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jeudi 1 mars 2012

Nietzsche, activité libre ou salariat

Sujet entièrement retravaillé, 25-04-2018


Chercher le travail pour avoir un salaire- en cela presque tous les hommes des pays civilisés sont aujourd'hui semblables; le travail est pour eux un moyen, et non le but lui-même; c'est pourquoi ils ne font guère preuve de subtilité dans le choix de leur travail, pourvu qu'il rapporte bien. Mais il existe des hommes plus rares qui préfèrent périr plutôt que de travailler sans prendre de plaisir à leur travail: ces hommes difficiles, qu'il est dur de satisfaire, qui n'ont que faire d'un bon salaire si le travail n'est pas par lui-même le salaire de tous les salaires. A cette espèce d'hommes exceptionnelle appartiennent les artistes et les contemplatifs de toute sorte, mais aussi ces oisifs qui passent leur vie à la chasse, en voyages, en affaires de coeur et en aventures. Ils veulent tous le travail et la peine pourvu qu'ils soient liés au plaisir, et le travail le plus pénible, le plus dur s'il le faut. Ils sont pour le reste d'une paresse résolue, quand bien même cette paresse aurait pour corrélat l'appauvrissement, le déshonneur, l'exposition de sa santé et de sa vie. Ils ne craignent pas tant l'ennui que le travail dépourvu de plaisir: ils ont même besoin de beaucoup d'ennui pour réussir leur travail. Pour le penseur et pour tous les esprits inventifs, l'ennui est ce désagréable" temps calme" de l'âme qui précède la traversée heureuse et les vents joyeux; il doit le supporter, il doit attendre qu'il produise son effet sur lui: voilà précisément ce que les natures plus modestes ne peuvent absolument pas obtenir d'elles-mêmes! Il est commun de chasser l'ennui loin de soi par tous les moyens: tout comme il est commun de travailler sans plaisir.
Friedrich Nietzsche  1882, Le gai savoir.

Introduction
1) Thème: qu'est-ce qui vaut la peine qu'on travaille? Pourquoi travaillons-nous? Quel doit être le sens que nous conférons au travail? Le salaire est-il une raison suffisante pour travailler? Ou ne faut-il pas exiger d'abord un travail qui soit en lui-même une source de satisfaction?
2) Thèse: le véritable salaire c'est bien le plaisir que l'on retire de son travail et non pas l'argent qu'on peut recevoir en échange:"le travail [...] est [...] par lui-même le salaire de tous les salaires."
3) Problématique: le texte est construit sur l'opposition entre deux approches du travail. L'approche commune du travail qui est celle du travail salarié et qui voit le travail motivé essentiellement par le salaire qu'on touche (première partie). A cette approche qui a dégradé le travail en un simple moyen de gagner de l'argent, l'auteur oppose, dans un deuxième temps, l'approche du travail d'une petite minorité, ("tous les esprits inventifs"), autrement plus exigeante qui veut un travail librement consenti et créatif, avant toute autre considération et qui préfère encore la misère économique et la marginalité sociale plutôt qu'un travail qui soit un tripalium, le travail au sens étymologique du mot, qui vient d'un instrument de torture qu'on utilisait au Moyen Age. Pour les esprits créatifs, on verra que le temps de l'ennui est une séquence essentielle du processus d'enfantement des oeuvres de la culture. Pour celui qui n'a en lui rien de véritablement productif, et qui travaille simplement pour gagner de l'argent, tout au contraire, l'ennui sera stérile et insupportable. Ce texte, en mettant tout l'accent sur l'exigence d'un travail créatif et libre, s'inscrit pleinement dans la tradition de ce que l'on développera comme la critique artiste du capitalisme.
4) Il est utile ici de préciser que même s'il n'est pas attendu du candidat qu'il connaisse l'auteur, il peut être extrêmement profitable pour l'approfondissement de l'explication du texte, de pouvoir au moins le situer historiquement; tout dépend des textes. Ici, en l'occurence, il s'agit d'un texte fortement marqué historiquement puisqu'il s'inscrit en plein dans l'invention propre aux sociétés capitalistes modernes du salariat qui commence à se généraliser au XIXème siècle. C'est justement par ce bout qu'on pouvait prolonger le traitement de son explication et problématiser le propos de l'auteur. Le texte reste en effet beaucoup trop allusif sur le contexte historique qui a fait du salariat la forme générale que prend le travail dans "les pays civilisés", comme il l'évoque brièvement, à la première ligne, pour ne plus y revenir ensuite. Or, le salariat, au XIXème siècle, et encore jusqu'au milieu des années 1970, était très largement vécu, par les classes populaires qui eurent à le subir, sur la base d'affects tristes, comme une nouvelle forme d'esclavage à laquelle elles se sont rudement opposées, alors qu'à lire le texte on a l'impression que l'embrigadement dans le salariat de la masse des gens est allé de soi. Il y a là une sérieuse limite qu'il faudra poser à la pertinence de ce texte...



1)L'approche commune du travail: le salariat
a)Le contexte historique de la naissance du salariat.
Le texte le laisse entendre dès la première ligne:"Chercher le travail pour avoir un salaire- en cela presque tous les hommes des pays civilisés sont aujourd'hui semblables". Le salariat est devenu la forme générale que prend le travail aujourd'hui: plus de 90% des travailleurs sont salariés à l'heure actuelle alors que c'était encore loin d'être le cas à l'époque où ce texte est écrit. Le développement du salariat est intrinsèquement lié à l'essor  du capitalisme moderne. Être salarié c'est louer sa force de travail au détenteur du capital industriel ou foncier (la terre) en échange d'un salaire. Pourquoi le salariat est la forme générale que prend l'activité productrice dans le capitalisme? Deux étapes sont nécessaires pour répondre à cette question. 
Un, reprendre le schéma hérité de l'oeuvre de Marx du capitalisme  A-M-A+ (Argent-Marchandise- Plus d'argent) en l'opposant au schéma précapitaliste M-A-M: le but de la production en régime capitaliste n'est plus de produire des valeurs d'usage, des biens répondant à des besoins socialement définis (schéma M-A-M), mais de la valeur d'échange, de l'argent: l'indifférence à l'égard du contenu concret de l'activité humaine est ainsi inscrite dans l'ADN même du capitalisme. Pourquoi? Car la valeur d'échange d'un produit ne peut être déterminée qu'en faisant totalement abstraction de son  contenu concret pour ne retenir que la quantité de temps de travail qu'elle contient. C'est ce qui permet de poser l'équivalence entre des choses de nature totalement différentes, par exemple, une paire de chaussures= 10 kilos de pain: les deux contiennent la même quantité abstraite de temps de travail. La valeur d'échange est ainsi une abstraction et c'est cette abstraction qui commande désormais l'ensemble du mode de production en régime capitaliste; peu importe ce qu'on produit concrètement (missiles, semences non reproductibles, gadgets électroniques, tomates bio etc.); ce qui importe c'est de produire de la valeur d'échange. Le mode de production capitaliste consiste donc à soumettre la valeur d’usage à la valeur d’échange ainsi que le résumait le philosophe Guy Debord, "la valeur d'échange est le condottiere [chef] de la valeur d'usage." (La société du spectacle, 46)
 Reformulé toujours dans les termes de Marx, l’objet du texte est de soumettre à la critique la généralisation du travail abstrait. Appliqué à la "marchandise-travail" ce principe signifie que la valeur d’échange du travail (le salaire) se soumet sa valeur d’usage (le besoin de la vie humaine qui nous pousse à travailler) Par exemple, le travail d’un ingénieur ayant pour but de programmer l’obsolescence des marchandises (intégrer dans l'objet sa fin programmée pour renouveler le cycle d'achat des marchandises aussi souvent que possible) a une valeur d’usage, non pas nulle, mais pire encore, négative, qui l'amène à collaborer à la production de camelote générant un gaspillage monstre des ressources naturelles. Mais, parce qu’il  possède une valeur d’échange, un niveau de rémunération suffisamment élevé, il est socialement valorisé et rendu attractif pour la grande majorité qui ne travaille qu’en vue du salaire. En reprenant le propos du texte, on peut dire qu'il ne faut pas faire preuve de "subtilité" dans le choix de son travail pour s'orienter vers une activité aussi nuisible.


