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mercredi 28 avril 2010

Séries techniques, Henri Bergson:la critique du machinisme

Sujet entièrement retravaillé, 11-05-2018

Quand on fait le procès du machinisme, on néglige le grief essentiel. On l'accuse d'abord de réduire l'ouvrier à l'état de machine, ensuite d'aboutir à une uniformité de production qui choque le sens artistique. Mais si la machine procure à l'ouvrier un plus grand nombre d'heures de repos, et si l'ouvrier emploie ce supplément de loisir  à autre chose qu'aux prétendus amusements qu'un industrialisme mal dirigé a mis à la portée de tous, il donnera à son intelligence le développement qu'il aura choisi... Pour ce qui est de l'uniformité du produit,l'inconvénient en serait négligeable si l'économie de temps et de travail réalisée ainsi par l'ensemble de la nation permettait de pousser plus loin la culture intellectuelle et le développement de la vraie originalité.
Henri Bergson

1) Dégager l'idée générale du texte et les étapes de son argumentation.
Ici ce que Bergson veut exposer c'est l'idée qu'on se trompe de cible quand on fait habituellement la critique du machinisme, c'est-à-dire l'introduction des machines dans la production: les inconvénients qu'il présente et qu'on critique généralement pourraient être compensés par un gain plus grand encore si l'accroissement du temps libre pour tous qu'il permet était utilisé intelligemment. Que cela ne soit pas le cas, que ce temps libre est occupé principalement "aux prétendus amusements qu'un industrialisme mal dirigé a mis à la portée de tous", voilà ce qui pose problème à Bergson.
Les étapes de l'argumentation:
Il y en a deux qui correspondent aux points sur lesquels a porté habituellement la critique du machinisme pour montrer, à chaque fois, qu'il se tromperait de cible.
- étape 1
Premier reproche fait communément au machinisme, c'est de "réduire l'ouvrier à l'état de machine". C'est ce qu'on a appelé la prolétarisation de l'ouvrier. Il faut bien voir que les machines ont transformé de fond en comble la nature du travail. Alors que l'ouvrier-artisan était maître de ses outils, le travail du prolétaire dans l'usine tend à devenir purement mécanique pour s'adapter au rythme des machines. Il perd de cette façon ses savoirs faire traditionnels. Mais cette perte pourrait être compensée par un gain plus grand si l'économie de temps réalisée était exploitée pour développer d'autres savoirs qu'il lui reviendrait librement de choisir:" il donnera à son intelligence le développement qu'il aura choisi", dit le texte. Précisément, on peut penser à ce type de savoir théorique qu'ont développé les sciences et la philosophie alors que, jusque là, elles n'étaient accessibles qu'à une classe de privilégiés qui faisaient travailler les autres à sa place.

Etape 2
Le deuxième reproche qui a été traditionnellement fait au machinisme correspond à ce que l'on a appelé la critique artiste. Comme son l'indique, elle est venue prioritairement des milieux d'artistes. C'est ce que le texte a en vue quand il évoque l'"uniformité de production qui choque le sens artistique." En réalité, cette critique a aussi été très largement partagée par les milieux de l'artisanat. Dans la production du Moyen-Age, le travail artisanal avait toujours aussi, en même temps, une visée artiste, ce qui se reconnaît au fait que le mot même "artisanat" renferme la racine "art". Ici aussi, à suivre l'auteur, cette critique manquerait l'essentiel en oubliant que la dégradation de la valeur artiste de la production, sous l'empire du machinisme, pourrait être compensée par un gain supérieur si le temps libre gagné permettait le développement de la créativité des ouvriers. Là encore le texte met en avant "la culture intellectuelle" et l'élément proprement artiste, "la vraie originalité" qui fait  la valeur des oeuvres d'art. Tout le problème, c'est que l'industrie du divertissement a complètement détourné ce temps libre pour son plus grand profit, en réussissant à capter l'attention des gens. Et encore, Bergson n'a pas connu (il est mort en 1941) la télévision et tous les autres dispositifs technologiques actuels qui ont considérablement accru l'ampleur du phénomène.



