mercredi 28 décembre 2011

"La guerre contre le terrorisme": la pomme pourrie du Vietnam (4)

Partie 1
Partie 2
Partie 3

Le cas du Vietnam rentre entièrement dans la catégorie de la "menace d‘un bon exemple"; elle était la pomme pourrie par le virus de l’indépendance et des mouvements populaires qui menaçait de contaminer tout le continent asiatique. La menace d’un « développement autonome » de ces pays exprimait ici comme partout dans le monde la crainte que ces pays se développent d’abord dans l’intérêt de leur propre population et non dans celui des capitaux à valoriser des grandes puissances étrangères. Les notes confidentielles du Conseil national de sécurité datant de 1952 donnent une bonne idée des véritables préoccupations des hauts stratèges américains:"Le Sud-Est asiatique, et en particulier la Malaisie et l ‘Indonésie, fournit la plus grande part de caoutchouc naturel et d’étain de notre marché intérieur, et regorge de pétrole et autres matières premières d’une importance stratégique évidente." (cité par H. Zinn, Une histoire populaire des Etats Unis, p.533) Dans le même sens, "en 1953, une commission d’enquête du Congrès déclarait:"l’Indochine est extrêmement riche en riz, caoutchouc, charbon et minerai de fer. Sa situation en fait la clef stratégique de tout le Sud- Est asiatique.""(ibid., p.534)
Dans la propagande d’Etat largement relayée par les médias comme l’analysent minutieusement Chomsky et Herman, il s’agissait de mener un combat pour la liberté contre l’agression communiste dont le Sud Vietnam était victime. Le point de vue dissident sera de dire, au contraire, que l’agresseur, c’était les Etats-Unis qui avaient installé un régime fantoche, de plus en plus impopulaire, à sa botte au Sud Vietnam, qu’ils essayaient de sauver contre une insurrection qui bénéficiait, elle, d’un large soutien populaire. La stratégie de la terreur conduite au Sud Vietnam comme en bien d’autres régions du monde n’était donc pas gratuite; elle obéissait à un objectif précis (1) dont l’éclairage met en lumière le caractère grandguignolesque de la promotion de la démocratie dans le monde par les puissances occidentales.
Rien ne le montre mieux que le contraste saisissant entre le caractère populaire du FNL que combattait les américains et celui impopulaire du régime militarisé de Diem que les Etats Unis soutenaient dans le pays: "Le régime de Diem devint de plus en plus impopulaire. Ngo Dinh Diem était catholique dans un pays en grande partie bouddhiste, et proche des grands propriétaires terriens dans un pays essentiellement peuplé de petits paysans.[…] Il remplaça les chefs de province locaux par ses propres hommes. En 1962, 80% de ces chefs de province étaient des militaires. Diem emprisonna massivement les opposants qui l’accusaient de corruption ou d’immobilisme dans les réformes." (H. Zinn, p. 534-535)
Au contraire, le large soutien populaire dont bénéficiait les divers mouvements insurrectionnels dans cette région du monde , quoiqu’on les qualifia de communistes était justement le gage de leur caractère démocratique si les mots ont un sens qui n‘est pas orwellien; il était, en même temps, le plus sérieux obstacle aux intérêts stratégiques américains; le risque était alors grand de voir le virus de la démocratie et de l‘indépendance se répandre dans toute l‘Asie.
La raison pour laquelle ces mouvements étaient populaires ne sera jamais aussi bien donnée que par les gens du peuple eux-mêmes, par exemple, par la voix de cette femme issue des couches paysannes pauvres du Laos, et dont H. Zinn rapporte le témoignage à propos de son ralliement au Neo Lao, le mouvement révolutionnaire laotien que le déluge de bombes des B-52 américains cherchait aussi à anéantir comme au Vietnam le FNL :"[…] lorsque le Neo Lao a commencé à gouverner la région[…], cela s’est mis à changer […] Ils nous disaient que les femmes devaient être aussi braves que les hommes. Par exemple, même si j’étais allé à l’école auparavant, les aînés voulaient m’empêcher de continuer. Ils m’avaient dit que cela ne me servirait à rien puisque je ne pourrais jamais espérer, même avec des diplômes, obtenir un des postes élevés qui étaient réservés aux enfants de l’élite riche. Mais le Neo Lao disait que les femmes devaient avoir la même éducation que les hommes et ils nous accordaient les mêmes avantages à tous et ne permettaient à personne de nous exploiter. […] Ils ont changé la vie des plus pauvres.[…] Parce qu’ils partageaient les terres de ceux qui possédaient de nombreuses rizières avec ceux qui n’en avaient pas. » » (cité par H. Zinn, p.545) Ou encore, le témoignage de ce jeune de17 ans qui raconte l’arrivée de l’armée révolutionnaire du Pathet Lao dans son village:«  Certains avaient peur. En particulier, ceux qui avaient de l’argent. Ils offraient des vaches aux soldats du Pathet Lao pour qu’ils puissent manger, mais les soldats refusaient de les prendre. Et lorsqu’ils les prenaient, ils en offraient un prix raisonnable. En vérité, ils incitaient la population à ne plus avoir peur de rien. Après, ils ont organisé l’élection du chef du village et de district. C’étaient les gens qui choisissaient eux-mêmes. » (ibid., p.545)
De la même façon le FNL était populaire au Vietnam et le contraste était saisissant avec le régime fantoche installé par les Etats Unis qui profitait essentiellement aux grands propriétaires fonciers. Douglas Pike, un conseiller auprès du gouvernement américain, qu’on ne peut soupçonner de sympathie communiste, parlait en ces termes de l’enracinement populaire du FNL:"Ce qui m’a le plus surpris avec le FNL, c’est qu’il place la révolution sociale avant la guerre.[…] Le paysan vietnamien n’était pas considéré comme un simple pion dans le rapport des forces mais comme un élément actif de la dynamique. Il était cette dynamique elle-même.[…] L’objectif de cet effort d’organisation était […] de reconstruire l’ordre social du village et de former les communautés villageoises à se prendre en main. C’était là l’objectif premier du FNL depuis le début et certainement pas de tuer des soldats de Saïgon, d’occuper le territoire ou de préparer quelque bataille. Non, il s’agissait avant tout d’organiser en profondeur la population rurale par le biais de l’autogestion. » (cité par H. Zinn, p.535) De la même façon, un rapport confidentiel de l’administration américaine « reconnaissait que les Viêt-congs (2) distribuaient cinq fois plus de terres aux paysans que le gouvernement sud-vietnamien. […] Ce rapport ajoutait que « les Viêts-congs [avaient] aboli la domination des propriétaires terriens et alloué les terres appartenant à des propriétaires absentéistes et au gouvernement vietnamien aux paysans sans terre et à ceux qui [coopéraient] avec les autorités viêts-congs."(cité par H. Zinn, p.543) Quand des sources aussi diversifiées convergent toutes vers une même conclusion qui est de dire que le FNL que combattait l’armée américaine était infiniment plus populaire, ce qui revient à dire bien plus démocratique que le régime-client des Etats Unis à Saïgon, on peut la tenir raisonnablement comme établie.
La résistance étonnante des forces du FNL qui décourageait tant l’armée américaine et ses stratèges trouve ici son explication qu‘il était impossible d‘admettre et de reconnaître pour la propagande américaine: il bénéficiait d’un appui suffisamment profond dans la population rurale du pays pour l’ aider à soutenir une guerre de libération (ce que la propagande américaine appellera « agression communiste » au Sud Vietnam) contre un ennemi à la puissance de feu pourtant incommensurablement supérieure. Sa popularité était aussi bien le gage de son caractère démocratique que de sa force de résistance quasi indestructible comme devait se résigner à le constater le général américain Maxwell Taylor fin 1964:"Les capacités du Viêt-cong à renouveler continuellement ses unités et à tirer avantage de ses pertes est un des mystères de cette guerre de harcèlement. […] Non seulement les troupes du Viêt-cong renaissent de leur cendre tel un phénix, mais elles ont une stupéfiante capacité à garder un moral élevé. Rares ont été les occasions où nous avons pu constater une dégradation du moral chez les Viêt-congs capturés ou à la lecture des documents saisis chez eux." (cité par H. Zinn, p.538)