Deux, dans le schéma A-M-A+, la marchandise qui rend possible la transformation de l'argent en plus d'argent est une marchandise extraordinaire, la force humaine de travail elle-même. "Extraordinaire" car le travail, en réalité, n'est pas une marchandise du tout dont je pourrais me séparer en l'aliénant à un tiers comme une boîte de conserve. Elle est ce que l'historien et théoricien de l'économie Karl Polanyi appelait très justement une "marchandise fictive." Pour expliquer comment le travail a ce pouvoir de transformer de l'argent en plus d'argent, il faut décomposer la journée de travail du salarié en deux parties: le temps de travail nécessaire et temps de surtravail. Le salaire correspond au temps de travail nécessaire, le surtravail au temps de travail qui n'est plus rémunérée et qui génère l'accroissement du capital, la transformation de l'argent en plus d'argent. Que le salariat soit devenu la forme générale que prend le travail "dans nos pays civilisés" ne s'explique donc que dans le contexte historique de l'essor du capitalisme moderne. "La marchandise-travail" et ce que le capital va pouvoir en extraire comme rendement constituent donc le nerf de la guerre dans le mode de production capitaliste.
   

b) L'aliénation dans le salariat
A partir du moment où j'ai loué à un autre le travail que j'exerce, je suis dépossédé de ma propre activité, elle ne m'appartient plus. Elle n'est plus pour moi que le moyen de toucher un salaire, le contenu concret de l'activité que j'exerce passant au second plan; ce qui importe en premier c'est le salaire. Il était décisif de remarquer ici que ce que je cède en échange d'un salaire au capital actionnarial ce ,'est pas seulement  mon temps mais aussi un droit de commandement sur  mon travail sous tous ses aspects (comment et quoi produire, selon quels horaires, à quel rythme, avec quels instruments? etc. ) Ma force de travail cesse dès lors de m'appartenir et nous entrons dans le régime de l'aliénation du travailleur dans le salariat: sa propre activité lui est devenue étrangère, il la subit comme un  fardeau. Le choix de l'activité tendra dès lors à être déterminé non plus en fonction de l'intérêt que je porte à cette activité elle-même  mais de la rémunération qui y est attachée, raison pour laquelle, dit le texte, la grande majorité fera preuve de peu de "subtilité" pour déterminer le choix de son futur métier. Autrement dit, l'intérêt pour le travail est extrinsèque, extérieur au travail lui-même, et non pas comme chez les créatifs qui vont résister de toute leur force à ce nouveau régime de la domination sociale, intrinsèque.
 Ce qu’ a en vue Nietzsche  est précisément ce que décrivait l’historien américain Eugen Weber dans son  ouvrage reconstituant la façon dont la France rentre de plein pied dans la modernité au cours du XIXème siècle. C'est désormais l'argent qui dicte sa loi au travail humain, même pour ceux qui sont restés des travailleurs indépendants comme les petits paysans car il leur faut désormais produire en vue de la vente sur le marché national dont la construction s'est faite à cette époque et non plus d'abord en vue des besoins de la maisonnée familiale: "Auparavant les paysans ne tenaient pas de comptes. Ce qu’ils faisaient de leur temps était déterminé, non par le marché, mais par les besoins familiaux […] La logique de l’économie basée sur l’argent prit le relais. Une des conséquences fut que dorénavant tout travail devait rapporter un revenu en argent proportionnel à l’effort fourni[…] Là où jadis le travail signifiait l’exécution d’une multitude de tâches (ensemencer, réparer des clôtures, fabriquer des outils, fendre du bois, fabriquer des cordes et des paniers  etc.), maintenant on les estimait en terme de travail rémunéré. Les tâches qui ne rapportaient pas de revenu en argent étaient déconsidérées: elles n’étaient plus du travail mais du bricolage… » (Eugen Weber, La fin des terroirs, p. 574)

2) Le travail épanouissant
a)La praxis
A cette approche du travail qui l'a dégradé en simple moyen de gagner de l'argent et qui est indifférente à son contenu concret, l'auteur oppose l'approche de la petite minorité de créatifs pour laquelle le travail doit lui-même constituer l'essentiel du salaire. L'activité n'est plus un moyen mais elle devient à elle-même sa propre finalité. Cette distinction que fait l'auteur recoupe celle qu'on trouvait chez les Grecs anciens lorsqu'ils opposaient les activités de l'homme libre aux activités serviles. Est libre l'activité qui relève de la praxis, l'activité qui a en elle-même sa propre finalité car elle n'est pas subordonnée à autre chose: en ce sens, elle est souveraine; c'est l'ensemble des activités que nous accomplissons pour le plaisir que nous retirons de l'activité elle-même. En termes spinozistes (de Spinoza, philosophe hollandais du XVIIème siècle), on dira que ce sont les activités qui représentent une augmentation de notre puissance d'agir car elles sont la libre expression de notre propre moi intérieur. De ce fait, on ne peut donner une définition objective et universelle du contenu de ses activités; elles dépendent d'abord et avant tout des aptitudes de chacun. Une activité comme celle d'ébéniste peut être de l'ordre de la praxis dès lors que celui qui l'accomplit y excelle et trouve d'abord sa motivation à travailler dans la réalisation de cette excellence; elle deviendra une corvée pour celui qui n'a pas de disposition particulière à son endroit et qui n'y voit qu'un moyen de gagner sa vie. Ce qui confère d'abord à une activité le caractère d'une praxis, c'est le sens que lui confère celui qui l'exerce. L'exerce-t-il simplement comme un moyen de gagner sa vie ou comme une vocation qu'il continuerait à accomplir même si elle ne lui rapportait plus rien financièrement? Nietzsche nous donne trois figures qui incarnent la nature de cette praxis.