2a)Expliquer:"On l'accuse d'abord de réduire l'ouvrier à l'état de machine"
Il faut donc ici repartir du concept de prolétarisation de l'ouvrier. Il signifie donc une perte massive des savoirs faire hérités de l'artisanat et la transformation du travail en une opération mécanique abrutissante. C'est le type qui passe ses journées de travail à encapsuler des bouteilles, par exemple. Avec le machinisme, le rapport du travailleur à ses instruments s'inverse du tout au tout: l'outil fonctionne par la force musculaire de l'artisan;c'est lui qui s'adapte à la main et au rythme de  travail de l'ouvrier. Au contraire dans l'industrie, avec l'avènement du machinisme, c'est à l'ouvrier de s'adapter au fonctionnement et au rythme de la machine. Exemple, parmi des dizaines, c'est ainsi qu'ont été détruit complètement les savoirs faire hautement qualifiés des artisans verriers. En France, l'historienne américaine J. Scott a pu faire ce constat:"Cet ouvrage [...] étudie les expériences menées par les artisans souffleurs de verre à un moment où leur commerce se voyait métamorphosé par la mécanisation, qui transformait un art extraordinairement délicat en une opération purement technique." (Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis, p. 249)
Il faut bien voir que ce sont les ouvriers eux-mêmes qui, avant même d'avoir eu des revendications économiques pour des augmentations de salaire, ce sont d'abord élevés contre ce processus de prolétarisation de leur existence, souvent, au prix de leur vie, pendant tout le cours du XIXème siècle où s'est fait l'introduction du machinisme:""Cet ouvrage est consacré à une communanuté d'artisans", écrit Robert J. Bezucha dans son travail sur les soieries de Lyon, "qui s'organisèrent afin de résister à la prolétarisation, et se retrouvèrent en conséquence sur les barricades."" (ibid., p. 249) Pour bien comprendre l'ampleur de ce processus de prolétarisation, dont le texte, disons le franchement, me semble terriblement sous estimer l'impact sur la vie générale des ouvriers (il y a une raison qui me semble assez claire à cela, c'est que les classes intellectuelles ont presque toujours méprisé et dévalorisé le travail manuel ce qui les a amené à rester aveugles à l'extraordinaire développement des savoirs faire qu'on y trouve à l'oeuvre; l'exemple évoqué juste ci-dessus des artisans-verriers permet au moins d'en avoir un tout petit aperçu), il faut poser la question du développement du capitalisme moderne et partir de la distinction que faisait Marx entre la domination seulement formelle du capital sur le travail  et sa domination réelle.
Dans le capitalisme, l'ouvrier en est réduit à louer sa force de travail à ceux qui détiennent le capital industriel, c'est-à-dire, les usines. Il serait trop long de remonter ici aux origines de cet état de fait. Pour le dire très vite, elles se situent dans le processus d'enclosures des terres qui s'est amorcé à la fin du XVème siècle en Angleterre par quoi des masses de petits paysans pauvres ont été chassé des terres communales et n'avaient plus alors pour pouvoir vivre d'autre moyen que d'entrer dans le régime du salariat. La production capitaliste consiste donc fondamentalement en un rapport de domination de ceux qui détiennent le capital sur la masse des travailleurs. Il est est donc passé par deux stades.