Logique de la terreur: la montée aux extrêmes.
Ne restera alors plus, en dernier recours, que la stratégie de la terreur pour tenter d’inverser le rapport de force: on vaccinera la population contre le virus de la démocratie et de l‘indépendance par une campagne de "bombardements illimités" qui ne laissera plus rien subsister de la société civile. Nous aboutissons alors au terrorisme sous la forme la plus extrême que nous puissions rencontrer dans l’histoire et à coté de laquelle les attentats aux explosifs de quelques fondamentalistes religieux font figure d’aimables jeux d’enfants.
Selon le général américain John Johns, qui a bénéficié des enseignements d' Aussaresses à Fort Bragg, celui-ci leur a expliqué que « dans la guerre révolutionnaire, l'ennemi c'est la population » « Je dois reconnaître que les enseignements d'Aussaresses ont eu un impact considérable sur tous les bérets verts qui sont ensuite partis au Viêt-nam. » Autrement dit, le terrorisme des puissances dominantes obéit à une stratégie de militarisation des conflits entraînant la montée aux extrêmes jusqu’à la terreur sans limite.
Il s’agit là d’un principe qui a une portée très générale: en matière de relations internationales, lorsqu’on se retrouve politiquement en situation d’infériorité dans un conflit, l’échappatoire consistera à tout faire pour le militariser; on parvient ainsi à déplacer le conflit d’un plan où l’on est en infériorité, sur le plan de la diplomatie, par manque de soutien populaire, au plan militaire où l’on est sûr d’avoir l’avantage ( à condition bien sûr d‘être certain de disposer d‘un écrasant avantage militaire; mais vu les sommes défiant l‘imagination que l‘administration américaine consacre à son budget militaire, ceci n‘est  évidemment pas un problème).
Les analyses que font Chomsky et Herman de la guerre du Vietnam dans La fabrication du consentement conduisent également à comprendre ainsi la stratégie américaine. Ce qui finit de rendre convaincante cette thèse, c’est le fait qu’ il y eu des négociations conduites sous la supervision du secrétaire général de l’ONU qui aboutirent en 1964 aux accords de Genève qui prévoyaient l’organisation d’élections pour aboutir à une résolution pacifique du conflit; les Etats-Unis refusèrent ces accords car ils savaient très bien que le régime client qu’ils entretenaient au Sud Vietnam perdrait les élections faute de disposer du soutien populaire nécessaire:" Ils se tournèrent donc de plus en plus vers une politique de généralisation du conflit, dans l’espoir que celle-ci compenserait leur faiblesse sur le plan politique." (FDC, p.381) c’était déjà le cas en 1954 où des accords prévoyaient la réunification du Vietnam et la tenue d’élections grâce auxquelles les vietnamiens choisiraient leur propre gouvernement. Il fallait, pour l’état major américain, à tout prix, empêcher cela car les données de leur service de renseignement étaient sans équivoque:"un règlement de la situation par l’intermédiaire d’élections libres entraînerait presque à coup sûr le passage sous contrôle communiste des Etats associés [Laos, Cambodge et Vietnam]".Cette stratégie de militarisation du conflit et de montée aux extrêmes est conduite avec l’espoir, qu’à terme, elle modifie suffisamment la donne politique pour couper l’adversaire du soutien populaire dont il dispose et ainsi l’affaiblir politiquement. Dans cette optique, la méthode employée, comme on a pu le voir par ailleurs, est radicale: il s’agit, par un déluge de bombes, de réduire à néant la société civile d’où l’adversaire tire son appui; que cela doive entraîner le massacre de centaines de milliers de femmes, d’enfants et de vieillards sans défense, la dévastation complète de plusieurs pays, n’est une objection que pour ceux qui souffrent, comme le disait Goebbels, d’une « inhibition maladive face à l’usage de la force. » Lorsqu’une pomme est à ce point pourrie par le virus de l’indépendance et des revendications populaires, qu’elle risque de contaminer tous les autres pays sous la coupe de l’impérialisme comme l’était « la pomme » du Vietnam, il ne reste plus, en dernier ressort, que le remède de la terreur sans limite comme vaccin.