b) Artistes, contemplatifs, oisifs
Ces individus seraient marginaux. Le texte ne cesse de nous le rappeler; ils sont "rares", "exceptionnelles". Ils vivront de ce fait en marge de la société car ce qu'ils refuseront dès l'abord c'est l'embrigadement généralisé dans un travail soumis à la dictature du temps et qui n'a plus d'autre sens en dehors de l'argent qu'il rapporte.
L'artiste: le caractère épanouissant du travail d'artiste se manifeste immédiatement dans son caractère créatif; à la différence d'un ouvrier prolétarisé dans l'usine qui exécute ce qu'on lui ordonne de faire, l'artiste reste maître de son activité et suit son inspiration. Même lorsqu'il s'agissait d'une commande que faisait un prince à un peintre ou un musicien, le sujet imposé laissait, malgré tout, une très grande latitude à l' artiste pour rester maître de son travail et  faire appel à ses facultés créatrices (réflexion, imagination...).D'autre part, insistons sur ce point essentiel qu'il restait aussi maître de son temps. Son travail n'était pas soumis au rythme des horloges mécaniques le mesurant, comme l'est le travail du salarié en entreprise; c'est lui-même qui modèle le temps qui rythme sa vie: un travail d'artiste ne se laisse pas enfermer dans le cadre du temps abstrait propre au régime du salariat. La liberté, c'est fondamentalement pouvoir être maître de son temps.  "L'esprit inventif" peut très bien ne rien faire pendant une longue période qui peut se chiffrer en années, car l'impulsion créatrice fait défaut et puis se mettre à travailler comme un forcené emporté par son élan créateur, une fois celui-ci revenu. Ce serait un non sens de demander à un artiste de travailler comme travaille un prolétaire dans une usine sous la dictature du temps abstrait en lui fixant des horaires qui puissent être contrôlés socialement et mesurés par des horloges mécaniques de haute précision.
Le contemplatif. Il faut partir ici de la distinction vie contemplative/vie active. On la trouvait dans l'ensemble de philosophie grecque de l'antiquité, par exemple, chez Aristote, lorsqu'il hiérarchise les différents modes de vie  suivant l'ordre de la vie bonne. Ce qu'il place au sommet de la vie humaine, c'est la vie contemplative car le sage dans l'exercice de la contemplation se suffit à lui-même au contraire de la vie active incarnée dans le bios (vie) politikos  (politique), qui requiert toujours une pluralité d'individus pour s'accomplir: la contemplation qui a l'apparence du non agir est, en réalité, la forme souveraine de l'agir. La contemplation en grec se traduit par "theoria" ce qui indique que le prototype de la  vie contemplative se trouve dans l'activité intellectuelle du penseur à laquelle Nietzsche fait allusion.
L'oisif. Nous allons particulièrement insister sur cette figure car c'est l'occasion idéale de s'attaquer à bon nombre de préjugés qui empoisonnent notre vie d'homme moderne. On oppose habituellement oisif à actif pour valoriser ce dernier. L'oisif est celui qui ne ferait rien et qui est présenté comme souffrant d'une tare irrémédiable, pour les Temps modernes colonisés par la valeur-travail, la paresse. Pourtant, l'oisif s'adonne bien à certaines activités qu'énumère le texte ( "chasse", "affaires de cœur", "aventures" ...) Si nous voyons l'oisif comme quelqu'un qui ne fait rien c'est parce que nous n'accordons aucune valeur au genre d'activités qu'il exerce car elles ne se laissent pas embrigader dans le registre de la "valeur-travail", de la mesure de la valeur par le temps de travail que déterminent les horloges mécaniques de précision dans les entreprises.
En quoi consiste précisément la paresse de l'oisif tel que le texte la dépeint? Plutôt ne rien faire plutôt que de faire quelque chose qui n'obéit pas à une impulsion qui vient de notre propre fort intérieur, indépendamment de toute considération financière. C'est seulement en ce sens que ces individus peuvent être conduits à valoriser la paresse. Pour se vouer à une tâche qui leur répugne ils seront d'une paresse absolue. Elle n'est pas nécessairement pour eux comme cela est le cas dans l'éthique paulinienne un vice absolu (de Saint Paul, un des apôtres de Jésus dont l'Occident moderne a retenu cette devise pour en faire son mot d'ordre pour enrégimenter les masses dans le régime du salariat: "Que celui qui ne travaille pas ne mange pas"). Au contraire, la paresse entendue au sens du refus obstiné d'exercer  toute forme de travail aliénant est le signe d'une nature supérieure, plus exigeante quant à ce qu'elle attend du travail, qui ne peut se contenter d'une motivation aussi pauvre que de gagner de l'argent.
 Mais, ils ne sont donc pas paresseux au sens très général de celui qui n'aurait aucun goût pour l'effort. Au contraire, le texte nous le précise, ils peuvent être des forcenés du travail quand les conditions sont réunies pour la mise en œuvre de leur praxis:" Ils veulent tous le travail et la peine pourvu qu'ils soient liés au plaisir, et le travail le plus pénible, le plus dur s'il le faut." il y a ici un paradoxe à relever dans le texte: comment le travail le plus "pénible" et le plus "dur" peut être une source de satisfaction et de plénitude ? On ne peut le résoudre que si on distingue, comme le faisait déjà Aristote, deux formes possibles du plaisir: la forme passive, celle qui résulte de la simple jouissance d'objets de consommation. Le plaisir qu'on retire de la consommation de l'objet sera d'autant plus facile à obtenir qu'il offrira moins de résistance à son assimilation par l'organisme et demande donc d'autant moins d'effort. Si le texte de Nietzsche prend ici la forme d'un paradoxe, c'est parce que nous prenons le terme "plaisir" en ce sens. Mais il y a aussi une forme supérieure du plaisir qui est active et qui accompagne une activité portée à l'excellence; c'est celle-ci que vise le texte. Le plaisir que nous retirons alors de notre  l'activité  sera d'autant plus intense que les obstacles à son accomplissent auront été difficiles à surmonter: un cycliste amateur qui s'impose de monter des cols comme un alpiniste qui escalade un sommet souffrent mais cette souffrance est la condition du plaisir qui nait de l'action car plus l'obstacle à vaincre est important plus nous pouvons passer à une  puissance d'exister supérieure pour reprendre des termes spinozistes  à nouveau. Pour le dire dans la langue du poète:"Nous savons peu de chose, mais que nous devions absolument nous en tenir à ce qui est difficile, c'est une certitude qui ne nous quittera pas: il est bon d'être seul car la solitude est difficile; et le fait qu'une chose soit difficile doit nous être une raison supplémentaire de la faire. Aimer est aussi une bonne chose, car l'amour est difficile..." (Rilke, Lettre à un jeune poète) D'ailleurs,
Et allons encore plus si nous évoquons maintenant cet animal qui s'appelle précisément le paresseux et qui a cette particularité de pouvoir rester des jours durant, parfaitement immobile sans esquisser l'ombre d'un mouvement. Entendue en ce sens, il ne fait guère de doute que la démarche du oisif est beaucoup plus proche de l'ascétisme que du mode infantile de fonctionnement du désir qui exige la satisfaction immédiate. Il n'y a guère qu'un ascète très avancé dans la pratique du bouddhisme, par exemple, qui pourrait rester dix jours à la même place sans esquisser le moindre mouvement.
Le texte, Eloge de l'oisiveté, mis ici en scène, avec l'humour qu'il faut, du grand homme de science et philosophe du XXème siècle Bertrand Russell, est la parfaite réponse faite à un ordre actuel absurde qui est celui du surmenage pour les uns avec comme contre partie la misère pour les autres.
Version courte:




Version longue:



Si "l'analphabète primaire" (expression qui n'a ici aucune connotation négative, bien au contraire. Il faut lui opposer "l'analphabète secondaire" des sociétés actuelles, qui lui, pour le coup, est atteint de graves tares dont ce n'est pas le lieu de parler ici) des cultures de l'oral a pu apparaître comme un fainéant pour le colon capitaliste blanc, et qu'il a fallu recourir aux méthodes les plus barbares pour lui inculquer la discipline du travail, c'est d'abord parce qu'il était paresseux au sens de l'animal: il était capable de mettre en branle d'immenses capacités de concentration, dont l'analphabète secondaire des temps actuels, incapable de fixer son attention dès qu'il faut lire plus de trois lignes, ne peut plus avoir la moindre idée, dans l'occupation d'une tâche qui ne pouvait être embrigadée dans le régime de la valeur-travail et de la domination du temps abstrait sur l'activité humaine: exemple entre mille, fixer des heures durant la ligne d'horizon pour observer d'éventuels ennemis ou gibiers au loin comme cette pratique était courante chez les Indiens des grandes plaines d'Amérique du nord. Que l’oisiveté de l'animal le paresseux exige une force surhumaine, c’est ce que donne à penser cette description que faisait un voyageur hollandais Kaempfer de ce qu’était la vie du mikado, l’empereur du Japon, il y a trois siècles de cela: "Autrefois, il était obligé de s’asseoir sur son trône chaque matin pendant plusieurs heures, la couronne impériale sur la tête, et d’y rester comme une statue, sans bouger les pieds et les mains, la tête ou les yeux, ni aucune partie de son corps; on supposait qu’il conservait par ce moyen la paix et la tranquillité de son empire […] depuis lors, on a jugé bon de délivrer l’impériale majesté […] de cette corvée. Aussi place-t-on chaque matin maintenant la couronne sur le trône pendant quelques heures." (cité par Maurice Godelier, L’énigme du don, pp. 282-283)
La sévère pathologie actuelle dont souffre des travailleurs (qui n'en est qu'une parmi d'autres et pas la plus connue), ce que les Américains appellent le "bore-out" illustre parfaitement le caractère insupportable de l'oisiveté pour bon nombre de gens: quand une entreprise veut se débarrasser d'un salarié, pour ne pas avoir à payer d'onéreuses indemnités de licenciement, elle peut s'arranger pour le mettre en situation de bore-out qui fait que sa situation va vite lui devenir insupportable. Le dispositif d'une simplicité biblique consiste à le laisser toute la journée sans occupation. Sa situation deviendra à tel point intolérable qu'il quittera de lui-même l'entreprise.

c) Marginalité sociale et misère économique.
Refuser l'embrigadement dans le travail abstrait et le salariat dans une société où ceux-ci deviennent l'unique source de valorisation des activités humaines, c'est encore préférer la marginalité et la misère plutôt que la torture d'un travail qui n'est intrinsèquement source d'aucune satisfaction.
Marginalité sociale et misère économique constituent ensemble le prix qu'est prêt à payer celui pour qui travailler sans plaisir est le pire de tous les maux. Aussi, on peut se demander si on ne tient pas là le critère distinctif qui permettrait de repérer le petit nombre de ces natures dures à satisfaire: sommes -nous prêts à payer le prix de la marginalité et de la misère pour être libérés du travail aliénant du salariat? Répondre oui, c'est appartenir à cette petite minorité. La figure emblématique de ce genre d'individus prêt à payer ce prix qui est, il ne faut se le cacher, très élevé, et qui exige une grande force de caractère, est celle de l'artiste maudit tel qu'on pouvait le rencontrer à la fin du XIXème siècle comme Rimbaud, Verlaine ou Van Gogh. Ce que refuse délibérément et obstinément ces individus, c'est le nouveau type de socialisation qu'impose le salariat et qui disjoint radicalement le temps de travailler et le temps de vivre. Pour celui dont l'activité est d'abord vécue comme une vocation dans laquelle il affirme sa puissance d'exister et qui engage son être entier dans son exercice, cette séparation n'a tout simplement aucun sens. Comme l'avait fort bien analysé Marx, avec le salariat, les deux tendent à se séparer complètement: la vraie vie commence après le travail. Celui-ci est, tout au contraire vécu massivement comme le sacrifice de sa vie.
Dans la forme salariat du capitalisme moderne, qui se constitue pleinement à partir de 1834 en Angleterre avec l'abolition de la protection sociale de Speenhamland qui garantissait jusque là aux pauvres un revenu minimum déconnecté du travail et indexé sur le prix du pain, s'applique désormais le principe paulinien que nous avions évoqué plus haut, "que celui qui ne travaille  pas ne mange pas". C'est la misère économique que devra désormais affronter ces natures dures à satisfaire dont ne cesse de parler le texte. Là où partout ailleurs, comme nous l'a bien appris l'enquête historique et anthropologique, les individus bénéficiaient toujours d'une forme ou une autre de protection sociale empêchant de faire de la peur de la faim le stimulant du travail, ces natures artistes pouvaient trouver leur place dans la société. Désormais, elles doivent en plus de la misère économique affronter la marginalisation sociale, le regard des autres qui les déconsidère comme des fainéants irréductibles.