 La domination formelle se situe dans une première phase de développement du capitalisme moderne. Elle est seulement formelle car elle n'implique pas encore de transformer la nature même du travail. Elle se contente d'intégrer les formes artisanales de production qu'elle a hérité du passé dans le cadre de son exploitation qui vise à dégager le maximum de temps de surtravail, la partie de la journée de travail qui n'est pas payé au travailleur et qui est la source du profit capitaliste. On se contente ici simplement d'allonger la journée de travail. La domination réelle du capital sur le travail va infiniment plus loin et transforme, de fond en comble, la nature du travail par la désintégration complète de ses formes artisanales héritées du passé précapitaliste. Cela s'est par un double biais: par le machinisme donc, mais pas seulement. Avant cela, le travail artisanal avait déjà été pulvérisé, dans le cadre de l'usine des débuts de la Révolution industrielle, en une multitude de tâches répétitives et abrutissantes qui déqualifient complètement l'ouvrier comme serrer le même type de boulon toute la journée. L'ensemble du processus, division industrielle du travail et introduction du machinisme dans la production, nous renvoie donc au sens profond de la prolétarisation de l'ouvrier: un processus de perte complet des savoirs faire traditionnels que des millénaires de pratiques humaines avaient accumulé. Or, il n'est pas si évident qu'une telle perte puisse être aussi facilement compensée par un gain qui reste, comme le dit le texte, très hypothétique. Il y a là, un problème qu'il faudra reprendre en traitant la dernière question. 

b) Expliquer:"l'uniformité de production qui choque le sens artistique".
On se situe donc ici dans le cadre de la critique artiste du capitalisme. La fabrication d'objets en série rigoureusement identiques les uns avec les autres tranche de la façon la plus radicale qui soit avec la nature d'une oeuvre d'art qui est, par définition, unique. Mais, comme nous l'avions indiqué dans la première partie, les artisans-ouvriers se sont aussi massivement élevés contre cette perte du sens artiste des choses à laquelle les condamnait la production mécanique. La séparation de l'utile et du beau, de la technique et de l'art est ce qu'inaugure le machinisme alors qu'ils avaient toujours été unifiés jusque là dans l'artisanat:"Durant cette période [tout le temps du Moyen-Age], au moins, tout objet manufacturé, tout ce qui est susceptible d'ornement, était fait plus ou moins beau ; et la beauté n'y était pas ajoutée comme un article séparé ; tous les artisans, en effet, étaient plus ou moins artistes, et ne pouvaient s'empêcher de mettre de la beauté aux choses qu'ils faisaient. Il est facile de voir que cela n'aurait pu se produire s'ils avaient travaillé pour le bénéfice d'un maître. Ils travaillaient, au contraire, dans de telles conditions qu'ils étaient eux-mêmes les maîtres de leur temps, de leurs outils et de leurs matériaux, et, pour la plus grande partie, leurs produits étaient échangés par le simple procédé du client achetant au producteur." (William Morris, La vie ou la mort de l'art) Ce qu'il faut relever ici, c'est particulièrement la fin de cette citation: la vocation artiste de l'ouvrier ne peut être séparée de sa liberté, quand il avait encore la maîtrise de ses instruments de production. Autrement dit, quand il n'y avait pas encore de séparation entre le capital et le travail et que l'ouvrier était un artisan-producteur à domicile travaillant pour son propre compte. Alors il pouvait s'investir dans la création d'objets dans lesquels il se reconnaissait pleinement car ils lui appartenaient. Ce que produit le prolétaire dans l'usine ne lui appartient plus; et, au fond, peu importe le contenu concret de ce qu'il fait, l'essentiel étant devenu pour lui de toucher son salaire. En outre, il est aussi important de relever que "leurs produits étaient échangés par le simple procédé du client achetant au producteur." Nous sommes là typiquement dans une économie qui n'est pas encore capitaliste. Dans l'ancien mode de production, l'acheteur pouvait directement s'adresser au producteur pour que celui-ci lui fasse un objet sur mesure. Là aussi, cela contribuait de façon décisive à ce que l'ouvrier-artisan fasse un objet original où il mettait dedans son souci esthétique du beau.
Le capitalisme, au contraire, comme l'a bien résumé Marx, c'est le règne des intermédiaires, et les premiers de tous, les marchands et les banquiers. Mais cette structure se reproduit ensuite à tous les échelons de la société:"Dans toutes les sphères de la vie sociale la part du lion échoit à l'intermédiaire." (Marx, Le capital, Livre I, p. 752) En matière de droit, c'est l'avocat, en politique, le représentant, en matière d'information, le journaliste, etc. Ce sont eux qui, à chaque fois, vont tendre à capter la plus grande part de la richesse et du pouvoir.


