité des individus,la liberté négative parmi les plus importantes qui ont été conquises par la modernité et qu'ignorait l'antiquité grecque, "la liberté de non participation à la politique". On voit bien que la démocratie grecque ignorait cette liberté négative à la loi qui destituait de la citoyennenté celui qui s'abstenait de s'engager et prendre partie en cas de guerre civile.
 Autrement dit, il s'agirait de faire en sorte que l'exclusion d'une majorité de la vie politique ne soit plus subie en fonction de critères socio professionnels ( accès aux grandes écoles)  mais qu'elle devienne une auto exclusion: ceux qui se désengagent de la vie politique le décideraient de leur propre chef en s'abstenant de participer aux assemblées populaires dont les portes leur resteraient ouvertes.

Conclusion
a)L'idée d'un bonheur intégral, c'est-à-dire, un état de satisfaction permanent est certainement utopique aussi bien pour des raisons qui tiennent à la finitude existentielle de l'homme (temporalité de son existence) que des exigences que lui impose toute forme de civilisation, même la moins répressive possible. Comme le disait Spinoza, l'homme, en tant qu'il n'est qu'une infime partie de la nature,  ne peut réduire les affects tristes; mais, en revanche, il peut, en organisant bien ses rencontres dans le monde, augmenter ses affects joyeux.
b) Ceci met en en jeu  une morale individuelle fondée sur l'auto limitation et la simplicité et une certaine manière d'évaluer= de poser un ordre de valeurs dans laquelle la véritable richesse , ce sont d'abord les autres (amour, amitié) et non des marchandises. Mais cela implique ausi une organisation sociale et politique dont les institutions devraient permettre à chacun, en fonction de ses goûts, d'exercer une activité librement consentie, de pouvoir choisir entre la quête du bonheur privé et celui du bonheur public ou de pouvoir passer de l'un à l'autre sans entrave.