d) L'ennui
 L'homme du commun cherchera à fuir l'ennui. Les exceptions, au contraire, ont besoin de l'ennui pour créer et savent l'endurer. Les premiers chercheront le divertissement. Se di-vertir, comme Pascal au XVIIème siècle en avait déjà développé le sens, c'est faire diversion et détourner l'attention de ce qu'on veut cacher vers un leurre qu'on met en avant. Le divertissement abrutissant du temps de vivre, dans ce contexte, n'est que la contre partie du faire aliénant impliqué dans le temps de travail.
Si l'ennui est tellement insupportable pour l'homme du commun, c'est parce qu' il ne traduit que le vide de sa propre existence qui ne renferme rien qui serait destiné à parvenir à maturation comme projet créatif. Au contraire, "pour le penseur et pour tous les esprits inventifs", l'ennui n'est plus ce vide qu'il s'agit de fuir mais un état qu'il s'agit d'endurer. Ce que Nietzsche nous expose ici, c'est une séquence essentielle du processus qui préside à la création des œuvres de la culture. L'ennui est ce temps de la gestation qui peut être très long, et qui précède et annonce le temps de l'inspiration et de  la création. Les résultats actuels que donne la recherche en neuro physiologie confirment pleinement l'intuition nietzschéenne. Parlant des restrictions que Michel Desmurget, docteur en neuroscience, a imposé à sa fille aînée concernant sa consommation de temps passé devant la télévision, il en tirait cette conclusion:"Ce temps libre lui a permis d'accéder à une étrange expérience dont la télévision l'avait jusque là privée: l'ennui. Cette expérience n'est en rien anodine, au sens où elle fonde le désir, la créativité et la pensée prospective. Selon une étude récente, lorsque l'esprit s'égare et vagabonde, il existe une forte activation des aires cérébrales impliquées dans les processus de raisonnement projectif et de résolution de problèmes. (...] En d'autres termes, pendant que nous nous ennuyons, notre cerveau travaille à notre insu. Le temps "perdu" n'est donc pas vide.  Il est profondément créateur." ( TV lobotomie, pp. 33-34) On peut ainsi faire la comparaison entre la création et le processus d'enfantement chez une mère qui porte son future enfant. Le temps de l'ennui correspond au temps de la gestation pendant lequel il ne se passe apparemment rien et où  pourtant la maturation se poursuit de façon invisible. L'ennui, comme le caractérisait l'écrivain Cioran, est ce "vide nourricier" indispensable à la création; il est encore, comme l'écrivait Unamuno, ce " fondement de la vie [...] qui a inventé tous les jeux et les distractions, les romans et l'amour." (cité par Desmurget, ibid., p. 34). On peut, partant de là, apprécier à sa juste mesure ce témoignage accablant d’un adolescent que rapporte René Huygues et de l‘atrophie de toute pulsion créatrice que l'omniprésence des dispositifs de la société du spectacle induit: "La T.V. m’évite de m’ennuyer. C’ est un moyen de tuer le temps…Rien dans la vie ne m’intéresse. La T.V. me fait oublier que je n’ai pas de but.""(La puissance de l’image, p. 9)
 
3) Critique du texte: la résistance populaire au salariat
 a) Le legs (héritage) des âges immémoriaux de l'humanité
Comme nous l'avions laissé entendre à la fin de l'introduction, le texte, malgré sa critique tout à fait pertinente du régime du salariat moderne, souffre d'une sérieuse limite qui tient dans l'occultation complète de la massive résistance venant des milieux populaires qu'a rencontré le capitalisme moderne pour les contraindre au salariat. C'est ce qu'il nous faut maintenant prendre en compte pour rectifier les choses. Et d'abord, avant d'en venir aux Temps modernes, il faut prendre en compte le fait essentiel que travailler pour gagner de l'argent n'est pas la règle dans l'histoire humaine mais plutôt l'exception propre à notre époque. Il faut, pour l'observer, se plonger dans l'abondant corpus de données dont on dispose aujourd'hui grâce aux progrès faits en histoire et en anthropologie.
C'est grâce à ce legs remontant à la nuit des temps, que les milieux populaires ont pu d'abord résister farouchement au salariat.
Ce qui nous paraît donc aujourd’hui "naturel", travailler en vue d’un salaire, constitue en réalité une singularité de ces « pays civilisés »  dont parle Nietzsche. Donnons en un aperçu:" Un des traits caractéristiques de l’économie primitive est l’absence de tout désir de tirer profit soit de la production, soit de l’échange […] Nulle part le travail n‘est loué ni vendu." (Thurnwald cité par Polanyi dans La grande transformation, p. 370) « Le gain, stimulant du travail dans des communautés plus évoluées, ne joue jamais ce rôle dans le milieu indigène original. » (Malinowski cité par Polanyi, ibid., p. 370) Ou encore: "Nulle part dans une société qui n’a pas été influencée nous ne rencontrons le travail associé à l’idée de paiement[…] Même au Moyen Age, la rémunération du travail, pour des étrangers est quelque chose d’inouï. Les ménestrels, eux qui étaient des étrangers, acceptaient d’être payés, et par conséquent on les méprisait. " (Lowie cité par Polanyi, ibid., p. 370) Les stimulants qui poussaient l’individu à travailler étaient de toutes autres sortes. Ils forment un complexe  qui se constitue à partir de quatre sources. Ne cherchez ni l'appât du gain, ni la peur de la faim vous ne les trouverez pas:
- la réciprocité qui inscrit l’activité de production de biens et de services dans des circuits de don-conte don: "On trouve que la plupart des actes économiques, sinon tous, appartiennent à la même chaîne de dons et de contre dons réciproques qui à long terme s’équilibrent, avantageant également les deux côtés…"  (Malinowski, cité par Polanyi, ibid., p. 371. Voir ici, Les sociétés primitives et la réciprocité pour comprendre comment tout semble avoir commencé pour les sociétés humaines de cette façon, en donnant aux autres, ce qui motive le donataire à donner à son tour, aux antipodes des préjugés qu'on trouve partout répandus dans nos sociétés occidentales)
- la compétition qui est « ardente […] On se bouscule pour exceller dans la reproduction des motifs. » (Goldenweiser cité par Polanyi, ibid., p. 371) « Les hommes rivalisent entre eux, à qui ira le plus vite, à qui fera la meilleure besogne, soulèvera le plus de fardeaux pour amener au jardin des gros piquets… » (Malinowski cité par Polanyi, ibid., p. 371) L’historien suisse Jacob Burckhardt avait une vision beaucoup trop étroite des choses, faute de pouvoir disposer déjà à son époque des acquis de l'anthropologie, lorsqu’il faisait de ce stimulant de l‘effort, ce qui s'appelle en grec ancien l’Agôn (la rivalité) la singularité du monde grec de l’Antiquité:"Ainsi, à l’intérieur de la cité, l’élément agonistique est dérivé vers des « rivalités », des « compétitions », des activités qui à la fois sont valorisées et concourent au fonctionnement de la cité. Qui sera le combattant le plus vaillant pendant la guerre, le meilleur orateur devant le peuple, le meilleur poète tragique, l’argumentateur le plus fort etc."(Cornelius Castoriadis, Une société à la dérive, p. 156) Cette description qui valait pour la cité grecque a, en réalité,  une portée beaucoup plus générale s’étendant à l’ensemble des sociétés pré capitalistes:
- l’amour du travail bien fait que le texte de Nietzsche met au premier plan pour décrire ces natures rares qui ont survécu, tant bien que mal dans les « pays civilisés » à la tentative (vouée à l'échec par définition) de transformation du travail en marchandise:"Le travail pour lui-même est un trait constant de l’industrie des Maori." (Firth cité par Polanyi, ibid., p. 372) Ou encore:"Beaucoup de temps et d’application sont consacrés à des travaux d’aménagement: veiller à la bonne ordonnance des jardins, faire que ceux-ci soient propres et déblayés, édifier de belles et solides clôtures […]il n’est pas douteux que les indigènes poussent la conscience professionnelle bien au-delà de l’indispensable." (Malinowski cité par Polanyi, p. 372)  C’est de ces gisements anthropologiques de l’amour du travail bien fait que dérive, dans une certaine mesure, l’institution actuelle, dans nos sociétés industrielles des jardins ouvriers auxquels Florence Weber  et le peintre François Jeannet  ont consacré une belle étude dont on peut trouver des représentations ici: à la production de choses utiles se joint, indissociablement, un souci esthétique, anti utilitaire et anti économique d’embellir son habitation de la terre.
- la renommée sociale: "La perfection de son jardinage est l’indice général de la valeur sociale d’une personne." (Malinowski cité par Polanyi, ibid., p. 372) « On attend de chaque membre de la communauté qu’il montre un degré normal d’application. » (Firth cité par Polanyi, ibid., p. 372)
Au sens anthropologique du terme, c'est-à-dire celui que l'on retrouve dans toutes les sociétés humaines, le travail a un triple potentiel d'émancipation (libération): suivant la relation à la nature par laquelle on en prend soin suivant les besoins de la vie humaine. Suivant la relation aux autres par laquelle l'individu parvient à une forme de reconnaissance sociale. Enfin, suivant la relation à soi par laquelle on parvient à une forme d'accomplissement de soi-même. C'est fondamentalement ce triple sens du travail que les milieux populaires ont opposé à la domination dans le régime du salariat moderne. Voyons maintenant la chose de près.