3) A quelles conditions le développement technique pourrait être bénéfique pour l'humanité?

Introduction
Partons de ce que soutient le texte que les progrès du machinisme pourraient, par l'économie de temps réalisée, permettre enfin à tous les hommes d'accéder à des activités culturelles qui avaient été jusque là monopolisées par les élites intellectuelles, ces fractions des classes aristocratique et bourgeoise qui avaient développé les arts, les sciences et la philosophie. De fait, avec, par exemple, l'introduction des machines à tisser à vapeur vers le milieu du XIXème siècle, on est arrivé à diviser par deux le temps de production de l'aune de toile. Et ce simple exemple peut être généralisé à l'ensemble des machines. Pourquoi, ces gains de temps n'ont pas été exploités pour démocratiser ces formes de culture monopolisées par les élites? Et pouvons espérer remédier à cela?

1) La société de consommation complément nécessaire de la société de travailleurs
Et d'abord, précisons exactement ce qui a été gagné en temps de loisirs depuis le milieu du XIXème siècle, environ:"l’élévation accélérée de de la productivité du travail depuis 1940 n’a été accompagnée que d’une très faible réduction de la durée du travail- à l’opposé  de ce qui s’était passé de 1840 à1940, où la durée hebdomadaire a été réduite de 72 heures à 40 heures." (Cornelius Castoriadis, Une société à la dérive, p. 30) On voit clairement ici que la réduction de la journée de travail n'a rien d'un phénomène automatique qui accompagnerait nécessairement les progrès du machinisme. Si la journée de travail a très faiblement diminué depuis 1940, c'est d'abord parce que le niveau de combativité des travailleurs dans le rapport de force capital-travail a considérablement chuté. C'est le premier de tous les facteurs pour ce qui est de gagner du temps libre. Mais, même avec ce qui a été acquis force est de constater que quasiment toute l'attention des travailleurs a été captée par l'industrie capitaliste du divertissement. Ce que n'indique pas ce texte, et qui est quand même d'une importance décisive, c'est que la domination du capital sur le travail dans la production doit trouver son équivalent dans la sphère de la consommation si le capitalisme veut arriver à écouler toute l'énorme surproduction de l'appareil industriel et assurer ainsi sa valorisation, gagner toujours plus d'argent. Autrement dit, tout  a été fait et organisé pour détourner les travailleurs d'un loisir employé activement pour se cultiver vers les loisirs marchands de la société de consommation. Force est de constater que cela a été jusqu'à présent une pleine réussite. La deuxième activité à laquelle les gens consacrent le plus de temps, en moyenne, dans la vie, après le sommeil, c'est regarder la télévision. On a pu calculer qu'un individu moyen y consacre, à partir de cinq ans et pour une espérance de vie de 80 ans, quelque chose comme 123 187 heures, l'équivalent de quatorze années entières
Après tout cela ne serait pas encore très grave si les données accumulées par la recherche scientifique depuis maintenant une cinquantaine d'années n'avaient établi de façon ferme et définitive qu' à cette dose la télévision est terriblement toxique. Une bonne synthèse de ce que l'on sait aujourd'hui est résumée dans cette conférence du neurophysiologiste Michel Desmurget dont le titre de son ouvrage TV lobotomie, veut tout dire.