(1) C’est le cas ici de mentionner la différence qui sépare cette terreur de celle que le système totalitaire nazi a pu faire régner. La singularité du génocide nazi réside en ceci qu’il n’obéissait à aucune logique militaire ou économique; pire même, il allait à l’encontre de toute logique de cet ordre ce qui faisait, par exemple, que les convois de déportés parfaitement inoffensifs vers les camps de concentration et d'extermination étaient prioritaires sur les convois soutenant l’effort de guerre sur le front de l’Est où la situation était pourtant de plus en plus critique. La terreur de l’impérialisme de type capitaliste obéit, quant à elle, toujours à une logique qui est celle de la valorisation illimitée du capital. Si la terreur nazi a quelque chose d’inédit, elle n’en a pas moins pu puiser dans l’histoire de l’Occident les matériaux de sa création. La terreur totalitaire du Nazisme est certes une création tout à fait singulière du XXème siècle mais, qui, comme toute création, a puisé dans l’héritage social historique de l’Occident des éléments de terreur et de propagande qui allaient pouvoir l’inspirer pour leur donner une nouvelle forme, comme la longue tradition barbare du système de l’esclavagisme, du colonialisme et des pratiques génocidaires qui les avaient accompagnées pendant des siècles en témoignent.
(2) Terme à connotation extrêmement péjorative (de la même veine que "bougnoule", "négro" etc..) qui était systématiquement utilisé dans les médias américains pour désigner l'ennemi. C'est un des grands principes de la propagande de guerre qui avait commencé à servir en 1914-18 de ne pas désigner l'ennemi par le nom qu'il se donne à lui-même (ici le FNL= Front National de Libération, terme qui connote de façon éminement positive la cause de l'ennemi) mais par un nom qui en fait quelque chose de méprisable: le "Viêt-cong". Le terme "boche" servait de la même façon en 1914-18 à susciter à l'égard de l'ennemi allemand des affects de haine. Je renvoie ici les élèves au cours sur le langage en tant qu'il est un instrument de pouvoir dont il est crucial de démonter les mécanismes si on  veut conserver intacte sa liberté de penser.



En complément, cf. ce documentaire video en cinq parties, Pouvoir et terreur sur Noam Chomsky

2 commentaires:

  1. Bonjour! Je trouve certains de vos article très intéressant !
    Or il y a quelque chose qui me tracasse.. Il me semble que vous aviez posté un article sur un texte de Nietzsche mais il a disparu..
    Le lien de cet article n'affiche désormais que ceci :
    http://ekklesia09.blogspot.com/2011/01/explication-de-textenietzsche-le.html

    Je ne comprends pas pourquoi.. mais j'espère que le problème sera résolu!
    Je vous souhaite une bonne année!!

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  2. Il y a une raison simple à cela: j'ai donné ce texte à expliquer aux élèves et pour leur éviter la tentation de s'inspirer de mon travail je préfère l'enlever le temps qu'ils fassent l'exercice.
    Bonne année à vous aussi!

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