 b) Gagner moins pour travailler plus
L'embrigadement de la grande masse des individus dans la forme généralisée du salariat a d'abord été un processus qui a relevé de l'ordre du dressage, ni plus ni moins. Dans une première phase du capitalisme on essaya d'inciter les gens à travailler plus en augmentant leur salaire, ce qui montre bien que la formule "travailler plus pour gagner plus" n'a rien de nouveau. La grande différence, c'est qu'à l'époque, les travailleurs ne se laissaient pas aussi facilement mener par le bout du nez. Au lieu d'être incité à gagner plus ils souhaitaient d'abord travailler moins. (Le comble dans cette histoire, c'est que le slogan "travailler plus pour gagner plus", si on le met en oeuvre dans les conditions actuelles d'un chômage de masse, aura pour effet réel, pour peu qu'on applique, comme le recommandent les libéraux partisans de l'économie de marché, la loi de l'offre et de la demande censée déterminer le prix du travail, le salaire, de faire baisser celui-ci et donc reviendra à gagner moins pour travailler plus. Je ne m'étendrais pas sur cette démonstration; je l'ai déjà fait vers la fin de cet article) L'exemple que donne le sociologue allemand Max Weber est celui de cet ouvrier agricole allemand qui recevait un mark par arpent de terre fauché; il en fauchait 2,5 arpents  et recevait ainsi 2,5 marks par jour; lorsque sa rémunération passait à 1,25 marks par arpent, il ne fauchait plus que 2 arpents par jour de manière à continuer à gagner son salaire habituel; sa priorité était de travailler moins pas de gagner plus. C'est pourquoi, pour inculquer aux pauvres la "valeur-travail" du salariat et les contraindre à travailler plus, il fallut appliquer le procédé rigoureusement inverse, abaisser les salaires:"Après l'échec d'un appel au "sens du profit" par le moyen de hauts salaires, il ne restait plus qu'à recourir au procédé inverse: par un abaissement du salaire contraindre l'ouvrier à un travail accru afin de conserver le même gain." (Max Weber cité par Philippe Adair, La modernité de Karl Polanyi, p. 287) Ainsi s'explique les salaires de misère que touchaient les ouvriers dans une deuxième phase du développement du capitalisme comme l'expliquait lui-même, en toute franchise, en 1747, un entrepreneur capitaliste anglais comme John Smith:"C'est un fait bien connu  que l'ouvrier qui peut subvenir à ses besoins en travaillant trois jours sur sept sera oisif et ivre le reste de la semaine[...] Les pauvres ne travailleront jamais un plus grand nombre d'heures qu'il n'en faut pour se nourrir  et subvenir à leurs débauches hebdomadaires [...] Nous  pouvons dire sans crainte qu'une réduction des salaires serait une bénédiction et un avantage pour la nation et ne ferait pas de tort réel aux pauvres." (Cité par E. P. Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise, p. 364)
Ainsi, ce qui est devenu commun, travailler pour de l'argent, ne l'a pas toujours été. Cela n'a pu fonctionner que sur la base initiale d'un processus extrêmement violent de spoliation (vol) de la terre qui a jeté dans l'errance des catégories toujours plus importantes de la population qui n'avait dès lors pour vivre  plus rien d'autre à céder que leur force de travail en échange de l'argent.

c) L'esclavage du salariat dans les milieux populaires
 Le salariat était très largement perçu encore au XIXème siècle, à l'époque de Nietzsche, comme une forme d'asservissement pas si éloigné que cela de l'esclavage antique:"Il  fut un temps aux Etats-Unis, au milieu du XIXème siècle, où le travail salarié n'était pas tenu pour très différent de l'esclavage...C'était le slogan du parti républicain, la bannière sous laquelle les travailleurs du Nord ont combattu pendant la guerre de Sécession: nous sommes opposés à l'esclavage, que ce soit celui des hommes ou celui des salaires. Les hommes libres ne se louent pas aux autres...Il a fallu longtemps pour persuader les gens qu'il est légitime de se louer. Aujourd'hui, hélas, c'est assez largement accepté."(Noam Chomsky, De la propagande, p. 247) L'exemple type du républicain du milieu du XIXème siècle peut être représenté dans la figure d'Orestes Brownson:"L'aspect le plus grave de mon délit résidait dans ma condamnation du système industriel moderne, particulièrement le système du travail salarié, que je tenais comme pire encore, sauf au regard des sentiments, que le système esclavagiste du Sud (...) Je soutenais que la principale source de tous les maux de la société moderne était la séparation du capital et du travail; ou le fait qu'une classe de la communauté détient les ressources pécuniaires, et qu'une autre classe distincte est contrainte de réaliser le travail de production." ( Cité par Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis, p. 226) Mais, l'opposition au salariat se retrouvait aussi bien dans la mentalité libérale classique qu'on peut, dans cette mesure, qualifier de pré capitaliste. C'était, par exemple, le cas de John Locke au XVIIème siècle:"De tels constats rappellent l'argument de Locke suivant lequel quiconque était obligé par une situation de nécessité de vendre son travail, perdait l'un des attributs essentiels de la liberté." ( Christopher Lasch, ibid., p. 240) Il faut à ce sujet bien faire la distinction entre cette mentalité libérale classique et ce qu'on appelle aujourd'hui le libéralisme économique. En réalité, comme l'ont soutenu au XXème siècle des penseurs aussi éminents se revendiquant de l'héritage émancipateur du libéralisme classique, comme Bertrand Russell ou Noam Chomsky, les principes du libéralisme classique qui définissent des idéaux de liberté sont en complète contradiction avec les institutions des sociétés libérales actuelles comme celles d'un marché pour le travail dans lequel il est censé joué le rôle d'une "marchandise". Ces idéaux de liberté ont trouvé à s'incarner, de façon épisodique, encore au XXème siècle, dans des formes de socialisme anti autoritaires et auto gestionnaires comme ce fût le cas, par exemple, dans la Barcelone révolutionnaire de 1936, la Hongrie de 1956, chez les LIP, en, France, de 1973 à 1977  etc. Entendus dans cette  acception, socialisme et libéralisme, loin de s'exclure, se complètent, au contraire, parfaitement comme l'illustre l'itinéraire politique de Bertrand Russell passé du libéralisme au socialisme pour trouver les formes institutionnelles adéquates pour la réalisation de ses idéaux de liberté. Ou bien, est-ce encore la façon dont Eugène Fournière comprenait le socialisme comme un "libéralisme d'extrême gauche."  (Philippe Chanial, La délicate essence du socialisme, p. 226) Cela laisse aussi entendre que cette forme d'institution de la vie en société rend non pertinente la polarisation de la vie politique entre une droite qui serait libérale et une gauche socialiste. Hélas, aujourd'hui, la lutte contre le salariat pour la droite comme pour la gauche est devenue une idée de martien:"L'acceptation grandissante du travail salarié n'est qu'un indice de l'appauvrissement du débat politique au XXème siècle." (Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis, p. 246).