 La télévision, dans ces proportions, transforme les gens en légumes sur le plan mental, et pour les enfants c'est encore bien pire car ils sont totalement vulnérables. Il y a là des dégâts qui sont irréversibles car ce qui n'a pas pu se former à cet âge est perdu pour toujours. Sur le plan proprement intellectuel, nous vivons dans un univers totalement fantasmatique (illusoire) lorsque nous croyons nous informer sur le cours des choses en regardant un JT de 20 heures, par exemple. Une des études les plus parlantes que je connaisse à ce sujet vient des Etats-Unis: "Entre 1978 et 1992, une petite moyenne de 2 à 5 % des gens mentionnait la criminalité comme sujet principal de préoccupation. Au terme de cette période, la proportion explosa inexplicablement. Elle atteignit […] 52 % en 1994 […] Cette évolution parut d’autant plus curieuse aux observateurs que les statistiques du FBI avaient mis en évidence une diminution de la criminalité, notamment violente, durant la décennie 1990-2000." (Michel Desmurget, TV Lobotomie, pp. 231-232) Ce paradoxe trouve sa solution dans l’évolution du traitement médiatique de la criminalité. Ce qui a explosé, ce ne sont pas les crimes qui eux ont baissé en réalité mais leur  représentation médiatique: "Sur la décennie 1990-2000, aux Etats-Unis, les sujets consacrés à des affaires de meurtres augmentèrent de plus de 500%. Sur la même période, le nombre d’homicides constatés par le FBI chutait de 40%." (ibid., p. 232) Cela veut dire que le téléspectateur confond totalement une représentation spectaculaire du monde (le journaliste des médias de masse ne s'intéresse qu'à ce qui rentre dans la catégorie du spectaculaire; le reste, le cours ordinaire et normal des choses qui est ce qu'il faut d'abord prendre en compte pour comprendre le monde ne rentre pas dans son champ de vision; par exemple que, d'après les données de la FAO, l'organisme des Nations-Unis qui travaille sur les questions de droit à l'alimentation des populations, un enfant meurt de faim toutes les cinq secondes dans le monde n'entre pas dans la catégorie du spectaculaire et donc n'intéressera guère le journaliste d'un 20 heures) avec le monde lui-même et lui fausse complètement la représentation qu'il a de celui-ci.
 Dans ces conditions, on peut se demander s'il n'était pas utopique de croire, comme y invite ce texte de Bergson, que les progrès du machinisme auraient pu permettre l'accès pour tous aux loisirs créatifs et intelligents.