d) Critique artiste du capitalisme dans les milieux artisans
 La mutilation que fait subir à l'activité humaine la forme du salariat est un thème qui parcourt toute l'histoire de la critique du capitalisme. Le texte de Nietzsche s'inscrit ainsi  dans ce qu'on pourra appeler à la suite des sociologues Boltansky et Chiapello (cf. leur ouvrage, Le nouvel esprit du capitalisme) la critique artiste du capitalisme. Ils distinguent deux formes de critique dont a fait l'objet le capitalisme, qui n'en épuisent pas nécessairement toutes les formes possibles: la critique sociale qui dénoncera l'exploitation de l'homme par l'homme, les inégalités de salaire, l'egoïsme et la cupidité des nantis, la misère de la condition ouvrière... La critique artiste dénoncera le caractère aliénant et abrutissant du travail dans l'industrie. C'est ce dernier volet de la critique dans laquelle s'inscrit ce texte. La critique artiste "s'enracine dans l'invention d'un mode de vie bohème"  qui conduit à dénoncer:"d'une part le désenchantement et l'inauthenticité, d'autre part, l'oppression, qui caractérisent le monde bourgeois associé à la montée du capitalisme. Cette critique met en avant la perte du sens et, particulièrement, la perte du sens du beau et du grand, qui découle de la standardisation et de la marchandisation généralisée, touchant non seulement les objets quotidiens mais aussi les oeuvres d'art [...] et les êtres humains. Elle insiste sur la volonté objective du capitalisme et de la société bourgeoise d'enrégimenter, de dominer, de soumettre les hommes à un travail prescrit, dans le but du profit mais en invoquant hypocritement la morale, à laquelle elle oppose la liberté de l'artiste..." (Le nouvel esprit du capitalisme, p. 83-84, éditions Gallimard) Dans le cadre de cette critique artiste, il n'est pas anodin de remarquer qu'historiquement la résistance des milieux populaires que le texte passe sous silence est venue principalement des corps de métier de l'artisanat traditionnel:" Nous affirmons, bien que les masses aient avancé sur le chemin de l'indépendance, qu'elles ne seront jamais totalement libérées de la sujétion tant qu'elles ne seront pas débarrassées du salariat." (Déclaration du syndicat de cordonniers de Saint Crispin, 1870, cité par Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis, p. 252
 Dans la forme artisanale de production, la visée technique de l'utile est inséparable de la visée artiste du beau (art-isanat). Dans cette mesure, l'artisan producteur à domicile, pour qui, lui aussi, temps de vivre et temps du travail étaient inséparablement liés, pouvaient développer ses facultés créatrices et produire des objets dans lesquels il pouvait se reconnaître: l'activité poïétique, en même temps qu'elle est production d'un objet, est simultanément une forme de réalisation de soi-même, conformément à la définition qu'en donnait Aristarque au IIIème siècle avant J.-C.:-C.):"Est poïétique l'activité qui est en même temps production de l'objet et accomplissement de soi."
Il faut ici introduire le concept clé de prolétarisation contre laquelle les ouvriers artisans ont souvent lutté avec la dernière énergie, au prix de leur vie. Elle désigne fondamentalement un processus radical de perte des savoirs faire pluriséculaires (plusieurs siècles) hérités de l'artisanat ouvrier. C'est avec la Révolution industrielle au XIXème siècle que le processus s'est mis en branle par deux biais. D'abord, en pulvérisant le métier traditionnel artisanal en une multitude de tâches parcellaires et séparées qui déqualifient complètement l'ouvrier: c'est le type qui passe sa journée à serrer des boulons ou encapsuler des bouteilles de façon abrutissante et répétitive: c'est la division industrielle du travail. Par un autre biais, cela s'est fait, de façon complémentaire, avec l'introduction du machinisme dans la production, qui a réduit l'ouvrier, dira Marx, à n'être plus qu'un "appendice de la machine". Le rapport qu'il entretient avec ses instruments de production s'inverse complètement. Tandis que dans le cadre du métier artisanal traditionnel, il était le maître des ses instruments, par le fait que c'est bien sa propre force physique et humaine de travail qui les mettait en mouvement et les dirigeait, avec l'ère inaugurée par les machines, ce sont celles-ci qui lui dictent son travail et le rythme qu'il doit suivre. Si les artisans Luddites, en Angleterre, dans les années 1811-1812, ont pu être qualifiés de "briseurs de machines", en détruisant celles-ci, ce n'est pas tant, comme l'a bien fait remarquer l'historien socialiste anglais E. P. Thomson, parce qu'elles leur faisaient une concurrence déloyale, en abaissant le coût de la production, que parce qu'ils voyaient très bien que ces innovations allaient totalement désintégrer leur métier, leur savoir faire ancestral et l'ensemble de leur culture et de leur way of life (mode de vie) qui allait nécessairement avec. Ils ont, bien entendu, été très vite et férocement massacrés par l'appareil répressif d'Etat, pour faire place nette à la marche en avant du progrès.
Les implications politiques de cette donnée historique sont décisives car elles marquent la ligne de partage entre deux courants fondamentalement antagonistes du socialisme, soit, l'anarcho syndicalisme ou le marxisme léninisme:"B. Moss a bien montré comment le socialisme, au XIXème siècle, trouvait sa base sociale et culturelle beaucoup plus chez les ouvriers de métier que chez les travailleurs déqualifiés de la grande industrie (cf. Aux origines du mouvement ouvrier français. Le socialisme des ouvriers de métier 1830-1914) Nous trouvons ici l'une des racines majeures du conflit entre les léninistes ( c'est le dénuement radical des prolétaires qui fonde leur "mission historique") et les anarcho- syndicalistes (c'est la capacité d'autonomie des travailleurs qui les rend effectivement aptes à contrôler eux-mêmes la production sociale, et donc à se passer de la domination parasitaire des classes bourgeoises)."(Jean-Claude Michéa, Le complexe d'Orphée, pp. 269-270) Les analyses historiques du sociologue américain Craig Calhoun vont dans le même sens et peuvent donner quelques pistes de réflexion sur le fourvoiement du mouvement révolutionnaire à partir de l'accession au pouvoir de ces marxistes léninistes en Russie en octobre 1917:"Les revendications les plus potentiellement révolutionnaires étaient celles qui exigeaient que le capitalisme industriel soit entravé afin de protéger les communautés de métier et les valeurs traditionnelles [...] [Les radicaux de l'Angleterre du XIXème siècle étaient [...] artisans, artistes de métier, maîtres artisans, et, moins souvent, petits marchands." (Cité par Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis, p. 249) Ainsi, artistes et artisans ont partagé, historiquement, une même lutte contre le capitalisme et son embrigadement dans le salariat. Il est dès lors difficile de douter que nous ayons ici un des legs dans lequel le mouvement  ouvrier a pu abondamment puiser les gisements culturels nécessaires à ses luttes dans leur dimension révolutionnaire jusqu'à nos jours; comme le résume très bien l'historien Alan Dawley:"Le refus opposé par les artisans aux intrusions du capitalisme dans la sphère de la production constituait un legs sans lequel le militantisme de l'ouvrier d'usine est difficilement imaginable." (Cité par Christopher Lasch, ibid., p. 254)

4) Les temps actuels de la lutte contre le salariat
En poursuivant les analyses des sociologues Boltansky et Chiapello, on aperçoit bien que dans les dernières décennies que nous avons connu, le capitalisme s'est nourri de cette critique artiste pour se réformer de fond en comble en prétendant mettre l'accent sur les valeurs d'autonomie et d'épanouissement au travail. S'il a dû le faire, c'est d'abord parce qu'il y a été contraint par la très forte résistance qu'il a rencontré dans les milieux populaires au lendemain de mai 1968. C'est trop souvent omis mais ce fut alors la plus grande grève générale qu'a connu la France. Se posait alors un énorme problème de gouvernabilité dans les entreprises qui fait que la hiérarchie n'arrivait plus à mettre au pas les travailleurs. Et il faut y ajouter toujours, bien entendu, les travailleuses. Les profits s'en ressentaient durement. Voilà qu'elle était l'ambiance générale en juin 1968 au moment de reprendre le travail:"Je ne mettrai plus les pieds dans cette taule."


C'est à partir de là que le management d'entreprise s'est complètement transformé pour remédier à cette crise prfonde. On est passé d'un système de contrôle vertical des travailleurs, de type autoritaire et fortement hiérarchisée à un tout nouveau système, en apparence, horizontal et anti autoritaire. Il y a trois dispositifs clé à intégrer pour le comprendre:
- le remplacement des nombreuses lignes hiérarchiques de l'ère fordiste par le contrôle informatique. La révolution de l'informatique a coïncidé, dans les années 1970, sans qu'il y ait nécessairement de lien de cause à effet, avec cette complète refonte du management. On a ainsi pu considérablement alléger et  économiser sur le coût du contrôle tout en le rendant bien plus efficace: un chef derrière un écran de contrôle, qui surveille à distance les salariés, suffit désormais là où il en fallait un grand nombre autrefois.
- le remplacement du contrôle avec des chefs par l'autocontrôle. C'est désormais le groupe de travail qui se contrôle lui-même et qui est incité à cibler le maillon faible qui fait chuter la productivité dans l'équipe pour le jeter. Le contrôle devient permanent et impossible à déjouer. Autant avec des chefs, on pouvait arriver à y échapper par moments; avec l'équipe de travail qui vous surveille constamment cela devient impossible. Au lieu que le groupe soit soudé contre la hiérarchie, il y a désormais contrôle de tous sur tous. Ainsi les solidarités entre travailleurs qui leur avaient permis de résister à la hiérarchie se sont effondrées. Le concept mis en avant par ce nouveau management, celui de "coopétition" hybride la compétition avec la coopération pour produire le maximum de performance économique tout en allégeant, là aussi, le coût du contrôle.
- le contrôle par le "client- roi." Au lieu que ce soit des chefs qui surveillent le travailleur, il est mille fois plus efficace de faire prendre en charge une partie du contrôle par le client lui-même. Le salarié aura beaucoup plus de mal à s'y opposer dans la mesure où il s'identifie très facilement au client qu'il est lui aussi pour une autre part de sa vie. Concrètement ce sont les enquêtes-satisfaction que l'entreprise mène auprès de ses clients: avez-vous trouvé le service, mauvais, moyen, bon ou excellent? S'organise de cette façon une compétition généralisée entre les groupes de travail pour avoir le meilleur taux de satisfaction pendant que les cadres surveillent de près leur évolution pour repérer les équipes où il y a problème.
L'évolution du vocabulaire des manuels de management pour son enseignement dans les écoles résume tout. Alors que le mot qui revenait le plus souvent, encore dans les années 1970, était celui de "hiérarchie", le mot fétiche, depuis les années 1990, est celui de "projet". L'entreprise est pensée et organisée désormais sur la base d'une "joyeuse équipe de partenaires qui collaborent à la réalisation de projets". Il faut bien sûr mettre tout cela entre guillemets car, en réalité, les travailleurs n'ont jamais été aussi bien contrôlé. Pour une parfaite illustration de l'ensemble, je recommande l'excellent documentaire tourné chez Carglass de Jean-Robert Viallet, La mise à mort du travail. Partie 2, l'aliénation.
Le fait est, que depuis maintenant la fin des années 1970, la résistance des milieux populaires au salariat a considérablement diminué ce qui se comprend très bien si on a aperçu la redoutable efficacité de ces nouveaux dispositifs de management. Comme le résumait bien l'économiste américain Lester Thurow:"Le capitalisme a déclaré la guerre à la classe ouvrière, et il l'a gagnée..." (Cité par André Gorz, Misères du présent richesse du possible, p. 23)

Conclusion
a) Rappeler la question de fond dont traite ce texte: quel est le rapport de l'homme au travail, dans le contexte historiquement déterminé, des sociétés modernes, ces pays dits "civilisés"?
b) Que cette question appelle une double réponse d'après l'auteur: chez l'écrasante majorité des individus, le travail a été dégradé en simple moyen de toucher un salaire ce qui fait que l'activité, prise en elle-même, tend à devenir dépourvue de toute valeur/signification pour celui qui l'exerce. Mais qu'il existe, à côté de cela, une petite minorité qui conçoit le travail avant tout comme une forme de praxis créatrice et libre auxquels ils ne renonceront, sous aucun prétexte, quitte à en payer les prix économique et social.
c) Qu'il y a enfin lieu de sérieusement rectifier le texte quand il prétend que la résistance au salariat n'a été l'oeuvre que d'une minorité d'individus. La généralisation du salariat dans les sociétés modernes, est un processus historiquement déterminé et très singulier qui s'est apparenté à une forme de dressage qui a rencontré, de toutes parts, de très fortes résistances dans les milieux populaires avant de connaître un triste effondrement depuis les années 1970.


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