2) L'optimisme du progrès technique en question
Certains, comme le philosophe Michel Serres, ont pu, malgré cela, défendre une version optimiste du développement technique à l'ère des machines en reprenant les choses depuis les tous débuts du processus d'hominisation il y a trois millions d'années. On montrera alors que chaque grande avancée technique de l'humanité s'est certes toujours soldée par la perte d'un savoir mais qui aurait été systématiquement compensée par un gain beaucoup plus grand. Au tout début, l'australopithèque, le premier hominidé à se redresser sur ses deux membres postérieurs, a certes perdu la fonction locomotrice de ces deux membres antérieurs mais il a gagné, en contrepartie, infiniment plus, en libérant ses mains pour inventer et manier les outils. En inventant des outils pour déchiqueter les aliments et en acquérant la maîtrise du feu, il y a quelques 400 000 ans, sa mâchoire a perdu énormément de puissance mais elle s'est libérée pour l'usage du langage articulé et de toute la pensée qu'il véhicule. En inventant l'écriture, la mémoire s'est affaiblie dans des proportions que l'on ne s'imagine pas (les gens des cultures de l'oral avaient une mémoire d'éléphant) mais du côté des gains, l'humain a pu libérer son esprit pour les tâches les plus créatrices de la culture. Et ainsi de suite. Avec les dispositifs technologiques actuelles, il devrait donc, si les choses continuaient à suivre ce cours, se produire de la même façon un gain bien plus important que la perte.
Le fait est difficilement contestable que tout cela reste, en l'état actuel, virtuel et que cette série de supposés gains s'est enrayé à notre époque. Pire encore, la prolétarisation ne touche désormais plus les seules catégories d'ouvriers mais atteint aujourd'hui ceux qui sont censés être en charge de la direction des affaires du monde. Rien ne l'illustre mieux que la façon dont le grand krach financier de 2008 s'est produit qui a été à deux doigts de faire s'effondrer l'économie mondiale. Quand on demandait aux responsables de la haute finance internationale, ce qui s'était passé, ils avouaient n'y avoir rien compris comme Alan Greenspan:"Quand Alan Greenspan, président de la réserve fédérale américaine de 1987 à 2006, explique à propos de la crise des subprimes, devant le Congrès américain, qu'il n'a rien vu venir, car tout passait par des machines automatisées, il dit:" Je n'ai plus de savoir économique" [...] En réalité, il se déclare prolétaire!"(Bernard Stiegler) A mesure que prolifère toujours plus d'objets censés être "intelligents" dans notre environnement, par un principe de vase communicant, c'est la nôtre d'intelligence qui se vide et nous nous retrouvons à bord d'un véhicule conduit par des gens qui n'ont plus l'air de maîtriser du tout ce qu'ils font. C'est quelque chose que le philosophe et sociologue Georg Simmel avait déjà très bien observé vers la fin du XIXème siècle. Le développement de la culture moderne présentait pour lui un double processus: l'un d'hyperdéveloppement de la culture des choses qui fait qu'elles deviennent de plus en plus complexes, et l'autre en sens inverse, de déculturation des personnes. Un exemple significatif qu'il donnait est celui du langage. Objectivement, il s'est enrichi en bénéficiant de l'apport de siècles de culture écrite. Mais subjectivement, il notait déjà que les gens écrivent et parlaient plus mal. Que ne faudrait-il pas dire aujourd'hui? Prenons un exemple venant des plus hautes sphères de la politique qui montre que ce sont aussi les couches sociales privilégiées qui sont affectées par le phénomène:


 De la même façon, la machine a gagné en intelligence pendant que l'ouvrier a eu bien plus de peine à le faire:"Dans cette même catégorie de faits, la machine s'est beaucoup plus intellectualisée que les ouvriers." (Simmel, Philosophie de l'argent, p. 573) Il n'y a que prendre l'exemple de l'imprimerie: cette invention a représenté un énorme saut dans le développement du savoir écrit disponible et, en même temps, le travailleur le produit désormais de façon purement mécanique, sans grande intelligence, à des années-lumières du savoir-faire des moines copistes qui reproduisaient autrefois les livres. Dans le domaine militaire, les objets se sont considérablement sophistiqués alors que dans le même temps le soldat est devenu peu de chose dans les stratégies modernes de guerre. Donnons, pour finir, un dernier champ où le même phénomène s'observe, dans les classes intellectuelles supérieures elles-mêmes. Elles aussi n'ont jamais bénéficié d'un tel savoir objectif à leur disposition, et pourtant, avec l'hyperspécialisation du travail intellectuel, elles ne savent quoi faire de tout cet immense stock de données, etc.
Ce processus de prolétarisation qui s'universalise, touchant désormais toutes les classes sociales, peut-il être inversé et nous conduire dans le sens d'une déprolétarisation de notre existence? Comment retrouver ce qu'avait été la série des gains réalisés par l'humanité au cours du développement technique des civilisations?
Je prendrais donc cette grande innovation des temps actuels qu'est la révolution de l'informatique, à partir des années 1970, pour montrer son double potentiel, à la fois du côté des gains éventuels que de celui des pertes qui paraît l'emporter, et de loin, à ce jour.

3) Le pharmakon de la révolution informatique
Les nouveaux dispositifs de l'informatique rentrent entièrement dans la catégorie de ce que les Grecs anciens appelaient le pharmakon (qui a donné "pharmacie"), quelque chose qui est à la fois un poison et un remède. Tout l'art de celui qui sait bien tirer parti d'un pharmakon consistera à en neutraliser le poison pour en extraire le remède. Appliqué aux dispositifs de l'informatique, cela signifie qu'ils renferment, à n'en pas douter, un extraordinaire potentiel d'émancipation pour l'humanité, d'une ampleur sans doute encore bien supérieure à l'invention de l'imprimerie qui avait contribué de façon décisive à abattre le pouvoir qu'avait l'Eglise sur la société car jusque là c'étaient les moines copistes qui avaient le monopole de la connaissance et de la diffusion du savoir livresque, entravant ainsi son développement. Mais ce potentiel de gain de l'informatique ne pourra avoir une chance de se réaliser qu' à la seule et unique condition de savoir désamorcer ce que ces dispositifs technologiques ont aussi de terriblement toxique.
Je commencerai  par ce qui domine aujourd'hui: le potentiel toxique. Le mieux est de prendre ce réseau informatique dans lequel les gens se ruent en masse pour ne  plus le quitter, dans l'écrasante majorité des cas, Facebook: il est l'illustration type de ce que peut avoir de plus toxique un réseau informatique conçu et organisé d'une certaine façon bien précise. On peut donner trois raisons de fond, qui, chacune prise séparément, devrait déjà suffire à quitter en courant pour ne plus jamais y revenir ce réseau. Ne parlons alors même pas de la combinaison des trois. Je ne retiendrai ici que la troisième pour ne pas alourdir d'avantage le traitement du sujet. Pour avoir une vue des deux autres je renvoie à cet élément du cours.
Cette raison raison tient au fait que nous sommes totalement à côté de la plaque quand nous croyons être sur Internet lorsque nous naviguons sur Facebook. C'est un informaticien spécialisé dans le réseau Internet, Benjamin Bayart, et militant pour la défense des droits humains fondamentaux à l'ère de l'informatique, qui m'a permis de bien le comprendre. Le réseau de l'Internet, présente trois propriétés fondamentales qui en font, potentiellement, un extraordinaire outil d'émancipation si l'on sait s'en servir intelligemment: il est acentré, neutre et symétrique. C'est la propriété d'être acentrée qui m'intéresse ici. Acentré veut dire qu'il n'a pas de centre à partir duquel toutes les connexions convergeraient. De ce point de vue, l'Internet c'est l'exacte antithèse d'un réseau comme le minitel qu'il a rapidement et totalement évincé tenant compte de son écrasante supériorité en terme d'efficience. Le minitel était un réseau où toutes les connexions convergeaient vers un centre ce qui fait qu'on ne pouvait avoir de connexion qu'avec un seul serveur centralisé empêchant la diversité inépuisable des connexions que l'on peut établir sur un réseau acentré comme Internet. Dans une structure dépourvue de centre, il ne peut pas y avoir une instance qui capte pour elle-même et concentre la richesse et le pouvoir. On devine ici combien les potentialités émancipatrices de l'Internet sont grandes à condition de savoir en tirer parti. Dans une structure où tout est organisé à partir d'un centre, c'est évidemment tout le contraire. Facebook, c'est typiquement l'application minitel. Toutes les données sont collectées par un centre qui va ensuite les revendre pour faire son chiffre d'affaire qui se mesure en milliards de dollars: "C'est structurellement à l'opposé de ce qu'est Internet." (Voir Benjamin Bayart, à partir de 54'35, dans l'extrait de cette conférence, Qu'est-ce qu'Internet) On peut comparer Facebook à une prison dans laquelle nous tournons indéfiniment en rond, où nous en sommes réduits à rester connectés le plus pauvrement du monde avec un seul serveur centralisé, alors même qu'il suffirait d'ouvrir la porte pour la quitter et avoir devant soi un champ immense d'exploration renfermant une part de plus en plus importante du patrimoine immatériel accumulé par l'humanité depuis des temps immémoriaux. Le fait est que très peu de gens parviennent à faire ce simple geste.

2 commentaires:

  1. merci de m'avoir fait découvrir Franck LEPAGE,
    j'ai dévoré son premier sketch pour le moment !

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